Chapitre 2 – Jonathan [ 23 h 45 ]
La nuit venait de tomber sur les routes pluvieuses de Colombie, seulement éclairée par la faible lueur des phares de voiture filant à travers le ruissellement du torrent. Les essuie-glaces traversaient son champ de vision en rythme régulier, écartant les lignes de pluie et se transformant aussitôt en cascade une fois le rythme interrompue. Un vent frais s'engouffrait dans la voiture et une odeur de cuire mêlé à la senteur boisé de la forêt s'était imprégnée sur la banquette. Des bosquets de pins se détachait sur chaque côté de la tranchée, renforçant le climat tempérée.
En y songeant, jamais Jonathan n'avait songé un jour voyager autant et à travers tout le pays. Cette route les conduisait actuellement vers Florencia, située plus au Sud de l'Etat colombien. Là-bas les attendait un nouveau Midnighters. Un télépathe selon Melissa. D'après elle, c'est lui qui serait entré directement en contact avec son esprit alors qu'ils franchissaient la frontière du Nouveau Mexique, quelques jours plus tôt. Tout évolua de manière brutale. De nouveaux décors, un nouveau contexte, un nouvel Etat dans lequel tout lui paraissait étranger et merveilleux s'étendait devant lui. Les gens étaient plus bronzés, plus chaleureux, leurs coutumes étaient différentes, leur façon de vivre également. Jonathan en oubliait presque qu'il se trouvait toujours en Amérique. Et depuis tout ce temps où il voyageait, l'acrobate n'éprouvait plus aucun mal du pays. Il s'était habitué à ces déplacements et se sentait bien partout.
Cela faisait maintenant plus d'un an qu'ils voyageaient à travers toute l'Amérique à la recherche des divers Midnigters dispersés dans le monde. Il avait bien grandit durant tout ce temps… Quelques bons centimètres dont il était fier, une mâchoire carrée et un regard plus mûr. Tous ces déplacements le soutenaient dans cette croissance et Jonathan se réjouissait d'accomplir le rêve de millions de jeunes de son âge : à savoir voyager et découvrir le monde.
Bientôt, il quitterait définitivement le continent Américain pour l'Europe ou l'Australie. Probablement après avoir atteint l'Argentine ou Melissa pensait avoir descellé un éventuel élu du temps bleu… L'homme volant redoutait ce jour au moins autant que Melissa qui craignait de quitter son voyant. Pas besoin d'être télépathe pour deviner les pensées de la jeune fille. Lorsqu'ils s'étaient arrêté à Seattle et avaient laissé leurs jeunes Midnighters à Dess qui les avait rejoints là-bas, Jonathan avait senti la tension et la douleur de la télépathe à ne pas pouvoir rentrer d'où ils venaient : Bixby. Leur maison. Là où Rex vivait encore. Là où il s'acharnait depuis des mois à éplucher tous les documents traitant de l'ancien savoir que cachait Madeleine dans sa bibliothèque. Toujours d'après Dess, la polymathe, le garçon mi-Midnighters, mi-Darklings, prévoyait de quitter la ville un moment. Mais, fidèle à ses habitudes, il n'avait pas jugé bon de faire part de ses projets à la polymathe, ni de prévenir aucun de ses amis quand à l'élaboration de ce nouveau plan. Dess n'avait pas insisté. Mais la nouvelle avait été un choc pour Melissa, bien qu'elle paraisse accuser le coup en apparence.
Afin de s'isoler, Melissa s'était enfermé dans un mutisme douloureux, n'ouvrant la bouche que pour diriger Jonathan dans la bonne direction ou pour proposer de s'arrêter. Elle n'avait pas non plus jugé utile de dire au revoir à leurs futurs descendants qu'ils avaient rassemblés depuis le Canada. Maya, Trevis, Angie… Trois brebis égarées de l'âge de Beth - la jeune sœur de Jessica partie avec ses parents - qui étaient entre les mains de Dess à présent. Jonathan ne se faisait pas de soucis pour eux. Ses appréhensions se tournaient d'avantage vers Robin, ce Midnighters rebelle qui n'avait pas jugé bon de les suivre dans leur quête. Le garçon, âgé d'à peine deux ans de plus que Jonathan, n'avait pas apprécié d'être dirigé par deux jeunots comme lui et Melissa. Son orgueil blessé en avait prit un coup et il s'était isolé volontairement. Par la suite, Robin s'était éclipsé bien avant leur arrêt à Montreal… Melissa avait décidé qu'il n'était pas nécessaire de le suivre. S'il avait des ennuis, il savait qu'il serait accueilli à Bixby. Même si Rex et Dess étaient partis, Madeleine y résiderait toujours…
La voiture paraissait plus spacieuse mais trop silencieuse depuis le départ de leurs apprentis. Spécialement depuis le départ de la petite Maya, énergique, pétillante et pleine de vie. Bien que provocante l'extrême avec sa franchise désinvolte.
Par réflexe, Jonathan pivota sa tête sur la banquette arrière où la fillette s'endormait d'ordinaire sur l'épaule de Trevis. La banquette était vide, naturellement... Jonathan poussa un soupire d'arasement. Maya avait attiré l'attention de Jessica, sa petite amie. De l'âge de Beth et du même tempérament, Jessica s'était senti comme une sœur pour elle. Ses proches et son foyer lui manquait terriblement Jonathan pouvait le lire dans ses yeux bien qu'elle tente de le camoufler par des sourires enjôleurs ou détachés. De ce fait, cet attachement s'était propagé jusqu'à Jonathan qui s'inquiétait autant pour Maya que Jessica. La savoir si loin de lui le rendait au moins aussi nerveux que Jessica. Tout comme le fait que sa petite amie n'existait pas ; pendant que lui vieillissait de jours en jours…
Quel silence…
Seul résonnaient le bruit du moteur et la respiration tranquille de Melissa bercée par le ruissellement de la pluie torrentielle sur le pare-brise. Quittant quelques secondes la route des yeux, l'acrobate posa un regard sur la télépathe, s'assurant qu'elle dormait bien. La jeune fille s'était emmitouflé dans un coin de la voiture, sa tête plaquée contre la vitre humide, les cheveux décoiffés dépassant de sa capuche redressée sur sa tête, des cernes sous les yeux et un visage tranquille. Difficile d'imaginer la terreur qu'elle pouvait être lorsque ses yeux étaient ouverts.
Jonathan était soulagée que la jeune fille ait réussi à trouver le sommeil après plusieurs nuis agitées. Il espérait vraiment que cette fois-ci Melissa ne se réveillerait pas une fois de plus en sursaut, le regard affolée, perdue, comme une démente qui voit ses pires cauchemars se réaliser et hurlait de peur suite à un énième cauchemar. La solitude l'englobait toute entière chaque jour un peu plus. Alors que l'homme volant effectuait quelques acrobaties dans le ciel obscur lors du temps bleu en compagnie de sa dulcinée, la télépathe restait seul près de la voiture. Seule. Plongée dans ses pensées, suivant les déplacements du couple, accroché à son téléphone en conversation avec Dess qui lui donnait des nouvelles sur leur nouvelle fratrie de Midnighters. Ou en pleine méditation solitaire...
C'est ce que le jeune homme avait senti lorsqu'il lui avait effleurée la main quelques semaines plus tôt, par inadvertance. Lors d'un des rares combats qu'ils effectuaient contre des Darklings, Melissa s'était fait projeté par le souffle d'une explosion d'étincelles lorsque Jessica avait balayé la route de son faisceau lumineux et faire disparaître la menace. Et ainsi empêcher la télépathe d'y passer. Souhaitant l'aider à se relever, Jonathan avait effleuré le poignet de la télépathe, ressentant toute sa souffrance, subissant ses pires tourmentes alors que lui-même était serein quelques secondes plus tôt – aussi paisible qu'il pouvait l'être du moins. Cette horrible solitude la bouffait de l'intérieur et culpabilisait l'acrobate de se sentir si bien...
La compagnie de Jonathan et de Jessica ne suffisait pas à combler ce vide que formait Rex dans son cœur. Elle n'était plus qu'une coquille vide. Une poupée programmée pour retrouver des Midgnithers et affronter les Darklings, sans vie, sans émotions. L'acrobate, lui, ne pensait à rien d'autre qu'à voler. Voler dans le temps bleu, être libéré de la gravité et être en présence de Jessica. Jamais un instant il ne songeait véritablement aux sentiments de sa compagne de route. C'est à peine s'ils s'adressaient la parole alors qu'ils voyageaient pourtant ensemble depuis plusieurs mois maintenant. Quel égoïste !
