Voici le chapitre 2. Vous allez peut-être le trouver long et ennuyeux parce qu'il sert seulement à planter le décor. Il ne se passe pas grand-chose. Mais j'espère quand même que vous allez l'apprécier !
Chapitre 2 :
Après six heures de vol Los-Angeles – New-York, puis deux heures de train avec arrêts à Bridgeport et Providence et enfin deux heures et demie de car jusqu'à Augusta, capitale du Maine, en passant par Portland, Alan n'était pas mécontent d'arrivé à destination. Il ne savait pas ce qui l'avait le plus fatigué : le long trajet où les chamailleries de ses fils pour avoir le siège à côté de la fenêtre. En descendant du car, il chercha son grand frère dans la foule de gens venant chercher leurs amis et proches. Il était impatient de le voir. Il ne l'avait vu que deux fois depuis la mort de Margaret. L'un habitant sur la côte Ouest, l'autre sur la côte Est, les deux frères ne pouvaient pas se voir autant qu'ils le voudraient. Les appels téléphoniques et les discussions par le biais d'internet ne valaient pas le plaisir de se voir réellement et les bonnes parties de pêches.
« Alan !»
Alan se retourna et vit son frère venir à sa rencontre. Oncle Tommy était un homme de carrure imposante à la voix forte. S'il n'était pas un peu plus grand qu'Alan et un peu plus robuste, les deux frères pourraient passer pour des jumeaux. Ils avaient le même sourire chaleureux, les mêmes cheveux et la même malice dans les yeux. Heureux de se revoir, les deux hommes se donnèrent une étreinte virile.
« Tommy ! »
« Je suis content de te voir p'tit frère. Tu as fait bon voyage ? »
«Excellent mais je suis tout de même heureux d'arrivé à bon port. Je ne sais pas ce qui était le plus usant. Le voyage ou ces deux là. » Alan désigna Don et Charlie qui étaient en train de prendre les bagages dans la soute du car.
« Hey oncle Tommy ! » S'exclama Don en approchant. Il se retourna un instant pour voir où en était son frère qui peinait. « Bah alors tu viens ! »
« Je te signale que tu m'as laissé les valises les plus lourdes ! »
« Je t'en prie Charlie, ne commence pas à faire ta chochotte ! » Don secoua sa tête et continua sa route.
« Don ! Je suis heureux de te voir. Ça fait longtemps qu'on ne s'est pas vu tous les deux.»
Don déposa ses bagages et embrassa son oncle. Contrairement à son père et son frère, il ne l'avait pas revu depuis la mort de sa mère. Alan et Charlie avaient revu Tommy et Betty depuis, une fois ici, dans le Maine, et l'autre fois à Los-Angeles. A cette époque, Don détestait les réunions de famille et les fuyait en prétextant qu'il était sur une enquête et ne pouvait pas se libérer. Mais aujourd'hui les choses avaient changées. Sa vision de la famille avait évoluée et il était heureux d'en faire partie.
« Tu t'es enfin décidé à faire passer ta famille avant ton travail ? »
Don se mordit la lèvre. Comme son père, oncle Tommy était perspicace et savait faire passer des messages par de simples petites phrases subtiles. N'attendant pas de réponse, Tommy se détourna de Don vers Charlie :
« Charlie ! Comment vas-tu ?»
« Bonjour oncle Tommy ! Je vais bien, merci.»
« Laisses-moi prendre tes bagages, ils ont l'air lourds. »
La première pensée de Charlie était d'accepter mais il déclina l'offre. Il savait que s'il acceptait, son oncle ne manquerait pas de lui dire qu'il avait autant de force qu'une fillette.
- « Betty est impatiente de vous voir. C'est à peine si elle reste en place. Elle était en train de vous concocter un bon repas lorsque je suis parti. Je suis sûr qu'il y aura de quoi nourrir toute une armée. Vous devez avoir faim après un si long voyage ? »
Alan, Don et Charlie répondirent oui. Connaissant les talents de cuisinière de leur tante, l'appétit de Don et Charlie n'en était que plus grand. Tandis que Don prit pitié de son frère en le soulageant d'une valise, Tommy aida Alan avec ses bagages et se dirigèrent vers la sortie. En sortant de la gare routière, Alan et ses deux fils ne furent pas étonnés de voir la fierté d'oncle Tommy garée devant l'entrée : un vieux pick-up Ford F 100, modèle 1958, vert foncé. Le frère d'Alan était un fervent défenseur de la nature et pester contre les voitures modernes responsables en grande partie du réchauffement de la planète. Un jour Charlie lui avait expliqué que son vieux pick-up était plus polluant qu'une voiture moderne mais il avait vite compris que c'était exactement ce qu'il ne fallait pas dire et prenait désormais soin de ne pas commettre l'erreur une deuxième fois. Le pick-up était une chose sacrée. Ainsi, au lieu de grogner sur le fait que l'habitacle ne contenait que deux places, Charlie prit place avec le sourire dans l'espace ouvert à l'arrière. Don lui passa les bagages et grimpa aussi à l'arrière. Des caisses à outils faisaient office de sièges.
