Le theme song de ce chapitre : /watch?v=i4WrU5nLn9g


Bip. Bip. Biip. Biiiip. BIIIIIP. BIPBIPBIPBIPBIPBIPBIPBIPBIPBIPBIPBIPBIPBIP.

J'eus une seconde de "Pitiééé, non", avant d'émerger de sous ma couette, la trace de mon oreiller sur la joue. Je regardai mon réveil, juste en face de moi, posé sur la table de chevet.

" Pourquoi tu me fais ça, Jean-Luc ? Pourquoi ?"

"BIPBIPBIPBIPBIPBIPBIPBIPBIP."

Jean-Luc n'avait aucune pitié.

J'ai aucune idée de qui chez Casio s'est dit qu'un bip qui devenait de plus en plus puissant et aigu au fur et à mesure qu'on laissait sonner le réveil était une bonne idée, mais je le hais.

"C'est bon, Jean-Luc, ta gueule."

Peut être qu'il faudrait que je trouve un autre nom à mon réveil. Je confonds souvent avec Jean-Marc, ma lampe de bureau. Je me sens coupable quand je les confonds. J'ai peur de les blesser.

Bien, Jean. Il est même pas sept heures, tu commences déjà à penser n'importe quoi. Fantastique.

Vaguement réveillé, je jetai mes pieds sur le sol pour aller tirer mes rideaux et remonter les volets. La rue dehors était calme et sèche. Les fenêtres de l'immeuble d'en face me regardaient, vides, comme tous les matins. Le brouillard vague arrivait même à rendre froid la peinture ocre dont les murs du quartier étaient recouverts. Il n'y avait pas un chat.

Chez moi non plus, d'ailleurs. J'étais tout seul avec Pikachu la gerbille et mon portable, comme tous les matins. Après avoir nourri l'un et allumé l'autre (pas le contraire), et regardé ce qu'il restait dans le frigo, je commençai à manger. Les yeux vides, je fixais passionnément le mur de la cuisine, comme si ma vie dépendait de cette peinture gris métallisée moche, quand mon portable tenta de provoquer un tremblement de terre. Sans même le regarder, je l'attrapai.

C'était Connie, visiblement excité :

MEC g un d americains comme coloc!

Il était du 7 heures du mat' à l'horloge de la cuisine, autant dire que j'avais un intérêt proche du zéro absolu pour l'information, mais, je répondis quand même. De toutes façons, je n'attendais pas vraiment de réponse. Les internes avaient tendance à dormir jusqu'à assez tard. Surtout Connie. Généralement, il répondait à ses messages juste avant le premier cours.

Ouais?

Étrangement, la réponse ne se fit pas attendre :

Wai. Un dceux dhier.

Lequel?

Marco! Super cool le pelo!

Je fixais la ponctuation exagérée de Connie en essayant de me rappeler. Marco, Marco... OH PUT- L'Apollon. C'était l'Apollon. Presque sûr que ma mémoire tenait sur ce coup-là. Les Américains étaient sorties à toute allure de la salle, la veille, on avait pas eu le temps de leur reparler. Mais oui, les brumes de ma mémoire étaient chassés par la puissance de mon homosexualité pour ce type. N'allez pas croire, j'avais tourné et retourné la scène d'hier dans ma tête. En rentrant du bahut, à table, en me brossant les dents, en jouant à Halo. Mais enfin, ça me paraît tellement surréaliste, aussi, je me demandais si je n'avais pas halluciné les quelques secondes où il avait toussé et s'était retourné. Quand même, on parle de télépathie, là ! C'est le genre de trucs qui arrivent dans Twilight ou dans Les trente histoires les plus incroyables. Et je suis presque sûr de vouloir participer ni à l'un ni à l'autre. Alors quoi ? Une coïncidence bizarre ? Ça serait pas le premier hasard dans ma vie, et ça me paraît nettement plus probable. Et puis quoi, vous pensez VRAIMENT que Marco continuerait à me parler s'il m'avait entendu penser ?

Soyons sérieux une seconde, Jean. Résumons. Tu as dis quoi, pendant ton monologue intérieur ? Des conneries, et puis tu l'as mentalement harcelé sexuellement. Ce type n'a pas l'air très normal, mais il y a une limite il se serait enfuit en courant, il n'aurait pas rigolé. Tu sais quoi, tu devais être en train de faire un bruit bizarre, c'est pour ça qu'il s'est retourné. Tu sais très bien que ça pourrait t'arriver. Tu le sais.

