Il y avait eu les années passées dans sa famille, son père et sa mère, avec Yama et Nami comme compagnons de jeu, sous le regard d'Ezra, leur ainé. Emily se souvient d'avoir été heureuse. Peu à peu, les vérités se déterrant, la vie devenait moins belle… Mais elle avait ses frères et sa meilleure amie, qu'elle viendrait à voir comme une sœur. Même si sa mère ne l'était pas, même si son père n'était jamais là, et même après leurs morts, elle avait pu être heureuse.

Puis il y avait eu l'accident. Après, la vie avait changé. Elle revoit Yama, son jumeau, si loin et si proche, elle revoit Nami, intouchable, elle revoit Ezra et son visage fermé.

Il y avait eu Cenar. C'était là qu'elle avait laissé le surnom que lui donnaient ses parents et repris le nom inscrit sur son acte de naissance par sa mère biologique: Emily. Pas qu'elle ne voulait plus que ça: c'était juste que tout avait changé. Elle avait tout laissé derrière elle, désormais seule- mais pas pour longtemps.

En compagnie de Jess et de Sam, elle avait fait son deuil. Elle se souvenait des moments passés sur la surface de Cenar comme autant de moments de bonheur, presque irréel. Ainsi elle n'avait pas vu la fragilité de son bonheur. Elle n'avait compris que lorsqu'à son tour, Sam était mort trop tôt. Et elle était partie. Dans son délire, elle revoit comme si elle y était la scène de son départ. Jess qui lui avait demandé une dernière fois si elle était sûre, qui n'essaierait pourtant pas de la retenir, parce qu'elle avait su la persuader que son départ était la meilleure solution. Et Lucie, assise sur les genoux de Jess, qui prenait à pleines poignées les longs cheveux blonds de sa sœur comme si c'était un jouet. La scène lui avait fait un pincement au cœur, mais, Lucie était petite. Elle oublierait.

Il y avait eu Hikari. Vivianne, Fabrice, Keith... Puis Élias, son ami, et Darryl, ses doigts longs qui auraient autrefois pu être ceux d'un pianiste, son sourire qu'il réservait à elle seule. Elle s'est confiée au sujet de Sam, mais a pourtant omis de lui parler de Lucie. C'était trop dur.

Ou peut-être n'était-ce que du déni.

Le réveil est difficile. Lorsqu'elle entend une porte coulisser, Emily tente d'ouvrir les yeux. En vain, ses paupières sont lourdes. Elle est épuisée, l'envie de dormir est forte, mais elle a mal partout.

-Elle ne peut pas rester ici, dit une voix masculine qui lui est inconnue, et qui lui parvient avec une clarté étonnante. Elle est soldat.

-Justement, réplique son interlocuteur, et elle entend si bien les nuances de sa voix qu'elle l'imagine plus jeune. Elle sait se battre.

-Tu oublies un détail: ta copine travaille pour Gaïa. Elle travaille pour l'ennemi.

Alors elle comprend. Elle se souvient des derniers événements: l'assaut de l'Arcadia contre Hikari. Elle ne peut pas dire pourquoi, mais elle n'a pas peur.

-Elle a failli mourir! s'emporte le plus jeune. Personne ne l'aurait sauvée!

-Comme tous les autres. Elle serait morte comme tous les autres.

Le plus vieux a parlé d'une voix calme, presque sarcastique. Emily sent son cœur sombrer dans sa poitrine. Tous les autres, cela inclut Élias et Darryl? Pitié, faites que non... Elle n'est pourtant pas croyante. Une autre pensée s'impose dans son esprit. Pourquoi m'ont-ils gardée en vie?

-Dis-moi, reprend l'aîné des deux, pourquoi l'avoir sauvée, elle, en particulier?

Le plus jeune garde le silence un moment.

-Le hasard, je crois. Je ne sais pas.

L'autre éclate de rire. Un son qui sonne comme une moquerie.

-Le hasard? Vraiment?

-Tu pourrais être indulgent, Dimitri.

-Je n'ai aucune pitié pour Gaïa. Et elle est à la solde de la coalition.

-Plus maintenant, rétorque le plus jeune.

-Ça reste à voir, riposte le nommé Dimitri. Si tu te trompes, tu sais que ça ne servira à rien de l'avoir sauvée, là, dans ce vaisseau.

Emily se sent presque mieux. En tout cas, plus alerte. Son corps est toujours lourd, mais elle parvient à entrouvrir les yeux. Sans grande surprise, elle se trouve dans une infirmerie.

