Disclaimer : tous les personnages de Kaamelott appartiennent toujours à Alexandre Astier, à l'exception de Snorri Hagenson.
RaR :
Hello: Hello à toi aussi, Hello ! Merci d'avoir lu et du compliment, pour commencer. Et sache qu'il n'y a pas de question stupide, la tienne est au contraire tout à fait logique étant donné le début de l'histoire et sa classification... Ce chapitre (et le suivant si tu souhaite continuer à me lire) devrait t'apporter un bon début de réponse !
Chapitre 2 : l'invasion
— Bohort, je vous en prie, arrêtez de trembler comme un faisan.
— Votre cupidité nous conduira à notre perte ! chuchota Bohort pour ce qui paraissait être la millième fois à ses compagnons de route.
— Non mais regardez-la, votre perte ! répliqua Léogagan qui, contrairement à lui, ne se souciait pas de baisser la voix en présence de leur prisonnier. Il a encore plus peur que vous, ce qui est pas peu dire ! Mais lui, au moins, il a l'excuse d'avoir de bonnes raisons.
Les poings solidement liés, leur prisonnier marchait d'un pas de condamné à mort – ce qu'il pourrait très bien devenir si la demande de rançon que comptait faire le roi de Carmélide ne lui donnait pas satisfaction – devant Calogrenant et derrière son ravisseur, qui ne semblait pas s'émouvoir à l'idée de lui tourner le dos mais le gardait tout de même furtivement à l'œil par-dessus son épaule. Perceval et Caradoc le flanquaient de chaque côté, en « formation de la tortue quinconce », comme ils disaient, et Bohort se tenait tout aussi loin de lui que possible tout en refusant catégoriquement de le laisser sortir de son champs de vision. Résigné et abattu, le viking avançait ou plutôt boitait tête basse, traînant à en juger par sa cheville enflée une douloureuse entorse si le chevalier avait eu une once d'objectivité, il aurait eu bien de la peine à le trouver menaçant.
Suivant Léodagan qui, comme il l'avait affirmé tantôt à un Calogrenant sceptique, savait parfaitement où il allait, ils arrivèrent rapidement au camp. Ils croisèrent quelques soldats qui saluèrent au passage le roi de Carmélide qui se contenta de les ignorer, marchant tout droit vers le seul du périmètre à qui il daignerait adresser directement la parole : Merlin, très occupé à ce que Léodagan appellerait « glander » et que lui qualifierait « d'herboriser le terrain ».
— Le roi est là ? demanda celui-ci sans préambule à l'enchanteur.
À la vue de Merlin, le captif avait perdu le peu de couleurs qui lui restait. Quiconque connaissant un tant soit peu le concerné aurait trouvé cette réaction disproportionné, mais si doute il y avait eu sur les capacités du légendaire druide de Bretagne, il n'avait visiblement pas traversé la mer de Norvège.
— Pas loin de sa tente, je crois... C'est qui ? demanda ledit druide légendaire avec un coup d'œil curieux au jeune homme qu'ils traînaient derrière eux, et qui tentait sans grand succès de se faire oublier du haut de son mètre quatre-vingt-dix.
— Qu'est-ce que ça peut vous foutre ?
— Oh, hé, ça va bien, hein ! se vexa-t-il. J'essaie de m'intéresser, moi, figurez-vous !
— Intéressez-vous à vos tisanes, plutôt, répliqua l'aimable Léodagan. C'est plus votre branche.
— C'est un viking à qui il manque quarante pour cent, expliqua Perceval soucieux d'apaiser la conversation. Mais seulement en appliquant un prorata égal aux cinq caractéristiques définies.
Les deux rois, leur suite et leur prisonnier laissèrent là le druide et sa mine éberluée pour se rendre directement à la tente royale. La première chose qu'ils virent en arrivant, c'est qu'il n'y avait personne affairé derrière les tables de travail disposées à côté, sur laquelle d'ailleurs ne traînait plus aucune carte la seconde, que les pans de la tente était fermés. Tous en arrivèrent rapidement à la conclusion que leur roi devait probablement prendre un peu de repos à l'abri des rayons du soleil.