Comme si elle avait pressenti la culpabilité émanant de l'acrobate, Melissa s'agita dans son sommeil, grimaçant, murmurant le nom de Rex. Une larme perla le long de sa joue alors que ses membres se mirent à trembler. C'est ce qui poussa l'homme volant à se garer sur le bas côté de la route pluvieuse. La pluie frappait les vitres et le toit du véhicule avec une rage incontrôlé. Stoppant le moteur, Jonathan se pencha sur la jeune fille secouée par d'affreux cauchemar et il la bouscula doucement.
Melissa. Melissa !
Sursautant en s'éjectant violement de la banquette comme si elle avait subit un choc électrique, Melissa ouvrit de grands yeux apeurés et s'évertua à crier :
Non !! Ne me laisse pas ! Rex ! Rex !!
Melissa, chut, calme-toi, tu as fais un mauvais rêve, tenta de la raisonner le garçon.
Prise de folie, Melissa gesticula nerveusement dans la voiture, sanglotant, cherchant Rex du regard, l'implorant de ne pas la laisser seule à l'écart. Cette fille si forte en apparence lui donnait l'impression d'une enfant fragile, comme abandonné par ses parents. Voir la télépathe dans cet état de folie incontrôlable troubla – effraya même – l'acrobate. Dans une veine tentative pour la calmer, Jonathan voulu l'empêcher de se blesser et entreprit de lui empoigner les bras. Sa réaction fut immédiate :
NE ME TOUCHE PAS !! Hurla Melissa en se reculant le plus possible de lui.
D'accord, désolé ! Je ne te touche pas, tu vois. Je m'écarte, calme-toi… Dit-il d'une voix paisible.
La respiration de Melissa était saccadée, suffocante à mesure qu'elle reformait sa barrière de froideur et d'arrogance. Le temps qu'elle se remette les idées en place et Melissa était redevenu la Melissa qu'il connaissait : distante, froide, impertinente mais les traits fatigués et encore sous le choc de ce rêve. Jetant un coup d'œil autour d'elle, la télépathe se cala dans la banquette et ferma les yeux. Jonathan la fixa du coin de l'œil, hésitant, pensif. Ces revirements de situation étaient habituels. Melissa se comportait comme une garce pendant la journée et comme une enfant apeurée le reste du temps. On aurait pu croire qu'il y aurait une évolution avec le temps. Mais rien du tout. Les mois passaient, les années aussi et Melissa semblait s'affaiblir de minute en minute sans le soutient et l'appui du voyant. Aucun contact depuis des lustres. Aucuns coups de téléphone, aucune nouvelle. Et la télépathe persistait à s'enfermer dans sa bulle d'isolement mentale. Rex était-il au courant de l'état de santé de sa meilleure amie ? Qu'avait-il de si urgent à faire pour en négliger ainsi sa compagne ? Même Madeleine semblait ignorer où il se rendait et pour combien de temps.
En de rares occasions, Jonathan se laissait aller à penser que, peut être, Melissa savait où se trouvait leur ancien chef. Par instinct ou quelque chose comme ça. Mais lorsqu'il la voyait hurlant de tristesse à la suite d'un cauchemar, il se convainquait que c'était impossible. Rex s'effaçait, devenait insaisissable, asocial et Melissa craignait qu'il ne s'associe définitivement aux Darklings un jour. Ce qui signerait leur retour en force incessamment sous peu et de manière définitive. Ca serait pire qu'une tragédie. La fin du monde. Pour tous…
Il continu d'émettre le même message, affirma Melissa après un certain silence.
Qui ça ? S'étonna Jonathan d'un air tendu.
L'autre télépathe. Il continue de m'envoyer les données de sa position par télépathie. J'ai réussi à en décoder le contenu avec l'aide de Dess.
Oh, génial alors on sait où on va précisément ?
Dans une bourgade un peu plus au Sud de Florencia. Il nous guidera une fois qu'on sera sur place.
Dis-moi, il sait qui on est, au moins ? Interrogea Jonathan qui avait apprit à se méfier des télépathe et de leur abominable pouvoir monstrueux.
Il s'en doute… Mais avoir perçu ma présence est la meilleure chose qui lui soit arrivé. Plus vite on l'aura trouvé, mieux je me sentirais. Ca me fera du bien de discuter avec un télépathe à nouveau…
Jonathan acquiesça en silence avant de redémarrer le moteur. Les phares illuminèrent la route et le chauffage se rependit à nouveau dans la voiture. Les yeux clos, Melissa continuait de méditer pendant que l'homme volant passait la première vitesse. Jetant des regards en coin à la jeune fille, l'acrobate ne put refouler sa culpabilité et son inquiétude pour elle. D'un ton hésitant, désolé, il murmura :
Melissa, tu sais je…
Si tu me dis encore une fois que tu es « désolé » je t'arrache la langue, comprit ? L'interrompit Melissa sans ouvrir les yeux.
Esquissant un sourire amusé, Jonathan approuva silencieusement. Il préférait nettement cette Melissa là. Battante, méprisante, acharnée du boulot et qui ne pense à rien. Plutôt qu'une Melissa prostrée et blessée. Enclenchant la seconde, la voiture s'enfonça sur la route pluvieuse, bercé par la mélodie du torrent…
* - * - *
La lune sombre dominait la place à présent et continuait son chemin dans le ciel obscur, rependant sur le terrain vague une teinte bleuté mêlé à des somptueux cristaux scintillant de pluie figée. Jonathan ne se lassait jamais d'admirer la splendeur du temps bleu. C'était magique, au-delà des mots. Une étendue claire et silencieuse parsemée de gouttelettes bleu, similaire à un aquarium – si ce n'est que des silhouettes d'humain paralysé venait déformer cette somptueuse peinture. Un temps rien que pour eux. L'inconvénient des gouttelettes figées, c'est qu'elles s'imprégnaient rapidement aux vêtements. A chaque bond, il emportait toutes les gouttes sur son passage. La chemise de l'homme volant fut bientôt trempée, même s'il n'en sentait pas le poids grâce à l'absence de gravité. Son visage était glacé et ses mains glissaient sur la paume de sa passagère.
Les doigts humides de Jessica enlaçaient ceux de Jonathan alors que ses yeux admiratifs savouraient le nouveau monde qui s'offrait à elle. L'altitude ne l'effrayait pas, bien au contraire. Tant qu'ils ne se lâcheraient pas la main – le pire cauchemar de l'acrobate – Jessica ne subirait pas la gravité de l'heure secrète. Elle serait comme lui, légère comme le vent, et filerait telle une brise au gré de la pluie. Leur terrible saut les entraîna sur le toit d'une petite masure en bordure de forêt. Calculant rapidement l'angle de leur prochaine trajectoire, l'homme volant pressa délicatement la paume de sa petite amie pour lui donner le signal. Tous deux recroquevillèrent leurs jambes pour s'élancer dans un nouveau bond impressionnant et survoler l'étendue verdoyante de la plaine qui s'offrait à eux. Le sourire de Jessica était radieux, au comble de l'extase. Que demander de plus ?
Jamais Jonathan n'était aussi heureux que lorsqu'il volait. Ce sentiment s'était renforcé avec l'apparition de Jessica dans sa vie. C'est comme si tous les deux ne faisaient plus qu'un lorsqu'ils étaient dans les airs. D'un simple pressement de doigts, ils se comprenaient, appuyaient sur leurs jambes pour se donner de l'élan et se diriger où bon leur semblait. Les maladresses de leurs premiers essais faisaient partie du passé. Terminé le temps où Jessica trébuchait à l'atterrissage et les faisait tournoyer en plein vol au saut suivant. Terminer les bonds au hasard, les tentatives débutantes pour sauter les obstacles et atteindre un point éloigné à une certaine vitesse. Depuis ces derniers mois, les tourtereaux avaient pleinement eut le temps de profiter du temps bleu pour peaufiner leur technique de vol. Tout ça pendant que Melissa les attendait sur la Terre ferme, à l'abri des rares Darklings venu la provoquer en présence du porte-flambeau – la terrible Jessica Day – à proximité de la télépathe qui les effrayait…
L'heure secrète – l'heure la plus précieuse pour Jonathan dorénavant - n'était à présent qu'un vaste terrain de jeux leur permettant de s'amuser. La seule fois où Jessica avait proposé à Melissa de se joindre à eux, sa réponse fut catégorique : « certainement pas ! Je refuse de me laisser toucher par l'homme volant ! ». Cette réaction immédiate avait vexé Jessica tandis que Jonathan haussait les épaules d'un air de dépit. C'était Melissa après tout, on ne la changera pas. Pas même après tout ce temps à voyager en leur compagnie. Enfin, plus en compagnie de Jonathan que de Jessica puisque le couple passait la plus claire partie de leur temps à voler ensemble qu'à discuter avec Melissa. Cette situation semblait convenir à la télépathe, alors inutile de revenir sur cette situation…
Parcourant le terrain vague d'une traite – Jonathan regrettait de ne pas être dans une grande ville pour sauter de toits en toits, les vastes parkings n'étant pas très attrayant – le couple atterrit sur le toit de la station service sur laquelle scintillait un panneau électrique figé dans le temps. Alors qu'il s'apprêtait à repartir, Jessica l'arrêta en détachant ses doigts de ceux de son amoureux.
