Histoire : Page de Csjethe deuxième partie

Après l'immense tempête qui avait régnée sur le Col de Borgo et les loups qui avaient hurlé à en fendre l'âme toute la nuit, Istvan avait décidé que s'en était trop. Depuis des années déjà qu'il chassait dans son petit coin, et jamais autant de phénomènes bizarres ne s'étaient manifestés en si peu de temps : des ours retrouvés égorgés, ses trappes vidées, dans les qu'elles ont décelait tout de même des traces de sang et de fourrure, comme si un animal y fut attrapé, mais qu'une main humaine l'eut déprit. Même les arbres, morts de par l'hiver, semblaient murmurer que quelque chose d'anormal se produisait.

Près d'une semaine après la tempête, il avait décidé de retourner à Borgo sans attendre. Qui sait ? Les rumeurs de vampyrs allaient de bon train,. Et Istvan était bien le dernier qui aurait voulut se frotter à ce genre de créature. Lui-même en avait déjà vu un dans sa toute jeunesse : une créature de 2 mètres, noire comme la nuit, qui avait enlevé sa sœur, pourtant baptisée. On avait retrouvée la fillette éventrée le lendemain sur la place public. Depuis ce jour, Istvan s'était juré de faire la peau à ces monstres dépendants du sang des vivants. Mais seul, c'était bien trop risqué, et mort, il n'arriverait pas à grands résultats… C'était pourquoi il prenait toujours avec lui sa croix dorée et une fiole d'eau bénite, ainsi que du sel, car, il le savait, les mauvais esprits obéissaient à ces créatures infernales.

Istvan était l'un de ces grands gaillards qui imposaient le respect assez facilement par son importante stature. Son visage bronzé était partiellement couvert d'une barbe blonde et longue typique aux chasseurs. Ses habits témoignaient qu'un grand laps de temps avait passé depuis sa dernière rencontre avec la civilisation et l'odeur qu'il dégageait ne faisait que le confirmer. Mais malgré tout, une lueur de bien-vaillance illuminait son regard noir qui pouvait faire oublié bien vite ces petits détails.

Borgo n'était qu'à 4 jours de marche de ses trappes hivernales. La meilleure excuse pour se pousser de sa « charmante » femme Stefannia pendant quelques semaines une fois l'hiver venue. L'été, il l'endurait avec de nombreux soupires et grognements sourds en se rappelant son devoir de mari : procréer. Il ne la détestait pas le moins du monde. Mais bon sang que sa présence avait un petit quelque chose d'agaçant ! Surtout lorsqu'elle tentait de jouer à la mère avec lui. Dès qu'elle ouvrait la bouche pour dire « Fais attention à… », il répliquait : « Dis ça au gamin. »

Car ils avaient un fils :Thünde, âgé de 9 ans. Plutôt débrouillard, le petit était l'un de ces rebelles qui aimaient à désobéir aux parents sans penser vraiment aux conséquences de ses actes. Mais toujours, il savait se tirer des problèmes et, lorsque Istvan le voyait rentrer le soir avec un sourire fier sur les lèvres, c'était que son fils avait une fois de plus prouver que du sang de VRAI chasseur coulait dans ses veines. Quel fierté !

Stefannia attendait justement un autre enfant. Déjà quelques rondeurs apparaissaient sous ses jupes et ses yeux avaient un éclat propre aux femmes enceintes. Istvan faisait son devoir, elle faisait le sien, et il n'en appréciait que plus la solitude des trappes d'hiver !

Alors qu'il se trouvait à deux jours de Borgo, son attention fût attiré par un petit campement de fortune qui se trouvait sur son chemin. De loin, le tout paraissait en bon état, mais en s'approchant, il vit que la toile qui servait à s'abriter du vent était presque en lambeaux, et que des traces de sang vieillit étaient encore sur la neige. Avec son expérience de chasseur, il arpenta les environs afin de vérifier s'il y avait encore âme qui vive lorsqu'il aperçut un corps humain atrocement déchiqueté.

Istvan tourna d'abord la tête afin de s'épargner cette horrible vision, mais il se dit que, si une bête s'était mit en tête de s'attaquer aux humains, il ferait mieux de savoir ce que c'était. Le cœur sur le bord des lèvres, il se pencha et regarda un instant les traces de morsure : des loups. Le corps avait été si dépecé qu'il lui était impossible de dire à quoi ressemblait cette pauvre personne avant, donc impossible aussi de dire s'il s'agissait de quelqu'un qu'il connaissait. Mais c'était une femme, à n'en pas douter. Avec un soupire, l'homme se redressa. Faisant le tour du campement , il remarqua un sac brun, d'apparence normale, caché derrière la pierre qui surplombait le feu. Peut-être y aurait-il quelque chose qui lui permettrait de reconnaître la pauvre victime… ou même de l'or, qui serait le bienvenu dans sa bien modeste demeure…

Le sac était assez grand pour y mettre quelques provisions, mais lorsqu'il l'ouvrit, il resta bouche-bée ; Istvan avait déjà entendu parler des "sacs sans fond" sans jamais toutefois en voir. Il fut donc surprit d'y voir toute l'espace qui s'y trouvait, et aurait été heureux de sa trouvaille, si cela n'avait été des odeurs âcres et nauséabondes qui s'en dégageaient. Ce fut alors qu'un sanglot lui vint aux oreilles, d'un coin du sac, là où se trouvait une couverture d'hiver… qui tremblait ?!?

Istvan tendit une main, retira délicatement la couverture et découvrit avec horreur une enfant, à peine plus jeune que Thünde, qui restait recroquevillée dans son coin, les yeux fermés et semblant parler seule. Ses paroles étaient incompréhensibles et elle tremblait de la tête aux pieds. L'homme resta froid sur le coup, puis re-déposa le sac au sol. L'idée d'aller chercher le village en entier afin de voir tout ce qu'il voyait lui vint, mais la distance en tant que tel était bien trop grande. Il alla allumer un feu et en approcha le sac tout doucement. Levant les yeux, il aperçut le corps de ce qui devait être la mère de l'enfant, et décida de l'enterrer sous la neige avec une courte prière. Une heure plus tard, il ouvrit encore le sac et appela :

- Petite ? Je me nomme Istvan, je suis chasseur. Tu es en sécurité, plus rien ne peut t'arriver

- Strigoï…

Le chasseur redressa la tête, soudainement pâle. Un vampire ? Bien des superstitions voulaient que les vampires puissent s'allier avec des loups ou des chauve-souris ayant la taille d'un cheval. Et cela expliquerait aussi pourquoi la malheureuse fut leur victime, puisque les loups n'attaquaient que lorsque qu'on approchait trop les louveteaux. Aucune meute n'ayant été décelée à des miles à la ronde, Istvan pensait jusqu'alors avoir simplement eût de la chance de ne pas être tombé sur eux.

- Un strigoï ? C'est un strigoï qui a fait ça ?

La petite hocha un peu la tête en pleurant. Sachant à quel point elle devait souffrir, Istvan maudit intérieurement ces foutues démons en se signant.

- Écoute-moi bien : je vais te ramener à Borgo. Le sac va brasser un peu car je vais courir pour arriver le plus vite possible. Tu comprends ?

L'enfant acquiesça, toujours en larme, tandis que le chasseur refermait le sac avec mille précautions : faire marcher la petite n'était pas une bonne idée s'il voulait arriver au village saint et sauf. Istvan mit le précieux sac sur son épaule et se mit à courir vers le village, ne s'arrêtant que de temps en temps pour reprendre son souffle et pour manger. S'il dormit ce soir-là, ce ne fut qu'à moitié et pour refaire son énergie. Ils arriveraient à Borgo au matin du deuxième jour.

Lorsqu'il s'arrêtait, il vérifiait aussi l'état de la petite qui ne changeait pas. Elle mangeait très peu et renvoyait ce qu'elle réussissait à avaler, refusant catégoriquement de sortir du sac. Mise à part le fait d'avoir dénoncé l'assaillant de sa mère, elle n'avait plus prononcé aucun mot. Bien sûre, le chasseur la comprenait parfaitement : même un adulte serait resté traumatisé de sa rencontre avec un vampire.

Une fois, arrivé au village, il cria aux villageois de se rendre immédiatement à l'auberge. Les hommes des maisonnées, ainsi que quelques femmes obéirent en reconnaissant Istvan. Bien sûre, tous s'attendaient à une nouvelle soit tragique, soit alarmante. Sa propre femme délaissa ses tâches pour s'y rendre, inquiète pour la sécurité de son mari. Le prêtre chrétien, Abraham, qui veillait sur le village depuis une quinzaine d'années, se joignit à eux.

Dans l'auberge, Istvan prit le prêtre à part et lui raconta rapidement ce qu'il avait vue.

- La pauvre enfant est tout à fait terrorisée, mon père : elle ne veut pas en sortir.

- C'est tout à fait normal, mon fils. Mais je n'ai pas le choix : je dois absolument l'observer afin de détecter toute trace de morsure du démon sur elle. Et si c'est le cas, nous devrons la tuer.

- Mon père, ce n'est qu'une enfant !