Je soupirais en regardant par la fenêtre de la cuisine : d'un côté, j'avais une envie impérieuse de le revoir. De l'autre, j'étais sûr et certain de tout foirer, comme d'habitude.


En attendant la prof dans le couloir pour le premier cours du jour, Connie se mit à me raconter la soirée de la veille, accoudé contre la fenêtre. En fait, il parlait principalement de Sasha, la fille qui s'était assise à côté de lui au réfectoire, plus que de la soirée. On voyait un tout petit bout du Rhône, par la vitre, hésitant entre le bleu et le vert, mât sous le ciel nuageux.

'Tain, fait vraiment un temps de merde, aujourd'hui. J'espère qu'on aura pas de neige, le skate va devenir impossible, sinon. Encore que ce serait cool qu'il y en ait dans les Alpes, ça sera meilleur pour le snowboard en février. J'espère que papa reprendra le même chalet que l'an dernier... Il était génial. Juste au pied des pistes, comme ça, c'était le top. En plus, comme ça je peux aller surfer le matin sans eux, tout seul sur les pistes... Ah, la rouge sur l'autre versant, là, ce qu'elle était bien !

"Jean, tu m'écoutes ?"

Je sursautai.

"Oui, oui !"

"Non, pas du tout."

Je fis ma petite moue d'excuses du mec qui tente sans succès d'être mignon. Connie savait, quand je ne l'écoutais pas, de toutes façons.

"Pardon. Tu disais quoi ?"

"Les américains."

"Oui ?"

"Ils vont suivre les cours avec nous le matin. L'après midi, ils font des visites. C'est ce que Marco m'a dit."

"Non ? Sérieux ? Ça craint ! Être à l'étranger pour suivre des cours !"

Non, c'est vrai. Je sais pas, dans un pays étranger, personne n'a envie de prendre des cours. Mais Connie n'eut pas le temps de me répondre : on entendait un bruit de charge d'éléphants dans les escaliers. La classe entière tourna les yeux vers les marches, et on vit Reiner apparaître, triomphant, tout rouge d'avoir monté les trois mille cinq cents vingt-deux marches du bâtiment. Un jour, je vous parlerai de l'architecture de mon lycée. Vous verrez, c'est rigolo.

Soufflant comme un bœuf asthmatique, Reiner s'approcha de nous. Il nous vira une grande claque dans le dos à chacun, en hurlant quelque chose joyeusement. Derrière lui, tout essoufflés, apparurent Berthold et Marco, le premier dégoulinant de sueur et le second de sex-appeal. Mais nous eûmes à peine le temps d'échanger une poignée de main et un « salut » (je vous tease niveau érotisme, là.) avant de devoir rentrer en cours.

Rien de suspect ne se produisit la première heure, à part l'intérêt visible de Marco et Christa pour le cours. Le soleil matinal tombait par grande flopée des hautes fenêtres, et je n'étais, il faut bien l'avouer, qu'à moitié réveillé. D'un côté, je plaignais les ricains de devoir se taper l'éducation nationale, mais d'un autre, ça avait des avantages pour moi. En tournant légèrement la tête sur la gauche, je pouvais espionner Marco tel un psychopathe de dernier niveau. Rien à faire, quel que soit l'angle, il était beau, même quand il levait la main pour demander des détails sur le régime de Vichy (Owi, parle moi occupation.). Irrécupérable, ce gars.

Non, le fun a commencé la deuxième heure, celle d'anglais. Pour vous planter le décor, c'est le cours de Rivaille. Le prof fait dans le mètre trente, il a des cernes noirs comme son âme et son organisme est à 90 % du café. Un sex-symbol avec l'haleine clope-menthe. Il vous fait cours comme ça, espérant que l'estrade le grandira, en vous balançant des craies à la figure quand vous répondez de travers. C'était également lui le responsable de l'échange San Francisco-Lyon, alors j'aurais dû me douter que les américains seraient à l'honneur.

A peine arrivé, sans autre entrée en matière, Rivaille commença à nous dicter des binômes, de son habituel air blasé. Je regardai le visage d'Ymir se transfigurer de bonheur, alors qu'elle se levait pour fondre sur la pauvre Christa.

Ahahah, puisse ton hétérosexualité reposer en paix, meuf.

Mais pas le temps de penser plus de conneries, Connie se faisait dégager d'à côté de moi, et quelqu'un prit la place sur la chaise de droite.

"John !"

Je levai les yeux au ciel, avant de les tourner vers Marco, toutes les dents dehors avec son sourire colgate -mon dieu, son sourire-, les jambes légèrement écartées, une pochette et un stylo à la main. Je ne pus empêcher mes yeux de se poser sur ses pectoraux, moulés dans son t-shirt blanc.

