Titre : Tsuchi no Uta (le Chant de la Terre)
Auteur : Niladhevan
Genre : Angst. Friendship. Micro-mini-mirage de slash.
Classement : K+, encore que...
Disclaimer : Aucun personnage de m'appartient, ils sont tous estampillés "Kishimoto".
Note : Une sorte de "bonus", que j'avais commencé à écrire en douce. Ma soeur ne l'a pas aimé non plus (elle voulait que Lee vive, ce qui est pourtant accordé...hum hum). J'en profite pour tous vous remercier pour vos reviews ! Merci beaucoup ! En espérant vaguement que ce bonus vous plaira : il mêle joyeusement prolepses et analepses. Le tout me semble encore assez décousu, je vous prie de m'excuser pour ce patchwork disgragieux.
« B…Bakemono ! »
Ils ne pensaient pas si bien dire. Eux qui courraient dans le sable du désert, privés de leur plus grande force – ces misérables voleurs, shinobi sans aucune dignité qui étaient parvenus à emprisonner du chakra de Hachibi… Qu'ils ont raison de courir pour sauver leur vie ! Ca ne rendra ma vengeance que plus satisfaisante.
Souffrez, misérables. Je veux entendre chacun de vos os se briser sous mes doigts. Souffrez, lamentez-vous !
« Vite ! »
Je suis toujours un monstre. Plus cruel que celui que vous avez mutilé pour desservir votre ignoble brigandage. Voyez !
« GUAHHH !
- Aomaru ! »
Il pleuvait du sable. Une main immense jaillit du sol, les doigts acérés levés vers le ciel, avides de torture. Elle attrapa la jambe de l'un des voleurs – si faible, méprisable vandale. Broie-le. Il hurla, le sang colora le sable. Ah, quelle douce musique à mes oreilles. Quel réconfort…J'ai l'impression d'avoir moins mal, maintenant.
C'est comme avant. Non…C'est pire qu'avant. Mais qu'est-ce qui m'arrive …?
Projeté à toute vitesse, le corps désarticulé du voleur alla se briser contre les rocs chauffés à blanc par le soleil. Du sang, toujours plus de sang. Il faut qu'ils souffrent ! Les deux autres le regardèrent, ahuris et terrifiés. Parce qu'ils pensaient qu'attaquer les réfugiés du Désert serait une bonne idée, qu'ils n'avaient rien à craindre ?
Ils se trompaient. Voyez , voyez ce que vous faites de moi. Un monstre. Je veux que vous gouttiez à ma souffrance, que vous puissiez l'effleurer du doigt. Allez-y !
Il y eut d'autres cris. C'est si simple de leur briser minutieusement le squelette. Je procède, un par un ; mais aucun ne m'échappera, jamais. Même si l'un d'eux s'enfuyait, je le poursuivrai, jusqu'aux confins de la terre. Ils doivent mourir, mais avant cela, qu'ils souffrent. Qu'ils gémissent d'avoir commis un crime impardonnable.
Impardonnable… ! Oh mon dieu…
Un feulement de rage fit vibrer l'air chaud du désert. Les voleurs se hérissèrent, glacés par la peur, par ce traqueur dont ils ne devinaient que la silhouette altière se découper dans l'orbe du soleil. Des vagues de sable s'élèvèrent ; le désert devint une mer tourmentée par la tempête. Ils s'enlisèrent, crièrent stupidement au secours. Des formes humaines émergèrent des flots sablonneux, des clones aux visages froids de haine. Les voleurs se firent empoigner par le bras, ou la main ; et leurs os se brisèrent comme des fétus.
Qu'ils souffrent !
« GAARA ! »
Je veux qu'ils souffrent. Qu'ils n'expirent pas sans regretter mille fois d'avoir fait ce qu'ils ont fait !
« GAARA, arrête ! »
Une main m'agrippa le coude, je m'en libérai avec fureur. Je ne le vis pas. Ma soif de sang avait, comme autrefois, glissé un voile de chair devant mes yeux. Que le sable était rouge, que leurs cris étaint délectables…
« Je n'en ai pas terminé avec eux.
- Si, ça suffit maintenant. Ils ont eu leur compte. Gaara, ça ne te ressemble pas, arrête. »
Je me tournai vers Kankuro. Mon frère esquissa un geste de recul, effrayé, puis semble sa contenir.