- À nos yeux de pauvres humains, oui, mais peut-être pas aux yeux du Seigneur. Si elle-même est une nosferatu, jamais elle ne grandira, toujours elle voudra faire le mal et jamais son âme ne gagnera le paradis. Il n'existe aucun autre traitement à la maladie de sang que propage les vampires, autre que la mort.

Istvan approuva difficilement d'un signe de tête et lui tendit le sac. De l'autre bout de l'auberge, le regard d'Agoston, qui était assit à une fenêtre avec Laura, fixa la sacoche. Le guerrier retenu son souffle et, sans même réfléchir, se leva si prestement que quelques visages se tournèrent vers lui. Laura l'appela à quelques reprises mais sans succès.

Abraham le regarda s'approcher sans dire un mot, attendant de voir. Il savait qu'Agoston n'était pas arrivé à Borgo seul, et que sa sœur était partie pour le château de Pandarin avec sa fille, Laura lui avait tout raconté.

- Où avez-vous trouvé ceci ? demanda le guerrier.

- Dans un petit campement de voyage, monsieur. Répondit le chasseur en plaignant intérieurement celui qui semblait reconnaître l'objet. Il y a une petite fille à l'intérieur. Peut-être la connaissez-vous…

Les yeux d'Agoston quittèrent le cuir brun pour regarder distraitement Istvan. Le guerrier acquiesça avant d'ouvrir délicatement le sac en déglutissant. Au fond, endormie, Page ne semblait pas avoir entendue quoi que ce soit. Ses habits étaient souillés, ses cheveux entre-mêlés, une pâleur anormale sans doute dût à la non-alimentation des derniers jours avait gagné son visage et, même endormie, elle tremblait de tout son corps.

Ses épaules s'affaissèrent lorsqu'il fit un signe affirmatif au prêtre L'homme de prière baissa la tête à titre de regrets tandis que Laura mettait une main qui se voulait compatissante dans le dos d'Agoston.

- Mon fils, comme je le disais à Istvan tout à l'heure, la tâche ne me plaît guère, mais je dois la sortir du sac afin de l'examiner.

- L'examiner… ? dit le guerrier sur un ton irréel.

- La petite m'a dit avoir vue un strigoï, monsieur. Déclara Istvan. Ceux-ci se promènent souvent accompagnés de loups ou de tout autres prédateurs nocturnes. Or le corps de sa mère, et je ne vous le dis pas de gaieté de cœur, fut déchiqueté par les loups.

- Ce n'est qu'à titre de prévenance. Ajouta le prêtre. De plus, si la pauvre fut blessée, nous pourrons lui accorder les soins nécessaires.

Agoston hocha mollement la tête et voulut se pencher pour sortir la petite du sac. Lui qui la croyait endormie la découvrit seulement affaiblit. Sa respiration était saccadée et très peu profonde, au point où le guerrier eût l'envie de la donner simplement au prêtre en le suppliant de faire quelque chose. Laura caressa les cheveux crasseux de la petite Page avec des larmes dans les yeux : si la petite était idem, c'était sans aucun doute grâce au sacrifice de sa mère. Secrètement, la jeune femme remercia la défunte d'un tel dévouement, non seulement pour la vie de sa fille, mais aussi d'avoir épargné un tel coup à Agoston qui aurait put y rester.

Emmitouflée dans une couverture de laine, Page fut transportée à l'église chrétienne où elle resterait une fois de plus dans une cellule. Son oncle crut qu'il serait bon pour elle de se retrouver dans un endroit si familier, calme et à l'abri des regards indiscrets. Quant à Istvan, il raconta aux villageois qu'un vampyr se trouvait dans la région de Borgo, et de se méfier de n'importe quel nouvel arrivant. Debout sur des tonneaux, il aperçut son fils et un de ses camarades qui écoutaient le tout. Était-ce une bonne chose ? Le chasseur n'en doutait pas : son fils devait savoir à quoi s'attendre lors des prochains jours : une surveillance étroite, aucun droit de sortit une fois la nuit tombée, ne jamais partir sans croix. La vie serait différente, comme elle le fut du temps tragique de sa défunte sœur.

Dans la cellule chrétienne, Page restait mollement sur le lit de fortune, les yeux entre-ouverts, à fixer le plafond. La mi-pénombre semblait glaciale, mais même si le froid effleurait ses petits bras amaigrit, l'enfant ne voulait pas se couvrir. De toute façon, elle ne sentait plus rien physiquement parlant, engourdie par sa douleur morale.

La porte de la cellule s'ouvrit sur Laura et le prêtre chrétien qu'elle avait entre-vue quelques instants au paravent. Ils refermèrent derrière eux tandis que la jeune femme demandait :

- Cela ne la fera pas souffrir mon père, n'est-ce pas ?

- Seulement si elle fut contaminée par le vampire, ma fille. Sinon, ça ne lui fera absolument rien.

L'homme sortit de sa sacoche une petite fiole d'eau que Page reconnût comme étant bénite ; elle en avait déjà vu chez le père Déros. Le prêtre tint la fiole au-dessus du lit et récita d'une voix égale une prière en une langue inconnue à Page. L'enfant regardait la fiole qui brillait au-dessus de sa tête avec une certaine fascination, dût sans doute au fait que son esprit tentait de s'accrocher à la première chose insignifiante, lorsqu'un éclat lui rappela soudain le visage du vampire : ses yeux anormalement brillants, son sourire diabolique, son visage trop beau, son ton même, amicale et menaçant à la fois, la terreur qui l'avait habitée en le voyant se jeter sur sa mère comme un se jette sur une mie de pain…. Des larmes perlèrent sur le côté de ses yeux tandis qu'elle tournait lentement la tête vers le mur. Le prêtre fronça les sourcils avant d'ouvrir la fiole : il laissa tomber quelques goûtes sur l'enfant qui n'eût aucune réaction. Encouragé, il sortit de son sac une croix d'argent. Récitant encore quelques paroles, il la déposa doucement sur le front de la petite : toujours rien.

Soupirant de soulagement, il dit à Laura :

- Rien à craindre pour l'instant, ma fille. Mais je dois quand même vérifier son corps et m'assurer qu'aucune trace de morsure n'y paraît.

- Faîtes donc, mon père.

- Je vous demanderais de la déshabiller, je ne veux surtout pas qu'elle soit encore plus traumatisée de par une erreur de jugement de ma part. Ensuite, elle sera lavée et habiller avec des vêtements propres.

- Bien mon père.

Laura s'exécuta. Elle-même ne vit aucune trace sur le petit corps mou qui n'opposait aucune résistance sans toutefois s'aider.

Le prêtre revint ensuite vers le lit et vérifia le cou, les cuisses, sous les bras, derrière les genoux, le dos… rien. Mais juste sur l'épaule, une petite marque rafla son attention ; une fleur, tatouée à la main.

- C'est une disciple de Freyja.

- Ah ? C'est une marque commune ?

- Oui : afin de reconnaître les vrais initiés. Ce n'est pas mauvais, rassurez-vous, ma fille. Ces gens sont d'une grande bonté, mais ne suivent pas le bon chemin, c'est tout. Elle n'est pas dangereuse pour autant.

Laura hocha la tête, signe qu'elle s'en remettait entièrement aux conclusions du prêtre. Ce dernier se releva et dit solennellement :

- Cette enfant ne représente aucun danger pour qui que ce soit. Mais je tiens à la garder sous observation pendant un mois ; certains cas ne se sont déclarés que des semaines suite à leur rencontre avec le nosferatu. Ils sont rares, mais existants.

- Bien. Merci mon père !

- Je vous en prie. Je vous enverrai le nécessaire pour ses soins dans quelques instants.

Sur ce, il sortit de la pièce avec un signe respectueux. Agoston, qui se trouvait juste devant la porte, se mordait les lèvres d'impatience lorsqu'il aperçut le prêtre.

- Alors, mon père ?

- Cette enfant n'est pas baptisée, mon fils ?

- Non, nous sommes de Csjethe : c'est encore les dieux germaniques qui y sont dressés…

- Alors son âme reste encore en danger. Si vous tenez à la vie de votre nièce, Agoston, vous la ferez baptiser sans tarder.

- Je doute fortement que sa mère aurait approuver ceci, mon père…

- Et je doute qu'elle aurait voulut savoir l'âme de sa fille en danger de perdition, mon fils. Pensez-y.

Puis, il partit, laissant seul Agoston avec ses réflexions écartées.