— Il va pas être content qu'on vienne le faire chier maintenant, observa Calogrenant.
Il ne faisait que traduire par-là l'opinion de chacune des personnes présentes. Arthur avait déjà tendance à accueillir d'un œil peu amène les visiteurs qui avaient l'impudence d'interrompre sa sieste alors qu'il était au château, mais là, il s'agissait ni plus ni moins de briser l'un des rares moments de repos qu'il parvenait à s'accorder en campagne. Autant dire qu'ils avaient peu de chance d'être accueillis avec un sourire et un godet. Mais s'il en avait conscience autant que tous les autres, Léodagan semblait s'en foutre éperdument.
— Oh eh, c'est pas moi qui ai fait la loi, hein. C'est pas que ça m'enchante, mais on est plus ou moins obligés de lui rendre des comptes quand on fait rentrer un ennemi dans le camp. Alors maintenant, il assume !
Et si ça lui permettait au passage de marquer des points dans l'emmerdement qu'il s'appliquait à lui faire subir au quotidien, de surcroît sous couvert de la loi, c'est un bonus tout à fait appréciable.
— Bon, Bohort, allez le chercher, lança-t-il à l'attention du chevalier de Gaunes.
— Moi ? s'alerta-t-il. M… mais pourquoi ?
— Ben, parce qu'il faut bien que quelqu'un garde un œil sur celui-là, répondit Léodagan avec un geste du pouce vers son prisonnier à présent tellement pâle qu'il paraissait miraculeux qu'il n'ait pas encore tourné de l'œil. Vous préférez qu'on inverse les rôles ?
Question purement rhétorique, bien sûr. Bohort semblait mitigé à l'idée de perdre la menace mortelle de vue, mais l'idée qu'Arthur, en sage souverain qu'il était, pourrait peut-être raisonner son désinvolte beau-père et mettre fin à cette folie parvint à mettre ses appréhensions de côté. Fermant volontairement les yeux devant la naïveté d'un tel vœu, il s'engouffra dans la tente royale.
On n'entendait rien de l'extérieur de ce qu'il se disait derrière les murs de toile. Le roi de Carmélide, dont la patience n'était pas le trait le plus loué de son caractère, commença rapidement à taper du pied par terre après que le chevalier eût disparu de sa vue, tenant toujours l'extrémité de la corde à laquelle était attaché le viking comme on promenait un chien en laisse. Il n'eut heureusement pas à attendre longtemps : les toiles de la tente s'écartèrent brusquement sur un roi Arthur dont le désordre dans les cheveux et dans l'humeur attestaient qu'effectivement, ils l'avaient dérangé en pleine sieste.
— Bon, vous avez trente secondes pour m'expliquer ce qui se passe, déclara-t-il sans autre forme de préambule. Et je vous conseille vivement, ajouta-t-il, sa voix montant crescendo à chaque mot, d'être plus clair que les bégaiements de l'autre…
Il s'interrompit soudainement lorsque ses yeux se posèrent sur le jeune homme que son beau-père tenait entravé.
— Ah, d'accord… J'avais donc bien compris « viking », commenta-t-il, sa voix ayant repris un timbre normal et ses yeux, passés de meurtriers à curieux mais méfiants, détaillant de haut en bas le prisonnier dont les siens ne quittaient pas le bout de ses bottes.
— Ah, donc vous aussi vous trouvez qu'il a une tête de viking ? ne manqua pas de noter Perceval.
— À genoux devant le roi, grogna Calogrenant au concerné en le poussant en avant.
Pris par surprise et sans main libre pour se retenir, le malheureux glapit lorsqu'il trébucha sur sa jambe blessée et n'eut d'autre choix que de tomber lourdement dans la poussière devant Arthur.
— Ça sert à rien de le pousser, il comprend le breton, vous vous rappelez pas ? fit remarquer le chevalier gallois à qui cette violence gratuite échappait totalement.