« Tu me fais peur, marmonna-t-il avec amertume. Qu'est-ce qu'il t'arrive ? »
Il osait me demander ce qui n'allait pas ? Il avait été là pourtant. Il l'avait vu. Pourquoi une telle question, alors ? Mais je n'arrivai pas à répondre. Ma gorge était serrée –par la colère, oui, sûrement. Mon regard se coula vers les voleurs, qui se débattaient inutilement, ivres de vouloir vivre, sans se rendre compte que leur arrêt de mort avait été signé depuis la seconde où ils avaient défiés le Sabaku no Arashi…M'arrêter ? C'aurait été faire preuve de clémence envers eux. Ils ne le méritaient pas. Mais…non, non, c'était vrai. La caravane attendait, elle était sans défense, n'est-ce pas ?
« Sabaku Taiso ! »
Au lieu de s'abattre avec rapidement sur le sol, j'abaissai doucement les mains. Qu'ils aient le temps de sentir le sable se presser contre eux, les broyer dans un linceul sanglant. Kankuro lâcha un soupir. Il était blessé, lui aussi. Il tenait son bras contre son torse.
Enfin, le désert sembla s'apaiser. Mais moi, j'étais toujours insatisfait, même maintenant qu'ils étaient morts, ou qu'ils agonisaient sous des mètres de sable. Je me redressai.
Bakemono.
« Kankuro… ?
- Oui ?
- Ce que j'ai fais, comment tu te l'expliques, toi ? »
Je ne le regardai pas. Le sang qui tâchait le sable m'obsèdait. Mais je l'entendis bouger, peut-être s'asseoir au sol, trop épuisé pour rester debout plus longtemps.
« Tu es en colère. Mais surtout, tu es malheureux. C'est ça ?
- Je crois.
- C'est normal, tu l'aimais beaucoup. Mais il ne faut pas laisser ta haine l'emporter…Dis-toi…qu'il n'aurait pas apprécié ton comportement. »
Je baissai la tête, un peu perdu. Quoi, c'était ça, le vrai deuil ? Avoir envie de mourir, ou de dormir sans plus jamais se réveiller ? Avoir envie que le monde entier disparaisse pourvu que l'autre revienne ? C'était intolérable. Je levai les yeux vers mon frère, bien vivant, mais un peu mort de l'intérieur, qui fixait pensivement son bras cassé.
« C'est ce que tu as ressenti, quand Saï est mort ? »
Je le vis frémir.
« Hum, ouais. Ouais, marmonna-t-il en détournant un peu plus son regard. C'était pareil. »
Je le regardai, j'essayai d'assimiler sa souffrance à la mienne, et par là trouver la force de faire refluer ma haine. En vain. Parce que je me souvins que quand Saï est mort, Kankuro était resté pendant quelques jours muet, l'air hébété, à chercher du regard son meilleur ami disparu. Bien sûr, il avait relevé la tête, il s'était remit à rire, à se battre, à regarder le ciel et la terre sans haine, mais il était un peu mort. Comme je me sentais mort, à présent.
« Gaara, je sais que tu tenais à lui, murmura Kankuro. Mais écoute ce que je vais te dire : le pire, je crois…c'est que tu te rendras vite compte que même si on n'en a pas envie, on s'habitue à tout. Même à l'absence de ceux à qui on tenait plus que tout. Ouais…c'est ça le plus cruel pour moi. S'habituer. »
Je le regardai toujours. Sans rien dire. C'était peut-être plus une nécessité égoïste qui l'avait poussé à parler, ça se lisait sur son visage. Il pensait à Saï. Kankuro finit par se relever, avec quelques difficultés. Je vis son regard glisser un bref instant sur le carnage camouflé par le sable cramoisi, puis détourner son visage fermé vers le regroupement des réfugiés, là-bas, lointaine tâche brune sur l'horizon désertique. Il me semblait triste à en mourir. Comme moi. Mais on vivraait, parce que c'est comme ça, parce que s'habituer est le plus profond travers humain, parce qu'il y en avait d'autre pour qui on devait vivre, aussi.
« Kankuro, fis-je d'un ton bas.
_ Ha… ? soupira-t-il en amorçant un mouvement pour rebrousser chemin.