Page se laissa laver sans opposer de résistance. Malgré ses yeux ouverts, elle ne voyait nullement ce qui se passait autour d'elle, trop confuse pour vouloir voir quoi ou qui que ce soit. Les deniers moments de sa mère restaient ancrés dans sa mémoire : les loups, le bruit infâme de la chaire qui se fait mastiquer, la solitude, épais manteau froid qui se jeta sur elle, et la peur… la peur d'être découverte au moment où elle s'y attendait le moins… Ne pas dormir. Résister de son mieux : le strigoï était venu lorsqu'elle dormait la première fois, il pourrait recommencer n'importe quand…

Plus tard cette nuit-là, d'autres pas avaient raisonnés. Encore les loups, qui revenaient pour se nourrir des « restes de sa mère »… Cette expression était terrifiante dans la tête de l'enfant qui pleurait en silence sous la couverture d'hiver qui avait posséder l'odeur de Catharym. Elle ne devait faire aucun bruit, sinon, ils la trouveraient. Au moins, cette fois-ci, ils étaient seuls. Le strigoï n'y était pas. Elle se demanda ce qui était le pire : mourir bût par le drakul ? Ou manger par les loups ? Les deux semblaient affreux… et sa mère les avait vécu…

Lorsque, enfin, le jour s'était montré, elle était sortit du sac. À première vue, rien n'avait changé ; leur vieille toile battue par les vents tenait encore debout, le feu ne fumait presque plus, signe qu'il n'avait pas été entretenu. Mais lorsque ses yeux se posèrent sur le corps de sa mère, déchiqueté et méconnaissable, elle s'était adossée à la pierre, incapable de dirigé son regard à un autre endroit. Était-ce vraiment elle ? Tout ce sang par terre, c'était à elle ? « Non ! Maman ne peut pas être morte ! Elle s'est cachée, et ça… c'est autre chose… » L'espoir fou que cette hypothèse soit véridique allumait un éclat de folie dans les yeux de l'enfant, mais ne dura que quelques secondes. Coulant le long de la roche, elle se laissa choire au sol, trop choquée pour bouger. De nouvelles larmes se frayèrent un chemin sur son visage tandis qu'un poids pesait sur la petite poitrine, l'empêchant de respirer adéquatement.

Sans même s'arrêter à la logique de ce qu'elle faisait, elle se rendît près du corps de Catharym en pleurant toujours, se coucha à ses côtés et lui flatta les cheveux comme elle le faisait avant à leur réveil. À un moment, ses larmes cessèrent, incapables d'être plus nombreuses. L'idée que plus jamais sa mère ne se lèverait pour la prendre par la main, pour l'embrasser, pour chanter et danser se fit une petite place. Aussitôt, une panique rageuse envahit l'enfant qui refusa l'idée. Un cri se bloqua dans sa gorge et lui brûla les poumons avant qu'elle ne le laisse sortir, tel un rugissement qui fit s'envoler les oiseaux proches qui n'avaient pas quittés pour l'hiver. Elle reprit son hurlement, encore et encore, son écho se répercutant contre les pierres du Col de Borgo, pour la laisser finalement s'endormir au bout de quelques minutes. À son réveil, la lune était haute, et le soleil n'envoyait plus que des éclats rouge sang sur la neige. Alors elle se releva, apeurée ; s'il fallait que les loups ne reviennent à la charge, ou le strigoï ? Ou les deux ? L'idée lui vint d'amener le corps de sa mère avec elle, à l'abri dans le sac, de se blottir contre elle encore et de rester ainsi jusqu'à ce que… « Jusqu'à ce que quoi ? fit une voix dans sa tête. Elle est morte ! Tu ne peux plus rien faire pour elle. »

- Je ne peux pas la laisser là… répliqua-t-elle d'une voix usée par ses cris. C'est maman…

« Espèce de sotte, tu crois qu'elle s'est sacrifiée pour que tu pleurs sur son sort pendant que les loups se font un dessert de ton corps ? » La fillette ne sut quel voix écouter : ses émotions trop fortes ou sa froide logique qui tentait de la faire survivre et qui semblait avoir prit une entité propre. Elle hésitait encore lorsque la voix dans sa tête se mit à crier : « RETOURNE DANS LE SAC ! » Page sanglotait encore, mais finit par se relever et s'arracha avec difficulté aux restes de Catharym. Elle entra dans le sac et se rendit compte qu'elle était frigorifiée : une journée passée au froid près d'un cadavre n'était pas de bonne envergure. « Bois ! lui ordonna la voix. Ensuite, tu prends la couverture d'hiver et tu y restes ! » Cruellement déshydratée, Page s'abandonna à la gourde en tremblant d'épuisement. Puis, elle prit la couverture de laine chaude achetée à Borgo et se fit une petite boule dans un coin du sac. Son esprit sembla se calmer alors qu'elle replongeait dans un état semi-léthargique.

Page regrettait encore plus amèrement leur dispute à propos de leur voyage. Elle s'en voulait pour mourir et ne cessait de se dire que sa mère était peut-être morte en se disant que sa fille ne l'aimait pas, qu'elle lui en voulait. Mais elle-même, en voulait-elle à la petite ? Ce genre de pensées soulevaient le cœur de l'enfant et lui faisait désirer la mort plus que tout autre chose. Elle VOULAIT sa mère, et son âme la réclamerait jusqu'à son dernier souffle.

Puis elle avait dormit, encore et encore, sans tenter de manger en souhaitant que Freyja vienne la chercher dans son sommeil. Dès qu'elle ouvrait les yeux, c'était pour fixer le cuir du sac et replonger ensuite dans des rêves sans forme.

Lorsque le sac s'était ouvert sur le visage barbu, Page avait cru que le strigoï l'avait vu et que, bientôt, elle irait enfin rejoindre sa maman. Elle n'avait pas manger depuis, n'avait même pas essayer en fait. Son estomac était trop tordu de douleur. L'homme paraissait fort aimable, mais elle se rappelait que le drakul aussi ne semblait pas dangereux. Lorsqu'il avait parlé de la ramener à Borgo, l'image rassurante de son oncle qui lui ouvrait les bras tout grand et de la belle Laura dont le parfum ressemblait tant à celui de sa mère lui donna un regain d'espoir.

C'est pourquoi, tout le long du voyage, elle s'était forcé de manger et de boire. Sa petite volonté d'enfant semblait bien fragile comparée aux malheurs qui l'assiégeaient, mais elle tint bon. Le monsieur barbu lui rendait des visites, de temps en temps dans son sac : ce n'était pas un strigoï, elle en était persuadée. Sinon, il l'aurait tuée depuis longtemps déjà. Et son amabilité était aussi présente que celle du père Déros, ce qui la réconforta encore plus.

Ensuite, trop faible, elle ne se souvenait plus que de quelques brides . Un lit, tout frêle. Le visage de son oncle penché sur elle, l'air inquiet. Le vague parfum de Laura. Un éclat qui lui fit mal au cœur… Dormir, encore et encore… elle était en sécurité, elle pouvait donc se le permettre. Mais surtout refaire ses énergies, se redresser, survivre.

Elle avait décidé qu'elle ne voulait plus mourir, qu'elle voulait continuer. Pour sa mère, pour Freyja (qui ne devait pas être fière qu'elle se laissa aller ainsi), pour tout ceux qu'elle aimait. Elle se souvint de ce qu'elle avait dit à sa mère quelques jours au paravent : « Mais moi, j'aime trop pour laisser ma peur me guider ! » Elle ne devait pas se faire mentir impunément. Sinon, elle n'aurait plus d'honneur.

Pour maman et pour Freyja. Tel était le flambeau qu'elle tentait de brandir avec son âme d'enfant.

Au matin du troisième jour de veille, Agoston se réveilla en sursaut : quelque chose avait changé dans la pièce. Pas soudainement, mais un peu comme s'il s'éveillait d'un rêve trop lourd pour l'esprit. La petite n'avait pas remué un cil depuis son arrivé, et ne semblait pas être prête à le faire avant un bon moment.

Les villageois avaient demandé au prêtre de lui faire passer encore d'autres tests, afin d'être certains qu'elle ne représentait aucun danger. Qu'elle idée absurde ! SA petite Page, un danger ? Et quoi d'autre encore : un strigoï prêtre, tant qu'à y être ?

Mais le prêtre avait tenu bon et avait dit :

- Vous aurez vos preuves lorsque la petite se présentera aux rayons du soleil. Si elle ne s'évapore pas, c'est qu'elle est aussi vivante que n'importe qui.

- Et si le contraire se produit ? demanda Thünde assez fort pour que tout le monde l'entende. Vous aurez mit vous-même le village en danger, et ce pour une fille de barde ?

Istvan avant donné un coup de coude à son fils pour le faire taire : lui-même s'était inquiété de l'état de la petite et allait demander de ses nouvelles à tous les jours, chose que Agoston trouva plus que noble. Le prêtre hésita et dit :

- Si jamais je me suis trompé, alors je rendrai mon titre de prêtre et demanderai à être remplacé.

Un murmure réprobateur avait parcouru l'assemblée tandis que le chasseur faisait un signe déçu à son fils. Depuis son retour, Thünde avait la nette impression que son père l'avait mit de coté, s'inquiétant plus pour cette petite sotte qui s'était mise elle-même les pieds dans les plats en suivant son idiote de mère que pour lui, son fils premier né qui inspirait la fierté du village. Une guerre s'était déclarée entre le garçon et la fillette sans que cette dernière n'en soit au courant, et il allait lui rendre la vie très difficile dès qu'elle sortirait de sa cellule.

Il l'attendrait, lui et ses copains. Elle ne croirait pas à l'enfer qu'elle vivrait. Le vampyr paraîtrait doux comparé au traitement qu'il lui réservait.