— Ça tombe bien, j'ai pas d'interprète sous la main, poursuivit le roi sans détacher son regard du prisonnier qui tremblait sur le sol sans oser le regarder. Vous m'expliquez ?
— Y'a rien de compliqué, c'est un viking qu'on a trouvé en train de traîner dans la forêt, éluda Léodagan. Au sens propre.
— Un viking ? répéta Arthur, sceptique. Vous êtes sûr ?
Il est vrai que cela avait été sa première impression, à lui aussi, en voyant ses vêtements et ses nombreux bijoux. Mais il était pris d'un doute maintenant qu'il le voyait de plus près, et pas seulement à cause de la question que lui avait posée Perceval. Bon, c'était bien entendu un cliché auquel on ne pouvait pas se fier à cent pour cent : il lui était fréquemment arrivé, à Rome, de côtoyer des natifs de la ville ou au moins du pays arborant une chevelure dorée et des yeux bleus ou verts comme ceux du breton standard. Néanmoins, devant une physionomie comme celle de l'homme à genoux devant lui, plus sec que son maître d'armes et les cheveux noirs comme du charbon, il n'avait pas le réflexe de penser « viking ».
— En tout cas, il a un nom Viking, affirma Calogrenant.
— Et qui est ?
— Euh…
Il soupira.
— Toi, parle ! Comment tu t'appelles ?
— Snorri Hagenson, répondit le prisonnier plus rapidement que la première fois, comme s'il avait gardé les mots en réserve sur sa langue.
— Tu t'adresses ou roi ! le rabroua Calogrenant en le menaçant de sa lame.
— Snorri Hagenson, sire, rectifia-t-il précipitamment.
« En tout cas, pour un con de viking, il comprend vite », songea Arthur.
— Tu viens d'où ?
— De… De la maison de Hagen, du clan de…
— Pas ça ! s'impatienta-t-il. Là tout de suite, tu viens d'où ? Tu vas pas me faire croire que t'es venu à la nage ? Et tout seul ? Tes copains, ils sont où ?
— Non… Nous ne sommes qu'un petit groupe, je le jure. Sire.
Il avait un accent à couper au couteau, mais au moins, contrairement au trop bien connu Sven à la barbe souple, il utilisait des mots compréhensibles dans le contexte.
— On n'a repéré aucun drakkar de grande taille, signala Calogrenant. Ça doit être vrai.
— Il manquerait plus que ça, répliqua Arthur avec un regard courroucé à son beau-père. Avec tout le pognon que m'ont coûté vos foutues tourelles, la moindre des choses, c'est bien de localiser les connards qui viennent nous souffler dans les naseaux !
— N'empêche, vous avez le résultat sous les yeux, répondit Léodagan avec satisfaction. Ils osent même plus se pointer à plus de dix clampins !
— En attendant, lui il est là ! Et sans doute pas tout seul. À tous les coups, ils étaient en train de repérer par où ils pourraient les contourner, vos tourelles !
— Ah ça, tant que ça fera pas le tour…
— Oui c'est bon, je connais le refrain, le coupa Arthur. Bref. Je ne me trompe pas, n'est-ce pas ? reprit-il en reportant son attention sur le captif. Vous projetez bien une attaque ?
Il ne répondit pas, mais son regard était éloquent.
— Où sont tes complices ?
— Ils avaient prévu de repartir avant le lever du jour…
— Il doit mentir, sire, assura Calogrenant.
— Peut-être, mais ce n'est pas important… Ce ne sont pas trois glandus qui m'inquiètent, mais les drakkars qui doivent être en train de se préparer à attaquer par une faille dans la défense. Faille qu'ils ont sans doute trouvée, puisqu'il est là, conclut-il en fusillant son beau-père du regard.
— Tant que mes tourelles feront pas le tour, répondit celui-ci en achevant la phrase qu'il avait commencée plus tôt, on paiera le prix de votre radinerie !
— En attendant, c'est plus mes hommes que les vôtres qui vont aller se faire massacrer quand les potes de celui-là vont débarquer je sais pas où, insista le roi en haussant le ton. C'est pas vos tourelles qui vont y aller, au combat !