_ …J'ai envie de m'arrêter. »
Ses sourcils se fronçèrent –lui, mort ou vif, ou un peu des deux. Il me regarda avec ses yeux noirs, fins et accusateurs. Puis il parut se radoucir, et me pointa machinalement du doigt tout en faisant :
« Non, tu vivras. C'est écrit sur ton visage. »
Kankuro me laissa là, devinant avec raison que je ne tarderais pas à le rejoindre. Le vent s'était levé, il s'engouffra dans les plis de mes vêtements, porta à moi des parfums que je ne voulait pas reconnaître. Je regardai mon frère s'éloigner, tout en portant ma main à mon front, à l'idéogramme sanglant qui l'ornait à jamais.
Amour.
*
Sept mois plus tôt.
*
« Tu sais ce qu'on dit ? On t'appelle Sabaku no Arashi, la Tempête du Désert. »
Lee leva un regard étonné vers Kankuro, puis son visage se fendit d'un large sourire enthousiaste :
« Quelle poésiiie ! Je suis très honoré d'avoir un nouveau surnom ! Ha, ha, est-ce que Gaara-kun le sait, tu lui as dit ? Non ? Ah, Je suis sûr que mon maître aurait été fier de moi. Hé hé ! La Tempête du Désert, c'est beau ! Mais attend, il faut composer avec les anciens ; hum…La Resplendissante Tempête de Jade du Désert ? Qu'en penses-tu, Kankuro-kun ?
- J'en pense que c'est vachement long, comme surnom.
- Ah, tu trouves ?
- Ouais. »
Kankuro inclina un regard blasé vers l'énergie shinobi de Konoha, mordillant pensivement les fines vis qui lui servaient à réparer son pantin. Assis à même le sol, il se plongeait dans un quotidien et minutieux entretien de ses marionnettes de combat, tandis qu'en face de lui, Rock Lee dénouait laborieusement les bandages qui lui couvrait les bras. Pensif mais enjoué, le ninja laissa s'écouler longue charpie déchirée et pleine de poussière, dévoilant ses bras, fins et musclés, dont la peau était constellée de cicatrices et d'ecchymoses plus ou moins récents. Le ninja de Suna haussa un sourcil, mais ne fit aucun commentaire. Un génie de l'effort, disait-on ? Il portait bien ce surnom-là, plus que tous les autres.
« Temari a des onguents, fit-il quand même au bout d'un moment, lorsque Lee fit jouer avec précaution ses phalanges ensanglantées.
- Merci beaucoup, je lui en demanderais ! répondit-il gaillardement sans lever les yeux. L'entraînement avec Gaara-kun est merveilleux, je me sens progresser de jour en jour !
- T'es bien le seul à t'amuser à combattre Gaara, fit remarquer Kankuro en levant les yeux au ciel.
- Nous exprimons la force de notre jeunesse printanière à travers nos coups de poings ! Ah, c'est si beau, je suis ému ! »
Le marionnettiste avisa le jeune shinobi lever un regard enflammé de passion vers un horizon invisible, et émit un rire bref et léger :
« Je comprends rien à ce que tu racontes, c'est dingue.
- C'est mon nindo, le Printemps de la Jeunesse ! »
Au moment où Lee se levait d'un bond vif pour professer sa foi, les murs de toile de la tente claquèrent sous le vent nocturne. Et Gaara apparut à l'entrée, l'air tranquille.
« Ah, vous êtes là.
- Gaara-kun ! s'exclama Lee. Kankuro-kun ne comprend pas le Printemps de la Jeunesse, mais toi, tu comprends, n'est-ce pas ?
- Parfaitement » répondit simplement le Kazekage en pénétrant dans la tente pour aller s'asseoir à côté de Kankuro. Ce dernier lui glissa un regard torve, et maugréa :
« Tu fabules, mon frère. »
Mais Gaara fit comme s'il n'avait rien entendu, semblant trouver un réel divertissement dans les émois énergiques de Lee, et exaltait à grands flots de larmes la beauté de son nindo et tous les bienfaits d'un entraînement à mort dans les sables incandescents du désert. Kankuro marmonna un peu, pour la forme, et laissa là son mannequin pour sortir à son tour, sentant que Gaara était surtout venu là pour parler à son ami.
« J'vous laisse, j'ai des trucs à régler… »
Ami, en voilà quelque chose de nouveau pour Gaara ! Autant le laisser en profiter tranquillement. Un air de magnanimité profondément ancré sur le visage qu'il tournait vers le ciel étoilé, le shinobi vêtu de noir inspira un peu l'air froid du soir sur le seuil de la tente, et étira ses bras endoloris.