Faites qu'il ne découvre jamais qu'on fait aussi des t-shirt qui ne sont pas trois tailles trop petits pour lui.

Il me dévisageait, avec ses grands yeux bruns curieux, l'air béatement heureux d'être là, et j'ajustai les manches de ma chemise de bûcheron, bleue à carreaux.

"C'est Jean."

"Jooaan."

"Je-an."

"Jeuh-anne ?"

Jeuhanne. Merveilleux. Tu as de la chance d'être canon, Marco. Je relevai les yeux pour voir Rivaille qui distribuait des feuilles, puis les baissai pour lire ladite feuille :

"Work in pairs :

Talk about yourself. "

Okay, il y avait deux informations à retirer de ce titre :

1) Il fallait que je parle de moi à Marco. 2) Il fallait que Marco me parle de lui.

Autant la première perspective m'enthousiasmait autant que, disons, une famine ou un bac blanc de maths, autant la seconde était pour le moins alléchante.

Non, mais c'est vrai, qui ne rêverait pas que Marco lui raconte sa vie en long, en large et en travers. Je ne saurais pas réellement vous expliquer, mais il avait un effet de vortex sur moi. Ce n'était pas vraiment de l'attirance à proprement parler, c'était plus une curiosité dévorante qui me poussait vers lui. Comme quand vous vous trouvez un nouveau centre d'intérêt absolument passionnant, et que vous avez de tout connaître dans les moindres détails, que vous avez l'impression que plus vous en saurez, plus vous serez heureux. Bien, c'était la même chose pour moi. L'idée d'être mis au courant du nom de son poisson rouge ou de la couleur de son pyjama préféré me semblait une excellente nouvelle.

Avec le recul, je pense que si je n'avais pas plongé dans ma curiosité ce jour-là, les choses n'auraient pas pris le tour qu'elles ont pris.

Oh, comme j'ai eu raison, la curiosité est tout sauf un vilain défaut.

Il porta la fiche à hauteur de ses yeux pour achever de la lire. Je l'imitai.

"1 ‹ What's your name ?

2 ‹ How old are you ?

3 ‹ When and where were you born ?

4 ‹ What is your family like ?

5 ‹ Have you got pets ?

6 ‹ Name three things you like and three things you dislike.

7 ‹ Do you practise any sport ?

8 ‹ What is your school's name ?

..."

Et la liste continuait, une accumulation de questions chiantes et scolaires, moins personnelles tu meurs. Je me levai à demi pour regarder la fiche de Marco : c'était exactement la même chose en français. J'allais sortir je ne sais plus trop quelle connerie quand Rivaille pris la parole :

"Okay, les mioches. C'est pas compliqué, c'est des questions réponses. Les français parlent en anglais, les américains en français. Vous me faites un putain d'effort sur la prononciation. Do I need to repeat in english ?"

Le "NO SIR" tonitruant et fier du caribou de service lui répondit. Rivaille leva les yeux au ciel et se tourna pour parler au prof de français des américains. Moi, je me tournai vers le mien.

Il s'étira, tout sourire :

"Who starts ?"

Je clignai des yeux et laissai l'information arriver à mon cerveau. Mon cerveau qui était un peu occupé, en fait.

Oh. Mon dieu. Oh mon diiiieu la manière dont il s'étire mérite un roman. Pourquoi il a pas l'effet quadruple menton dégueulasse quand il s'étire ?! Pourquoi les muscles de ses bras font ça ? Sérieusement, c'est une œuvre d'art, ce mec.

"T'es censé parler français !"

Il me fit une moue adorable, gonflant la joue droite, couverte de taches de rousseur :

"Okay, so... Tu commences."

Je hochai la tête et regardai de nouveau les questions. Allons y. Soyons honnête, j'étais quand même gêné et vaguement intimidé : le souvenir de la veille me collait à la peau. Non, mais SI JAMAIS il m'avait entendu ?!

Et puis tu sais bien que, de toutes façons, il va te classer dans sa catégorie "à éviter à tout prix" alors à quoi bon ?

"What's your name ?"

Il eut une grimace moqueuse, qui en disait long sur ce qu'il pensait de mon anglais :

"Ah, ça va, hein. Te fous pas de moi."

"Tu dois parler anglais !", il me répondit, avec un grand sourire.

Je me mordis la lèvre. C'est vrai.

