«La vie scolaire n'a jamais été faite pour moi. Je ne sais plus vivre sans espace, et l'espace est quelque chose de banni à l'école, parce que vital ou imaginaire, il favorise la réflexion. La société n'aime pas que l'individu réfléchisse trop, surtout au stade adolescent : c'est là où l'on se croit invulnérable et que notre forme physique et mentale est la plus affinée» Lorsque j'ai écrit cela il y a quelques mois, je n'aurais jamais pensé que ça allait m'apparaître aussi évidemment. Je me nomme Killer, 16 ans, étudiant à Mori, une université périscolaire se situant sur l'Archipel des Sabaody, lieu de passage vers le Nouveau-Monde. Ce système de péri-scolarité a été créé en même temps que le bâtiment. En fait, il s'agissait de regrouper les 20 sections dites « normales » ; on trouve donc des petits enfants ainsi que des jeunes adultes. Ce système recouvre ainsi les classes allant du cours-préparatoire au doctorat, minimum à maximum. C'est une école tout ce qu'il y a de plus banale, où l'on peut arrêter les études lorsqu'on le souhaite. Croyez-bien que si ça n'avait tenu qu'à moi, je me serais tiré dès ma première journée de cours, mais le destin m'a fait comprendre qu'on ne jouait pas dans la même catégorie.

Lorsque j'avais 8 ans, j'ai tué un homme : le nouveau mari de ma mère. C'est crûment dit, mais c'est dit. Je n'ai jamais connu mon vrai père, le biologique, donc, parce que de là à considérer qu'un type qui décide de vous balancer sur Terre, et qui dégage une heure après avoir eu confirmation de grossesse est un père, c'est un peu exagéré. Ça a dut dépasser ma mère, parce qu'elle s'est trouvée un autre mari bien avant ma naissance, et à l'instant où j'ai ouvert les yeux, j'ai su que j'allais le haïr.

Luffy tomba de sa chaise, tirant Killer de sa semi-conscience. Toute la classe éclata de rire, le visé également ; sauf le prof, qui regardait la scène d'un œil las, et Killer, trop affecté par ses souvenirs pour réagir positivement à la scène, jugée comique par le groupe.

« -S'cusez-moi, M'sieur, je m'suis endormi, rigola le brun »

La classe redoubla d'éclats de voix, laissant échapper au professeur un soupir de découragement. Killer avait du mal à se situer. On ne navigue pas dans ses souvenirs comme ça ; aussi observa-t-il le décor, cherchant dans quel cours l'automatisme de ses journées l'avait conduit. Des noms d'œuvres écrites au tableau et son livre ouvert au chapitre des grands écrivains lui firent rapidement comprendre qu'il était en cours de littérature. Aussi saisit-il aisément pourquoi son camarade s'était endormi. Il faut dire aussi que le garçon n'était pas très intelligent, quoique brillant en maths (allez comprendre), mais il était assez malin quand il le voulait bien, et toujours de bonne humeur, chose que personne, pas même un cours de littérature, ne pouvait lui enlever. Killer, après un rapide balayage de la salle, baissa les yeux sur sa copie : la feuille était griffonnée sur les quatre angles, un cœur rouge au centre. Mais en plus de la traditionnelle carte de jeu, était représentée une sorte de lame qui transperçait la forme en plein centre. La demi-conscience poussée à la transe avait dut étouffer la motricité du jeune homme, au point que son subconscient l'avait forcé à se souvenir encore et encore de son… « acte de légitime défense », comme le stipulait le rapport des Marines. Killer ferma les yeux, et comme à chaque fois que ses paupières retombaient, l'image de sa mère à l'agonie venait s'y imprimer. Le blond soupira longuement : il ne lui restait plus qu'une matière avant la fin de la matinée.