« Fatigué, Kankuro-san ? »
L'interpellé jeta un coup d'œil averti sur sa gauche, et sentit avec une certaine contrariété son estomac se liquéfier misérablement. C'était devenu sa réaction habituelle lorsque Saï apparaissait de façon un peu trop soudaine dans son champ de vision.
« Ah, un peu. Et toi, toujours aussi infatigable, Saï de Konoha ? »
Malgré sa réponse amicale, Kankuro se renfrogna un peu lorsqu'il vit l'ombre flottante qu'était le ninja peintre se rapprocher de lui. Comme tout le monde, il portait d'amples vêtements de nomade, mais son turban habituel était défait, et la large étoffe noire dépliée voilait avec légèreté ses cheveux, soulevée de temps à autre par la brise nocturne. Saï s'arrêta à côté de lui, affichant toujours un sourire aimable et paisible ; de son côté, Kankuro maugréait intérieurement contre son inconvenante sensibilité à l'égard du contraste monochrome entre les cheveux noirs du peintre et son visage blanc. Il détourna son regard, faisant mine de contempler la Lune –il ne s'en sentit pas mieux, au contraire.
« Quelque chose ne va pas ?
- Tout va bien. Qu'est-ce que tu fais dehors ?
- Je me demandais où tu étais. »
Kankuro baissa les yeux vers son lieutenant, intrigué – et très, très flatté, beaucoup trop pour pouvoir le montrer, d'ailleurs. Ce dernier le regardait déjà, avec ses grands yeux de chat et son sourire amusé. Qu'il était épuisant, celui-là. Kankuro toussota pour se redonner contenance, et marmonna :
« En quel honneur ?
- J'ai lu qu'il était toujours très sain dans une relation de montrer que l'on s'inquiète pour l'autre.
- Ah. »
Ouais, épuisant, c'était le mot. Le marionnettiste poussa un soupir et tapota du plat de la main le front nu de Saï en reprenant d'un ton bourru :
« Tes livres sont bons à jeter, tu sais ça ?
- Mais pourquoi ? s'étonna-t-il très sincèrement.
- …Non rien, oublie. Je suis content, tu vois ? »
Kankuro passa un bras autours des épaules de Saï, et comme pour appuyer ses propos, il l'attira un peu contre lui d'une poussée affectueuse de la main. Un rire roula sourdement dans sa gorge, mais dans son ventre, c'était plutôt l'anarchie la plus totale. Fallait-il qu'il soit juste assez petit pour que ses cheveux qui balayaient son front pâle viennent chatouiller sa joue à lui ?
« Je suis content aussi. »
La voix placide de Saï l'exaspérait. Mais tant pis, il l'aimait –bien – beaucoup – quand même. Hum. Le ninja peintre remua un peu contre lui, et il baissa les yeux pour rencontrer, encore, son œil félin et indéchiffrable. Il se sentit tout de suite bien moins à l'aise, et esquissa presque un mouvement pour s'éloigner de lui.
« Quoi ? »
Les mains blanches de Saï émergèrent d'entre les plis noirs de son lourd vêtement, et vinrent assez rudement encadrer son visage, comme s'il répétait mécaniquement des gestes appris par cœur. Kankuro haussa les sourcils, ébahi par l'expression à la fois nerveuse et concentrée du shinobi. Il voulut réitérer sa question sur un ton résolument plus inquiet, mais Saï ne lui en laissa pas l'occasion : il allongea le cou, souplement, et ses lèvres auraient certainement touchées les siennes s'il ne s'était pas dérobé par réflexe. Ses mains s'abattirent sur les épaules de Saï, et il le repoussa un peu vivement. Kankuro jeta un rapide coup d'œil aux alentours, nettement soulagé de constater que personne ne déambulait près de la tente du kazekage. Une fois rassuré, il laissa tomber son regard sur Saï. Ce dernier paraissait assez étonné, mais le regardait avec calme tout en s'humectant pensivement les lèvres.
«M…Mais… Qu'est-ce qui te prend, bon sang ?! »
Il se figea soudainement, comme s'il venait de comprendre, et une ombre passa sur son visage devenu bien plus réprobateur qu'embarrassé :
« Ah, attends…Encore tes livres ? Je crois que tu t'es trompé de chapitre, Saï…
- Non, rétorqua tranquillement le peintre. Je l'ai relu une bonne centaine de fois avant de comprendre qu'il s'appliquait à toi.
