Chapitre 02 - Révélation


Je n'avais pas revu l'homme qui m'avait intriguée l'autre soir. La nuit, pourtant, il m'arrivait de penser à lui. Son visage flottait dans ma tête, son regard me hantait. Je ne comprenais pas pourquoi il m'obsédait autant. Était-ce parce que c'était la seule personne qui ne m'inspirait pas une puissante aversion ?

Les jours défilaient lentement. Le temps se fit pluvieux et les enfants abandonnèrent vite leurs balançoires pour des jeux d'intérieur.
Je n'eus plus de problèmes avec Baptiste et sa copine. Ils m'évitaient soigneusement et lorsque je les croisais dans un couloir, je voyais leurs yeux scintiller d'inquiétude. Que croyaient-ils donc ? Que j'allais les blesser ? Honnêtement, je ne m'y serais pas risquée.

Un soir d'orage, Camille vint me trouver dans ma chambre.

- Comment allez-vous, ma petite demoiselle ? demanda-t-elle gentiment.

- Bien.

- La directrice désire vous voir.

Je haussai les sourcils.

- Moi ? Mais qu'est-ce que j'ai fait ?

Camille sourit.

- Rien, ne vous inquiétez pas.

Je quittai la pièce, descendis les escaliers qui menaient au bureau de Mme Levasseur et frappai à la porte.

- Entrez ! dit-elle d'une voix autoritaire.

J'obéis avec réticence.

- Bonsoir, Madame Levasseur.

- Bonsoir, Mademoiselle Prévost. Venez-vous assoir, je vous prie.

Je m'avançai vers la table de travail en chêne et m'assis sur une chaise dont le rembourrage était usé par le temps.

- J'ai une nouvelle à vous annoncer, dit-elle en achevant de classer ses papiers.

- Quel genre de nouvelle ?

- Une bonne, rassurez-vous.

Elle inspira profondément avant de poursuivre :

- Vous n'êtes pas orpheline, Meredith.

Je me figeai sur place. Avais-je rêvé ces paroles ? Et m'avait-elle vraiment appelée par mon prénom ?

- Qu'avez-vous dit ? murmurai-je d'une voix tendue.

- Vous avez parfaitement compris.

- Lequel de mes parents est encore en vie ? m'enquis-je, incrédule.

- Il semblerait que ce soient les deux.

Je sentis mon cœur cogner frénétiquement contre ma poitrine.

- Depuis... depuis quand savez-vous cela ?

Ma voix était moins assurée que d'habitude. J'avais chaud et j'éprouvais des difficultés à respirer normalement.

- Depuis quelques jours seulement.

Je me tus l'espace d'un instant. L'image d'un homme en noir me revint en mémoire et un éclair de compréhension traversa mon cerveau.

- Depuis qu'il est venu, soufflai-je.

La directrice me sourit.

- Cet homme est mon père, n'est-ce pas ?

- Qu'est-ce qui vous fait croire cela ?

- Il… il me ressemble.

Mme Levasseur se leva et s'appuya des deux mains sur le bord de son bureau.

- Oui, confirma-t-elle, cet homme est bel et bien votre père.

Mon cœur s'affola davantage.

- Parlez-moi de lui, s'il vous plait.

- Votre père est un sorcier, je pense que vous l'aviez déjà remarqué. Il se nomme Severus Snape et habite au nord de l'Angleterre.

Un Anglais. Mon père était un Anglais. Mais qu'est-ce que je faisais en France ?

- Quel âge a-t-il ?

- Trente-cinq ans, je crois.

- Pourquoi m'a-t-il abandonnée lorsque j'étais bébé ?

- Je ne sais pas. Je lui ai posé la question mais il n'a pas daigné me répondre. Je crois qu'il préférerait en parler directement avec vous.

- Quand ?

- Dès demain si vous le souhaitez. Il est près à faire le déplacement.

Je hochai doucement la tête. Je n'en revenais toujours pas.

- Vous a-t-il dit s'il voulait… s'il voulait…

- Vous prendre à sa charge ? Oui, il aimerait bien.

Elle planta son regard dans le mien.

- Sachez cependant que vous n'êtes pas obligée de partir avec lui. Vous pourrez rester ici si vous le désirez.

- Merci, murmurai-je, merci de bien vouloir me garder au cas où je…

- C'est tout à fait normal, m'interrompit-elle.

Je lui souris sincèrement pour la première fois de ma vie.

- Vous m'avez dit que ma mère vit toujours, repris-je. Que savez-vous d'elle ?

- Pas grand-chose, malheureusement. Elle ne vit pas avec votre père.

Ah, oui ? J'avais donc des parents divorcés. Mais cela n'expliquait pas pour autant ma présence à l'orphelinat.