Pour le moment, dans la cellule, Agoston observait Page qui ne bougeait toujours pas. Mais ses yeux étaient enfin ouverts, et semblaient analyser ce qui se trouvait autour d'elle. Pour la première fois depuis son retour, elle « voyait », au grand soulagement de son oncle qui croyait ne jamais plus la revoir réagir. Il s'agenouilla auprès du lit et appela :

- Page ?

L'enfant tourna lentement la tête vers lui, pâle comme la mort. Une lueur passa dans son regard : elle l'avait reconnu. Le guerrier sourit fièrement en lui embrassant la main.

Une véritable guerre de volonté s'installa en Page : elle devait se secouer elle-même mentalement pour faire des efforts, tenter de se redresser. Juste le fait de manger lui en coûtait tellement qu'elle douta profondément de se remettre un jour. Une plaie si grande s'était ouverte en elle qu'elle s'y sentait absorbée et devait combattre, encore et encore, pour ne pas y sombrer.

Aucun sourire, aucun mot. Juste le silence de cette guerre atroce qu'elle se livrait. Abraham redoutait que le vampire lui ait dérobé son âme, mais Laura insista pour que la petite ait la chance de prouver le contraire. La jeune femme savait que Page finirait un jour par sortir de son cocon, et qu'elle se remettrait debout. Si Catharym et cette Freyja veillaient vraiment sur elle, avec l'aide de Dieu, Page finirait par gagner.

Quelques jours plus tard, elle sortait pour la première fois de son lit et, aidée de son oncle, faisait ses premiers pas. Encore pâle, elle semblait aller mieux et prenait tout son temps pour analyser n'importe quel nouvelle information. La parole lui revint également, mais seulement pour son oncle, Laura ou Istvan (mais encore, elle ne lui parla pas beaucoup). Progressivement, elle se ré-habitua à la vie et s'agrippa simplement à l'amour que lui témoignaient les personnes qui l'entouraient.

L'épreuve la plus difficile fut sans doute de raconter ce qui s'était passé le soir de la mort de sa mère ; l'enfant tentait de se contrôler, mais tout raconter semblait lui coûter un effort surhumain. Aussi Agoston interdit à qui que ce soit de lui reparler de cette période pour quelque raison que ce fût.

Il demanda au prêtre s'il pouvait la prendre sous sa charge.

- Bien sûre, mon fils. Cependant, le même problème demeure.

- C'est à dire ?

- L'Église ne vous approuvera pas tant que vous en serez pas marié, ni baptisé selon les lois chrétiennes. Et l'enfant non plus. Je vous dis ceci par simple sécurité, Agoston. Je ne voudrais pas voir arriver ici les paladins chrétiens vous déclarant hérétiques tous les deux. C'est arrivé à Pandarin, il y a moins d'un mois, et si je peux sauver deux vies en agissant comme je le fais…

Le guerrier comprenait bien les paroles du prêtre, mais se refusait de prendre une telle décision sans avoir l'avis de sa nièce. Il attendit donc…

Page, quant à elle, faisait tout les efforts dont elle était capables pour retrouver un peu de son ancienne énergie. Le matin, elle se forçait à manger, puis à se lever. Elle se rendait à la fenêtre de sa chambre où elle s'assoyait et observait les petits-gens du village. Tous avaient leur routine qui ne changeait pratiquement jamais. Aussi put elle retenir des visages et leur métiers. Certains parfois la désignaient du doigt et faisaient un signe de croix. Pour en avoir entendu parler assez fréquemment, elle savait que ce rite servait à la protéger du mauvais œil et des esprits malins. Aussi leurs en fut-elle reconnaissante, mais ce n'était plus maintenant qu'elle en avait besoin…. Ne sachant quel politesse adopter toutefois, elle faisait tout bonnement un signe de tête. La rumeur commençait à courir : la petite n'était pas une strigoï, contrairement à ce que Thünde et ses amis tentaient de faire croire. Quoique Page était bien loin des ragots.

Ensuite, elle se levait et marchait dans l'église. Elle s'intéressa beaucoup à la religion chrétienne et posa bien des questions au père Abraham qui lui répondait avec une patience sans limite. Abraham était l'un de ces vieillards qui imposaient le respect d'un simple regard, et dont la sagesse semblait sans limite. Il avait un cœur bon, elle s'en rendait compte, et aussi se dit-elle que sa mère avait peut-être jugé les chrétiens un peu trop vite. Ils étaient simplement si persuadés qu'ils avaient avec eux la vérité qu'ils tentaient par tout les moyens de la faire connaître. Et si tant de gens adhéraient à cette religion, c'est qu'il devait y avoir une raison, non ?

Bien sûre, leur Dieu semblait bien colérique et un peu trop sévère au goût de l'enfant ; à comparer de Freyja qui faisait confiance à ses fidèles pour rester dans le droit chemin, Lui donnait plein de règlements à suivre et des enseignements via Son Fils qui mourût pour annuler le peché des hommes. Et parlant de peché, depuis quand manger un fruit, c'était mal ? Page trouvait ceci bien bizarre, mais se gardait de commentaires déplacés : jamais elle ne voudrait insulter ceux qui l'avaient sauvée d'une mort certaine.

Elle s'était remise aussi à manger normalement. Les seules séquelles qui semblaient être restées étaient un stress continu : dès qu'elle se sentait épiée ou surprise, elle ne pouvait retenir un cri et ne voyait pas la personne présente sur le coup. L'image du strigoï se frayait une place de choix dans son esprit pendant quelques instants, le temps qu'elle reconnu son véritable visiteur, et une peur constante des étrangers la faisait se terrer dans sa cellule lors des messes données par le père Abraham.

Un jour, ce dernier lui demanda de participer à l'office du dimanche, le plus important d'entre tous déclara-t-il. De plus, elle aurait l'occasion de démontrer à Dieu, en le servant, qu'elle lui était reconnaissante de lui avoir sauver la vie et l'âme. Sur le coup, l'enfant refusa catégoriquement, préférant Le prier seule pour Le remercier, et ne voulant pas être mêlée à la foule. Puis, curieuse, elle se mit à les épier du fond de l'église ; elle les connaissait tous, ces croyants, pour les avoir vu de la fenêtre de sa chambre, qui la protégeaient avec des signes chrétiens. Après quelques semaines, elle demanda à Abraham le droit de participer à ces cérémonies et brisa son cercle de solitude ainsi.

Mais un croyant se faisait remarquer d'elle en particulier. Le fils de Istvan son sauveur. Thünde, car elle savait son nom, la fixait avec un dégoût et une hargne féroce qui la faisait frissonner. Sans savoir pourquoi, il ne l'aimait pas et elle pré-sentait qu'il lui amènerait bien des difficultés si elle ne s'en faisait pas un ami bientôt.

Alors que Page se remettait, Agoston décida de lui exposer son problème. Ainsi donc, il saurait sur quel pied danser avec le père Abraham qui mettait de plus en plus de pression.

- Qu'en penses-tu ? J'ai juré à ta mère d'épouser Laura, mais si je ne suis pas chrétien, je ne le peux pas.

- Ben alors fais-toi baptiser… conclut-elle, ne comprenant pas pourquoi il lui parlait de cela.

- Et Freyja ?

- Si tu continue de la prier, je ne vois pas où est le mal.

- Et toi-même ? Veux-tu être baptisée ?

- Moi ?

Agoston acquiesça. La petite pencha un peu la tête de côté avant d'avoir un haussement d'épaules.

- Pourquoi pas ? Je vais simplement prier deux fois plus.

Le guerrier avait sourit devant l'innocence de la petite : elle restait elle-même malgré tout, et à ses yeux, c'était plus qu'admirable.

Le jour de leur baptême, presque tout le village s'était rassemblé à l'église. Grandement impressionnée, Page avait regrettée sa décision, mais ne reviendrait pas sur ses pas : ce serait tellement impoli que même sa mère l'aurait fortement désapprouvé.

Le prêtre avait donné la preuve que la petite ne représentait aucun danger, et conservait donc sa place, au grand soulagement de tous. Istvan, Stefannia et Thünde y étaient aussi. Le garçon fixait la fillette avec un dégoût visible de sa place. Lorsque le prêtre allait verser l'eau bénite sur la tête de Page, il se leva sans que son père ne puisse intervenir et s'écria :

- Vous baptisez une vampire, c'est une honte !

Page s'était retournée vers le garçon : il ressemblait comme deux gouttes d'eau à son père, la barbe en moins. Et ses yeux, au lieu d'être d'une gentillesse sans borne, reflétaient plutôt une colère malsaine et une répulsion à son endroit qui lui fut facile à ce moment de comprendre. S'il la croyait nosferatu, il avait toutes les raisons du monde de l'haïr La fillette baissa la tête et ravala ses larmes, prise de panique, tandis que Istvan sermonnait son fils :

- Comment oses-tu remettre la décision d'un prêtre en question ?

- Vous n'avez pas parler, vous ! Vous la préférez à votre propre famille !Vous n'en avez que pour elle depuis votre retour !

- Il suffit !

- Non, VOUS il suffit !