"Je m'appelle Marco Bodt. Et toi, comment t'appelles-tu ?"

Marco Bodt ? Il a prononcé ça "botte". On peut dire que ce nom, c'est... le pied. Putain, mais tuez-moi, quoi. Ou faites quelque chose pour mon humour mais enfin me laissez pas dans ma détresse, là.

Je surpris le regard interrogateur de Marco sur moi, qui attendait sûrement que je me rappelle mon nom.

"My name is Jean Kirschtein."

Il fronça les sourcils, sembla chercher ses mots :

"On diray un nom allemand. Tu as des owigines allemandes ?"

Je secouai la tête. Personne dans ma famille n'était allemand, que je sache. Enfin, c'est pas comme si on parlait des masses, dans ma famille, de toutes façons.

"Nope. Aucune idée d'où ça sort."

"Anglaaais !"

"Ah, va t'faire !"

J'avais ri, emporté. Il me regardait, goguenard :

"No," je repris "My family isn't german. And yours ?"

"Oui, elle l'est. J'ai des origines allemandes, mexicaines et algonquine."

Je clignai des yeux :

"A tes souhaits. AH TA GUEULE, JE VE... I mean, what is algonquine ?"

Il se mordit la langue :

"Les Algonquins sont une tribu de natifs américains du Canada. Du Québec, principalement."

"Oooh."

Alors il avait des origines amérindiennes ? C'est vrai qu'en le regardant à deux fois, il avait des pommettes hautes et des cheveux très noirs. C'était sûrement de là. Et puis le Québec ? Sûrement la raison pour laquelle il se démerdait en français. Malgré son accent étrange, il parlait super bien.

J'enchaînai sur les questions de la feuille, un peu plus rapidement :

"How old are you ?"

"Je suis dix-sep.. WAIT NO. Fuck."

Je le regardai s'embourber, un sourire goguenard aux lèvres et un sourcil levé :

"Freeeench~"

"Oh please. Je veux dire : J'ai dix-sept ans. Et toi ?"

"I'm seventeen years old."

"Où et quand eys-tu néy ?"

"I was born in Lyon, the seventh of april. And you ?"

"Je suis néy le seize juuuuin à San Francisco."

Pourquoi tu fais trainer le u de juin ? A quoi ça te sert ? Plus y'en a plus t'es heureux ?

"What is your family like ?"

Il se mordit la lèvre et une petite étincelle passa dans ses yeux. C'était adorable.

"J'ai deux petits frères et une petite sœur... Ma mère est décédée."

Je sentis un vent arctique passer. Je le regardai sans bouger et en clignant des yeux trois secondes :

Oh mon dieu. MERDE. Saletée de question ! Je pouvais pas demander autre chose ? Ça craint, sa mère est morte, quoi ! Ça se trouve, il va fondre en larmes devant toute la classe. Et te détester ! A tous les coups, c'est super traumatique ! MAAAAIRDE. Tout ça à cause de toi. Réfléchis, dis quelque chose pour lui faire comprendre que tu es désolé. Ah non, j'oubliais que tu es un trou du cul ultime dans ce genre de situations.

Je lançai un regard du "Je suis tellement, tellement, tellement désolé." à Marco, et il porta sa main à sa nuque pour se la gratter avec un petit rire gêné et en agitant son autre main :

"Ne t'inquiète pas ! It's been a long time ! I mean, it's sad and all but..."

Je n'avais sûrement pas l'air convaincu, notamment parce que c'était l'apocalypse dans mon pauvre cerveau, qui m'insultait de tous les noms, car il eut un sourire peu assuré :

"Je t'assure ! Alley ! Parle moi de ta famille à toi !"

Je mis une seconde à réagir, et mon auto-flagellation redoubla de puissance.

Il veut changer de sujet, crétin !

Je pris une grande inspiration. Okay, on va vite fuir ce sujet comme un dresseur pokémon dans les hautes herbes. Je réfléchis. Comment présenter ça pour que ça ait pas l'air de ce que c'est -de la merde- ?

"I eum... My parents are remarried... My mom with Olivier and my dad with Christine. No siblings."

I ouvrit de grands yeux, comme choqué par le « pas de frères » :

"No si... Ça doit être... Silencieux."

Silencieux ? Oui, y'a des moments où c'est totalement mort. Puis y'a les moments où Papa râle ou les moments où Olivier se tape Maman. Là c'est moins silencieux, déjà. Bon, ceci dit, en face d'un mec qui a perdu sa mère, j'ai rien à dire.

Je ne lui laissai pas le temps de se racler la gorge, et enchaînai :

"And you, your siblings ?"