— Nan, mais personne va se faire massacrer, assura-t-il. Vous êtes vraiment pas dégourdi… Il va juste nous dire gentiment par où ils sont entrés, pas vrai ? ajouta-t-il à l'adresse du prisonnier. Comme ça nous, pendant qu'ils amènent leurs barques, on arme les catapultes, on monte les palissades et on ramène assez de mecs pour les renvoyer à la mer à grands coups de pied au cul. Rien de bien compliqué, même pour vous !
Le roi se tut. Il ne pouvait pas vraiment le contredire sur ce point. À son tour, il baissa les yeux sur le jeune viking prostré à leurs pieds.
— Alors… tu comptes parler ou pas ?
Le malheureux était toujours aussi terrifié cependant cette fois, il semblait résolu à garder la bouche cousue.
— Attendez, fit Léodagan en s'avançant d'un pas et en faisant craquer ses jointures, je vais l'aider à se souvenir, moi.
Presque par automatisme, Arthur l'arrêta d'un geste.
— Non beau-père, ne vous mêlez pas de ça !
— Ah, vous n'allez pas recommencer à nous faire chier avec vos conneries anti-torture ! l'avertit-il d'un ton menaçant. Vous voyez pas que c'est pas le moment ?
— Mes conneries, c'est la loi, va falloir vous y faire !
— Loi à la con ! C'est de la sécurité du territoire dont il s'agit, là !
— La sécurité ! persifla le roi. Vous auriez pas plutôt envie de tester un nouveau gadget de Venec ? Sans rire, ça fait pas trente secondes, il a encore rien dit et vous venez déjà nous parler de torture !
Bien qu'il fût toujours silencieux, le principal concerné semblait lui aussi vivement en faveur d'un changement de conversation.
— Mais c'est justement le fait qu'il ait rien dit qui est emmerdant ! répliqua un Léodagan furieux. Vous vous rendez pas compte que pendant que vous faites des états d'âme, y'a les drakkars qui radinent vers nos côtes ?
— Sire…
— Ah, vous, vous êtes de son côté, bien entendu !
— Ben justement, poursuivit Calogrenant sans se formaliser, je voulais vous faire remarquer… La loi, elle ne s'applique techniquement qu'aux criminels du royaume de Logres. Pas aux étrangers, et encore moins aux envahisseurs.
Arthur jura silencieusement. Il avait espéré que personne ne s'en souviendrait. Le roi de Calédonie était la plupart du temps de son avis, mais il était aussi terriblement pragmatique. Le viking tremblait, mais semblait s'être attendu à cette conclusion. Que pouvait-il faire à présent pour empêcher ça ? Léodagan exultait.
— Ah ! s'exclama-t-il d'un ton triomphant. Alors, on va les respecter, vos lois, ou pas ?
Arthur réfléchit à toute vitesse. Il lui restait peut-être un dernier coup à tenter pour le tirer de là…
— Écoutez beau-père, voilà ce qu'on va faire : vous me laissez juste cinq minutes. Cinq minutes, pour essayer avec ma méthode, et si à ce moment-là, il a toujours rien dit, je vous le laisse. Ça vous va ?
Léodagan se contenta de hausser les épaules, indifférent.
— Si ça vous amuse de perdre du temps… Mais je vous préviens, hein, il parlera pas. Je les connais, les vikings, ça leur fait pas peur de crever.
Il jeta à nouveau un regard en biais sur le captif.
— Encore que…
Arthur le comprit à demi-mot et, pour une fois, était assez d'accord avec lui. De toute sa vie, que ce soit à Rome ou en Bretagne, il n'avait jamais vu de viking aussi chétif et craintif, quand bien même il luttait visiblement de toutes ses forces pour tenir le coup aussi dignement que possible – en d'autres termes, pour ne pas uriner dans son pantalon.