Puis Thünde s'en fut, laissant derrière lui une foule abasourdit d'un tel comportement. Page le suivit tristement du regard tandis que le père Abraham poursuivait le baptême comme si de rien n'était.

Agoston fit la grande demande à Laura un peu avant le printemps.Bien sûre, la belle accepta en pleurant, à la grande joie de Page. Elle aimait bien cette Laura, pure et gentille comme personne d'autre. Un cocon familiale allait se redessiner autour d'elle, et jamais la petite n'aurait put souhaiter posséder quoi que ce soit de plus précieux.

Page restait encore dans une cellule, puisque son oncle habitait provisoirement à l'auberge en échange de travaux lourds pour la demeure. Mais il fut convenu qu'à l'été, il bâtirait une petite maison et qu'elle pourrait aller habiter avec eux. Entre-temps, elle-même d'adonnait au ménage de l'église et apprit même à lire et à écrire avec le père Abraham. Une grande sécurité cicatrisait tout doucement sa blessure. Mais cela n'empêchait en rien de terribles cauchemars qui lui rappelaient sans cesse ce qu'elle avait vu.

Souvent, elle se réveillait avec un cri angoissé, maintenue soit par le prêtre ou l'une de ses servantes car elle se débattait trop dans ses draps. Alors, elle voyait le nosferatu qui était venu la chercher à son tour. Les bons soins qui lui étaient prodigués semblaient ne pas pouvoir venir à bout de ces mauvais rêves. Aussi Abraham crut-il bon de procéder à un exorcisme, afin de libérer la petite de ses « démons ». Rien à faire : Page resta debout devant lui, maintenue par précaution par Istvan et Agoston, mais n'eût aucune réaction autre que d'écouter les prières du prêtre. Elle n'était absolument pas possédée. Ou du moins, pas par de mauvais esprits. Et aucune prière n'aidaient à extraire les souvenirs malheureux. Il faudrait donc que Page combatte seule ses peurs.

Cette tâche fut plus facile à dire qu'à faire : l'enfant de 8 ans étaient d'une intelligence rarissime, et le démontrait partout. Mais l'intelligence à elle seule ne pouvait personnifier un individu. Elle avait été gravement blessée à l'esprit, et si son courage de petite fille lui permettait de vivre normalement le jour, la nuit restait tout à fait différente. La peur de la noirceur, des animaux (même des chiens, ce qui ne surprit pas Istvan) et des étrangers… tout cela, il faudrait qu'elle en vienne à bout dans la solitude. C'était la seule façon de regagner un sommeil normal et d'effacer les cernes qui décoraient cruellement ses yeux.

Au printemps vint le moment des mariages : trois couples se mariaient en même temps. À Pandarin, le Prince prenait épouse à la même date qu'Agoston et de plein d'autres un peu partout dans le royaume. Cette tradition amenait la chance aux couples. Istvan, devenu l'un des meilleurs amis d'Agoston, assista à l'événement avec fierté, ayant laissé Stefannia et Thünde à la maison. Ce dernier devait aider sa mère avec le nourrisson qui avait quelques difficulté à s'adapter à sa santé précaire. Un autre garçon, cette fois moins solide que le précédent.

Thünde n'avait toujours pas mit ses plans diaboliques à exécutions : tant que Page restait à l'église, il ne pouvait rien faire. Mais dès qu'elle serait dans la maison que SON père aiderait à bâtir, elle regretterait de le lui avoir dérobé. Il y avait 7 autres enfants dans le village, et tous restaient derrière lui en tout temps. Leur nombre ferait leur force.

Le jour où Laura se présenta avec les autres jeunes femmes devant l'autel, avec de jolies fleurs retenant ses cheveux pâles et sa robe blanche toute simple, tenant un bouquet assortit et un grand sourire sur ses belles lèvres, Page fût si émue qu'elle en pleura de joie. Laura était devenue une grande, très grande amie à qui la petite aurait tout donné si elle l'avait put. Et de la voir si heureuse en ce jour marquait la petite à un point indescriptible !

Agoston, quant à lui, ne put jamais se décidé à lâcher la main de sa douce. Une pensée pour Catharym lui arracha des larmes : c'était grâce à elle s'il était si heureux en ce jour. Sans doute Laura eut-elle aussi une pensée pour la défunte, car à la fin de la cérémonie, elle demanda à Page :

- Comment les disciples de Freyja célèbrent-ils leur union ?

- Huh… sans grande différence avec ce que nous avons vu, sauf qu'à la fin, la mariée jette sa couronne de fleurs dans l'eau pour offrir à Freyja ses joies d'être devenue épouse.

Laura eût un sourire, puis, alors que tous fêtaient, prit la main de son époux pour l'amener vers la rivière. En la voyant jeter ses fleurs à l'eau, Agoston fut encore plus ému.

- Que l'esprit de Catharym puisse ressentir la joie qu'elle m'a permise de recevoir en ce jour. Dit la femme. Amen.

À l'été, Istvan aida Agoston à la construction de leur demeure, ainsi que d'autres villageois qui voulaient faire un cadeau de mariage descend à la fille de l'aubergiste. Si bien qu'il ne fallut que quelques semaines pour bâtir une maison confortable à deux pièces. À la mi-saison, Page aménageait enfin avec son oncle et sa tante, heureuse de retrouver une partie de sa famille.

Les premiers jours furent plutôt difficiles. L'enfant jubilait de son bonheur, mais une nouvelle pièce… de nouvelles présences… de nouvelles odeurs… Tout pour déstabiliser la petite qui se réfugia dans les jupes de Laura qui la maternisait peut-être plus qu'elle ne l'aurait dût. Dès que la petite semblait incertaine, elle l'enveloppait dans un coton épais et la consolait. Page savait qu'elle ne devrait pas agir ainsi : sur le moment, c'était bon et elle se sentait en confiance, mais à la longue, elle réclamait de plus en plus souvent sa tante sans apprendre à se débrouiller par elle-même, ce qui risquait simplement d'aggraver les choses. Et pourtant, comment s'empêcher de se blottir contre cette poitrine généreuse, cette peau douce comme du miel et ce parfum enivrant qui lui rappelait tant celui de sa mère ? Surtout lorsque le strigoï la visitait une fois endormie et tentait de s'en prendre à son oncle, à Istvan, ou à n'importe qui lui inspirant la sécurité ? Seule, Page se sentait vulnérable.

Et cela empira le jour où Laura l'amena avec elle au petit marché, là où des commerçants des autres villes dressaient des kiosques afin d'y vendre leurs produits. Une fois par semaine l'été, et deux fois par mois l'hiver, la place public de Borgo se transformait en « cafarnaum ». Les villageois se regroupaient pour acheter tout ce qui se vendait en grande ville. Leur forgeron étant décédé avant l'arrivé d'Agoston, un autre de Pandarin se déplaçait aussi régulièrement. Les fermes du villages se consacraient aussi à la production de laine, ce qui faisait rouler l'économie. Avec un peu de temps, Borgo pourrait s'agrandir et être reconnu.

Page regardait toute cette agitation, quelque peu étourdie et désorientée, mais tenait bon la jupe de Laura en se jurant de ne pas la lâcher, lorsque Thünde vint se placer devant elles. Contrairement à son habitude, il affichait un sourire franc et jovial que Page ne lui connaissait pas. Son ton était plus qu'amical lorsqu'il déclara :

- Madame Laura, vous êtes ravissante aujourd'hui !

- Merci Thünde ! Comment va ta mère ?

- Elle se porte bien ! Le bébé ne pleur presque plus la nuit déjà.

- Je suis heureuse de l'entendre !

- Je me demandais… Je sais que Page et moi, nous n'avons pas commencé sur la bonne note et j'aimerais bien qu'elle puisse se joindre à nous pendant que vous faîtes vos courses…

La fillette dévisageait le jeune homme d'un regard quelque peu farouche. C'était quoi son problème ? Un jour il l'humiliait devant tout le village, et l'autre il voulait faire d'elle son amie ? C'était tout à fait n'importe quoi ! Il cachait quelque chose. Un mauvais tour, une mauvaise intention. Quoi qu'il en soit, c'était mauvais.

Mais Laura sembla n'y voir que du feu et demanda à Page :

- Tu veux aller avec Thünde, chérie ? Tu ne passeras pas tout ton temps accrochée à ma jupe !

Se disant que Laura devait être juste lasse de sa présence et que l'offre de Thünde n'était qu'un prétexte pour se débarrasser d'elle quelques instants, Page lâcha la jupe quelque peu surprise de la réaction de sa tante qui semblait croire en la bonté de chaque être, puis baissa les yeux vers le sol. Le garçon lui prit la main :

- Allez viens ! On va rigoler !

Puis, il l'entraîna dans la foule sous le regard bien-vaillant de Laura qui en revint à ses fruits.

Thünde l'amena derrière une maison où l'attendaient ses 7 amis, dont une fille que Page savait nommée Pétra. Pétra était une fille solide au visage qui aurait put être plaisant à regarder si cela n'eut été de ses yeux très sombres et perçants. Lorsqu'elle fixait quelqu'un, même les adultes ne soutenaient son regard. La tête enfoncée entre les épaules, la fillette laissa Thünde la présenter aux autres. Parmi eux figurait aussi Rafael, un jeune homme de 11 ans, plutôt gras mais qui avait l'air fort sympathique lorsque Thünde n'était pas à ses côtés.