Il eut un grand sourire et se mit à se balancer sur sa chaise. J'entendis Connie crier "PATATE" quelque part dans la salle, mais je n'y fis pas attention : Marco m'intéressait plus. Fort heureusement, il n'avait pas l'air de me tenir rigueur de mon monstrueux fail.

"Penelope est la plus petite... Elle a douze ans. Ensuite il y a Oscar, qui eyst treize ans, et Nils, this little fucker, dont les quinze ans sont bientôt."

Je ne saurais pas vous décrire la tendresse dans son sourire quand il parlait de sa fratrie. Même le mot "fucker" devenait mignon en l'entendant. Je crois que je n'ai jamais senti autant d'amour en si peu de mots. Enfin, ceci dit, s'ils sont comme lui, mais en plus petits, n'importe qui fondrait. J'imaginais un tas de nains bruns à tâches. Adorables. On comprend son air de grand frère gaga.

Il pointa un doigt sur ma poitrine :

"Ey ne dis pas que je suis un grand frèyre gâteux !"

"J'ai rien dit !"

"You though it out loud !"

Je l'ai pensé assez fort, ben voyons.

Je levai les yeux au ciel et repris les questions de ma fiche. Bordel, j'en ai des plus intéressantes, moi, des questions !

"Have you got any pets ?"

"Deux frèyres et une sœur, ce n'est pas assez ?"

"Okay, true."

"Et toi ?"

"Yeah, i have a..."

Merde, comment j'étais censé traduire un chinchilla ? Est-ce que ça existe, chez eux, déjà, les chinchillas ? C'est un animal de merde, quoi. Je tentai péniblement :

"A... A sort of mouse... But like... More fat. And more cute."

A sa tête, je compris qu'il ne devait pas du tout se représenter un chinchilla. Bon. Je jetai un coup d'œil derrière moi : pas de prof. Je sortis mon portable et appuyai sur l'album. Je devais bien avoir une photo de cette petite merde...? Ah, voilà ! Je lui fis rapidement passer le portable.

"He is Pikachu. He eats everything he can, but I love him."

"Tu l'as appelley Pikachu ?"

"I was ten."

L'excuse n'avait pas, mais alors pas du tout l'air de le convaincre. Ah oui, je prévoyais de ne pas passer pour un looser ?

AHAHAHAH, dans tes rêves, Jean Kirschtein !

Cependant, il eu de nouveau un de ses sourires de pub pour dentifrice :

"J'adorais pokemon, quand j'avais dix ans. En fait, j'adore toujours. Mais... A un autre niveau, tu vois ?"

Non, alors là je hurle à l'imposture. Un mec beau comme un dieu avec lequel je pourrais parler de gamineries sans être jugé ? Y'a un piège quelque part. C'est le fils de Satan ? Il souffre d'une malédiction ? Il a un micropénis ? (Ok, ça, un coup d'œil entre ses jambes permit de dire que non)

Pour détourner son attention de mes choix de noms de chinchillas douteux, je posai la premier question qui me passait par la tête, en rangeant mon portable :

"What is your most listened song ?"

Il prit une seconde de pause pour réfléchir. Je me mordis la lèvre en le regardant. Finalement, il déclara :

"Young volcanoes, by Fall Out Boy. Et toi ?"

En fait, moi, ça variait. J'écoutai souvent les chansons que je découvrais en boucle jusqu'à m'en dégoûter totalement. Enfin, en ce moment, y'avait pas photo.

"Cigarette smoke, de Artic Monkeys."

Il eut un hochement de tête approbateur.

"Nice."

Youpi, il approuve mes goûts musicaux ! Merci Artic Monkeys.

Rivaille passait derrière moi, alors je repris la feuille des questions, histoire de faire croire que je travaillais, et pas que je m'extasiais sur les pecs que j'apercevais à travers le t-shirt de Marco. Ah, en plus c'était une question intéressante, pour une fois :

"Do you practise any sport ?"

Il se frotta les mains, et fit une sorte de mime, les mains en l'air, avec un "Fiiiiutch !". Je levai un sourcil dubitatif. Il jouait à quoi, là ? Voyant mon air perturbé, il roula des yeux et lâcha en riant :

"Basketball."

Oh. Basket. Ça explique les muscles des bras absolument superbes ? Oui ? En les voyant, j'avais cru natation, mais l'un dans l'autre, le ballon ça doit muscler ? J'en sais rien, j'ai jamais brillé en sports co.