Il lui faisait pitié. Et il n'avait vraiment, vraiment aucune envie de le jeter entre les pattes d'un beau-père déterminé à lui prouver par l'exemple les bienfaits de la torture. S'il pouvait réussir à l'éviter…
Reportant toute son attention sur la frêle silhouette tremblotante, il se baissa pour se mettre à sa hauteur, comme pour s'adresser à un enfant, parlant assez bas pour ne pas être entendu de Léodagan.
— Écoute-moi bien, lui dit-il. Je me doute que tu ne veux pas trahir les tiens, ton peuple, ta famille. D'homme à homme, et pas de roi à ennemi, je ne t'en blâme pas. Je serais fier que mes chevaliers agissent avec un tel honneur…
Bien qu'il ne levât pas la tête vers lui, le regard fixe du viking lui prouvait qu'il écoutait avec attention. Il ne réagit pas, attendant le « mais », qui ne tarda pas.
— Mais… sois certain d'une chose : quel que soit l'endroit où ils vont débarquer, ils ont perdu. Par un très grand manque de bol, nous étions justement en campagne contre les saxons avant votre arrivée or vu qu'ils viennent de se faire battre par les premières lignes, cela signifie que tout le reste de mes gars est là, frais, dispo et échauffé pour aller botter le cul de tes copains dès l'instant où ils poseront le pied sur le sable. En d'autres termes, c'est foutu d'avance pour vous.
Le roi le regarda déglutir avec peine. Il ne disait toujours rien, mais à en juger par les tics nerveux qui agitaient à présent son visage et ses mains et la goutte de sueur qui perlait à son front, il n'avait aucune difficulté à comprendre.
— S'ils viennent, ils vont se faire buter, tous sans exception avant d'avoir pu regagner la mer, poursuivit-il. Par contre, si toi, tu nous révèles où ils sont censés débarquer, ils ont encore une chance de s'en tirer vivants… On va les attendre là-bas, dès que leurs voiles sont en vue, on tire deux-trois coups de semonce avec les catapultes, et si tes potes sont pas trop cons, ils feront demi-tour avant qu'on se mette à jouer à qui coule le plus de drakkars. Les plus gros rapportent le plus de points.
Il pouvait presque voir à travers son crâne le lourd dilemme auquel le prisonnier était en proie. S'il était bien noble, comme l'avait supposé Léodagan, les plus grands navires abritaient sans doute des membres de sa famille.
— En gros, tu as le choix : tu peux sauver la plupart des tiens et échapper en même temps à la torture, ou tu peux tous les condamner à mort et je te laisse en prime entre les mains de mon beau-père. Et crois-moi, tu n'en as pas envie.
Il lui accorda quelques instants pour réfléchir. Pour un peu, il en aurait souri : laisser un viking réfléchir. Cela ne lui serait pas venu à l'esprit avant aujourd'hui. Ceci dit, vu qu'il n'était pas en train de leur hurler dans les oreilles ses intentions de leur casser la gueule, qu'il les massacrerait tous au Walhalla et de gueuler vers le ciel à l'attention d'Odin de mettre un sanglier à cuire pour son arrivée, il n'était pas tout à fait insensé de croire que ça pourrait marcher.
En effet, après encore une minute à se torturer l'esprit, il soupira, vaincu.
— Très bien. Je vais parler.
Léodagan grogna.
— Et merde.
Arthur se redressa, son expression neutre mais intérieurement grandement soulagé.
— Bien. Nous t'écoutons.
— Ils vont arriver par une petite baie à environ six lieues d'ici, récita-t-il. Juste en-dessous d'une colline qui dissimule la mer à la vue. Au sommet, il y a un gros rocher qui a un peu la forme d'un gros champignon.
— Je vois où c'est, intervint Léodagan. Mais j'ai un peu de mal à croire que des pingouins puissent nous attaquer par là. C'est trop escarpé, il y a que de la falaise là-bas.
— Nous avons installé des piquets et des grappins pendant la nuit, expliqua-t-il rapidement. C'était la raison de ma présence ici... L'attaque est prévue pour la nuit prochaine.
