Jour 2: 6 juillet 2016
Ezra déplia son siège et son parasol au même endroit que la veille. En tout lieu nouveau, l'être humain s'approprie rapidement un petit territoire. Il avait passé la matinée sur un de ces marchés bigarrés et odorants typiques du sud de la France, puis il avait sagement attendu qu'il soit 16 heures avant de se rendre à la plage. Éviter les heures les plus chaudes, les expositions prolongées, etc.
Il s'assit et sortit son livre de son sac. Avant de l'ouvrir, il ne put s'empêcher de compter. Juste après la fin de l'année académique, il avait décidé de s'octroyer douze jours de repos total. Un collègue lui avait aimablement prêté une petite maison à quelques pas de la plage dans cette station balnéaire encore miraculeusement peu fréquentée, et presque exclusivement par des familles françaises. Lui-même l'occuperait ensuite pendant un mois, comme chaque année.
Jusqu'au 22 août, date à laquelle les réunions de planification et les cours préparatoires commenceraient, il resterait à Ezra 36 jours de congé. C'était beaucoup. Et peu à la fois pour tout ce qu'il devait faire : préparer un nouveau cours, répondre à des tonnes d'emails professionnels que les corrections de juin ne lui avaient pas laissé le temps de traiter et rédiger son intervention sur Oscar Wilde qu'il devait présenter lors d'un colloque en août. Sans oublier les cours de soutien en anglais qu'il donnait bénévolement. Pour couronner le tout, le recteur lui avait demandé un article pour le numéro de septembre du journal de la faculté, et Ezra n'avait pas trouvé comment refuser cette corvée.
Il soupira. Ne pense pas à ton travail pour l'instant, s'admonesta-t-il. Il se plongea dans sa lecture avec délices.
Il fut rapidement interrompu par la litanie d'un vendeur de beignets. Tiens, ce n'était pas le même que celui de la veille. Il n'avait pas faim, pour l'instant, et retourna à Baudelaire.
"Beignets, boissons fraîches !" Ezra releva la tête et vit Anthony approcher. 17 heures, comme hier. Parfait pour se caler l'estomac avec un beignet avant le dîner, qui se prenait fort tard dans le sud. Quand il voyageait, Ezra aimait respecter les coutumes locales.
Une bande d'adolescents se précipita vers le chariot pour acheter des canettes. Ezra assista, amusé, aux regards enamourés que plusieurs jeunes filles lançaient à Anthony. Ce n'était pourtant pas le garçon le plus athlétique de la plage, loin de là. Quelques jeunes gens en maillot affichaient des corps musclés, parfaits selon les canons actuels. Lui, son short et son t-shirt laissaient deviner un corps svelte, nerveux, aux membres déliés. Mais il fallait lui reconnaître un charme indéniable, avec ses cheveux sombres, ses pommettes hautes et ses gestes empreints de grâce et d'assurance.
Ezra ne parvenait pas à comprendre comment ces filles ne voyaient pas que, malgré les sourires enjôleurs qu'Anthony leur rendait, c'était sur leurs amis que ses regards s'attardaient, oh juste un tout petit peu trop longtemps. Ca lui semblait tout de même évident.
Et?
Et rien. Simple constat, se répondit-il, avec une pointe d'agacement.
Mais parce qu'il s'était posé la question, il faillit renoncer à interpeller le vendeur, avant de changer d'avis.
"Bonjour !"
"Bonjour, Ezra. Vous allez bien?"
Il fut étonné de s'entendre appeler par son prénom. Puis, il comprit. Toi, tu es en train d'essayer de me mettre dans ta poche, exactement comme ces gamines. Tout ça pour vendre des beignets. Il avait l'art de reconnaître ce genre de petites manigances chez les étudiants qui se montraient un peu trop obséquieux et il les déjouait rapidement par une remarque ironique attestant qu'il n'était pas dupe.
Néanmoins, en l'occurrence, Anthony n'essayait pas d'obtenir une correction plus magnanime de sa copie. Il voulait juste vendre un beignet et Ezra voulait en acheter un. Pas de quoi s'offusquer.
"Il vous en reste au chocolat, aujourd'hui ?"
"Toujours pas. Pommes et un aux abricots. Mais..." ajouta Anthony comme pour s'excuser, "j'ai fait du thé glacé ce matin. Je vous en offre un verre à l'achat d'un beignet."
"C'est très tentant. Vendu. Aux pommes." Ezra tendit les pièces avec un fin sourire. "Vous êtes doué."
Anthony sembla brièvement décontenancé d'avoir été percé à jour, puis prit le parti d'en rire.
"Merci. J'essaie d'appliquer ce que j'ai appris. J'étudie l'économie et le marketing."
Pas étonnant. Il avait l'air d'être capable de vendre des doubles vitrages à des gens qui en possédaient déjà.
"Vous allez à l'université de Montpellier ?" demanda Ezra pour faire la conversation, tout en jetant un coup d'oeil distrait sur ce qui était écrit sur le t-shirt du jeune homme ("Too hot for heaven, too cool for hell", lut-il).
"Oui. Enfin, là, il me reste la dernière année et j'ai obtenu une bourse pour aller la faire à Londres."
Le monde est petit.
"Ca doit faire plaisir à votre père."
Le visage d'Anthony se ferma. Il remit ses lunettes de soleil.
"Bon. Eh bien, à demain," dit-il avant de reprendre sa tournée.
Par pitié, Ezra, la prochaine fois, contente-toi de payer ton beignet et tais-toi. Tu vois assez d'étudiants qui ont des problèmes avec leurs parents le reste de l'année.