Oncle Tommy emprunta la nationale jusqu'à Waterville Bangor avant de s'engager pour les trente derniers kilomètres sur la vieille route six alors même que la nationale menait directement et plus rapidement à Cap Clare. Plus personne n'empruntait cette route aujourd'hui. Oncle Tommy en était certainement l'unique usager. La vieille route six était beaucoup trop escarpée pour rendre le voyage confortable, même dans une voiture dotés d'excellents amortisseurs. Alors dans une vieille Ford de 1958… Secouer comme des pruniers, Don et Charlie essayaient tant bien que mal de se tenir mais ils n'avaient pas beaucoup de prise. A chaque trou, ils bondissaient de leurs sièges de fortune et retombaient fortement sur leurs dernières, provoquant à chaque fois des éclats de rire malgré des douleurs qui commençaient à se faire sentir.
« Ça va les garçons ?! Pas trop secouer ?! » Cria Alan en passant sa tête par la fenêtre.
« Mais non ! Ils sont jeunes, Alan ! » Répondit Tommy à la place des deux frères. « Tu n'as quand même pas élevé des fillettes ! »
Rouge d'indignation, Alan rentra sa tête et regarda furieusement son frère : « Mes fils ne sont pas des fillettes ! Ce sont des hommes ! Des vrais ! »
- « Alors quelques secousses ne les tueras pas ! »
Même avec le brouhaha infernal du moteur, Don et Charlie pouvaient entendre leur père et leur oncle se querellaient dans l'habitacle. Les bagarres verbales faisaient partie du charme des Eppes, toute génération confondue.
« J'espère qu'on ne va pas leur ressembler lorsque l'on sera plus vieux, » espéra Charlie.
« Qui te dit qu'on ne leur ressemble pas déjà ? » Répondit Don avec le plus grand sérieux.
« Dis-moi que tu plaisantes ! Dis-mois que nous ne ressemblons pas à ces deux hommes des bois ! »
Don avait dû mal à garder son sérieux devant l'affolement de son frère. Jubilant à l'intérieur, il ne répondit pas et laissa Charlie cogiter.
- « Tu n'es pas drôle, Don !»
Malgré tout, la vieille route six était une route agréable. Pas confortable, mais agréable tout de même. Elle longeait la côte Atlantique, offrant une vue imprenable sur le littoral majestueux et sauvage, ponctué de baies et d'estuaires profonds accueillant de nombreux ports dont Cap Clare, l'un des plus grand, plus au Nord. La plaine côtière était bordée par la chaîne des Appalaches à l'ouest. Les vallées fluviales permettaient de relier facilement la côte à l'arrière-pays. La région se distinguait par ses maisons simples en bois, ses églises blanches typiques de beaucoup de petites villes du Maine et ses vieux phares.
Après une heure et demie de route depuis Augusta, le pick-up s'aventura à grand-peine sur une pente raide. A son sommet, comme à chacune de leur visite, Don et Charlie furent saisis par la beauté et la douceur du paysage aux couleurs de l'été indien. Cap Clare se trouvait dans le contrebas de la colline, nichée au pied de la montagne, aux portes de l'océan. Avec ses manoirs tarabiscotés et ses petits cottages, Cap Clare était un petit village charmant, enchanteur, à l'esprit colonial. Les maisons blanches en bois, pas très hautes, étaient toutes de style Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle avec leurs toits fins à pignons, leurs grandes cheminées centrales, leurs portes d'entrée au centre et leurs nombreuses fenêtres. Saluant au passage les habitants qu'il connaissait, c'est-à-dire tout le monde, Oncle Tommy traversa la grand-rue principale bordée de petits commerces, de librairies et de nombreuses boutiques d'artisanat, puis le port avant d'emprunter la route sept menant à sa maison, situait à deux kilomètres après la sortie de Cap Clare.
La maison d'oncle Tommy était rustique, de style shingle, aux formes irrégulières et asymétriques. Une maison typique de la Côte Est, datant de la fin du XIXe siècle : revêtement en bardeaux de cèdre, toit Gambrel à deux pentes, avant-toits, importante fenestration avec impostes, colonnes et vastes galeries ouvertes sur l'extérieure. La maison faisait partie du paysage, s'intégrant parfaitement à son environnement. Chez oncle Tommy, vous étiez à la fois à la montagne et à la mer. L'entrée principale à laquelle on accède par un petit escalier en pierre donnait sur le mont Chester alors que l'arrière de la maison faisait face à l'océan, un petit chemin escarpé partant de la terrasse menait sur une petite plage de sable fin.