— Il ment peut-être, supposa le roi de Carmélide – comme l'avait craint, à juste titre, son pauvre captif.
— C'est tout de même crédible, nuança Arthur. Il n'y a pas beaucoup d'endroits hors de vue des postes de guet.
— Eh bien, va falloir remédier à ça.
Le roi l'ignora tandis qu'il rassemblait les informations qu'il venait de recevoir, cherchant de tous les côtés un possible mensonge mais aussi grosse que puisse être son histoire, tout concordait étonnamment bien. Bien sûr, il ne pouvait pas écarter l'éventualité d'un espion sacrifiable, comme l'aurait dit Sun Zi, chargé de transmettre de fausses informations à l'ennemi, mais l'avantage gagné aurait été négligeable : il lui suffirait, pour vérifier ses dires – et c'était justement ce qu'il comptait faire – d'envoyer deux ou trois gars à l'endroit indiqué pour vérifier la présence du matériel d'escalade qu'il lui avait décrit. Leur retour avec des dénégations, ou leur non-retour, ne lui aurait fait perdre que peu de temps et aurait conduit le menteur à des moments vraiment très désagréables. Par ailleurs, il paraissait surprenant que des vikings envoient un gars aussi faible pour une mission capitale en territoire ennemi en revanche, pour une mission impliquant d'être doué en escalade, il avait le physique idéal. Enfin, c'était globalement un bon plan : si son beau-père n'était pas tombé sur celui-là, jamais il ne se serait attendu à une attaque sur cette partie de la côte, lui faisant perdre un avantage certain. Si les vikings se mettaient à penser, maintenant…
Il y avait jute un truc qui clochait.
— Merci pour ta coopération, ceci dit… si toi et tes copains étiez juste chargés de placer les grappins, qu'est-ce que tu faisais si loin de la côte ?
— Et en train de sucrer les fraises, ajouta Léodagan.
— Du repérage, répondit-il simplement. Nous avions été séparés et je suis tombé sur des brigands.
— Depuis quand des guerriers vikings fuient-ils devant des brigands ? demanda Arthur en plissant les yeux.
Le prisonnier se mit aussitôt à rougir de honte.
— Nous avions ordre de ne pas nous faire repérer, éluda-t-il. Par aucun breton, bandit ou pas. Si l'un d'eux était parvenu à s'enfuir, et aurait donné l'alerte… Ils me sont tombés dessus, je me suis sauvé pour ne pas qu'ils puissent me voir de près et après les avoir semés, je me suis perdu. Je ne me souviens plus de la suite. J'ai dû tomber…
Même si toute cette histoire restait crédible, le roi flairait un mensonge. Pas forcément sur le plan d'invasion en lui-même, mais au moins par omission partielle. Il ne lui disait pas tout. Cependant, il ne dit rien à voix haute, ne désirant pas malgré tout donner des arguments à son beau-père. Pour le moment, le plus urgent était de se rendre à la falaise pour vérifier ses dires. Et s'il avait menti… il aviserait.
Arthur se retourna pour faire à nouveau face à ses hommes.
— Calogrenant, occupez-vous d'envoyer des gars à la falaise pour repérer et démanteler ces pièges. Beau-père, vous allez être content : allez ramasser vos engins et faites-les amener en direction de la mer. Vous envoyez une ou deux pierres d'avertissement, et vous gardez les suivantes pour quand ils seront à portée, au cas où ils auraient pas compris du premier coup. Je ne veux pas qu'un seul drakkar touche la côte.
— Et s'il a menti ? demanda simplement Léodagan, signe qu'il ne désapprouvait pas ce plan de défense.
— Vous m'envoyez un pigeon depuis la tour de guet la plus proche… et je me chargerai de discuter à nouveau avec lui, ajouta-t-il avec un coup d'œil d'avertissement au prisonnier qui se recroquevilla davantage, mais ne dit rien.
— Vous parlez d'une menace.
— Occupez-vous de vos catapultes, vous.
— Qu'est-ce que vous comptez faire de lui ? demanda Calogrenant pour couper court.