"Basket ? NBA ? Michael Jordan ? Lebron James ?" Les Kangoos junior ? Non, on va pas le dire, ça.

Il eut un hochement de tête tellement enthousiaste que je crus qu'il allait s'arracher le cou.

"Yes ! Je veux dire : oui ! Exactement ! Et toi ?"

"I do skateboard, parkour and BMX."

"C'est vrai ? C'est super cool !"

Voyant son regard intéressé, je remontai la manche de ma chemise de bûcheron : sur le coude, j'avais un bandage, la faute au skate. Je m'étais déchiré en tombant dans la rue il y avait trois jours. J'avais pu éviter la grand-mère, mais pas le poteau. Bon, ça avait vraiment été une gamelle de merde, mais si ça, je pouvais éviter de le préciser et fait croire que c'était sur une figure super sévère, alors autant se la ramener un peu. Non ? Il approcha sa main, précautionneusement, l'air inquiet :

"Wow. Rough."

Le bout de ses doigts touchaient mon coude. Mon estomac fit quelques bonds, tel un lapin gambadant dans une prairie.

"Ouais, ça a fait mal sur le coup, mais maintenant ça va. "

Il enleva sa main pour me montrer l'autre : son index était bandé avec son majeur. Je grimaçai. Les doigts, ça fait toujours vachement mal.

"How ?"

Il sourit, encore une fois (il s'arrêtait, des fois ?) :

"Berthold m'a lancey le ballon sur la main."

Je clignai des yeux :

"Berthold does basket too ? Okay, no. Stupid question."

Nan, mais c'est vrai que le mec qui fait dans les deux mètres soixante, aucune chance qu'il fasse du basket. Impossible.

Ça avait l'air de bien faire rire Marco. J'enchaînai de suite, une autre question me venant, juste le temps que mon cerveau sorte une phrase correcte :

"If you euh. If you can- could have one superpower..."

Ouais, on repassera pour la phrase correcte.

Il mit l'application d'un chef d'état en train de discuter d'un investissement nucléaire à répondre, beaucoup trop concentré pour une simple question.

"J'irais pour... Me.. Ah, i don't know how to... Disparaître et réapparaître à un autre endroit ?"

"Te télé-transporter ?" Je levai un sourcil.

"Oui ! Voilà. Enfin... Je ne sais pas, mais je te fays confiance."

J'avalais de travers. Je ne savais pas trop pourquoi, mais cette phrase me restait au travers de la gorge.

"Et toi ?"

Je me mordis la lèvre en réfléchissant. En me repassant mentalement tous les super-pouvoirs que je connaissais (et, en tant que lecteur de Comics, j'en connaissais une quantité plus que raisonnable), aucun ne me parut pouvoir plus m'aider à gérer ma vie que les autres. Ah si !

"I... Heum."

Merde, comment dire ça ? Ah, c'est pas grave, il comprendra bien :

"Shiffting form ? Like, looking like something else ?"

Une étincelle passa dans ses yeux bruns, ce qui me fit sourire.

"C'ey une suuuper bonne idey." Il se pencha vers moi : "Tu peux rentrer où tu veux, avec ça."

Je hoche la tête :

"Espionner n'importe qui. Erm, i mean. Spy whoever you want."

"Quand quelqu'un a oubliey quelque chose, tu peux te transformer en cet objet pour les aider."

Il a des idées presque aussi bizarres que les miennes.

"When you don't want someone to see you. Pouf. You're a plant." Oui. Je veux être une plante.

"Si tu n'as pas assez d'argent pour faire rentrer ta famille ou tes amis au cinéma. Tu te transformes en directeur du cinéma."

On était tous les deux en avant, courbés sur la table, à élaborer nos plans débiles, quand je me rendis compte que son coude touchait le mien et qu'il me regardait dans les yeux, un grand sourire aux lèvres. Je frissonnai.

Je serais bien resté quelques dizaines d'années encore dans cette position, mais Reiner m'interrompit, bramant à pleins poumons le nom de Marco. Ils échangèrent deux mots. Pour être honnête avec vous, j'étais trop préoccupés par le sourire de mon américain de compagnie pour essayer de comprendre. Non, mais cette petite fossette dans les taches de rousseur... De toutes façons, on aurait presque cru qu'ils ne voulaient pas qu'on comprenne, vu à quelle vitesse et avec quel accent ils parlaient.

Je renversai la tête et m'étirai. J'étais trop à l'aise pour que ce soit naturel... Mais ça en avait tellement l'air.