[…]

L'Université Mori se situe à peine avant Red Line, l'intersection des deux parties de Grand Line : l'Archipel des Sabaody. Difficile de penser qu'au milieu des hôtels et des zones de non-droit se trouve une péri-université… L'archipel compte 79 arbres distincts appelés « Yarukiman Mangrove ». Mori se trouve sur le 80ème bosquet, et est à l'écart de l'ensemble des zones fréquentées, régit uniquement par l'équipe enseignante. Elle compte à son bord anciens pirates, marines et citoyens, cohabitant en parfaite harmonie avec le reste de l'archipel, ce dernier les voyant comme d'honnêtes professeurs, ou tout du moins, autant que leur statut puisse leur permettre. Cette école a été bâtie du temps des premières expéditions sur la Route de Tous les Périls, par un équipage pirate qui avait souhaité stopper sa grande traversée sur l'Archipel, alors quasi inatteignable. Il faut préciser qu'à l'époque, les moyens n'étaient pas aussi sophistiqués qu'aujourd'hui. Aussi était-il rare qu'un équipage arrive entier à la fin de la première moitié de la Grand Line. Après plusieurs années de réclamations envers le QG de la Marine, qui administrait déjà le monde marin, les pirates obtinrent un droit de construction, volontairement écarté de l'archipel, de façon à pouvoir être facilement contrôlé par Marijoa tout en restant difficile d'accès aux autres pirates. Ce n'est que 7 ans plus tard que la bâtisse vit le jour. L'ancien capitaine, devenu alors proviseur, lui donna le nom de « Mori », qui signifie « Forêt », et mit tout en œuvre pour la rendre viable et accessible à tous, un endroit où fils de lignée et de sang noble pouvait côtoyer sans distinctions les « fils de la mer ». Tout en sachant que cette égalité n'a jamais été remise en cause ou critiquée par qui que ce soit, ne vous attendez pas non plus à y croiser un Tenryūbito… L'établissement s'est légué de génération en génération, sans jamais fermer ses portes à personne. Roturier et Prince, pauvre et riche, pirate et marine, en harmonie depuis plus de 1600 ans ! Menée d'une poigne de fer par l'équipe enseignante, il fait toujours bon vivre à Mori. L'idée d'un enseignement durable dans le même établissement fut donc conservée et approfondie, le loisir ou la nécessité apportant chaque année nouveaux élèves, nouveaux professeurs, nouvelles matières, nouvelle méthode d'enseignement, nouveau pavillon, etc. Il faut souligner le fait que l'école recouvre plusieurs kilomètres de par le nombre conséquents de personnes occupants les lieux. Celles-ci pouvant être résidantes ou passagères, l'école se doit d'être adaptée à tout type de locataires.

L'établissement se décompose en 4 ailes. Au Nord, l'Aile 1, ou Bâtiment 1, qui regroupe les dortoirs de toute l'Université, des classes de CP aux bureaux de la Direction, en passant par le personnel et les éventuels visiteurs. A l'Est, l'Aile 2, qui comporte toutes les salles de classes, de travaux et d'études. Plus l'on monte dans les étages, plus le rang de la classe est élevé, contrairement aux dortoirs où le rang est crescendo/decrescendo à partir de la L3. L'aile 3 au Sud a été construite spécialement pour l'alimentation ; c'est là que se trouve les 8 self-services où sont servis chaque jour plusieurs milliers de repas. Enfin, à l'Ouest, on trouve l'Aile 4, réservée exclusivement au bien-être et à la détente des élèves. Divisée elle-même en 4 lieux, on y trouve une bibliothèque géante, des salons, une salle de sport, ainsi qu'une salle multimédia, où les tone-dials, les holos-dials et les dactylo-dials sont à libre disposition. De ses 4 compartiments, c'est ce dernier que Killer fréquentait le moins, favorisant de loin quelques heures de musculation et de maniement d'armes blanches, ou encore de lecture à la Bibliothèque de tous les livres qui lui tombaient sous la main. Encyclopédie, roman, manga, tout était bon à lire et à retenir. Généralement, il favorisait le calme de sa chambre, mais la quantité de livres qu'il désirait ramener était souvent trop importante, et étant au 4ème étage… Malgré ses réticences vis-à-vis du monde scolaire, Killer était un bon élève, voire très bon. Ses notes étaient suffisamment supérieure à la moyenne pour que ses professeurs le considèrent comme une tête de classe, mais cet aspect « obligatoire » ne l'écrasait pas, en tout cas moins que la vie qu'il menait au milieu des autres étudiants.