Jonathan, et si on faisait une pause ? Proposa-t-elle d'un air las.
Une pause ? Mais on vient juste de commencer, non ?
Mets-toi un peu à ma place. Pour moi on ne s'est pas arrêté une seule seconde, lui rappela Jessica avec un sourire triste.
Oh… Admit Jonathan confus.
Avec tout ça, Jonathan en oubliait presque que sa petite amie était piégée dans le temps bleu. Qu'elle n'avait plus aucune notion du temps. Que 24 heures d'attente pour Jonathan ne représentait rien de plus que quelques secondes pour Jessica. Cette situation n'était pas sans lui rappeler la jeune Anathéa. Une Midnighteur capturé par les Grayfoot et conduite aux Darklings qui communiquaient avec eux. Ces créatures malfamées s'étaient aussitôt empressées de la transformer en l'un des leurs : un hybride. Moitié Darklings, moitié humain. La pauvre adolescente avait lâché son dernier soupir dans le désert alors que Jonathan et les autres tentaient d'éviter à Rex ce même sort funeste… Cette image restera à jamais gravée dans leur mémoire. Spécialement celle de Jessica qui, à défaut d'être devenu un hybride, était condamné à ne vivre qu'une heure par jour elle aussi. Sans personne à qui parler. Sans pouvoir bénéficier de la lumière du soleil, de la compagnie de sa famille. Elle n'avait plus que lui…
Jonathan esquissa un sourire et fit face à Jessica, s'emparant de ses mains, la dévorant d'un regard amoureux.
Bon, on fait ce que tu veux le reste du temps bleu dans ce cas.
Tu sais ce que je veux…
Un sourire évocateur illuminait son visage au travers de l'heure secrète. Répondant à son appel, Jonathan se pencha sur la jeune fille pour presser ses lèvres contre celles de sa petite amie. Un goût d'une douceur inégalable lui engourdie l'esprit, l'emplie de sérénité, le fit planer encore plus que d'habitude. Derrière ses paupières closes, il dessinait le visage de Jessica. Rousse foudroyante au visage juvénile et très mature à la fois. Des traits fins, une peau blanche et douce. Elle était belle. Adorable. Jonathan s'efforçait d'oublier que d'ici une poignée de minutes, ils devraient à nouveau se dire adieux. Pour elle, il ne s'écoulerait qu'une seconde mais pour lui… 24 heures condamnée à errer sur des routes droites, dans un paysage monotone et sec à conduire pour une destination qui ressemblait à toutes les autres ; et en compagnie d'une télépathe renfermée qui plus est. Quelle vaine ! L'excitation des premiers jours de voyage s'était tassée. A présent, il ne rêvait que d'aventure et de liberté dans le temps bleu.
Une série de regret s'immisça dans son esprit – il espérait que Melissa ne les entendrait pas. Qu'elle fermerait son esprit. « Si seulement l'éclair m'avait frappé aussi. Si seulement j'étais prisonnier du temps bleu moi aussi et pas piéger dans Flatland ! ». Oui, il savait que ces regrets ne devaient pas être connu, ni de Melissa qui ressentait la même chose que lui, ni de Jessica pour qui ce sentiment serait non seulement une blessure mais une insulte car, contrairement à lui, elle souhaitait plus que tout revenir dans le monde des humains.
Une part infime de lui ne pouvait s'empêcher de penser que la raison qui a poussé Rex à disparaître soudainement serait qu'il se serait lancé à la recherche d'une solution pour ramener Jessica chez elle. Lorsque Melissa avait surprit ses pensées, elle l'avait fixé intensément mais n'avait émit aucun commentaire. Le sujet était clos, laissant un goût amer dans la bouche de Jonathan.
Quelques longues minutes s'écoulèrent avant que l'homme volant ne rompe leur baiser. Il souhaitait enregistrer les traits de sa petite amie avant de repartir. Il lui sourit tendrement, lui caressant le bras avec une grande tendresse. Ces moments étaient si beau, si intense alors que le retour à la réalité en compagnie de Melissa lui paraissait bien rude. Réagissant aux battements du cœur de Jessica, Jonathan se pencha pour ensevelir le visage de sa copine d'une succession de baiser chaud et doux. Elle soupirait de plénitude à mesure qu'ils planaient tous deux au-dessus de la station service.
Qu'est-ce que j'aimerais que le temps s'arrête… soupira Jonathan en jetant un coup d'œil à la course de la lune sombre.
Mais… Il EST arrêté, souligna Jessica en s'esclaffant.
Tu vois très bien ce que je veux dire.
Oui. Ne jamais se séparer, revoir ma famille, mes amis… Enuméra Jessica en détaillant elle aussi le visage de son bien aimé.
Même s'il savait qu'il allait la revoir dans la soirée prochaine – et dans seulement une ou deux secondes pour elle -, les séparations devenaient de plus en plus pénibles. Chaque soir c'était la même chose. Trois quart d'heure de vol pour un quart d'heure de tendresse. Ce quotidien devenait lassant, répétitif. Autrefois, même s'il n'était pas à l'aise, Jessica et lui se tenaient la main dans Flatland. Maintenant, il n'y avait plus que lui. Lui, ce monde atroce qui le clouait au sol et Melissa. Très chouette comme vie…
Mécaniquement, les doigts de Jessica frôlèrent tendrement la chevelure brune de son amoureux, le berçant d'un regard aguicheur, l'incitant à l'embrasser encore et toujours. Sa vie à elle était nettement plus remplie. Des cours de vols, des sauvetages d'une Melissa assaillie par une horde de Darklings audacieux et la récupération de ces pauvres petits Midnighters sans défense. A son grand soulagement, la majorité des opérations de récupération de Midnighters se procédaient pendant l'heure secrète. Il était plus facile pour Melissa de localiser ses cibles qu'en pleine journée, assaillie par les milliards de pensées des êtres humains. Donc elle ne manquait jamais les sauvetages ou les présentations des nouveaux Midnighters. Mieux ! Elle échappait aux séparations douloureuses lorsque les apprentis Midnighters quittaient leur charmant petit groupe pour rejoindre Bixby, maintenant considéré comme le quartier général de tous les Midnighters. C'est Madeleine qui doit être contente !
Jonathan frôla du doigt le métal « d'Acariciandote », le bracelet qu'il avait autrefois offert à sa dulcinée autour du poignet pour la protéger de la menace des Darklings. Il faisait office de porte-bonheur. Jessica ne s'en séparait jamais, ce qui fit sourire le garçon.
Oh ? S'étonna soudainement Jessica en ayant un mouvement de recul.
Quoi ?
Je n'avais pas remarqué que tu avais grandis.
Ah bon ? S'étonna Jonathan en fronçant les sourcils d'un air amusé.
Si, si, sérieusement ! Tu as prit quelques bons centimètres, insista Jessica en admirant sa trouvaille comme s'il s'agissait de la révolution de l'année.
Jonathan haussa les épaules d'un air détaché. Cette révélation n'avait rien de surprenant après tout. L'homme volant était en pleine puberté et sa taille n'avait pas fini d'évoluer. Bientôt il deviendrait un homme mûr, toujours infantile, mais doté de beaucoup de classe et de charme. Ses goûts changeraient, sa façon de penser aussi. Tout serait différent. Telle est la dure loi de la vie.
Jessica ne se lassait pas d'admirer ses découvertes sur les changements physiques de Jonathan ainsi que ses expériences dans Flatland. Elle aimait lui demander ce qu'il avait vécu pendant la journée, vivant cette journée à son tour, partageant ses sensations… Mais pour Jonathan tout ceci n'était qu'une vaste plaisanterie. Une bouffonnerie comme dirait Melissa. Rien de tout ce qu'il pouvait raconter à Jessica ne valait la peine d'être vécu. Seul le temps bleu comptait. Mais il en était autre pour la prisonnière de l'heure secrète…
Enlaçant la taille de sa petite amie pour savourer son odeur et son contact une dernière fois avant la fin de l'heure secrète, Jonathan les fit descendre doucement sur la terre ferme. Ils marchaient silencieusement, main dans la main, un sourire satisfait aux lèvres. Jessica n'avait pas d'avantage de raison d'être malheureuse. Après tout, elle ne serait seule qu'une seconde. L'acrobate avait honte de l'envier. Mais c'était pourtant le cas. Si c'est possible, Jonathan aimerait plus que tout échanger sa place avec celle de sa petite amie. Il était persuadé de ne jamais le regretter.