Tante Betty attendait impatiemment l'arrivée d'Alan et de ses neveux. Tante Betty était une fanatique de Don et Charlie. Elle n'avait jamais pu avoir d'enfant alors tous ce qu'elle avait à offrir d'amour maternel elle les donnait à ses neveux. C'était une femme à la bonne humeur inébranlable, de l'âge d'Alan, affectueuse et toujours prête à aider son prochain. Oncle Tommy lui répétait sans cesse que sa gentillesse la perdra. Lorsque la voiture arriva enfin, elle descendit les marches en courant sans avoir peur de tomber tête la première et accourut vers ses neveux, les bras grands ouverts.
- « Donnie ! Charlie ! »
« Vingt dollars qu'elle dit que tu es le portrait craché de papa et que je suis le reflet de maman, » paria Don en sautant du pick-up.
- « Et vingt dollars qu'elle nous pince les joues, » répondit Charlie en atterrissant à côté de son frère.
Don, qui était le premier sur la route de tante Betty, fut sa première victime.
« Donnie ! Oh que je suis heureuse de te voir, mon garçon ! »
« Bonjour tante Betty ! Moi aussi je suis heureux de te voir. »
Betty lâcha Don et pinça ses joues : « Tu es le reflet de Margaret. Tu as son sourire. Tu le sais ? »
« Oui, je le sais, tante Betty, » grimaça Don en massant ses joues meurtries.
Après une petite caresse tendre sur le visage de Don, tante Betty rouvrit grand ses bras et s'attaqua à sa deuxième proie.
« Charlie ! Comment vas-tu mon petit ? »
« Bonjour tante Betty. Je vais bien, merci. Toi aussi apparemment. Tu es radieuse. »
« Je suis aux anges depuis que ton père nous a appelé pour nous dire que vous alliez passer vos vacances ici ! »
- « Lâches le petit, Betty ! Il ne peut plus respirer ! » Intervint Tommy en voyant que sa femme n'allait pas lâcher son neveu de si tôt.
« Tu ne trouves pas qu'il est la copie conforme de son papa ?»
« Oui, on le sait. Tu nous répètes la même chose à chaque fois que tu vois tes neveux. Tu ne pourrais pas changer de disque de temps en temps ? » Gronda oncle Tommy en déchargeant les bagages avec l'aide de Don.
Betty haussa les épaules en signe de dédain et pinça les joues de Charlie en ne remarquant pas le léger mouvement de recul de ce dernier avant de recommencer à hurler : « Alan ! Dans mes bras ! »
Abandonnant leur père aux mains de Betty, Don et Charlie suivirent leur oncle dans la maison. L'intérieur de la maison assurait une cohérence et une unité avec l'extérieur. La répartition de l'espace s'inspirait aussi du style shingle. Les pièces étaient aérées et spacieuses, les plafonds étaient hauts et les boiseries étaient splendides, sans surcharge. Le bois était partout, offrant ainsi chaleur et bien-être. Il n'y avait pas de grandes différences entre la maison d'oncle Tommy et la maison de Charlie si bien qu'Alan, Don et Charlie n'avaient aucun mal à se sentir chez eux.
Oncle Tommy ne s'était pas trompé. Sur la table à manger, il y avait de la nourriture pour toute une armée. A cette vue, les estomacs de Don et Charlie grondèrent de faim, d'autant plus que l'odeur du célèbre homard du Maine s'échappait de la cuisine. Bras dessus, bras dessous, Alan et Betty rentrèrent également dans la maison.
« Votre chambre est prête, les garçons. La tienne aussi Alan. Portez-y vos bagages le temps que je finisse de préparer le homard. Tommy va vous aider. »
Don et Charlie se lancèrent un regard de défi. Un regard qu'Alan connaissait trop bien mais il y avait bien longtemps qu'il avait démissionné. Ses fils étaient des cas désespérés. Don et Charlie étaient dans les starting-blocks. Don décolla le premier vers les escaliers.
- « Je pends le lit à côté de la fenêtre ! »
- « Non c'est moi qui le prends ! »
« Vraiment désespérés, » murmura Alan en regardant ses garçons se poursuivre dans les escaliers. Il prit ses valises et se dirigea dans la même direction mais dans un pas plus calme. Beaucoup plus calme. « Je me demande à quel moment j'ai raté leur éducation. »
A suivre