Le fils du chasseur parla comme un maître de cérémonie :

- Nous voici donc ici réunit en ce jour dont tout le monde se fou pour accepter parmi les nôtres mademoiselle Page de Jethe !

Tous rigolèrent de sa blague. Page ne se formalisa pas de l'erreur de Thünde dans son nom : Csjethe n'était pas facile à prononcer pour tous, elle comprenait cela. Le jeune homme continua :

- Mademoiselle Jethe fut introduite dans le village à la suite de la mort de sa mère qui fut assassinée par un drakul, il y a quelques mois de cela. Tout le monde se souvient ?

Les enfants hochèrent la tête. Inconfortable de part les paroles de Thünde, Page eût un froncement de sourcils et baissa la tête au sol.

- Hé bien oui, c'est maintenant prouver : les bardes sont des cons, des idiots ! Au point de traverser le Col de Borgo lors de la Walpurgis Natch ! La seule nuit où il nous était défendu de sortir avant, à cause du strigoï. Et parce qu'une petite conne s'est rescapée de sa mésaventure, recueillit dans ses excréments par mon père qui en a délaissé sa famille, soit dit en passant, nous n'avons plus le droit de sortir le soir, ni de nous promener librement. C'est pas vrai ?

Cinq des enfants l'approuvèrent. Seuls Rafael baissa la tête, mal à l'aise, tandis que Pétra fixait Thünde d'un regard perçant qu'il prenait soin d'éviter. Page devint plus sérieuse et se croisa les bras, écoutant ce qu'il disait avec attention, le regard de nouveau braqué sur lui.

- Donc, mes chers amis, après maintes discussions, nous en avons conclut que, pour avoir réussit à survivre à l'attaque d'un nosferatu, soit 1- Mademoiselle Page de Jethe est elle-même une nosferatu, ou une stregoïca, soit 2, elle est tout simplement pathétique à voir, et même le strigoï n'aura pas voulut d'elle. Non mais regardez-là ! Des cheveux foncés en pagaille, maigrichonne comme si elle n'était pas nourrit, cernée parce qu'elle fait des mauvais rêves, imaginez-vous donc ! Sa tante l'a confié à ma mère ! Il n'y a pas une nuit où la « pauvre petite Page » ne se réveille pas sans hurler : MAMAN ! MAMAN AU SECOURS !

La fillette serra ses poings, mais se garda bien de tout geste offensifs pour le moment. Pétra la surveillait du coin de l'œil, s'attendant sans doute à une réaction quelconque. « Pas tout de suite. Se dit Page. Pas encore. On ne frappe pas quelqu'un de dos. »

- Afin de vérifier nos hypothèses, nous avons décidé de faire passer certains tests à la pauvre petite Page. Pas vrai ?

Plusieurs approuvèrent tandis que le garçon gras se dandinait d'un pied à l'autre, visiblement très mal à l'aise. Pétra surveillait toujours, alerte.

- Le test de la rivière : si elle flotte, c'est que le démon veille sur elle. Si elle coule, c'est que Dieu l'a laisser tombée !

Un garçon grand et maigre se mit à applaudire tandis que Thünde se retournait vers Page :

- Tu en penses quoi…

Mais un directe à la mâchoire l'empêcha de finir sa question. Le coup lui avait fendu la lèvre inférieur et Page resta ensuite de glace, son regard aussi perçant que celui de Pétra. Thünde releva la tête en se tenant le bas du visage, surprit, alors Page disait d'une voix grave et tremblante de rage :

- Moi au moins je ne m'en prends pas aux plus faibles avec le nombre pour avoir l'attention de mon père, bouseux.

Celui qui avait applaudit ainsi qu'un autre aux cheveux noirs jais se hâtèrent de l'empoigner. La fillette n'opposa aucune résistance, trop enragée pour tenter quoi que ce soit d'autre. Elle ne voyait plus rien autours d'elle, autre que Thünde vers qui une seule idée semblait se diriger : lui faire le plus de mal possible. Thünde avait touché une corde sensible en s'attaquant à sa mère, et avait franchi la limite en l'insultant de par ses cauchemars. Il ne savait pas ce que c'était.

Alors qu'elle était maintenue, il mit une main sur son épaule pour l'enligner le plus possible :

- Personne ne me traite de bouseux, t'entends ? Tu n'es rien pour me tenir tête !

- Et toi, tu n'es qu'une simple pierre sur mon chemin, Thünde. Répliqua-t-elle sur le même ton. Aujourd'hui, tu as l'avantage du nombre. Demain sera un autre jour.

Le garçon serra les dents et la frappa au ventre, ce qui fit plier Page dans un râle de douleur. La fillette vit des étoiles noires danser devant ses yeux et chercha son air tandis qu'il se redressait et lui porta un autre coups au visage. Thünde avait commencé à travailler sur la petite ferme de son père et bénéficiait donc d'une force hautement plus grande que celle de la petite fille. Ses deux acolytes la lâchèrent, la laissant choire au sol, sur le seuil de l'inconscience. D'un geste lâche, il lui frappa encore le ventre, cette fois avec un coup de pied, ce qui fit perdre connaissance à Page qui demeura au sol une bonne fois pour toute.

Pétra avait croisé les bras et jonchait Thünde d'un air supérieur. Lorsqu'il se retourna vers le reste de la bande, il la dévisagea et eu un haussement d'épaule.

- Quoi ?

- Bravo, Thünde. Tu viens de battre une gosse de 8 ans. Qu'elle bravoure…

- Toi la ferme ou tu y goûtes aussi !

- Faudra que tu me passes dessus d'abord.

Rafael s'était placé devant Pétra, les poings serrés, prêt à défendre celle pour qui il possédait un amour secret depuis si longtemps. Aux yeux du garçon rondelet, Pétra était la plus belle des belles à 100 lieux à la ronde, et jamais il n'aurait laissé quiconque, même Thünde, lui toucher. Le fils du chasseur se renfrogna :

- Bande de con… Allez vous autres, ont déguerpit !

Puis il s'enfuit avec le reste de la bande. Pétra et Rafael se penchèrent sur le corps inanimé de Page qui respirait avec difficulté. La jeune fille déclara :

- Abraham ne m'aimera pas quand je vais lui raconter ça…

- Pourquoi donc ?

- Parce que sa petite protégée est devenue la cible du pire con de Borgo. Monsieur Istvan va être démoli en apprenant que son fils de 10 ans tabasse une gosse de 8 ans.

- Sauf si elle dit rien…

- Ben oui, Rafael. Page va dire qu'elle est tombée, peut-être ? Toute une chute. Franchement… Allez, on la ramène chez-elle.

Elle mit un bras de l'enfant sur ses épaules tandis que son compagnon faisait de même. Ensemble, ils la ramenèrent chez Agoston qui posa bien sûre bien des questions. Les jeunes répondirent tout simplement de demander à Page.

À son réveil, désirant tenir les adultes le plus loin possible de leurs querelles d'enfants, Page dit à son oncle qu'elle s'était simplement aventurée dans la forêt, seule, sans écouter les avertissements de Thünde, et qu'elle n'avait pas vue un ravin. L'histoire fut difficile à gober pour l'oncle qui soupçonnait sa nièce de lui mentir pour la première fois dans toute sa vie, mais il ne voulut pas aller plus loin : si Page voulait garder des secrets graves, elle saurait quand lui révéler la vérité.

Suite à cette rencontre plutôt désagréable, Page reçut la visite de Pétra et de Rafael par un beau matin ensoleillé. Son œil noir commençait à désenfler et les muscles de son ventre se relâchaient tranquillement, ce qui lui permettait de se déplacer dans la petite maison. Lorsqu'elle les vit s'approcher par la fenêtre, elle eut une grimace de douleur et sortit à leur rencontre.

- Qu'êtes-vous venu faire ici ?

- On se calme, mademoiselle au poing qui lui démange. Dit Pétra en levant les mains en guise de signe de paix. Nous sommes juste venu voir comment tu allais.

- Je me remets. Et mon poing ne m'aurait pas tant démangé si Thünde ne m'avait pas couru après.

- C'est sûre. Mais t'en prendre à un plus fort que toi, il faut être soit fou, soit vraiment courageux. Nous ne voulons pas que tu crois qu'on approuve ce qu'il t'a fais, mais ne pense pas que j'encourage l'étourderie non plus. Reste or du chemin de Thünde, c'est un conseil amical.

- Je tâcherai de m'en souvenir, merci.

Un lourd silence passa pendant lequel une confrontation visuelle entre Page et Pétra eût lieux, comme si l'une et l'autre voulaient voir laquelle tiendrait le plus longtemps. Page ne plierait pas, même si elle savait Pétra de deux ou trois ans son aînée. Et Pétra ne plierait pas, même si elle savait Page assez folle pour tenir tête à Thünde. Ce fût Rafael qui mit fin à ce moment plutôt embarrassant pour lui :

- Heu… Dîtes donc, en attendant, on fait quoi si Thünde décide de s'en prendre à nous ?