La voiture de Jonathan se découpait sur un coin du parking. La silhouette de Melissa était recroquevillée sur le capot de la voiture, probablement à la recherche de leur Midnighter et savourant les dernières minutes qui la faisait jouir d'un silence presque total. Jonathan arrêta Jessica à plusieurs mètres de distance et incita la jeune fille à se tourner vers lui. Alors que la lune sombre s'apprêtait à disparaître derrière l'horizon, Jonathan murmura doucement :
Bon, à tout de suite alors…
Passe une bonne journée, enchaina Jessica avec un sourire amusé qui se voulait encourageant.
Lentement le temps bleu s'effaça et Jonathan observa sa petite amie disparaître, se disloquer tel un fantôme qui retournerait de l'autre côté du pont, le visage paisible et accomplie. Maintenant, l'acrobate se retrouvait seul sur ce parking désert en pleine nuit, assaillie par un vent du Nord qui lui soutira quelques frissons. Et cette maudite gravité qui lui clouait les pieds sur Terre. D'un seul coup, la pluie torrentielle s'abattit sur ses épaules dans un vacarme assourdissant, étouffant ses pensées, accentuant sa solitude. D'un pas traînant, le garçon s'approcha de la voiture, la tête baissé, la gorge serré. Melissa s'était réfugié à l'intérieur du véhicule d'avantage pour échapper à la fraicheur de la nuit - et peut être empêché le torrent de pensées négative de l'acrobate s'infiltrer dans son esprit - que pour échapper à la pluie. Ce répit n'était de toute manière que de courte durée. Jonathan s'engouffra dans la voiture à sa place habituelle – derrière le volant – laissant des gouttes d'eau glisser le long de sa chevelure et de son visage. Lovant sa tête contre la banquette, il soupira en observant la pleine lune se refléter à travers une couche de nuage brumeux. Fidèle à ses habitudes, Melissa laissa planer le silence entre eux, fixant son esprit sur un point invisible afin de fermer son esprit. Jonathan doutait qu'elle y parvienne mais lui était reconnaissant d'essayer. Le brouhaha de la pluie devait faciliter les choses. C'est sur ce détail que décida de se concentrer le garçon, s'interdisant de trop penser.
Au bout de quelques minutes, Melissa lui tendit une serviette de bain qu'ils avaient volé au cours de leur précédente nuit dans un hôtel - dans une vraie chambre ! – et l'encouragea à se sécher. D'un sourire las, le garçon l'accepta.
De rien, dit-elle en réponse à ses remerciements silencieux. Quand tu te seras reposé, on passera par Pereira. C'est sur la route de Florencia.
Pourquoi Pereira ? S'enquit Jonathan en enfonçant son visage dans le tissu chaud de la serviette.
Je viens de trouver un Midnighters qui vient de s'éveiller.
* - * - *
Laisse-moi regarder ça de plus près ! Scanda Jonathan d'un air dur en tendant son bras vers celui de la télépathe.
NE ME TOUCHE PAS !! Hurla cette dernière en se reculant.
Ce geste trop brutal lui arracha une grimace douloureuse alors que les picotements violents parcoururent tout son corps. Adossée sur le sol, contre la portière de la voiture, Melissa adressait au jeune homme un regard hargneux, le plus menaçant qu'elle pouvait afin de dissuader quiconque de l'approcher d'avantage. Son bras avait une forme bizarre, comme sorti de son angle, et nécessitait des soins de toute urgence. Normal après une chute pareille ! Refusant de se laisser impressionner, Jonathan insista d'une voix sèche :
Melissa ! Laisse-moi t'aider, s'il te plait.
Si tu me touches, je te jure de réduire ta cervelle en bouillie ! Menaça-t-elle en se calant contre la portière, tentant d'échapper à la main que lui tendait Jonathan comme si elle était remplie d'une poignée de mygale vénéneuse.
Melissa, je… je suis vraiment désolée… Sanglota une petite voix tremblante derrière l'épaule de Jonathan.
Courtney ! L'interrompit ce dernier en se tournant vers la jeune Midnighter, craignant la furie de la télépathe. Va chercher de quoi faire une attelle ! Une planche, des bandages, tout ce que tu trouveras dans la station service en bas de la colline.
Mais… mais je…
Va ! Insista Jonathan d'une voix qui se voulait calme face à l'urgence de la situation.
La jeune fille hésita quelques instants et finit par acquiescer d'un hochement de tête vigoureux. Son visage était déformé par une grande culpabilité qui fit tressaillir Melissa. Une fois la jeune fille disparue à l'horizon, Jonathan reporta son attention sur la télépathe. Son visage était pâle et martelé de petites coupures qu'elle s'était faite lorsque sa tête avait heurté plusieurs obstacles – branches, ronces, buissons, rochers. Une larme avait coulé le long de sa joue et elle retenait sa fureur et sa douleur devant Jonathan. Si seulement il pouvait la toucher pour diagnostiquer son état.
N'y compte même pas ! Rétorqua Melissa d'un ton sec.
L'idée de te toucher ne me plait pas plus qu'à toi, mais il faut soigner tes blessures.
Et depuis quand tu es devenu médecin, l'homme volant ?
Jonathan ne releva pas la pique et se contenta de lui adresser un regard plein de supplication. Ce à quoi Melissa répondit par un reniflement de dédain en détournant la tête. Les jeunes Midnighters qui les accompagnait depuis Kuelap – ville plus au Nord du Perou - étaient déjà sous le choc suite à l'accident de l'heure secrète, sans pour autant que Jonathan éprouve d'avantage de difficulté à s'occuper d'une adolescente de 18 ans blessée qui refuse de se laisser toucher !
Cette pensée soutira un ricanement de la part de la télépathe, juste avant que son sourire se crispe sous la densité de la douleur. Cette blessure était bien plus pénible que ce que Melissa voulait bien faire croire. Inutile d'être télépathe pour le remarquer. Des gouttes de sueurs perlaient son front poisseux de sang que Jonathan avait entreprit d'éponger en la hissant du fossé après sa chute. L'homme volant fit une nouvelle tentative en approchant sa main du bras de Melissa mais la jeune fille se braqua aussitôt en le fusillant du regard.
Melissa… Supplia-t-il, interrompant tout mouvement.
Rien à faire, elle n'écoutait pas. Quelle tête de mule ! Jonathan comprenait parfaitement le dégoût de Melissa pour l'espèce humaine – ces êtres inférieurs qui débordent de pensées négatives et assaillantes -, il l'avait ressenti à maintes reprises en frôlant accidentellement la télépathe, mais cette perspective n'était pas des plus réjouissantes pour lui non plus. Tout comme le fait de la voir dans cet état : tremblante, apeurée et blessée.
Quelques gémissements plaintifs émanèrent de deux autres Midnighters qui s'étaient lovés l'un contre l'autre, au pied d'un arbre centenaire. La forêt était baignée d'une obscurité envahissante et les falaises montagneuses qui les entouraient ne parurent jamais aussi menaçantes qu'aujourd'hui. Les températures automnales commençaient à augmenter dans le rideau forestier. Faiblement éclairé par le scintillement d'une demi-lune éclatante et de quelques étoiles. Les échos des peurs et des pleurs des apprentis firent grincer Melissa. Jonathan entreprit de les éloigner pour faciliter le dialogue avec Melissa.
N'insiste pas ! Trancha cette dernière entre ses dents. Je refuse de me laisser toucher par quelqu'un d'autre que Rex !
Il n'est pas là, d'accord Melissa ? Et pour le moment tu as besoin d'aide !
Certainement pas de la tienne ! Aïe !
A force de s'agiter, Melissa subissait les élans de son bras cassé ainsi que des courbatures qui traversaient une partie de ses membres. Jonathan était impuissant. Tous les récents évènements lui revinrent à la figure, tel un coup de boomerang qu'il avait envoyé pour se débarrasser temporairement de sentiments encombrants et lui permettre d'agir efficacement – ce qui ne fut pas une grande réussite jusqu'à maintenant.