- …Hein ? »
Que dire d'autre, en effet. Saï avait le don de rendre tout infiniment plus compliqué par trop de schématisme, c'était un fait, mais là…qu'était-il supposé déduire de cette réponse ? Qu'il était amoureux ? Kankuro soupira bruyamment, hésitant entre l'envie de rire aux éclats et de s'enfuir en courant loin de cette caravane d'illuminés traumatisés dans leur enfance. Il décida néanmoins d'acquiescer et se taire, et escorta patiemment son lieutenant vers leur tente – que, oui, ils avaient le malheur de partager.
« Je…suis…hum, d'accord, grogna-t-il subrepticement lorsqu'ils en passèrent le seuil. Pardon d'avoir réagit si brusquement.
- Mon livre explique aussi ta réaction, intervint innocemment Saï, c'est toujours plus délicat de se déclarer lorsque l'autre est puc… »
Une main gantée s'abattit vivement sur sa bouche. Kankuro le regarda avec des gros yeux, et maugréa sur un ton sinistrement résolu :
« Saï…Dis-moi où sont tes foutus bouquins, que j'en fasse de la charpie. »
*
Ce jour là.
*
Gaara entendait son cœur battre dans sa poitrine, incroyablement pesant, prêt à lui briser les côtes de l'intérieur. Une machine grondante, absurdement régulière.
Pourquoi continuait-il de battre ? Pour quel motif ?
Il gardait les yeux grands ouverts, écarquillés mais presque aveugles. Il se tenait immobile. Immobile, mais frissonnant, ses mains bloquées dans le vide, à mi-chemin, ouvertes, vides, sans raison d'être là. Pourquoi ? Il était solidement campé sur le sable, à genoux. Pourtant, le vertige faisait rouler des pierres glacées dans son ventre. Il sentait que s'il relâchait le moindre muscle, il tomberait. Très, très profondément.
« Gaara…kun… »
Et il tomba, mais sans bouger. Il tomba au fond de lui-même, il sentit son ventre se tordre, sa bouche s'ouvrir sous l'effet de la peur. Ses yeux raccrochèrent cependant la réalité confuse, et la chute cessa. Au battement assourdissant de son cœur succéda un souffle, erratique, sifflant. Et de plus en plus faible. Gaara cligna des yeux, et la réalité qui s'imposa alors à eux lui donna envie de hurler de terreur.
« Je…les ai eu, tous…
- Lee… »
Le Kazekage se contenta de prononcer son nom, abruti par ce raz-de-marée de sentiments nauséeux. Ses mains trouvèrent leur voie, allèrent se glisser, l'une sous la nuque du shinobi couché devant lui, l'autre posée avec une grande hésitation sur sa cuisse. Mais il n'esquissa par le moindre geste pour le soulever de terre. Il avait trop peur.
Lee lui sourit, avec une difficulté manifeste. Qu'il était fier, qu'il était heureux d'avoir prouvé sa valeur une fois de plus. La Resplendissante Tornade du Désert…Oui, il les avait tous eu, ces méprisables shinobis sans éclat ni dignité, qui s'étaient stupidement injectés le chakra monstrueux de Hachibi. Qui avaient attaqué Lee, à huit contre lui seul.
« Tu es en retard…j'ai attendu… »
Gaara inclina la tête au-dessus du corps de Lee, sans répondre. Sa poitrine brûlait, il avait trop mal pour répondre à cela. Il ne voyait plus rien.
« D…Désolé… »
Lee esquissa une mimique affectueuse pour lui signifier qu'il était déjà pardonné, puis ferma à demi ses yeux éreintés. Gaara avait envie de hurler. Oui, il était en retard. Il n'était pas arrivé à temps. Trop confiant. Trop stupide. Trop sûr de ses forces. Il en avait oublié que Lee n'était pas une tornade, ni un fauve, ni un dieu de la guerre : juste un homme à peine adulte, fragile, comme les hommes, et mortel, comme eux.
Il savait qu'il était arrivé trop tard.
Lee frémit, en dessous de lui. Il sembla lever ses yeux noirs et voilés de fatigue vers le ciel qu'il ne voyait déjà plus, puis sourit avec une sorte de joie enthousiaste.
« Gaara-kun… !