Killer était un solitaire. Monkey D. Luffy, qui était donc dans sa classe, avait plusieurs fois tenté des approches en début d'année, étant visiblement attristé de l'état de solitude de son potentiel ami, mais celui-ci lui avait clairement fait comprendre qu'il ne souhaitait pas être mêlé au groupe. En quelques sortes, il aimait garder une certaine distance avec son entourage. Peut-être était-ce là encore un instinct hérité de son passé. Quoiqu'il en soit, il n'avait pas d'amis et n'en désirait pas. Côté cœur, nombreuses étaient celles qui prétendaient au titre de « petite amie du glacial Killer » (que les filles préféraient retranscrire en "mystérieux"). Car il faut souligner que Killer, aux yeux de tous, avait tout de l'homme parfait : intelligent, cultivé, sportif, le tout agrémenté d'un physique de rêve. Ses longs cheveux blonds ondulés tombant en cascade sur sa nuque, quelques mèches venant parfois obstruer son regard bleu métallique, en rendaient plus d'une folle amoureuse. Il était sollicité de toutes parts, mais dès sa première année, il avait bien signifié à l'ensemble de la gente féminine que l'amour était un mot qui lui était parfaitement étranger, et qui le resterait sans doute jusqu'à la fin de sa scolarité. Il lui avait suffi de lancer un simple regard glacial à une fille qui avait tenté de lui faire les yeux doux, et de le rehausser par un « L'amour n'est qu'un jeu psychologique visant à manipuler pour mieux détruire. Je n'ai rien à faire avec ce sentiment ! ». A ce moment-là, la réticence de Killer pour ce mot n'était pas encore connue de l'intégralité de l'Université, c'est pourquoi la fille avait tenté d'insister en lui demandant où était le mal à aimer. En se retournant, le jeune homme l'avait fixé de ses yeux gelés par la haine, et lui avait répondu : « Si aujourd'hui je suis ici, c'est parce que le seul vrai amour que j'ai eu dans ma vie a été tué par ce même sentiment. Alors tu vois, avait-il articulé, insensible à l'air terrifié de la jeune fille, pour moi, la seule idée de savoir une personne amoureuse de moi me rend malade ! » La pauvre amoureuse était partie en courant en fondant en larmes, laissant Killer haletant de rage. Comment cette conne, cette sale petite idiote aux cheveux si bien peignés, et aux ongles si finement peints, pouvait-elle se permettre de parler d'un concept qu'elle ne connaissait absolument pas ? Les poings tremblant et les dents serrées, Killer avait réussi à se calmer de justesse et avait passé le reste de la journée en salle de boxe, se défoulant sur le sac de coton, qui, après le passage du garçon, avait cédé, répandant morceaux de tissus usés et moutons déchiquetés sur les tatamis du gymnase. Ce fut la dernière fois que l'on s'adressa à Killer dans un registre amoureux.

[…]

Un jour, alors que je rentrais de l'école, j'ai surpris ma mère et son petit ami dans la cuisine. L'homme était en train de la violer. Oui, de la violer. Je me souviens de son visage, rougi par les pleurs, et plissé par la douleur, ses poignets attachés aux pieds de la table saignaient, tant l'effort fourni pour se libérer avait dut être abominable. J'étais pétrifié, et puis l'homme m'a aperçu. Il m'a lancé un sourire démoniaque, mais ne s'est pas arrêter, redoublant de coups de reins, faisant hurler ma mère de souffrance. J'ai voulu intervenir, mais je ne pouvais plus bouger. Ma mère me suppliait de partir, je ne bougeais toujours pas. Soudain, je l'ai vu pousser de toutes ses forces sur la table. Celle-ci se renversa, et ma mère parvint à dégager une de ses mains ; malgré ses multiples blessures, et le frottement des cordes qui avait considérément endommagé sa motricité, elle attrapa le premier objet qui lui tomba sous la main. Je me souviens que c'était un rouleau à pâtisserie, celui avec lequel elle faisait des tartes au chocolat quand j'étais petit. Elle assena un coup sur son agresseur, suffisamment violent pour le faire tituber d'étourdissement. Elle réussit à retirer ses liens ; moi, rien que la douleur que cela devait lui procurer m'empêchait de faire un seul pas pour lui porter assistance. Elle se mise alors à me hurler :