- Est-elle aussi une sorcière ?

- Oui, une sorcière puissante d'après ce que j'ai compris.

- Connaissez-vous son nom ?

- Non.

Nous discutâmes encore durant plusieurs minutes. Mme Levasseur voulut savoir si j'acceptais de rencontrer mon père le lendemain. Après un instant d'hésitation, je lui donnai une réponse positive. Elle promit donc de le contacter pour lui faire part de ma décision dès que je serais partie me coucher.

- Dans quelle langue se déroulera cet entretien ? demandai-je d'un air soucieux. Je ne parle pas bien l'anglais et je crains de ne pas saisir tout ce qu'il me racontera.

- Votre père parle un peu français, ne vous en faîtes pas.

Je poussai un soupir de soulagement. La responsable de l'orphelinat consulta sa montre et fronça les sourcils. Je compris aussitôt qu'il était temps de prendre congé et de regagner ma chambre.

.

Ooo

.

Je n'avais pas dormi pas cette-nuit là. J'avais attendu le matin avec une sorte d'impatience mêlée d'appréhension. Je n'avais pas le souvenir d'avoir un jour été aussi nerveuse.
Je m'étais levée dès que l'aube avait pointé le bout de son nez et j'étais allée m'accouder à la fenêtre. J'étais restée longtemps ainsi, les yeux dans le vague. Toutes mes pensées étaient concentrées sur Severus Snape.

Il était neuf heures lorsque j'aperçus une silhouette vêtue de noir s'avancer rapidement vers le perron. Mon cœur se mit à battre la chamade car j'avais reconnu mon père.
Une cloche au son clair retentit au rez-de-chaussée et j'entendis la directrice traverser le vestibule pour aller ouvrir la porte d'entrée.

Je me glissai dans le couloir, m'avançai vers l'escalier et descendis deux marches sur la pointe des pieds. Je m'assis et regardai à travers les barreaux de la rampe. De là où j'étais je pouvais voir le visage de Mme Levasseur et le profil de mon père. Ils échangèrent quelques mots puis la directrice appela une de ses employées :

- Claire !

Une femme aux formes généreuses apparut aussitôt.

- Vous m'avez appelée, Madame la directrice ?

- Oui, trouvez-moi Meredith et dites-lui de venir nous rejoindre.

- C'est inutile, intervint mon père, elle est déjà là.

Il parlait effectivement français. Un français très correct pour un anglophone. Il tourna la tête et ancra ses yeux dans les miens.

- Viens, me dit-il.

Je dévalai les marches qui me séparaient de lui. La directrice me lança un regard courroucé.

- Ne perdrez-vous donc jamais vos mauvaises habitudes ? me demanda-t-elle froidement.

- Lesquelles ?

- Je vous ai déjà dit de ne pas m'espionner.

- Je ne vous espionnais pas, c'est juste que…

- Ne gaspillez pas votre salive et saluez votre père.

- Bonjour, dis-je à l'attention de Snape.

- Bonjour, Meredith.

Sa voix me donnait des frissons. Elle était froide et grave. Sa voix me plaisait.

- Je n'arrive pas à y croire, murmurai-je.

- Il va bien falloir pourtant, répondit-il. Mme Levasseur, pourrions-nous aller dans votre bureau ?

- Bien sûr. Suivez-moi.

La directrice nous mena dans son antre.

- Je suppose que vous aimeriez rester seul avec elle, dit-elle à mon père.

- En effet.

- Très bien. À tout à l'heure.

Elle referma la porte derrière nous. Un silence presque religieux s'installa dans la pièce. J'aurais aimé entamer moi-même la conversation mais je ne savais pas comment m'adresser à lui. Étant donné que je ne connaissais pas cet homme, le vouvoiement paraissait de mise. Mais je trouvais étrange de vouvoyer son propre père. Aussi me demandai-je s'il accepterait que je le tutoie.

- Oui.

Je levai les yeux vers lui.

- Oui ? répétai-je sans comprendre.

- J'accepte que tu me tutoies.

!

- Tu lis dans les pensées ? l'interrogeai-je, surprise.

Il fit une horrible grimace.

- Qu'est-ce qu'il y a ? J'ai dit quelque chose de mal ?

- Tu parles comme une Moldue, répondit-il avec mépris.

Je pris cette réflexion plutôt mal.

- Et ça t'étonne ? répliquai-je du tac au tac. Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, j'ai été élevée par des Moldus. Il est donc normal que je m'exprime comme eux, non ?

- N'élève pas la voix.

Ces quelques mots me mirent en colère.

- Non mais qui êtes-vous pour me donner des ordres ?

- Je suis ton père.

- Alors ça, c'est trop fort ! Vous arrivez un peu tard pour exercer votre autorité paternelle, vous ne trouvez pas ?

