Lorsqu´elle ouvrit la porte, Pattenrond vint à sa rencontre en feulant d´un air de reproche. Elle ferma la porte en soupirant. Depuis que le Ministère de la Magie, sous la pression du nouveau gouvernement britannique, avait réduit les transports de cheminée aux situations d´extrême urgence et de nécessité, même les Aurors devaient rentrer chez eux à pied. Résultat, Pattenrond l´attendait tous les soirs plus longtemps. Ce n´est qu´un instant plus tard qu´elle s´apercut qu´ils avaient un invité. Sur la table, Coquecigrue faisait les cent pas. Malgré les années, il était toujours aussi petit et joli à voir. Sur sa robe grise, quelques taches brunes et noires étaient apparues. Elle lui flatta la tête et le ventre. Il ulula un peu, puis recula et la dévisagea de ses yeux jaunes. Puis il baissa la tête vers la lettre qui était posée à ses pieds. Il était impossible d´ignorer qui en était l´auteur, évidemment. Elle détourna les yeux. Comment se débarrasser de cette lettre ? Elle n´avait pas encore envie de perdre son temps à l´écouter. Puis, dans un mouvement impulsif, tout en sachant qu´elle faisait une grave erreur, elle s´empara de la lettre et l´ouvrit. D´un ton plaintif, la lettre commenca ses remontrances :
« Hermione, je sais que tu n´as pas forcément envie de me parler en ce moment. Je sais que ce que tu as à l´esprit, c´est surtout du fiel et de la haine. Hermione, je sais que tu me détestes. Je sais que je ne pourrais jamais me pardonner pour ce que je t´ai fait. Mais Hermione, je t´en prie, écoute-moi, cette fois, cette unique fois, au nom de ce que nous avons vécu tous les deux.
En ce moment, je traverse des montagnes. Je suis près de la noyade. Je regarde le ciel, et je respire à peine. Hermione, depuis que tu es partie, je suis somnambule. La nuit est toujours le pire moment pour moi. Tout m´accuse, tout me dit que ton passage dans ma vie ne devait être que limité, parce que je ne t´ai jamais méritée, et surtout maintenant. Je me retourne dans mes draps, et dans les creux du lit, dans les visages des femmes, c´est toi que je vois. Alors, comme un torrent, les souvenirs me reviennent. Le matin à l´aube, je cherche les réponses. Je tente tous les sortilèges que je connais pour effacer cette peine que j´ai au coeur mais aucun ne fonctionne vraiment. Je m´agrippe aux branches, je fouille tous les effets que je possède; ettu n´es nulle part. Hermione, tu es mon enfer. Il n´y a aucun autre endroit où je désire plus ardemment être.
Hermione, je ne te demande pas de revenir, parce que je sais que cela t´est impossible je sais que j´en ai trop fait, trop dit. Je sais que tu ne me pardonneras pas. Alors je ne te demande rien, rien qu´un peu de compassion. Oh, Hermione, si tu savais comme je regrette ce que j´ai fait ! D´avoir ri avec elle, de l´avoir attendue, de l´avoir touchée. Et maintenant que tu es partie, maintenant que je suis seul, que je n´ai plus d´armure, plus d´épée, plus rien, je le vois clairement : sans toi, sans Harry, je ne suis pas grand-chose, un minus, un bon à rien.
Alors, Hermione, que tu le veuilles ou non, je tiens à te dire ceci : je t´aimerais toujours, même si tu ne veux plus de moi. Je serais toujours là, quoi que tu fasses. Ne m´oublies pas, Hermione. Moi, je ne t´oublierai jamais.»
Hermione resta un instant silencieuse. Puis, exaspérée, elle réduisit la lettre en confettis. Lui et ses souffrances, ses récriminations et son amour éternel. Lui, lui, lui, sans cesse lui. C´était fini, c´était bien fini. Elle en avait assez de ses pleurnicheries. Pendant toutes ces années, elle s´était mordu la langue pour ne pas le reprendre quand il disait que les hippogriffes n´arrivaient plus à voler en vieillissant, ou quand il se vantait d´avoir vaincu seul Aragog dans la forêt interdite. Pendant toutes ces années, elle avait dû quotidiennement pallier à son insécurité chronique et à son incompétence manifeste comme Auror. Mais c´était fini, tout ça. Plus besoin de rattraper ses bourdes, et de se sentir blessée de son indifférence manifeste pour l´état de santé d´Harry.
Très tôt, dès le moment du diagnostic des médicomages de Sainte Mangouste, Ron s´était insensiblement détaché de la situation. Hermione avait mis quelques temps à comprendre que le spectacle de la maladie d´Harry lui répugnait. De plus en plus fréquemment, il avait d´autres choses à faire que de venir voir Harry à l´hôpital. Et Harry, inlassablement, le demandait. A chaque visite d´Hermione, son visage s´éclairait d´un faible sourire, et il soulevait péniblement la tête pour lui poser une question, toujours la même :
- « Mais où est Ron? »
Et inlassablement, Hermione lui répondait, avec le même sourire embarassé :
- « Oh, il a eu une urgence au Ministère, il n´a pas pu venir. »
Le sourire d´Harry se figeait, et sa tête retombait sur son oreiller :
- « Ah, oui.. Le Ministère...Le Ministère.. »
Sa voix s´évanouissait, et en voyant la déception dans son regard, Hermione sentait s´éteindre quelque chose en elle. Et chaque soir, après chaque visite, quand elle demandait des explications à Ron, il haussait les épaules, remontait sa cape et sortait dans le Chemin de Traverse. Il ne rentrait que tard dans la nuit, tout suant, pour venir se coller à elle sous les draps. Eveillée, elle regardait le plafond étoilé de leur chambre et se demandait si c´était vraiment là la vie qu´elle avait toujours voulue.
Puis, il y avait eu cette discussion. A bout de nerfs, elle lui avait demandé combien de temps il pensait continuer à éviter son meilleur ami. Ron lui avait répondu du tac au tac :
- « Laisse ça de côté, OK ? Pour une fois, ne mets pas ton nez dans tout. Ce qui se passe entre Harry et moi, ça nous regarde. »
- « Excuse moi, mais ça me regarde, le fait que tu ne veuilles plus voir Harry. Après tout ce qu´il a fait, et tout ce que nous lui devons... »
Ron avait explosé.
- « Mais c´est loin, tout ça, tu comprends ?! Ca me pèse, toutes ces histoires, tout ce passé ! J´aimerais bien, rien qu´un jour, ne pas en entendre parler ! »
Il avait pris sa tête entre ses mains.
- « Tu ne comprends pas… Tu ne comprends pas...Ce qui arrive à Harry, c´est trop pour moi. Harry a été tout pour moi. Et là, maintenant, imaginer qu´il puisse disparaître... »
Hermione n´avait pas eu besoin de le regarder pour savoir qu´il pleurait. Elle s´était assise à côté de lui.
- « Oh, Ron, avait-elle murmuré en passant la main dans ses cheveux. Ron… Pour moi, c´est aussi inimaginable qu´Harry disparaisse… Surtout comme ça… Et je ne sais pas quoi dire pour atténuer ton chagrin, parce que le mien est tellement grand aussi... »
Et ils étaient restés là, joue contre joue, à respirer doucement et à se nourrir de la chaleur de l´autre. Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, ils avaient bien dormi.