Après avoir roulé durant des heures toute la journée, le petit groupe de Midnighters – les professeurs Jonathan et Melissa, accompagnés de trois apprentis qu'ils avaient localisés en route, dont le jeune télépathe perçu par Melissa - avait décidé de faire une halte en bordure de route, au creux d'une falaise près d'un lac scintillant. Le paysage offrait des vertus revigorantes et un air pur agréable pour permettre de se ressourcer. L'absence de foule était plus reposante pour Melissa, ce qui était un bienfait pour tout le monde. La télépathe se montrait systématiquement agressive lorsque sa conscience était mise à rude épreuve, attaquée par la ruée de pensées humaines.
Alors que les deux anciens – trois si l'on compte Jessica - bénéficiaient des bienfaits de l'heure secrète pour enseigner leur savoir à leur apprenti-Midnighters - le temps qu'ils rejoignent Bixby, leur quartier général -, une horde de grouilleurs accompagnés de leur chef - les Darklings ayant revêtit la forme de grand félin aux dents luisantes - les avait encerclés dans le but de savourer un succulent diner. Habitué à ce genre de situation – et prévenu quelques secondes plus tôt par la télépathe – Jonathan et Melissa avait jugé utile d'enseigner l'art de combattre les ennemi à leur futurs héritiers. A leur dernière escale dans une ville, Jonathan avait fait le stock de vis et de boulons pendant l'heure secrète, le genre de métal qui répugne ces créatures des ténèbres. Au contact du métal, les grouilleurs s'embrasaient et disparaissaient, répandant une odeur de chair brûlé dans l'air. Jessica s'était débarrassé des Darklings les plus puissant à l'aide de sa fidèle torche électrique rebaptisé « Luminescences incontrôlable scintillantes » pour l'occasion. Mot de 39 lettres – sans aucun sens mais ça n'avait pas d'importance -, très efficace contre ce genre de créatures. Une suggestion de Dess lors de leur dernière conversation téléphonique. La jeune polymathe avait quitté Bixby pour Los Angeles. Son talent inné pour les math lui avait valu une place dans une grande université. La chasse au Darklings, très peu pour elle… Toujours aucune nouvelle de Rex, ce à quoi Melissa avait répondu par un haussement d'épaule indifférent. Mais Jonathan avait descellé sa tristesse et son amertume. C'est ce manque de concentration qui provoqua l'accident...
Courtney, la plus jeune Midnighter du groupe – le télépathe Tyler étant le plus âgé avec Loïs, sa meilleure amie – était la plus sensible et la plus effrayée par l'heure secrète. Dans un mouvement de panique, Courtney avait lancé à l'aveuglette ses boulons sur les ennemis. Rageurs, les grouilleurs – ayant la forme de serpents visqueux - s'étaient écartés vivement et menaçait de lui sauter à la gorge pour la mordre. Dans un élan de panique incontrôlable, la jeune fille s'apprêtait à prendre la fuite en hurlant. Les recommandations de Jonathan n'étaient pas suffisantes pour raisonner la fillette. Et l'adolescente n'avait pas vu que Melissa se tenait juste derrière elle, perdue dans ses pensées, bien loin du combat qui se livrait sous ses yeux. Les deux filles s'étaient alors heurtées de plein fouet. Suite au choc vigoureux, la télépathe s'était retrouvée projeté en arrière et s'affalait sur le sol au rebord de la falaise. Jusqu'à ce que le pant rocheux instable ne se dérobe malencontreusement sous elle. Et l'entraîner dans le gouffre obscur sous les yeux horrifiés des Midnighters.
Sa tête avait heurté de nombreux arbres et ses bras écorchés de nombreux buissons ainsi que la surface rocheuse de la falaise qui descendait en biais – au grand soulagement de Jonathan. La chute fut très brève et stoppé par un arbre résistant planté en plein milieu de la pente. Les gémissements de Melissa furent la seule preuve qu'elle était toujours en vie.
C'était l'homme volant qui s'était chargé de remonter la télépathe sur la Terre ferme avant la fin de l'heure secrète. Utilisant la conscience ébranlée de la télépathe pour la porter dans ses bras sans qu'elle ne ressente le contact de sa peau et le flux de ses pensées paniquées. Seul Jonathan avait perçu quelques images de la jeune fille. D'abord une douleur fulgurante, puis la peur de mourir sans avoir revu Rex… Toutes ses pensées tournaient autour du voyant à ce moment. Son visage, son regard, sa gentillesse à son égard et ses bras chaleureux, sans oublier ses baisers enfiévrés dont l'image qui s'imposait à son esprit répugnaient Jonathan. Sans perdre sa concentration, l'homme volant avait déposé délicatement la jeune fille sur le sol juste à temps. Avant qu'elle ne reprenne conscience et ne lui hurle de la lâcher avec toute la colère qu'elle pouvait ressentir en cet instant. Plus la douleur de son bras déformé par la chute. La lune sombre termina sa course folle dans le ciel et disparu lentement, emportant le temps bleu avec elle, laissant Jessica dans l'angoisse et les autres Midnighters dans la panique.
Voilà où ils en étaient. Jonathan luttait depuis plusieurs heures pour convaincre Melissa que son état nécessitait des soins. Qu'à défaut de l'emmener à l'hôpital, elle ne devait pas bouger, ni gesticuler. Et dans le meilleur des cas, se reposer. La perspective de lui prodiguer les premiers soins et observer son bras déformé fut vite écourtée par les cris de la télépathe. Plus que la douleur, c'était la colère qui déformait ses traits. Une colère qui échappait à l'homme volant.
Est-ce que tu peux te lever ? Demanda Jonathan en réfléchissant à un moyen de soulager la télépathe.
C'est mon bras qui est blessé, pas mes jambes ! Trancha-t-elle d'un ton cinglant avant de tirer une nouvelle grimace de douleur.
Je vais t'aider à t'installer dans la voiture, ça sera plus confortable.
Ne me t-o-u-c-h-e p-a-s ! Articula-t-elle avec dédain effectuant un mouvement de recul.
Bon ça suffit maintenant Melissa ! Tu sais très bien que Rex lui-même m'ordonnerait de te toucher si ta santé en dépendait ! Alors cesse de faire l'enfant, tu n'arriveras à rien toute seule et tu le sais !
Melissa se contenta de bougonner sans masquer sa frustration en subissant la tourmente de douleur sans broncher. Son visage orné de blessures superficielles était pâle sous le clair de lune et des gouttes de sueur perlaient son front. Jonathan était désespéré. Sans la toucher, il ne pouvait lui apporter son soutient. Et sans la gravité de minuit, il était bien incapable de la soulever sans la blesser. Admettons qu'il puisse la toucher, l'homme volant serait bien incapable de la déplacer sans heurt.
Est-ce que… Est-ce qu'on peut aider ? Suggéra timidement l'un des Midnighters derrière l'épaule de Jonathan après avoir reprit le contrôle de ses émotions.
Allez-vous-en !! S'écria soudainement Melissa en enfourchant ses cheveux de sa main valide, son visage dominé par une expression dégoûtée. Ne m'approchez pas avec votre culpabilité et vos bons sentiments !! Eloignez-vous de moi ! Tout de suite !
Le jeune Midnighters, surprit, se recula le visage déconfit, ce qui fit geindre la télépathe d'avantage en ressentant sa culpabilité et son amertume. L'état de Melissa soumis à la pression de son bras ne nécessitait pas des émotions superflues d'autrui en plus. La priorité était d'éloigner tout ce qui pouvait causer du tord à la jeune fille.
Euhm… Essayez de remplir les gourdes d'eau dans la source en contrebas. Et surtout ne tombez pas, ordonna Jonathan sans quitter Melissa des yeux.
D'accord…
Les deux jeunes Midnighters s'éloignèrent avec plaisir de la télépathe, les mains remplis de leur gourde jetant des regards renfrognés derrière eux. On ne peut pas dire que Melissa faisait l'unanimité au sein de ce groupe-ci. Mais cela ne semblait pas la déranger outre mesure.
Habitué à être mise à l'écart autrefois – excepté par Rex – Melissa passait la plus clair partie de son temps à concevoir des plans douteux avec le voyant ou à régler les problèmes déplaisants comme contraindre les parents de Jessica à oublier la punition sévère qu'ils lui avait imposé alors qu'il était primordial que Jessica découvre le pouvoir qu'elle détenait…
Mais aujourd'hui, une Melissa complètement différente se présentait à Jonathan. Fragile, désespérée, blessée, tourmentée… Jamais l'homme volant n'avait vu la télépathe – celle que Dess surnommait la « reine des garce » - dans un tel état de colère et d'abattement. Même lorsque la jeune fille avait traversé le pare-brise de sa voiture plus d'un an auparavant, son visage était resté fermé, serein, ses pensées concentrés autour de Rex qu'elle voulait sauver à tout prix et aucune larme ne coulait alors sur ses joues. Probablement une vertu du « Rex power », supposa Jonathan. Cette appellation soutira un sourire amusé à la télépathe.