Les deux jeunes filles se retournèrent vers lui d'un même geste, comme éveillées. La plus vieille répondit :

- Moi, je ne flanche pas : j'ai droit à mon opinion.

- Moi non plus. Qu'il s'en prenne à ma personne, ça ne me dérange pas. Mais qu'il salisse la mémoire de ma mère, je ne le tolère pas. S'il revient, il aura encore à frapper sur une fillette de 8 ans.

- Ah oui ? Et s'il va plus loin ? Ça se voit bien que tu ne le connais pas, Page. Thünde s'est déjà fait mordre par le chien du gardien du cimetière. On a plus jamais revu la brave bête ensuite, et tu sais pourquoi ? Parce que sans pattes, on chien, ça ne va pas loin, et ça, je peux te le garantir.

- S'il va trop loin… On verra.

- On verra ? répliqua Pétra. Comme si cela n'avait pas d'importance à tes yeux.

Page eut une légère moue avant de fixer le bout de ses bottes avec un haussement d'épaules.

- Adviendra que pourra. Dit-elle. Les hostilités sont lancées.

- Tu parles comme si nous étions en guerre… fit remarquer Rafael.

- Oh, pour moi, s'en est une.

- Pourquoi ? demanda Pétra. Ça te donne quoi de risquer un mauvais coup ? Tu es suicidaire, peut-être ? Tu t'es mise à désirer la mort ?

- Non. Mais lui, il est vivant. Quand on le frappe, il plie. Et si je dois déjà baisser la tête face aux adultes ou aux stigoïs, alors devant lui, je ne la baisserai pas. C'est tout.

Pendant un instant, la jeune fille de Borgo se demanda si cette fillette en était bien une…

Les jours passèrent, l'inlassable fil du temps ramena avec lui l'automne. Agoston et Laura firent face à certains problème financiers, vite résolues par le père de la jeune femme qui leur prêta assez d'argent pour acheter un élevage de mouton et s'adonner à la production de laine, comme la plupart des villageois. Aussi le guerrier rangea-t-il ses armes pour entretenir une petite terre qui, au début, ne devait servir qu'à nourrir sa famille.

Il y eut un autre meurtre non loin du village : un trappeur de Bistritz, une grande ville non loin de Borgo, fut découvert la gorge ouverte par on ne sait quoi. Et ce « on se sait quoi » devint un strigoï dans les rumeurs qui se déplacèrent comme une feuille morte au vent froid. L'état d'alerte gagna une seconde fois la minuscule population.

Page restait isolée d'une majorité des enfants du village. Seule différence, elle fréquentait un peu Pétra, la fille du boulanger et Rafael, fils d'un garde du village. Ces deux amis eurent un réel impacte sur l'humeur changeant de la fillette qui sembla se stabiliser quelque peu. Elle prenait soin d'éviter Thünde et les autres lorsqu'elle le pouvait et préférait plutôt aider son oncle sur la terre et avec les moutons. Agoston se rendit compte que sa nièce, malgré tous les efforts qu'elle y mettait, n'était vraiment pas très forte et pas endurante pour 2 pièces de cuivre… Même si elle serait une jeune femme mariée plus tard (car c'était ainsi qu'il la voyait) il jugeait préférable qu'elle ait une base de muscle afin de pouvoir rester forte et d'être capable de défendre sa future famille si le besoin ne venait qu'à se présenter (surtout avec ces foutus strigoïs qui semblaient prendre un malin plaisir à s'en prendre aux plus faibles). Aussi décida-t-il de commencer tranquillement, sans en parler à qui que ce soit, de lui donner quelques exercices à faire. Plus qu'heureuse de voir là une occasion de se préparer à sa prochaine confrontation avec Thünde, Page s'y plia avec difficulté.

Elle se rendit vite compte que, même si ces efforts physiques visaient à préparer son corps à de rudes épreuves, ils amélioraient aussi sa façon de voir les choses. Se donner un objectif et l'atteindre, ou bien le surpasser était une fierté pour n'importe qui, et pouvait aider à reprendre confiance en soi plutôt radicalement. Bien sûre, le strigoï la terrorisait toujours, mais Thünde n'aurait qu'à bien se tenir.

De son côté, Thünde se trouvait dans une position plutôt délicate avec son père. Istvan avait remarqué les têtes des deux jeunes gens et soupçonnait, malgré l'histoire de Page, qu'une bataille ait éclatée entre eux. Après avoir réprimandé fortement son fils, il décida de le garder à la maison le plus longtemps possible afin d'éviter toute nouvelle confrontation. Sous quelque prétexte que ce fut, le bébé, les travaux ou sa mère, inquiète comme jamais, Thünde était appelé à rester chez-lui.

Alors que la neige commençait tout doucement à recouvrir le village d'un linceul blanc et que les arbres, devenus squelettes, se dressaient dans une forêt dénudée de feuilles, Laura demanda à Page de l'accompagner encore au marché, ce que la petite n'avait pas fait depuis l'été. La fillette hésita d'abord, puis accepta, se promettant que, cette fois-ci, quoi qu'elle dise, Laura ne réussirait pas à l'éloigner d'elle, qu'elle soit un poids ou non. Et alors que la petite foule s'attroupait sur la place du marché, Page prit un bout de la jupe de sa tante dans sa main et le serra si fortement que ses doigts blanchirent.

Pendant près d'une heure, elle dût surmonter sa peur en tentant de s'intéresser au tissus, à la laine et aux autres produits vendus. Du coin de l'œil, elle regardait une vieille dame, assise sur un tapis de couleur foncée, qui s'amusait, eut-on dit, avec de petites pierres grises. Son visage était une véritable carte de routes représentées par les rides, et son sourire aurait semblé affreux à quiconque ne se serait soucié de ses yeux qui rayonnaient d'un véritable éclat de jeunesse. Lorsqu'elle adressait la parole aux passants, ceux-ci se signaient et partaient plus loin en pointant leur voisin de l'index et du majeur (signe que tous ceux qui étaient près d'elle se protégeaient mutuellement du mauvais œil).

Page sentit une réel compassion pour cette vieillarde : elle connaissait le jeu qu'elle utilisait. Les runes étaient chose courante pour n'importe quel disciple de Freyja et ne servaient qu'à donner des réponses claires et précises aux questions posées. Les chrétiens désapprouvaient ce genre de comportement, elle le savait bien, mais une part d'elle-même leur en voulait d'une tel fermeture d'esprit. L'inconnu était effrayant, oui, mais seulement jusqu'à un certain point… Aussi se sentit-elle solidaire à la vieille femme de loin. Mais de loin seulement, car elle restait une étrangère d'abord et avant tout.

Alors qu'elles passaient devant, Laura murmura à la fillette, amusée :

- Regarde, une stregoïca !

- Mais non ma tante, les gardes l'auraient arrêtée si c'en était une…

- Ils ont peut-être juste peur, ma chérie. Dit la femme.

Page eut un mouvement d'épaules indifférent alors que Laura s'arrêtait tout près de la vieille, regardant quelques viandes séchées. Puis, sentait une main qui lui touchait le bras, Page sursauta et fit volte-face : Thünde la regardait froidement, prêt à la frapper en public selon le regard qu'il lui décochait. La fillette fit un pas en arrière, se demandant si elle ne devrait pas alerter sa tante.

- Comme ça, tu oses me voler deux de mes amis en plus de me faire tenir prisonnier de ma propre demeure, drakul ?

- Tu l'as cherché par toi-même. Fit-elle observer.

- Tu es la pire des malédictions que ce village a put porter à ce jour, Page. Et je te jure que tu vas me payer tout les torts sub…

- Oh ! la belle enfant !

La fillette se sentit tirée vers l'arrière et, trop surprise pour dire ou faire quoi que ce soit, se retrouva à genoux devant la vielle femme qui l'avait tirée à elle, sur son tapis. On aurait put juré une folle à la façon dont elle se comportait. Aussi, effrayée, Page ne put que l'observer qui disait :

- Oh mais quel "aura" mes amis ! Toi tu as un destin hors du commun, chère petite ! Comment tu t'appelles ?

La fillette jeta un regard apeurée à Thünde qui restait surprit d'une telle tournure de situation. Elle se demandait encore ce qui était le pire : parler avec la vieille femme, ou tenir tête à Thünde ? Elle répondit en revenant à la dame :

- Page de Csjethe, madame

Elle entendit Thünde s'éloigner en marmonnant quelque chose comme : « la voilà qui devient une drakul stregoïca… ». La vieille dame ne sembla pas s'en formaliser pour autant et remua plutôt son sac de runes.

- Un petit garçon avec tant de colère à ton égard est mieux loin que près, n'est-ce pas ?

La vieille avait un regard complice qui fit descendre un peu l'angoisse de la jeune fille. Page eut un sourire crispé alors que la vieillarde faisait tomber les runes dans un bol en terre cuite.