Un des deux hommes est debout près d'elle mais lui tourne le dos, tandis que l'autre se tient un peu à l'écart. Celui-là est le plus âgé des deux. Sans doute Dimitri. Dans la quarantaine, les cheveux longs, poivre et sel, il a un air sévère, et elle a beau chercher, elle ne trouve pas de signes dans son langage corporel qui lui indique un autre sentiment, comme elle a appris à le faire avec Élias. Il pose les yeux sur elle, sans chaleur, comme s'il l'examine.

-Ta copine est réveillée, indique-t-il- c'est Dimitri.

L'autre se retourne. Il est plutôt grand, et correspond à l'idée qu'elle s'était faite de ces pirates. Début trentaine, des cheveux bruns et courts, et débraillé. Il est mal rasé, et son début de barbe dissimule plus ou moins la cicatrice qu'elle aperçoit sur sa tempe gauche, et qui descend jusqu'à la mâchoire. Il est plutôt grand. Il n'est pas réellement beau, mais elle ne peut pas dire qu'il soit laid- il a un certain charme.

-Ça va? lui demande-t-il.

-J'imagine que oui.

Sa propre voix résonne à ses oreilles. Ça n'a pas de sens, elle ne s'entend normalement pas... Il s'assoit sur le rebord du lit. Elle grimace en sentant la secousse sur le matelas, qui réveille son corps et toutes les sensations qui l'accompagnent. La douleur s'accentue, et elle en trouve la source: son ventre. Elle a été blessée au ventre.

-Super, commente Dimitri d'un ton à peine enthousiasme. Occupe-toi d'elle, explique-lui ce qu'elle a à savoir.

Il sort sans se préoccuper davantage d'elle. L'autre lui adresse un sourire qui éclaire ses traits, la seule chose vraiment belle chez lui, puis l'aide à se redresser dans son lit. Son premier geste lui arrache un cri de douleur, mais par la suite, ses mouvements deviennent plus attentionnés.

-Fais pas attention, lui dit-il. Il est fâché, c'est tout.

Il lui tend la main, qu'elle serre avec le peu de force qu'elle possède en ce moment.

-' m'appelle Connor Tarrant. Toi?

-Emily Kaélan-Preden.

Elle ne voit même pas à quoi bon mentir. Si ils décident de la tuer, alors elle mourra. Mais une question trotte dans son esprit.

-C'est toi qui m'a sauvée? lui demande-t-elle.

-Ouais.

-Pourquoi?

-Je pensais que tu serais plus contente, fait-il remarquer.

-Pourquoi? répète-t-elle.

-Tu as une drôle de manière de réagir, Em, pour un soldat. Tu te trouves à bord du vaisseau du grand ennemi de Gaia, et pourtant tu n'as pas peur de mourir.

-Parce que je devrais déjà être morte à l'heure qu'il est.

-La vie t'a donné un sursis. Profite-en.

Elle hésite une fraction de secondes sur sa réaction.

-Arrête de tourner autour du pot et dis-moi pourquoi tu as décidé de me sauver.

Il sourit, visiblement amusé par son ton, puis s'adosse au mur, l'air sérieux, toute trace de moquerie disparue de son visage.

-C'est difficile à dire, Em, je ne le sais pas trop moi-même. J'étais impressionné que tu sois encore vivant après avoir perdu autant de sang.

-Je suis une femme, souligne-t-elle alors.

-Je sais. Mais avec le casque, j'étais certain que tu étais un homme. Sans savoir pourquoi, j'ai décidé de te l'enlever, et là, j'ai vu. J'étais perplexe. J'avais rarement vu des femmes au service de Gaia. J'ai pris la décision stupide de te ramener à bord.

-C'est tout?

-Ouais, c'est tout.

Il semble sincère, ce qui voudrait dire qu'il n'avait réellement pas de but en la ramenant à bord de l'Arcadia. Elle le dévisage un moment, comme s'il pouvait changer d'avis.

-Et ensuite? Que va-t-on faire de moi?

-J'en sais rien. C'est au capitaine de décider.

Et les heures s'écoulent, longues avec l'angoisse liée à la peur de mourir qu'elle se découvre. Emily ignore le temps qui passe- elle se demande d'ailleurs à plusieurs reprises si le médecin de l'Arcadia se préoccupe d'un certain horaire. Il n'y a pas d'horloge nulle part. Connor passe de temps à autre, à chaque fois soucieux d'elle, mais la plupart du temps elle dort. Elle est fatiguée.