Jamais il n s'était aperçu à quel point le voyant était important pour elle. D'ailleurs, jamais Jonathan n'avait jugé utile d'apprendre à connaître Melissa. En plus de l'impressionner par ses dons incroyables, elle l'effrayait tout autant par son ton froid, distant, cynique et capable du pire. Tous avaient encore le souvenir du père de Rex, enfoncé dans son fauteuil, déblatérant des propos incohérents et vide de sens. Un fou, un dément qui a perdu toute conscience des choses. Il fut le premier cobaye de Melissa lorsqu'elle ne contrôlait pas ses pouvoirs. A présent il n'était rien de plus qu'un invalide, un paumé dont Rex doit s'occuper… En y pensant, Melissa devait se sentir comme responsable de l'état du père de Rex. Sans ça et sans ce qu'ils avaient fait subir à Madeleine, peut être que le voyant serait avec eux en cet instant.
Je n'ai pas besoin de ta pitié ! Cracha Melissa en fixant un point invisible.
Dépité, Jonathan baissa les armes et décida de s'asseoir à côté d'elle, maintenant une certaine distance entre eux et savoura les joies d'un silence uniquement troublé par le ululement d'une chouette nocturne ou le martellement des branches d'arbre et le crépitement des feuilles envahis par l'obscurité de la nuit...
* - * - *
Les minutes défilaient lentement. D'interminables secondes pendant lesquelles Melissa sentait les regards en coin de l'homme volant posé sur elle. Son regard ardent laissait des marques brûlantes sur la peau de la télépathe. Son inquiétude démesurée, exaspérante et dénuée de sens était insupportable. Inapproprié ! Il est inconcevable que le garçon se montre aussi attentionné avec elle qu'il ne le serrait jamais avec sa propre petite amie qui l'attendait chaque seconde de l'heure secrète avec une ardeur inimaginable (sauf pour la télépathe). Leurs rapports à tous deux étaient autrement différent et, Melissa le savait pour avoir subtilisé ces données dans l'esprit de l'homme volant, Jonathan éprouvait aussi peu de considération pour elle, qu'elle en avait pour lui.
Chacun d'eux avait ses propres raisons de poursuivre ce voyage. Même si Melissa n'était pas certaine de celles qui ont poussé son Rex à demeurer à Bixby et elle à entreprendre cette quête interminable. La télépathe et l'acrobate avaient décidé intérieurement de se supporter mutuellement tout le temps où ils voyageraient ensembles. Mais ils n'étaient certainement pas contrains à s'entendre à la perfection… Pas comme deux anciens potes qui auraient participés à la guerre ou des choses du genre – évènement dramatique connu pour resserrer les liens comme ce récent accident qui poussait Jonathan à se montrer plus prévenant que d'accoutumé... Autrement, leur lien se limitait à la chasse aux Darklings rebelles et à la recherche de leur successeur. Pourtant, force est d'admettre - son grand damne - que Jonathan la traitait comme son égal. Comme une amie en de rares occasions lorsqu'il s'ennuyait au volant de la voiture et commençait à plaisanter avec elle. De nature simpliste, le garçon partait du principe que s'il voyageait ensemble, cela faisait d'eux des amis. Combien même Melissa s'évertuerait à lui compliquer la tâche et lui mettrait des bâtons dans les roues, l'homme volant préférerait cette situation à rester isolé jusqu'au douzième coup de minuit… Cette étrange dépendance à son égard intrigua Melissa. D'autant qu'elle ne parvenait pas à saisir le sens de ce changement d'attitude envers elle.
C'était probablement un atout du pouvoir personnel de Jonathan : sa générosité… Son insouciance était tellement pure et dérisoire que Melissa en ressentait de la jalousie et de la rancœur. Un désir intense de briser cet équilibre. Juste histoire de lui faire ravaler sa culpabilité et sa compassion à l'égard de la télépathe, comme si elle était la plus malheureuse du monde. Esquissant un sourire sarcastique, tout en ignorant la douleur lancinante de son bras, Melissa dit d'une voix suave :
Jessica en a de la chance de t'avoir comme copain. Mister sans soucis en personne !
Sans soucis ? Reprit Jonathan d'un air interrogateur.
Je me demande juste… Tu ne t'es jamais posé de question au sujet de Jessica ?
De quel genre ?
Melissa ricana doucement en constatant la niaiserie de l'homme volant. Si le garçon était en mesure de la trouver elle-même pitoyable avec son Rex – interprétation de ses pensées -, lui ne valait pas mieux ! Melissa se trouvait peut être à des kilomètres de celui qu'elle aime, sans nouvelle de lui, sans preuve qu'il était bien en vie, pourtant la situation de Jonathan n'était pas des plus glorieuse. Sa propre petite amie était coincée dans un univers parallèle ! Condamné à errer dans un monde dénué de vie, isolé de la lumière, destiné à grandir et vieillir moins vite que les autres. A perdre tous ceux qu'elle aime…
N'existant pas plus qu'une heure par jour – le temps de l'heure secrète -, Jessica conserverait ses 16 ans pendant très longtemps tandis que lui vieillirait et mourrait quand son heure viendrait. Aujourd'hui même il allait sur 18 ans. Cette situation fit doucement rire la télépathe. Elle se réjouissait intérieurement du malheur de ce couple maudit entre lequel elle s'était retrouvée coincé. Condamnée à tenir la chandelle. Et en même temps, elle se sentait bien triste pour l'homme volant dont la niaiserie était affolante…
Vous êtes bien pathétique le porte-flambeau et toi. Tu ne t'es jamais posé de question sur sa situation ? Sur votre avenir à tous les deux ? Je veux bien croire que ce n'est pas ton style de penser à ça. Mais vu les circonstances, même toi tu dois t'interroger, non ?
Tu veux parler du fait qu'elle conservera son âge quand moi je ne serais plus qu'un vieux débris ?
Cette remarque arracha un hoquet de surprise à la jeune fille. Un raz-de-marée de pensées se bouscula dans l'esprit de la télépathe, troubla sa conscience, ébranla son propre cœur meurtri par tant de peine amère et solitude. Les pensées de Jonathan heurtait ses barrières, lui laissait ressentir ses appels de détresse. Comment un cœur si pur, un esprit aussi à la dérive pouvait-il ressentir autant de vide en lui ?
Laissant peser le silence entre eux, ignorant le souffle du vent caresser ses cheveux et écarté les mèches de son visage, Jonathan attrapa le regard de Melissa et déversa l'étendue de ses réflexions dans la tête de la télépathe avec autant de violence qu'il se serait cru capable, espérant même égoïstement lui donner un horrible mal de crâne pour ce qu'elle l'efforçait de ressentir. Sa vengeance personnelle. Une compassion nouvelle anima les traits de Melissa alors qu'elle dévisageait le garçon, attendant qu'il ouvre la bouche. En cet instant, elle portait un regard nouveau sur le garçon assit en face d'elle… Refusant ce genre de sentiments, elle secoua la tête pour chasser ces images que lui projetait le garçon.
Chaque jour que je passe dans Flatland m'éloigne un peu plus de Jessica… Prononça-t-il d'une voix distante, blessée.
Melissa observait silencieusement l'homme volant serrer ses poings tremblants qu'il avait enfoncé dans ses poches, croyant dissimuler sa colère à la jeune fille – c'était peine perdue. Les yeux clos, le visage baissé, il serra les dents, refoulant sa tristesse, contenant sa frustration. Jonathan semblait au bord du gouffre, prit d'assaut par des sentiments trop difficile à gérer pour ce garçon insouciant. Melissa s'en voulu presque d'avoir douté de ses sentiments. D'avoir brisé elle-même la carapace qu'il s'était forgé, le bouclier destiné à protéger son cœur - comme ce qu'elle faisait elle-même.
Comment ce garçon si gai, si léger pouvait-il abriter des émotions si lourdes capables de la contraindre à s'apitoyer sur son sort ? Elle ? La reine de l'arrogance et du mépris ? Elle ressentait la peine d'autrui et le regrettait même un peu !