Snape soupira.

- Je t'ai dit que tu pouvais me tutoyer.

- Désolée mais je n'ai pas l'habitude de tutoyer les gens que je ne connais pas.

Snape eut un autre soupir.

- Tu as dorénavant la possibilité de me tutoyer, Meredith. Est-ce que tu en as envie ?

- Non.

Il ne dit rien. Je ne savais pas si je l'avais froissé, son visage était impénétrable.

- On ne fait pas connaissance avec son père à quinze ans, ajoutai-je. Il fallait vous y prendre avant. Maintenant, c'est trop tard.

J'ouvris la porte du bureau et m'enfuis sans un regard pour lui. Je montai en courant l'escalier, bousculant Claire qui en descendait. Je ne me retournai pas pour m'excuser, je ne voulais pas qu'elle voit les grosses larmes qui coulaient sans discontinuer le long de mes joues.
Dans ma chambre, je laissai mon chagrin me submerger. Je pleurais comme je n'avais jamais pleuré dans ma vie. J'entendis la porte d'entrée claquer et je jetai un œil par la fenêtre. Avisant mon père qui s'en allait, je me mis à sangloter plus fort. Mes larmes me brûlaient les yeux. Je l'avais éconduit comme un malpropre. Il ne reviendrait certainement jamais. J'avais perdu ma seule chance de quitter l'orphelinat.
On frappa à la porte. Je ne répondis pas.

- Meredith, c'est toi qui pleures comme ça ? dit une voix.

C'était la petite fille de la chambre d'à côté. Je devais vraiment être bruyante pour qu'elle m'entende malgré l'épaisseur des murs qui nous séparaient l'une de l'autre.

- Tu es malade ? s'inquiéta-t-elle. Tu veux que j'aille chercher Mme Levasseur ? Ou Camille ? Je peux même aller voir l'infirmière si tu veux.

- Je… je ne suis pas malade, Bérénice, réussis-je à articuler entre deux sanglots.

- Qu'est-ce que tu as ?

- Rien.

Elle entrouvrit la porte et je me précipitai pour la refermer.

- Va-t-en ! lui criai-je. Retourne dans ta chambre.

- J'aimerais pouvoir t'aider.

- Tu ne peux pas m'aider. Retourne dans ta chambre, je t'ai dit !

N'obtenant pas de réponse, je crus qu'elle m'avait obéi. Mal m'en avait pris, cette petite idiote était allée chercher Camille. J'entendis la voix de cette dernière derrière la porte :

- Que se passe-t-il, ma petite ?

- C'est Meredith, répondit Bérénice. Elle est triste.

- Retournez dans votre chambre, je vais m'occuper d'elle.

J'entends la petite fille s'éloigner. Camille tapa à son tour à la porte. Je plaquai mon dos contre celle-ci pour l'empêcher d'entrer.

- Ouvrez-moi, exigea-t-elle.

- Non.

- Je ne plaisante pas, Meredith. Ouvrez-moi tout de suite.

Je fus surprise du ton impérieux qu'elle a pris. Cela ne lui ressemblait pas. Je relâchai la pression que j'exerçais sur la porte et Camille en profita pour entrer.

- Vous pouvez vous vanter d'avoir fait une peur bleue à cette pauvre petite Bérénice, dit-elle en croisant les bras.

- Pas fait exprès.

- Que vous arrive-t-il ?

- Rien.

- Vous pleurez pour rien, maintenant ? Vous m'avez pourtant dit le mois dernier que cela ne faisait pas partie de vos habitudes.

Je baissai la tête.

- Je n'arriverai décidément jamais à vous comprendre, soupira-t-elle.

- Je ne vous en demande pas tant.

- Dites-moi ce qui ne va pas. La conversation que vous avez eue avec votre père se serait-elle mal passée ? La directrice m'a dit qu'il était parti sans un mot.

- Je lui ai dit que je refusais de le connaître, dis-je en fondant à nouveau en larmes.

- Le pensiez-vous vraiment ?

- Oui… non… je ne sais pas. Il m'a abandonnée quand j'étais petite, il n'a jamais pris aucune de mes nouvelles… Comment vouliez-vous que je réagisse ? Je n'allais quand même pas l'accueillir à bras ouverts !

Camille fit un pas vers moi. Voyant que je ne reculais pas, elle avança encore et me pris dans ses bras. Je la laissai faire.
Nous restâmes ainsi pendant de longues minutes, serrées l'une contre l'autre. Camille me chuchotait des paroles réconfortantes à l'oreille en essuyant mes larmes. Cette femme était si gentille, si affectueuse. Ce n'était pas sans raison qu'on l'appelait la maman des orphelins de Saint Gens.