- Alors, voyons voir pour mademoiselle Page de Csjethe…

Elle se mit à parler une langue que l'enfant avait déjà entendue, il lui semblait que cela faisait des siècles de cela. Les intonations basses avaient un petit quelque chose de réconfortant pour la fillette qui observa simplement ses gestes. La vieille femme eut un froncement de sourcil alors qu'elle déchiffrait le message des runes.

- Un message magique, tiens donc… Ta mère était une barde. Ton père un charpentier ; lui est toujours de ce monde, d'ailleurs. Mais ta pauvre, pauvre mère…

Page blêmit : elle savait les runes exactes, mais à ce point ?

- Tu habites avec ton oncle, un grand guerrier qui a laisser sa profession par amour pour une jeune femme pure. Peut-on dire TROP pure…? Et deux marques divines sièges sur ton front.

Elle mit une main sur le front de la petite dans un geste si rapide que Page ne put l'éviter.

- La marque chrétienne, pour être politiquement correcte. Et…

Elle toucha l'épaule gauche de la fillette :

- La marque de Freyja. Elle est aussi ton premier nom si je ne m'abuse…

Page sentit un vertige la prendre : comment savait-elle tout ceci ? C'était impossible ! Aucune rune ou tarot n'aurait put donner tant de détail ! La vieille prit ensuite sa main gauche, toujours aussi rapide :

- Voyons ton destin, petite…

La femme âgée mit quelques instants à déchiffrer les lignes de la main de la fillette puis se redressa, impressionnée. Elle fixa Page d'un regard perçant, presque soupçonneux, en affirmant :

- Un don pour la magie. Ni plus ni moins. Il est à toi, te fut donné à la naissance par Freyja elle-même, petite. Elle ne t'a même pas donné de branche : tu as le choix entre la profane et la divine. Il y a tant de choix qui s'offrent à toi que tu n'as aucun destin à accomplir, comparé à tous les gens de ce village. Et si tu ne te décides pas bien vite, ton don se perdra.

Page devint blême et étourdit : elle, une mage ou une prêtresse ?! Jamais elle n'aurait put croire à une telle chose ! Elle se voyait plus tard paysanne normale, avec famille et terres, comme tout le monde à Borgo, mais pas une mage !

À ce moment, son nom résonna derrière elle :

- Page ! Bon sang, tu m'as fais peur !

Laura prit la petite par les épaules : s'étant rendue compte que la petite ne tenait plus sa jupe, Laura l'avait cherché partout dans le marché, et avait encore plus paniquée lorsqu'elle avait vu Thünde partir au loin. Jamais elle n'aurait songé cependant que la fillette, apeurée par les étrangers, aurait put être devant la vieille stregoïca.

La jeune femme eut un sourire sec pour la vieille dame :

- Excusez-la, madame, je vous prie. Page est un peu troublée en ce moment. Allez viens, on rentre.

Un peu soulagée par l'apparition de Laura, Page se leva avec un sourire d'excuse et voulut suivre sa tante lorsque la dame âgée dit d'un ton fort :

- Cette petite a un don pour la magie, madame. Vous le saviez ?

Laura s'arrêta tranquillement. Elle redoutait la réaction de ses voisins s'ils entendaient de telles conneries, mais bizarrement, aucun ne semblaient les écouter. Elle se retourna vers la vieille :

- Tiens donc ! Et comment savez-vous cela ?

- Elle a une fleur dans la main. Juste au centre en fait. C'est un signe de Freyja, un symbole divin.

- Il est écrit dans la Bible : tu n'idolâtras aucun dieux que moi, par la voix du Seigneur, madame…

- Mais cette petite appartenait à la naissance à Freyja. Elle a un don qu'il lui faut exploiter.

- « Tu n'accueilleras aucun magicien, aucun sorcier ni aucun démon sous ton toit. » C'est ce qu'exige le Deutéronome.

- Oui, et tu t'accepteras tel que je t'ai conçu à la naissance. Tel est la Voie de Freyja, madame Laura.

La jeune femme blêmit :

- Qui vous a dit mon nom ? Page ?

La fillette hocha négativement la tête, ce qui eut pour effet de doubler l'intensité de la panique de la femme.

- Stregoïca…

- Effectivement, madame. Je suis une mage, tout ce qu'il y a de plus banal. Et je suis à Borgo pour me trouver une nouvelle élève. J'aimerais que la petite Page de Csjethe suive mon enseignement.

- Jamais ! s'exclama Laura. Jamais je ne la laisserai damner son âme avec vos mauvais tours et vos sacrifices, vous m'entendez ?

- Il n'y a nul mauvais tour ni sacrifices dans la magie profane, madame. Seulement la puissance acquise par un rude entraînement…

- Et vous croyez que Dieu approuve, démone ? Vous croyez qu'il la regardera du même œil une fois la marque du diable incrustée en elle ?…

Page regardait le bout de ses bottes, les joues rougit d'une telle attention à son égard et gênée de cette dispute. Mais lorsque la vieille avait dit que la puissance était du lot des mages, elle avait redressée la tête un peu pour regarder la dame ; la puissance ? à quel point, et dans quel but ?

La dispute perdura encore quelques instants. Puis Laura désigna Page de la main :

- Alors laissons-la choisir ! Page, que veux-tu ? Suivre son enseignement et perdre ton foyer ? Ou bien rester des nôtres et vivre heureuse ?

L'enfant paniqua autant que sa tante et cessa de respirer : cette situation dégénérait, et elle n'était pas prête à choisir entre Dieu et Freyja, pas à 8 ans ! Elle regarda tour à tour les deux femmes pour ensuite en revenir au sol, qu'elle trouva soudainement captivant. Un peu insultée, Laura la prise par les épaules :

- Il suffit ! Nous rentrons !

Puis poussa la fillette vers sa demeure. En marche, Page se retourna vers la vieille dame qui la regardait s'éloigner, une lueur triste peinte dans les yeux. Un sentiment de déception réel gagna la jeune fille. Elle avait d'autres questions.

Cette rencontre resta pleine de point d'interrogation pour l'enfant qui ne trouvait pas le sommeil. Elle se tournait et retournait sans cesse dans son lit, en proie à ses questions sans réponses. Vers minuit, alors que les esprits devaient régner en maître partout dans le monde, elle se décida à se redresser dans son petit lit : elle dormait dans la cuisine alors que Agoston et Laura prenaient la chambre. L'enfant se posta à la fenêtre et tenta de percer la noirceur : la neige donnait une petite chance à ses yeux in-habitués mais rien ne se dévoilait dans la pénombre. Il était dangereux de sortir la nuit, elle le savait. Son âme serait en danger… Et qu'est-ce qui lui prouvait que la dame sera encore à la place du marché ? Qu'elle ne serait pas partit ? Le temps était très froid…

« J'aime trop pour laisser ma peur me guider » Ses propres paroles revinrent encore dans sa mémoire. Elle DEVAIT avoir des réponses à ses questions, et pas plus tard que cette nuit, avant que ce mystérieux don ne s'efface.

Elle mit sa cape chaude ainsi que ses bottes et, encore surprise d'une telle arrogance de sa part, prit une petite lampe et sortit. L'enfant courra à en perdre haleine jusqu'à la place publique en priant Freyja que personne ne la voit ainsi. Une fois sur place, la peur la prise de plein fouet : elle ne voyait personne ! Personne n'était là, pas même les gardes qui faisaient parfois le tour du village… « Espèce de sotte ! se gronda-t-elle intérieurement. Il fait nuit ! Tout le monde est couché et tout le monde dort ! Qu'est-ce que tu fais-là ! » Une grande déception fit son chemin en elle alors qu'elle s'apprêtait à faire demi-tour. Puis, le bruit de pierres s'entrechoquant se fit entendre… Là où elle avait regardé quelques instants plus tôt, la vieille femme était assise sur son tapis sombre, brassant encore ses runes. Page s'approcha avec précautions, soulagée mais effrayée. La vieille dame releva la tête vers elle avec un sourire bien :vaillant :

- Ah ! La petite Freyja-Page de Csjethe ! Il est tard, non ? Que puis-je pour toi ?

- J'ai… j'ai des questions, madame…

La vieille rangea ses runes ; elle savait qu'elle n'en aurait pas besoin :

- Je t'écoute.

- Vous… vous disiez que les mages sont puissants…

- Oui, c'est exacte.

- Mais peuvent-ils être assez puissants pour détruire les strigoïs ?

- Hum, bien sûre. Mais c'est un apprentissage long et ardu. Il te faudra toucher bien souvent à la nécromancie, car ce poison qu'est la maladie de sang porte en lui-même son propre remède.

- Pour apprendre la magie, dois-je partir de chez-moi ?

- Non, je ne t'en demande pas tant dans tes débuts. Mais tu devras venir ici à toutes les nuits, comme tu le fais présentement, et rester longtemps pour apprendre les sorts. Ce sera épuisant, Page. Pas de vacances, pas de pitié, juste le travail. Et tu devras toujours m'appeler maîtresse, jamais autrement.

La petite hocha positivement la tête.

- Alors, apprenez-moi à détruire les strigoïs, maîtresse, s'il vous plaît…