Un endroit si sensible…
Je me réveillai enroulé dans mon tapis : quelqu'un avait ouvert la porte.
- Watson? m'écriai-je, aux aguets.
- Oui, ce n'est que moi, me rassura-t-il.
Je l'entendis s'asseoir dans un fauteuil. Mes yeux désiraient se refermer pour dormir encore un peu. Je me levai néanmoins et je pris ma pipe. Je jetai un bref regard à la pièce et je stoppai net.
- Qu'y a-t-il de nouveau ici? m'interrogeai-je à haute voix.
- J'ai pris la liberté de venir déposer vos effets personnels qui étaient chez moi, ici, répondit Watson en gardant le nez dans son journal.
- Ah.
Le désordre, en effet, avait doublé.
- Quelle heure est-il? demandai-je.
- Neuf heures et quarante-six minutes, m'annonça Watson.
- Dans quatorze minutes, l'homme aux quatre doigts va se promener au bord de l'eau.
- L'homme aux quatre doigts? Qui est-ce?
- Je crois qu'il est le chef de la bande, ou l'un de ses fidèles haut placés. C'est le type que je suivais hier avant que les autres ne me tombent dessus, lui expliquai-je.
Je m'habillai et nous sortîmes dehors. Je nous conduisis près de la rivière, à mon poste d'observation : une maison en ruine. Nous nous y cachâmes. Watson regardait par la fenêtre alors que je méditais.
- Que comptez-vous lui faire, à cet homme? tâcha-t-il de savoir.
- Le frapper jusqu'à ce qu'il avoue.
- Et s'il s'évanouit?
Je ne répondis rien. Il avait marqué un point cependant. Je n'allais tout de même pas attendre que l'homme se réveillât si cela arrivait.
- Dans ce cas, je frapperai moins fort, en convins-je simplement.
- Quelqu'un approche, m'informa Watson.
Je me levai et allai voir par la fenêtre. J'observai les mains de l'intrus et comptai neuf doigts.
- C'est lui, décrétai-je.
Nous sortîmes et marchâmes pour rattraper le suspect sans l'alarmer. Dès que celui-ci se tourna, il eut mon poing dans la figure. Il se redressa aussitôt, me faisant penser qu'il avait sûrement appris à surmonter la douleur. Il me donna un coup de pied dans l'entre-jambe, je tombai au sol. J'avais beau avoir moi aussi appris à surmonter la douleur, je n'avais jamais réussi à atténuer celle-là.
Je vis Watson entreprendre une bagarre avec l'homme aux quatre doigts, puis je roulai sur le côté. Mon collègue revint me voir quelques minutes plus tard, avec une entaille sur sa pommette gauche. Sa démarche était inégale, sans sa canne qu'il avait échappée à mes côtés au début de la bataille. Il la reprit.
- Il s'est envolé alors que nous étions dans un entrepôt, avoua-t-il, déçu.
- En temps normal, je vous aurais bien aidé, mais ma position actuelle est la preuve de ma souffrance, répondis-je en le faisant sourire. Il a dit quelque chose?
- Non, mais je ne crois pas qu'il soit le chef. N'aurait-il pas usé de ses soi-disant pouvoirs s'il avait été en danger?
- Juste, approuvai-je.
Je me relevai avec difficulté.
- Watson, il va falloir apprendre l'arme de l'ennemi!
Le lendemain, quelque part à Londres.
- Wilkins, vous m'avez demandé audience?
- Oui monsieur, affirma l'homme aux quatre doigts. J'ai été attaqué hier. J'ai cru reconnaître Sherlock Holmes monsieur.
Ils gardèrent le silence.
- Était-il accompagné?
- Oui monsieur, confirma Wilkins.
- Par qui?
- Il paraîtrait que le docteur Watson est de retour monsieur.
Il y eut un autre silence.
- Bien, j'assignerai quelqu'un pour les surveiller. La présence de Watson nous causera peut-être problème, mais j'essaierai d'en tirer un avantage. N'oubliez pas la mission que je vous ai donnée! Je la veux réussie le plus tôt possible!
- Tes paupières sont lourdes! Très lourdes! Elles ne demandent qu'à se fermer! Euh, non, ça ne doit pas être cela, dis-je en ouvrant mon livre.
- Holmes, laissez ce chien tranquille! me supplia Watson. Nous avons lu toute la nuit et vous essayez d'hypnotiser Gladstone depuis la matinée sans succès.
- Il est écrit ici qu'il faut capter le regard du sujet afin d'obtenir son attention, récitai-je en ignorant royalement la remarque du médecin.
- Ce n'est qu'un chien, recommença-t-il en insistant bien sur le mot «chien». Il ne comprend probablement rien de ce que vous dites.
- Watson, préfèreriez-vous si je m'exerçais sur vous? proposai-je.
Il se tut et se cala dans son fauteuil. Je souris, content de lui avoir cloué le bec, et je me retournai vers le chien.
- Tes paupières sont lourdes… Tu es fatigué. Très fatigué. Et tes paupières deviennent de plus en plus pesantes… commençai-je.
Gladstone ferma les yeux. Watson se leva de son siège, aussi étonné que moi.
- Je n'y crois pas, murmura-t-il en s'approchant.
- Moi non plus, lui répondis-je en chuchotant. À trois, je… claquerai des doigts, tu te réveilleras et tu seras… un chat! m'écriai-je à l'intention du chien. Un, deux, trois!
Je claquai des doigts et le bulldog s'écrasa sur le côté sans se réveiller. Je recommençai plusieurs fois, puis Watson me fit signe de tendre l'oreille. J'arrêtai de bouger et nous distinguâmes un léger ronflement qui provenait du chien. Watson se mit à rire.
- Vous l'avez exténué, le pauvre, se moqua-t-il.
On cogna à la porte et il alla ouvrir. J'entendis la voix aiguë de Mme Hudson.
- Nous reprendrons la séance demain dans ce cas, soupirai-je en m'adressant au chien en particulier.
- Je ne crois pas, répliqua Watson après avoir refermé la porte. Le chef de la police vous convoque demain matin Holmes, m'informa-t-il en désignant la lettre que notre logeuse lui avait remise. Vous ne pourrez pas continuer vos expériences inutiles.
- Inutiles? répétai-je.
- La lecture nous a appris plus de choses.
Je refusais de l'admettre, donc je gardai le silence.
- Bonne nuit, me salua Watson en quittant l'appartement.
Je le regardai partir avec regret. Gladstone émit un bruyant ronflement. Je lui jetai un regard, puis me couchai sur ma fourrure de tigre en prenant une couverture au hasard. Mon échec à hypnotiser le chien me dérangeait un peu et je me mis donc à y penser jusqu'à temps que je m'endorme, aux petites heures du matin.