« -COURS ! Cours, mon chéri, dépêches-toi, vas t'en ! Pars, maintenant, pars ! Vas t'en, je t'en supplie vas t'… »

C'est seulement quand elle s'est tut que j'ai réagi. Son regard vide et figé se cloua dans le mien. Tous mes muscles étaient paralysés, mais je réussi quand même à faire descendre mon regard sur sa poitrine nue, et je vis une lame rougie, un couteau dépassant de 2 centimètres, ou alors de 3 ? Ma mère tomba doucement au sol, s'écrasant telle une feuille morte dans le silence oppressant de l'automne. Le visage de mon beau-père apparu derrière celui disparaissant de ma maman : il me scrutait, ses yeux étaient injectés de sang. Il passa sa langue sur ses dents et ses lèvres écarlates, rougies par le liquide épais qui glissait lentement de son crâne, et le long de sa joue, et il me sourit. Je reculais d'un pas.

Un frisson parcourut Killer. Sa tête commençait à devenir lourde, ses mains tremblaient, une goutte de sueur roula le long de sa tempe. Les souvenirs, toujours les souvenirs… Les lames les plus affûtées, qu'un homme garde enfoncé dans sa chair pour le restant de ses jours, et ce à partir du moment où elles se plantent en lui.

L'Homme avançait vers moi, souriant de toutes ses dents.

« -Eh bah, petit con, pourquoi tu fais cette tête, hein ? Tu devrais être content : j'l'ai saigné, cette putain ! C'est toujours une salope de moins sur cette foutue planète ! »

Chacun de ses mots restaient accrochés à mes oreilles, résonnaient dans tout mon être. Cette putain…

« -C'est tout ce qu'elle méritait, non ? T'es pas d'accord ? Sale fils de pute ! »

Une salope de moins…

« -Cette traînée… Elle est même pas foutue de m'faire gagner de la tune, et en plus, elle me balance un gosse dans les pattes ! »

En voyant mon air cadavérique, il ajouta d'un ton sifflant :

« -Bah ouais, le chiard ! Ta Môman, en plus de baiser avec moi, elle se payait n'importe quel vioque qui passait pour m'payer mes godasses ! Et tu sais pas le plus beau, c'est qu'aujourd'hui, elle s'était mise en tête d'aller voir les Marines du coin, parce qu'elle voulait te foutre dans je-ne-sais-quel établissement scolaire de mes deux, mais ce qu'elle a pas su, c'est que la flicaille, par ici, elle me connaît trop bien pour intervenir. C'est moche, non ? Elle était venue me balancer, et les flics ont tellement eu les boules qu'ils me l'ont ramené en s'excusant. La suite, tu le connais, nan ? »

Puis il éclata de rire, un rire sec, glacial, effrayant. Moi, je n'arrivais plus à penser, je ne pouvais ni hurler, ni pleurer, mais je n'allais pas renoncer. Ma mère gisait à terre, baignant dans son sang. Je sentais la rage monter en moi, comme si quelque chose venait de se briser, un écrin dans lequel j'aurai tout retenu depuis ma naissance. Son contenu se déversait en moi, rongeant chaque parcelle de bon, brûlant chaque morceau d'humanité et de désir de mieux. Je devais le tuer, là, maintenant, venger ma mère. Le couteau était juste devant moi. Oui, le couteau dont ce gars s'était servi pour, pour… J'allais le retourner contre lui. Lentement, je me baissais et l'empoignais. L'autre salaud riait toujours à gorge déployée, il ne remarqua rien. Je me relevais, tenant fermement la lame, mes ongles entaillant le manche de bois. Le type, dans son fou rire, baissa les yeux sur moi, et se tut. Pour la première fois, je plongeai mon regard dans celui que je dû appeler huit années durant mon « deuxième papa ».

Killer… Killer…

Quoi ! Qui m'appelle ?

Killer !... Killer !... Relève-toi !