— Pour l'instant, on le garde ici. On aura tout le temps d'aviser quand on aura renvoyé les autres pingouins sur leur banquise.
Calogrenant hocha la tête, avant de tourner les talons pour se mettre en route. Léodagan, en revanche, fit un signe au roi pour lui parler en privé un instant :
— Juste un détail, glissa-t-il à mi-voix à son gendre qui s'était penché vers lui, je me disais que comme c'est moi qui l'ai choppé… il serait normal que j'aie la priorité sur la rançon ?
À ces mots le viking, qui était le seul à part Arthur à avoir entendu, redevint blanc comme un linge.
— La rançon, carrément ? s'exclama le roi. Vous avez déjà tout prévu, en fait ?
— Ben quoi ? Je l'ai capturé, non ?
— Vous l'avez ramassé inconscient, nuance.
— Ça change quoi ? Vous avez une grille de référence pour les rançons, c'est selon la façon dont on choppe les ennemis, maintenant ? Et puis, quitte à pas le toucher, autant que ça serve.
— Occupez-vous d'abord de ceux qui sont encore libres avant de chercher à leur extirper du pognon, répliqua-t-il. Vous aurez l'air bien con si ils arrivaient ici le chercher eux-mêmes…
— C'est surtout vous qui aurez l'air con, observa Léodagan en commençant néanmoins à se diriger vers les chevaux. C'est votre armée, pas la mienne.
— Ça vous pouvez le dire, répondit Arthur en haussant le ton pour être entendu par son beau-père qui s'éloignait. Avec les quatre glandus que vous m'avez lâchés, on peut pas dire que la Carmélide soir surreprésentée.
— Je vous préviens ! lança encore une fois le roi de ladite Carmélide en ignorant sa dernière remarque. Si vous me devancez, c'est vraiment pas fair-play !
Arthur souffla tandis que Léodagan disparaissait de sa vue.
— Bon ! Attachez-le bien, lança-t-il en pointant le prisonnier du pouce à deux gardes qui s'approchèrent précipitamment. Et gardez-le à l'œil jusqu'à nouvel ordre.
— Sire ! lança tout à coup Bohort en surgissant de derrière la tente à l'ombre de laquelle il s'était dissimulé, manquant de causer une attaque à son bien-aimé souverain. Vous n'allez tout de même pas le laisser là sous la surveillance d'à peine deux hommes ?
— Mais c'est bon Bohort, répondit le roi qui commençait à fatiguer, il est attaché, désarmé – il jeta un coup d'œil au captif que les gardes venaient de relever – et terrifié.
— Justement ! c'est dans ces moments-là qu'ils sont les plus dangereux !
— On ne parle pas d'un chien, Bohort…
— Sire, objecta le chevalier de Gaunes en se redressant, j'insiste pour que ces hommes soient sous la supervision d'un chevalier !
— … D'accord.
Bohort resta un instant perplexe, comme s'il avait mal entendu.
— D'accord ?
— Oui, répéta-t-il, je suis d'accord. Je vais poster un chevalier ici qui s'assurera que rien n'ira de travers.
— Ah, sire, vous m'ôtez un poids, vous ne pouvez pas savoir, s'exclama Bohort, soulagé, en s'autorisant même un sourire. A qui allez-vous confier cette tâche ?
— Ben, à vous.
— M… Moi ?
— Ben oui. Vous êtes chevalier, et vous avez rien de particulier à faire, il me semble. Et puis comme ça, vous pourrez vous assurer en personne que le boulot est bien fait.
— Mais, sire !
— On ne discute pas ! ordonna Arthur d'une voix forte. En piste, Bohort, et dignement, ça nous changera !
Le chevalier de Gaunes resta figé alors que le roi tournait les talons et s'éloignait à grands pas. Il se retourna lentement et, au prix d'un violent effort, posa un regard terrifié sur le viking ligoté et encadré par les deux gardes. Il croisa brièvement son regard avant que celui-ci ne le détourne précipitamment pour le fixer résolument au sol, abattu.