Elle venait d'ouvrir une blessure due à d'intenses moments de réflexion. Pendant que la télépathe s'interrogeait sur son lien avec Rex, Jonathan avait déjà tiré ses propres conclusions concernant Jessica…
Celui qui parvenait à détourner les pensées de la télépathe du voyant n'était rien d'autre qu'une coquille vide… Celui qui lui rappelait qu'elle avait prit la bonne décision concernant le fait de quitter Bixby ne paraissait plus aussi fier et insouciant qu'il l'était auparavant lorsqu'il n'était qu'un adolescent avide de sensation forte et passionné par le vol et la pesanteur. Il avait réussi à lui faire comprendre que ce voyage en sa compagnie – en LEUR compagnie à lui et Jessica – ne serait pas si terrible. Qu'il n'était pas vain. Mais elle saisit à présent l'étendue de ses sentiments… ce vide qui s'est formé à mesure qu'il comprenait lui-même ce que cette nouvelle situation impliquait pour leur couple. Mais lui, il avait enfouis ces sentiments dans un coin de sa tête. S'interdisant d'y penser. Pour lui. Pour Jessica qui avait tant besoin de lui. Et à présent, il était confronté de nouveau à cette dure réalité. Tout ça pour combler la satisfaction personnelle de Melissa à se croire supérieur…
Sa profonde tristesse se déversa à flot dans l'esprit de la télépathe. Comme une violente avalanche se répandant au creux d'une montagne. Comme un brasier enflammant une forêt sans jamais pouvoir s'arrêter. S'ajoutant à son propre désespoir, rependant toujours plus de douleur et de peine insurmontable dans son esprit confus. Son mal de tête s'amplifia. Les larmes menaçaient de couler. Non pas sa tristesse personnelle qu'elle avait réussi à barricader derrière un mur de froideur, mais celle de Jonathan et Jessica qui ne pouvaient pleurer par respect pour son conjoint.
« Faîtes que cela cesse ! » Suppliait Melissa en s'efforçant de garder une certaine contenance. L'homme volant allait lâcher. Pas besoin de le toucher pour s'en apercevoir. Il était faible, plus faible qu'elle. C'était insupportable.
Ca fait un moment que j'y pense… Depuis que je t'ai touché près de Prince George… J'ai perçu les calculs de Dess dans ton esprit… Avoua-t-il d'une voix absente. Vu qu'elle ne vit qu'une heure quand moi j'en vis vingt-cinq, je serais probablement mort de vieillesse avant qu'elle atteigne ses 19 ans… Je sais ce que ça implique…
Prit dans un sérieux dilemme dont il ne voulait pas connaître l'issue, Jonathan enfonça son visage au creux de ses genoux remontés contre son torse. Non, il n'était pas stupide, bien au contraire. Pendant longtemps, Melissa décrivait Jonathan comme un garçon simplet, idiot, décalé et simple d'esprit. Insouciant qui ne pense qu'à lui, à son plaisir infinie de voler et se désintéresse de tout ce qui touche l'heure secrète. C'est ce qu'elle avait perçue dans ses pensées lorsqu'elle lui a prit la main la première fois qu'ils ont volé ensembles avec Rex pour échapper à la menace des Darklings dans la fosse aux serpents à Bixby. Mais ce n'était pas ce Jonathan à qui elle avait à faire aujourd'hui. Celui-ci avait prit le temps de réfléchir à la situation. Il avait tiré ses propres conclusions qui rejoignaient celles de Dess. Un jour, il vieillirait et mourrait alors que Jessica Day resterait figée dans ses 16 ans probablement un long moment.
Pendant que lui vivait, elle disparaissait…
De ce fait, l'homme volant peinait à admettre l'inéluctable : son histoire avec Jessica avait cruellement prit fin ce jour ! Ce jour maudit où, pour sauver généreusement ce monde détestable, elle avait offert sa vie, plongeant sa main dans cet éclair, afin de fermer la déchirure de l'espace-temps qui offrait aux Darklings l'accès à leur monde et aux humains. Au moment où Jessica avait disparu du monde, qu'elle avait basculé de manière irrémédiable dans le temps bleu, tout s'était terminé. Mais l'acrobate avait refusé de l'admettre, préférant vivre l'instant présent, refouler son amertume et ces conclusions. Car elle continuait d'exister, même au travers d'un autre monde. Aujourd'hui encore son esprit refusait cette évidence, renvoyait ces pensées obscures, se battait pour croire qu'il y avait une solution pour faire revenir Jessica définitivement.
Sauf qu'il n'y en avait pas. Même si l'homme volant passait pour un égoïste indépendant qui n'avait besoin de personne, Melissa pouvait sentir sa douleur d'avoir perdu l'élue de son cœur – et non pas un simple attachement comme le pensait Melissa -, comme elle avait perdu son amour à Bixby. La plaie de son propre cœur – la douleur d'avoir été abandonné une nouvelle fois - se rouvrit doucement. Il se déchira dans un bruit de verre brisé. Le sang coula à nouveau dans sa poitrine et le goût métallique rougeâtre picotait sa langue. Sa main tremblante encore valide, recouvrée d'un gant de soie noir, se posa sur l'épaule du jeune homme d'un air compatissant.
Les épaules du garçon étaient fragiles et secouées de soubresauts. Malgré tout, il retenait ses larmes et refusait de déverser sa tristesse. Pas devant Melissa ! Alors qu'elle-même était aussi fragile que lui - c'est du moins ce qu'elle perçu à travers son esprit.
Se laisser engloutir par des émotions aussi lourdes que douloureuses… Quel comble pour un acrobate !
Hé, l'homme volant, tenta Melissa d'un ton neutre, espérant d'avantage faire cesser ce flux de tourments que lui témoigner réellement de l'intérêt. Tu ne voudrais pas que ton porte-flambeau te voit dans cet état, si ?
Un frisson secoua le garçon. Il tourna le dos à la télépathe, probablement incapable de donner une quelconque répartie et refusant de montrer sa faiblesse à la jeune fille. Ce que les hommes peuvent être inutilement fiers ! Un silence pesant s'installa entre eux pendant lequel Melissa tenta de fermer son esprit et laisser un peu d'intimité au garçon. Elle ressentait le souffle du vent sur son visage, l'agréable odeur des pins qui se mêlait à l'amertume du garçon.
De nombreuses minutes passèrent jusqu'au retour des trois Midnighters. A leur arrivé, le sujet était clos. Plus enthousiaste, Courtney présenta ses trouvailles à l'homme volant : une fine planche grotesque ainsi qu'une ficelle et des bandages dénichés au refuge du coin. Bien entendu, elle s'était abstenue d'aborder leur récent accident et la blessure de Melissa. Autrement les propriétaires auraient certainement appelé les secours et Melissa ne se serait pas laisser toucher si facilement. Le scandale aurait été grand et aurait retardé leur voyage. La télépathe lui en était intérieurement reconnaissante malgré la rancœur qu'elle ressentait pour cette apprentie maladroite et trouillarde. Les deux autres Midnighters avaient remplis les gourdes d'eau et tout le monde était prêt à partir.
Revêtant un visage léger et fidèle à lui-même comme s'il ne s'était rien passé, Jonathan entreprit de créer une attelle pour la télépathe. Refoulant son mépris et son dégoût, Melissa laissa le jeune homme l'approcher et l'aider à prendre place dans la voiture. Elle tentait d'ignorer la main de Jonathan soutenant sa taille et réfuta un rictus douloureux lorsqu'il la déposa sur la banquette avant. La bonne humeur animait à présent la voiture parmi les apprentis pendant que Jonathan vérifiait son attelle provisoire. Evitant les gestes trop brutaux, trop vif, s'assurant qu'elle était bien installée, Jonathan se montrait bien trop prévenant malgré son regard fuyant. Sa générosité le perdra un jour…
Melissa observait attentivement ce visage concentré et arpentait ses pensées, toutes tournées vers Jessica. Délicieuse, romantique, comme l'eau d'un fleuve suivant sa route dans un sifflement mélodieux.
Quoi ? Lui demanda Jonathan en fronçant les sourcils, interloqué.
Rien… Merci l'homme volant. Et… Hésita-t-elle en grimaçant comme si ce qu'elle s'apprêtait à dire allait lui arracher la langue. Désolée pour tout à l'heure. Pour ce que je t'ai dit…
Non, l'interrompit-il doucement en secouant la tête avec un sourire. C'est moi qui m'excuse… Cette situation doit être aussi pénible pour toi qu'elle l'est pour moi…
Contrairement à la grimace qu'elle aurait tirée quelques temps plus tôt en subissant ces émotions peu flatteuses et insupportables – la compassion en l'occurrence -, Melissa lui esquissa un sourire las, acquiesçant ses propos. Après réflexion et un soupir profond, le jeune homme s'installa sur la banquette près d'elle, fixant un point invisible sur le tableau de bord.
Rex te manque… Ajouta-t-il dans un murmure quasi-inaudible.