Maman ? C'est toi ?

« -Killer ! Monsieur Killer, je vous somme de me regarder quand je vous parle !

Killer releva la tête ; le brouillard se dissipant peu à peu, il aperçut son professeur de mathématiques, qui le fixait en fronçant les sourcils. Visiblement, il lui avait posé une question, et son état « comatique » l'avait soustrait aux appels répétés de l'enseignant. Killer ferma fugitivement les yeux, s'efforçant de faire un rapide tour de son subconscient. Les élèves attendaient la sentence du professeur, chuchotant à mi-voix.

« -Alors ? J'attends toujours, vous savez !

-…

-Bon, très bien ! Puisque vous semblez vouloir garder le silence, je vais devoir vous envoyer en reten…

Vous avez le droit de garder le silence…

-f(x) = a [(x + (b/2a))2 – Δ/4a2] »

Le silence s'abattit sur la classe. Le mathématicien pâlit à vue d'œil, les autres élèves s'étaient figés, ouvrant tous de grands yeux. Même Luffy, le génie en maths, avait levé la tête de son livre (sachant qu'il résolvait mentalement les exercices type bac du chapitre suivant…) pour dévisager avec ses camarades le garçon aux cheveux d'or.

« -Vous… Que venez-vous de dire ? Bafouilla le professeur

-J'ai répondu. »

Il jeta un rapide coup d'œil au tableau, puis planta son regard métallique dans celui de son vis à vis sans cligner une seule fois des paupières.

« -La question était bien de trouver les racines du trinôme et d'en étudier les signes ? On se sert pour ça de la transformation en un produit de facteurs de la somme des trois termes, soit de la forme canonique du trinôme. La fonction f de x est égale a facteur de x plus b sur 2a le tout au carré, moins delta sur 4a au carré. C'est la formule pour trouver la réponse à votre problème. »

Le professeur le regarda longuement. Il jeta un rapide coup d'œil à Luffy, sa référence systématique, qui haussa les épaules d'un air stupéfait et admirateur. Après plusieurs minutes de quiétude pesante, Killer se leva sèchement, et marcha lentement vers le tableau. Il attrapa la première craie qui lui tomba sous la main, et écrivit la réponse, symbole par symbole, sans interruption ni relecture. Lorsqu'il eut finit, il regagna sa place sans faire le moindre bruit, ne regardant même pas son enseignant, et se tut en attendant une réaction quelconque de la part de ce dernier. Il fallut encore de longues secondes avant que l'homme se dirige vers son bureau et tourne machinalement les pages de son livre de mathématiques supérieures qu'un collègue de South Blue lui avait prêté ; il s'arrêta sur une page, dévisagea Killer, considéra à nouveau la page, et soupira.

« -Connaissiez-vous ce problème, Monsieur Killer ? Lança-t-il après plusieurs instants de réflexion.

-… Non.

-Un camarade vous a-t-il soufflé la réponse ?

-Non.

-Un élève d'une autre classe que vous, voire plus âgé, vous en aurait-il parlé ? Ou un autre professeur de mathématiques ? Si c'est le cas, je ne…

-NON ! »

Il avait haussé la voix. Le professeur ne répondit pas, légèrement choqué par tout ce qu'il venait de voir et d'entendre. Il allait sermonner son élève, lorsque la sonnerie de midi retentit, suivit à quelques secondes d'intervalle de cris, de raclements de chaise et de pas dans les escaliers. Après quelques secondes d'hésitation, le mathématicien fit sortir ses élèves, qui, jusque-là, chose très rare, n'avaient pas bondis dehors. Killer resta quelques instants, fixant toujours le prof, puis se leva pour rejoindre sa chambre au 4ème étage. Une fois tout le monde dehors, l'agrégé en maths s'affala sur sa chaise, soufflant un bon coup.

Vraiment, ce gosse est plein de surprises, pensa-t-il.