Marco reporta son attention sur moi et demanda, apparemment pas plus décidé que moi à suivre la fiche de Rivaille :

"Quelle est la meilleure série télévisée de tous les temps ?"

"Kaamelott !"

C'était sans appel, et je ne m'étais pas rendu compte que plusieurs personnes nous écoutaient, parce qu'il y eut une approbation générale chez les français. Évidemment, personne ne peut test Kaamelott. Reiner échangea un regard avec Marco. Celui-ci articula :

"Me neither..."

Connie surprit le mot et poussa un glapissement catastrophé :

"ILS CONNAISSENT PAS KAAMELOTT."

L'intégralité de la classe jetait un regard noir à son partenaire américain. Eux, ils se lançaient des regards confus. On avait oublié de les avertir d'un rituel français sacré ? Je secouai la tête et croisai les bras, l'air faussement déçu. Connie bondit sur ses pieds et se planta devant Marco, les deux mains sur ses épaules :

"On va réparer ça, mon pote. T'en fais pas."

"Connie, on t'a rien demandé ! A ta place !" hurla Rivaille.

"Oui M'sieur !"

Connie imita un salut militaire et bondit à sa place en me lançant un regard entendu. Marco, l'air vaguement traumatisé, me regardait. Okay, je peux concevoir que l'enthousiasme de Connie soit un peu effrayant. Je levai les deux mains en m'étirant.

"Tu verras. Allez, nos questions."

Je regardai la fiche :

"What is the thing you... You would never do again ?"

Il mit quelques secondes à assimiler la question.

"Est-ce que tu changes toujours de sujet, comme ça ?"

"Oui ?"

"Okay. Wait, lemme think..."

Je le laissai réfléchir, mais il ne lui fallut que quelques secondes :

"Un jour, j'ay dit à Nils qu'il pouvay inviter tous les amis qu'il veut pour son anniversaire... Never again. Never."

J'eu une mimique confuse. En quoi inviter les amis de son frère était une mauvaise idée ? Enfin, je n'ai pas de frère, donc je ne saurais pas, mais quand même...

"Tu ne connay pas la capacitey à sociabilisey de mon frère. Tu ne sais pas le bordel qu'une bande de 6èmes peuvent meyttre et tu ne sais pas dans quel état tu peux retrouvey une maison."

Il soupira, semblant revire un événement traumatisant. Wow. Nils a pas l'air de déconner.

"Ey toi ?"

Je réfléchis :

"Hmm... Argumenter avec ma famille."

Notamment parce qu'ils ont une fâcheuse tendance à être con.

Il hocha la tête :

"Say, qui te connait le meilleur ?"

Je levai un sourcil. Ah tiens, c'est lui qui pose les questions chelous, maintenant ? Je suppose qu'il voulait dire : "qui te connait le mieux ?". Je soutins un instant son regard et haussai les épaules. Je ne voyais pas de réponse. Il n'y avait aucun nom qui s'éclairait en mode néon de boîte de nuit dans ma tête :

"I'd say Connie ?" J'eus mon genre de sourire-d'excuse-pas-super-à-l'aise : "And you ?"

Il n'hésita pas une seule seconde :

"My family."

Ah ouais, je le vois venir d'ici, le trip, la famille adorable, super soudée où tout le monde prend soin des autres... Je croyais que ce genre de choses n'existait que dans les séries ? Ceci dit, des pecs comme ça n'existe que dans les séries... Ok, j'arrête avec ses pecs.

"Tas l'air du grand frère parfait."

A peine avais-je dit ça, pensivement, que Reiner éclatait de rire :

"OH YEAH. TOTALLY."

Je sursautai. Il nous écoutait toujours, le caribou ? Marco rougit un peu. Je l'interrogeai du regard et il poussa un soupir :

"Question débile pour moi. Quelle est la chose qui est arrivée il y a longtemps mais pour laquelle tes amis se foutent encore de toi ?"

Toutes les fois où je me suis tapé l'affiche depuis le collège défilèrent dans ma tête. Je lui en parle ? Non. On va éviter. Il faudrait une fic entière rien que pour ça.

"I have no idea..." Je lui répondis en secouant la tête, espérant qu'il n'insiste pas. "And you ?"

Reiner eut un sourire goguenard et Marco soupira :

"Une fois, I... On était en ville, il y avait une classe de maternelle à côté de nous... L'un d'eux avait disparu... La maîtresse est partie le chercher en me confiant le reste de la classe. Je ne les connaissais pas du tout, mais elle m'a collé les gosses et est partie... Du coup, je les ai emmenés au parc et on a joué... Je sais pas pourquoi elle me les a donné à moi..."