- …
- J'ai…j'ai senti une goutte de pluie. Tu te rends compte ? Il…il pleut dans le désert… !
- …Oui, tu as raison. Il pleut. »
Gaara se tut avant que sa voix ne se brise tout à fait. Trop tard. Beaucoup trop tard. Sa main se dégagea de la nuque chaude de Lee, s'attarda sur son front pour en décoller les mèches noires, poissées par le sang. Lee n'y réagit pas : son visage était rêveur. Et la goutte de pluie tombée sur sa joue s'écoulait lentement, redevenue larme.
« Gaara-kun… je suis… un peu fatigué. Pourrais-tu m'aider à …rejoindre …ma tente ? »
Que sa voix était faible. Un filet de sang fluide et chaud s'écoula alors depuis sa tempe noyée de cheveux, rougissant complètement son oreille et sa gorge. Lee ne sembla pas remarquer l'hémorragie, mais ses cils frémirent, et il esquissa un sourire bien trop doux pour être rassurant.
« A…Après, on retournera à…Konoha. Ma maison me manque…Terriblement. Et puis, tous les autres… »
Il tourna un peu la tête, comme s'il cherchait à croiser le regard de Gaara pour obtenir son assentiment. Ce dernier le fixait déjà, terrorisé par une angoisse ancienne mais douloureusement familière.
« Ca te dis, Gaara-kun ?
- …D'aller à Konoha ?
- Hum.
- Oui, j'irai avec toi. Je t'accompagnerai, Lee...
- C'est gentil, murmura-t-il en fermant doucement les yeux. C'est beau, Kohona au printemps…ça te plaira…j'en suis sûr. Mais là…
- Lee…
- …Je vais…me reposer un instant. Ensuite… ensuite…
- Lee ! »
La Tornade se tut, une promesse morte au bout des lèvres. Son corps se détendit tout à fait entre les mains de Gaara.
*
Cinq mois plus tard.
*
« J'ai fait un rêve. »
Gaara ouvrit les yeux lentement, fixant presque avec rancœur le dais de toile de la tente. Il tourna la tête de côté, cherchant Temari du regard. Celle-ci était assise sur le tapis rêche qui servait de sol à leur abri, et passait avec ennui un peigne dans ses cheveux blonds épars sur ses épaules. Elle tourna à son tour son regard vers lui, esquissa un maigre sourire, et dit :
« Je croyais que tu ne rêvais pas, Gaara ?
- J'en ai fait un cette nuit. Je suis sûr que c'était un rêve. »
Temari acquiesça, et reposa cérémonieusement son peigne d'ivoire sur ses genoux. Elle avait l'air absente ; c'était devenu une habitude, depuis que son fiancé était mort bien trop loin d'elle. Elle semblait attendre. Elle aussi.
« De quoi as-tu rêvé ? »
Gaara se redressa sur sa couche, passa machinalement une main sur son épaule nue. Il tâcha de rassembler ses souvenirs, étrangement fuyants, puis commença sur un ton pensif :
« Il y avait…une forêt. Au beau milieu du désert. J'entendais des voix dans l'ombre, j'apercevais des silhouettes qui se cachaient derrière les arbres, trop rapidement pour que je les reconnaisse.
- Et ?
- Lee était en vie. »
Temari baissa la tête. Gaara resta silencieux un instant, frustré que les images qui lui avaient parues si claires quelques secondes plus tôt se soient envolées si vite, insaisissable, ou devenues insensées. Un pli se creusa entre ses yeux. Sa soeur lui adressa un regard en coin, et frémit de le voir si accablé. Exactement comme avant, quoique plus ouvertement. Elle détourna son visage, pour asséner une chiquenaude vengeresse dans son miroir, qui tomba à plat au sol, ne reflétant plus que le plafond ondoyant de la tente.
Gaara se recoucha silencieusement, ses yeux pâles perdus dans le kaléidoscope incompréhensible de ses songes. Sa mâchoire se crispa violemment.
Si. Il y avait aussi cette image, brûlante, lumineuse.
La pure immensité du ciel du désert, empli de feuilles vertes portées par le vent. Lui qui restait là, sans doute impressionné par la perspective approfondie à l'infini des cieux. Et Lee. Lee qui était heureux.
Qu'avait-il dit, déjà ?
Ces feuilles-là allaient sûrement quelque part.
*
Ailleurs.
*