Soudain, il se demanda pourquoi il avait décidé d'interroger cet étudiant en particulier. Peut-être par sadisme scolaire (celui qui ramène l'attention immédiate de l'élève par une punition détournée et dont le châtiment tombe dans tous les cas). Quoiqu'il en soit, jamais il n'avait pensé qu'il aurait pu résoudre le problème avec une aussi faible écoute. Le professeur savait que Killer n'avait pas menti en disant qu'il ne connaissait pas le problème jusqu'à présent, mais de là à trouver la réponse en moins de 30 secondes en n'ayant absolument rien écouté depuis le début du cours, on ne pouvait qu'émettre deux hypothèses : tricherie, ou génie.

[…]

Après avoir gravi quatre à quatre les marches des grands escaliers de pierre, Killer s'arrêta devant sa chambre, la 8216. D'un geste lassé, il franchi son pas, et la referma, puis s'affala sur son lit, ressassant sa matinée. A l'heure qu'il était, les ragots devait battre leur plein, et le « mec bizarre de la 1ère6 » allait être une fois de plus dévisagé comme l'extraterrestre moyen. De toute manière, il ne comptait pas aller se mêler immédiatement au bain de foule du 12h00. Il repensa à son cours de maths, ou plutôt, juste avant que le prof ne le sorte de ses pensées. Les images s'entrechoquaient dans sa tête, les cris de sa mère résonnaient dans tout son corps, dans toute son âme, le rire de l'homme infâme qui avait fait de sa vie un malheur depuis sa naissance, tout cela en un vacarme assourdissant qui donna presque immédiatement au jeune étudiant une migraine insoutenable. Soudain, un cri déchira le silence.

RAAAAAAH !

S'en suivi une plainte, comme si la mort vomissait sa folie.

AAAAAARGH !

Killer sursauta. Son corps était froid, glacé. Il regarda ses mains : rouges, rouges de sang, sa main gauche tenant un large couteau couvert d'un liquide chaud et poisseux. Devant lui se tenait un homme, celui qui hantait son passé et ses cauchemars ; de sa bouche coulait du sang, tressautant également en gerbes de sa poitrine gauche. Face à celui-ci, un garçon âgé d'à peine 8 ans tremblait de rage. Killer connaissait cette scène, il la vivait chaque jour, à chaque secondes, depuis huit années.

L'homme ne m'avait pas quitté des yeux un seul instant depuis que la lame froide l'avait transpercé en plein cœur. La boule de haine et de frénésie que je m'étais constitué depuis ma venue au monde faisait à cet instant partie intégrante de moi, et je savais qu'à partir de maintenant, elle serait présente à tout instant au cœur de mon quotidien.

« -E… Espèce de sale petit enculé ! »

Je vibrais d'une peur que je n'avais encore jamais connu. J'avais toujours voulu accomplir ce geste, je m'étais vengé ! On ne doit pas se réjouir de la mort d'un ennemi parce qu'il reste un être humain ? Mais bien sûr ! Ce n'était ni plus ni moins que le plus immonde salaud que la Terre ai jamais porté, et mon acte n'était ni plus ni moins la conséquence d'années de douleur psychologique causée par ce même type. Un être humain ? Osez me le dire en me regardant dans les yeux ! L'homme tomba lourdement au sol, s'avachi de tout son abject être matériel, pendant que son âme partait pour l'Enfer, si tant est que l'Enfer soit assez pour lui. Je frémis en le voyant s'abattre sur sa victime… Je lui sautais dessus, le repoussant sur le côté pour qu'il ne souille pas davantage ma… ma… Un frisson m'enveloppa, l'homme respirait toujours. Etrangement, mon calme revint la seconde d'après, j'étais presque serein, et je me penchai à l'oreille du type pour lui murmurer :

« -J'espère que le Diable te tuera une deuxième fois ! »