Ça n'a sûrement RIEN à voir avec ta tête de premier de la classe qui veut faire vétérinaire et qui revient d'une mission humanitaire d'aide aux enfants des pays en difficultés ni avec le fait que tu transpires tellement la niaiserie que je parie que même ta sueur est respectueuse des peaux sensibles et de l'environnement.

J'éclatai de rire et Marco regarda en soupirant Reiner qui me tapait un high-five. Sûrement, il était habitué à son image de grand frère parfait. Je me recalai dans ma chaise, à moitié avachi. J'avais une sensation bizarre d'insatisfaction, de "pas assez". Malgré le fait que l'heure soit bien entamée, j'avais l'impression de n'avoir quasiment rien appris sur Marco. J'avais envie d'en connaître encore plus.

"What is your worst, mh..." Habitude, merde. "Habit ?"

Il n'avait même plus l'air de se soucier de mes questions débiles. Il répondit du tac au tac :

"Je me gratte le doigt."

Eh ? J'allais dire que je n'avais rien compris, mais il me tendit son pouce : effectivement, il l'avait gratté avec l'index au point que la peau était partie. Uuurgh. Un point de sexy en moins. Il en restait qu'un petit million.

"Et toi ?"

Je réfléchis. Si j'étais honnête, je dirais que je suis un menteur compulsif et que je laisse mon cerveau partir en couilles (mais ça, vous ne l'aviez pas remarqué).

Ouais, mais je vais pas lui dire ça, ça craint. Personne veut être ami avec ce genre de personne. Sois pas honnête.

"I speak without thinking."

Il hocha la tête, il y eût un silence. Est-ce que ça se voyait que je mentais ?

Oh mon dieu. Ça se voit. Si ça se trouve, c'est écrit sur ton visage. Tu sais bien que t'es mauvais menteur. Il est en train de te juger, il te déteste déjà. Merde, trouve quelque chose, Jean, allez, n'importe quoi, j'en sais rien... Un truc pas trop con. S'il est superstitieux ?, on s'en fout, tant que y'a pas cet affreux silence gênant. Bordel, les gens vont commencer à te regarder si tu dis rien, du con. Accélère ! C'est une question de merde, mais c'est pas grave !

"Non, pas spécialement, sauf quelques croyances Algonquines...", répondit-il.

Il rougit d'un coup et je me mordis la langue. MERDE. J'avais pensé à voix haute ! Je m'en étais pas du tout rendu compte !

"Et toi ?" Il ajouta précipitamment.

"Nah, not at all."

En fait carrément, mais pas grave.

"If you could choose," j'enchaînai en repérant les petits yeux vicieux de Rivaille sur moi, "Would you be super smart, super strong or super happy ?"

Il me sortit un sourire absolument angélique, à tomber par terre :

"Heureux ! Et toi ?"

"Happy as well."

Il se mordit la lèvre, et une étincelle passa dans ses yeux :

"Ton dessin animey préféré de quand tu étais petit ?"

"Bob l'Éponge."

"OH. MY. GOD. Pareil."

Il tapota dans ses mains, avec un grand sourire et baissa un bout de son pantalon pour que je vois son calbute.

Je répète : Marco Bodt, tout à fait naturellement, tira sur son jeans pour que je puisse admirer son calbar. Voilà. Et on s'étonne que j'ai des pensées malsaines. Il avait l'air tout fier de lui, en plus, et je ne compris pourquoi que quand je cédai à la tentation et baissai les yeux sur son bas ventre. Musclé. Et bronzé.

Il arborait fièrement un boxer d'un jaune canari hideux, dont l'élastique était estampillé « Bob l'Éponge ». J'éclatai d'un rire tonitruant devant le mauvais goût du sous-vêtement, mais Marco blanchi en regardant derrière moi.

« Ça va Kirschtein ? Ma fiche te passionne ? »

Je sursautai en me retournant, pendant que Marco se refringuait en catastrophe. Rivaille était penché juste derrière moi, l'air totalement sérieux. Je ne devais pas rire. Ce serait stupide, et vu le caractère de merde de ce prof, j'étais sûr de me prendre un mot.

Mais à l'instant même où mon regard croisa celui de Marco, je sus que ce n'était même pas la peine de résister. Le fou rire remonta depuis ma gorge dans ma bouche, et m'envahit. Deux secondes après, nous étions pliés en deux sur nos chaises, sous les regards amusés et curieux de la classe. Rivaille roula des yeux.

« Dehors, les gars. »