Ce n'était pas une question, mais une constatation. Melissa ferma les yeux pour tenter de refouler la peine qui menaçait d'engloutir tout son corps. L'indifférence était encore la meilleure attitude à adopter. C'est le genre d'émotion avec laquelle elle était le plus familiarisé…
La douleur, la tristesse… Très peu pour elle. Hors de question de revivre l'une de ces nuits remplis de cauchemars qui la tourmentait. Elle se réveillerait à nouveau en larme, hurlant de désespoir à l'idée que l'homme de sa vie se trouvait à des kilomètres d'elle et qu'il n'y avait aucun moyen de le revoir. Qu'il ne voulait peut être plus d'elle. Et ça, c'était trop pour un seul esprit… Bien que dès le début, Melissa savait pertinemment que la vie était faite de rencontres et de séparations. Que les sentiments évoluent, que personne ne vit l'amour parfait et unique durant toute une vie… Qu'on peut aimer plusieurs personnes avant de trouver la bonne… Que la vie est trop courte pour se poser ce genre de questions… Mais pour l'heure, la perspective de tirer un trait sur cette histoire qui a beaucoup compté pour elle était quelque chose d'ingérable.
S'efforçant de refouler sa compassion affligeante, Jonathan continua d'une voix hésitante :
Je sais que je ne devrais pas te considérer comme une…
Garce ? Suggéra-t-elle en lisant le mot dans l'esprit de l'acrobate, ce à quoi il répondit par un sourire gêné. Oh ne t'en fais pas. J'ai l'habitude.
Ca n'est pas correct malgré tout... Tu as eut ta part de malchance. On ferait mieux de se serrer les coudes dans l'adversité au lieu de s'envoyer des piques…
On est humain l'homme volant, que veux-tu ? Nous sommes forcé de ressentir ces sentiments, ça fait parti des règles du jeu. Toi et moi… On a perdu quelque chose d'irremplaçable. Mais la vie ne s'arrête pas. On fera comme tout le monde : on survivra et on tournera la page.
Je ne veux pas y penser… Maugréa Jonathan en secouant furtivement la tête. Je ne veux pas… mettre un terme à tout ça dans l'immédiat.
Melissa laissa peser les mots de Jonathan, interceptant le reste de sa réflexion par télépathie, comme si l'acrobate souhaitait développer un nouveau lien entre eux. C'est pourtant ce qu'il y a de mieux à faire : tourner la page et éventuellement rencontré d'autres personnes. C'est la vie qui veut ça, pas de quoi en faire tout un plat...
Croisant son regard bleu et froid, le fil des pensées de l'acrobate s'écoulèrent dans l'esprit de la télépathe, lisse et clair : « et toi non plus tu ne devrais plus y penser. Ne pas vivre dans le passé ». Ce à quoi Melissa répondit par un sourire sarcastique en songeant que c'était l'hôpital qui se fout de la charité.
Sur ces mots, il tendit une main dans la direction de la jeune femme, paume en l'air. Cette invitation déclencha un mouvement de recul chez Melissa et ses yeux s'arrondirent de stupeur, gagné par l'inquiétude et l'amertume. Regrettant presque cet instant de complicité mentale. Ses épaules furent parcourues de frissons et son cœur battit la chamade. Jonathan lui-même était hésitant sur ce qu'il s'apprêtait à faire. Ce qu'il cherchait à faire évoluer. Mais il savait que faire du sur-place n'entraînait rien de bon.
« Tourne la page. Pense un peu à toi… » Lui murmura-t-il dans son esprit paisible malgré les batifolages des apprentis Midgnighers qui gesticulaient sur la banquette arrière de la voiture. Indifférents à la scène qui se déroulait sous leurs yeux, comparant leur expérience personnelle par rapport à l'heure secrète. Ce qu'ils avaient ressenti : peur, hésitation, force et anxiété… Ces mêmes sentiments qui animaient les yeux de Jonathan que le contact psychique avec Melissa troublait. Pourquoi cherchait-il à être le cobaye de la télépathe ? Ce courage l'amusa intérieurement. Calant sa tête contre la banquette, elle observa intensément la main que lui tendait le garçon. Elle était plus grande que celle de Rex. La preuve qu'ils grandissaient chaque jour un peu plus. Pourtant Jonathan lui apparu tel un faible enfant qui hésite à tendre la main à son camarade blessé. Que croyait-il faire ? Ce n'est rien de plus qu'un substitue comparé à Rex !
Lentement, Melissa ôta son gant, révélant ses longs doigts fins et gracieux, un à un. La vue de sa peau claire affola le cœur de Jonathan. Son appréhension se renforça. Sa main tremblait faiblement. Melissa masqua sa satisfaction à l'idée d'être toujours aussi impressionnable. Voir le garçon s'affoler à la simple idée de la toucher l'amusa presque d'avantage qu'elle se répugnait à effleurer une autre personne que Rex. Mais dans le fond, elle était bien incapable de refouler son désir de renouveler l'expérience. Et peut être reconstitué sa carapace antihumaine ainsi que reprendre le contrôle du flux de pensées qui l'entourait…
De ses yeux pétillants, Melissa frôla du bout des doigts la paume glacé de Jonathan et savoura les pensées du garçon à la peau dorée. Se délecta de son parfum et de son goût épicé sur sa langue.
Le corps du garçon se crispa à mesure que leurs pensées se mêlaient avec fracas et violence dans un tourbillon d'émotions virulentes qui rappelait à quel point le talent de Melissa pouvait être une malédiction. Loin d'être habitué à ressentir l'intensité des pensées d'autrui, Jonathan grimaça en suivant l'accumulation d'images qui infiltraient son esprit tel un typhon s'engouffrant de force dans son esprit perturbé. Bien qu'elle maîtrise l'art de s'immiscer dans les pensées d'autrui par contacte physique, Melissa ne cherchait pas à épargner le garçon. Elle agressait volontairement l'homme volant, le soumettant à rude épreuve, lui faisant ressentir la violence de ses émotions qu'elle décuplait volontairement pour lui signaler sa désapprobation face à ce projet audacieux. Elle voulait le dissuader de recommencer. Lui rappeler QUI elle était et qu'il ne pouvait se permettre de la sous-estimer ou de s'ouvrir à elle.
Sentant que sa tête allait exploser, le garçon se recula brusquement, le souffle court, le regard affolé. Dans l'obscurité de la nuit, Melissa discerna quelques goûtes de sueurs qui glissaient de son front. Sa main tremblait. Contrairement à la télépathe qui souriait paisiblement, d'un air provoquant et frôlant une arrogance insolente.
Si tu espères arriver à quelque chose avec moi, tu te trompes lourdement, précisa-t-elle sur un ton malicieux.
Encore sous le choc du contact, Jonathan fixa sa paume comme s'il craignait d'y trouver la marque de la main brûlante de Melissa. Seules restaient les sensations et un goût métallique dans sa bouche. La violence de l'expérience lui avait valu de se mordre la langue. Il ne manquait plus que ça… D'aussi loin qu'il se souvienne, c'était la première fois que Jonathan touchait Melissa de son pleins gré afin de partager ses pensées et ses émotions. Et peut être la comprendre d'avantage. Ainsi que se rappeler à quel point ces intrusions involontaires dans l'esprit des autres Midnighters pouvaient lui coûter. Oui, le pouvoir de Melissa était impressionnant. Elle jouait avec lui, avec ses réactions. Jonathan avait décerné sa malice à lui faire subir toutes ces tortures mentales. Et malgré tout, il en ressenti une étrange curiosité mêlée à de la satisfaction. Une satisfaction qui surprit la télépathe lorsqu'elle assimila les émotions de l'homme volant qui étaient contraires au résultat escompté. Jonathan leva les yeux sur le visage de la télépathe, cherchant quelque chose qu'elle-même ignorait. Son visage lisse affichait l'étonnement, ses yeux mauves dévisageaient l'homme volant avec son teint brun renforcé par les ténèbres de la nuit et pâle sous l'influence de la lune.
Interrompant leur échange mental, l'un des jeunes Midnighters se pencha dans leur direction, impatients de reprendre la route. Se pinçant les lèvres avec harassement, l'homme volant se força à reprendre le volant, s'assurant une nouvelle fois que la télépathe était bien attachée et que son bras ne la faisait pas souffrir d'avantage. Il alluma le moteur, accompagné par les exclamations enthousiastes des apprentis. Puis, dans un murmure, Jonathan souffla :
On renouvellera l'expérience...
Haussant les épaules d'un air indifférent, Melissa n'en garda pas moins les yeux fixé sur sa propre main qui vibrait encore de leur dernier échange. Sûr de lui, confiant, Jonathan fixa son regard sur l'horizon et appuya sur la pédale d'accélération. Sur ces mots, il s'enfonça sur les routes sinueuses et étroites de la montagne forestière, en route pour leur prochaine direction.