Deuxième coup de couteau, deuxième éclat de sang sur le visage, impur à jamais. L'instant qui suivit, le silence se fit. C'était presque mélodieux, harmonique, avec mes battements de cœur en fond sonore. Meurtrier de meurtrier. Je finis par me dégager du corps de MA victime, et ramper vers celui, inerte, de ma mère. Je m'agenouillais, sans dire un mot, fixant l'expression vide de celle qui m'avait mise au monde. C'est d'une main sûre et ferme que je passais mes doigts sur les yeux encore révulsés d'horreur de ma maman. A cet instant, les Marines déboulèrent dans l'appartement, probablement prévenus par des voisins inquiétés par les cris. Ils beuglèrent leurs formules habituelles, mais se turent bien vite en voyant la scène : une femme et un homme poignardés, baignant dans leur sang, un gosse d'à peine 8 ans, agenouillé près du corps féminin, couvert du liquide épais, un couteau posé à côté de lui. Une main forte se referma sur mon épaule, mais je ne bougeais pas. Après un court silence, le Marine chuchota :

« -T'inquiètes pas, mon gars, ça va aller maintenant. C'est fini ! »

Oui, c'était finit. Tout ! Mon beau-père ! Mon cauchemar ! Ma peur quotidienne ! Mon humanité ! Ma mère ! Ma vie… TOUT ! Absolument tout ! Il ne me restait plus que la colère et la haine. Les Marines m'entraînèrent vers la porte, me tirant presque sur le sol tant j'avais été affaibli par le stress. Je me retournai, lançant un dernier regard vers ma maman, et je pensais :

« -Au revoir ! »

Notre liberté a eu son prix !... J'imagine que ça n'aura rien d'extraordinaire pour d'autres, chacun à son fardeau sur Grand Line… Après ça, je me souviens de ma prise de déposition. Je ne crois pas avoir vécu moment plus dur de toute l'histoire. Au procès, j'ai été jugé non-coupable avec « acte de légitime défense », ce qui m'aura bien fait marrer. « On » m'a quand même placé deux semaines dans un centre pour jeunes en difficulté pour voir comment je m'en sortirai. « On » devait sûrement s'attendre à me voir poignarder tout le monde, je n'ai pas cherché à comprendre… « On » me proposait sans arrêt de l'aide, que ce soit pour parler ou pour couper ma nourriture, mais pour le dernier, je pense qu'« on » avait juste la trouille de moi avec ce qui pouvait devenir une arme potentielle. Je me souviens qu'« on » n'arrêtait pas non plus de me demander si je voulais « en parler ». Pas envie… De rien ! Après qu'« on » ait parvenu à faire venir mon dossier, « on » a constaté que je n'avais jamais été à l'école. Du coup, vu que j'avais pas mal de retard, que je n'avais nulle part où aller, ni personne pour me recevoir, « on » m'a placé à Mori. Non pas que je m'y déplaise… De toutes façons, je n'ai plus que ça à faire : ma mère est morte, j'ai tué l'homme qui me l'avait arraché, je ne sais même pas pourquoi je m'accroche à la vie, mais c'était une volonté de ma mère, je l'ai compris… En général, ceux qui se vengent ont un temps entre la cause et la conséquence, mais moi, le destin m'a tout concédé en même temps, alors je n'ai plus rien à faire. Je crois que j'ai peur de l'extérieur. C'est peut-être pour ça que je reste à la péri-université… Je n'ai aucun but, je ne recherche rien. Il ne faut pas s'étonner si je ne veux pas de port d'attache, c'est parce que c'est trop risqué. J'ai toujours vécu sans la confiance, alors pourquoi commencer si c'est pour perdre encore quelqu'un ? Plus jamais. Non ça, plus jamais…

Ecrasé par le poids de ses pensées, Killer se leva. Il était 12h18. Le jeune homme se demanda comment le temps pouvait passer aussi lentement. Il ne prit pas le temps d'y réfléchir, s'attardant sur ce à quoi il allait bien pouvoir occuper son après-midi, puis son week-end. Tout semblait terni par la souffrance, omniprésente au cœur de son quotidien.


Voilà pour le 1er chapitre de Plume de Glace sur Horizon de Feu. Pour l'instant, seul le contexte est situé ; je tenais à en faire un chapitre à lui seul. La présentation de la péri-université a été assez brève dans son fonctionnement, j'y reviendrai dans un chapitre bonus. Au prochain chapitre, l'introduction de Kidd.

J'espère que ça vous a donné l'envie de lire la suite. Le chapitre II sera là très vite. En tout cas, merci d'avoir lu ce premier chapitre !

黒檀シェード