Chapitre 2 : le professeur et son neveu
Dans leur volonté de haïr le manoir et tout ce qui s'y rattachait, les enfants avaient oublié de prendre en compte l'immense jardin qui entourait la propriété. Après tout, le grand terrain plat sur lequel donnait la tour Sud était parfait pour le criquet, même si jouer au criquet à deux posait nombre de problèmes insolubles, et le petit bois qui se trouvait au Nord était un terrain de jeu idéal.
Les deux jours suivants leur défaite contre l'affreuse Macready, qu'ils surnommaient désormais « la harpie », Morgana et Arthur passèrent donc le plus clair de leur temps dehors et oublièrent presque l'injustice et le caractère misérable de leur sort.
Ils n'en tombèrent que de plus haut le troisième jour, quand ils se réveillèrent au vacarme de la pluie qui battait les fenêtres.
Après un déjeuner frugal et plusieurs parties de cartes, les enfants désœuvrés se retrouvèrent à errer comme des âmes en peine dans le manoir.
Ils connaissaient déjà la plupart des pièces, pour les avoir saccagé le premier jour, mais il en restait quelques unes qu'ils avaient laissées de côté : une pièce vide à l'exception d'une vulgaire armoire remplie de manteaux de fourrure vieillots, et tout l'étage du professeur. Le bureau, bien sûr, était fermé à clef, ainsi que les appartements privés, mais la troisième porte était ouverte, et donnait sur la bibliothèque. Morgana avaient beau se comporter comme si rien au monde ne méritaient son auguste appréciation, elle fut ravie à l'idée que tous ces livres fussent à portée de main, à peine à deux couloirs de sa chambre, et qu'elle pourrait apparemment en lire autant qu'elle voulait, puisque le professeur n'avait pas trouver utile de verrouiller la porte.
Arthur lui-même n'était pas insensible à l'attrait d'un bon roman, et à deux, ils entreprirent de fouiller méthodiquement les rayons.
« Ce n'est pas croyable, lâcha Morgana avec irritation après avoir ouvert un énième livre. Encore Esope. C'est au moins la vingt-cinquième édition différente ! Et la préface est en latin ! Pourquoi garder autant de versions des même fables ?
- Aucune idée, répondit Arthur qui était perché sur l'échelle coulissante et feuilletait distraitement un livre aussi large que son avant-bras.
- De ton côté ? demanda Morgana.
- Des bouquins scientifiques.
- Quelles matières ?
- Mathématiques... Physique fondamentale... Astronomie... Mathématiques, encore...
Morgana poussa un soupir. En dehors des traités scientifiques qui ne comprenaient pas la moindre gravure, le professeur semblait avoir un faible pour les contes, les fables et les livres illustrés pour enfants. Pas de roman, pas de poésie, pas d'Histoire pour le moment. Morgana continuait l'inspection du bas de la bibliothèque quand elle aperçut, quelques rangées au-dessus de la tête d'Arthur, un ouvrage énorme avec une couverture de cuir qui semblait avoir connu des jours meilleurs. Cela sentait le grimoire ancien.
« Arthur ? Tu voudrais bien descendre le gros livre qui se trouve au-dessus de toi ? »
Le garçon râla pour la forme, mais s'exécuta. Morgana le rejoignit en bas de l'échelle. Le livre était tellement lourd qu'ils durent le poser sur le sol avant de l'ouvrir. Malheureusement, les efforts d'Arthur n'aboutirent qu'à une nouvelle déception.
« Livre des comptes des années 1856 à 1928... déchiffra-t-il. C'est une plaisanterie ? »
Il tourna quelques pages, dégoûté de n'y trouver que d'interminables colonnes de chiffres.
« J'en ai assez, annonça-t-il en se levant. Tu viens ? J'ai vu un plateau d'échec dans le petit salon.
- Non, je reste ici, répondit-elle. De toute façon je gagne toujours aux échecs et tu finis toujours par bouder.
- C'est complètement faux ! s'écria Arthur. Allez, c'est toi qui a dit qu'il n'y avait que des livres ennuyeux.
- Je n'ai certainement pas dit ça, nous n'avons même pas exploré un dixième de la bibliothèque.
- Oh très bien ! répondit le garçon avec humeur. Tu n'as qu'à rester, je vais dans ma chambre.
- Il va falloir ranger le livre de comptes.
- Tu n'as qu'à le ranger toi-même », répondit Arthur.
Et il sortit avant qu'elle ne puisse lui répondre. Morgana envisagea un instant de laisser le volume à même le sol, mais la simple idée qu'Arthur puisse croire qu'elle était trop faible pour le ranger elle-même la fit changer d'avis.
« Qu'on ne vienne pas me dire que les filles n'ont pas de muscles. » dit-elle une fois sa mission accomplie.
Morgana était toute plongée dans les aventures d'un chevalier au lion quand la Macready fit irruption dans la bibliothèque. La surprise passée, Morgana tînt fermement tête aux glapissements choqués de la harpie.
« Toutes les étagères dérangées, des livres par terre... »
Morgana attendit sagement la fin de l'orage, puis rangea soigneusement un par un les livres qu'elle avait sortit, sous le regard furieux de la gouvernante, et, enfin, elle lui adressa la parole, de la voix la plus aimable qu'elle était capable de produire.
« Avez-vous besoin de quelque chose, Mrs Macready ? »
La vieille femme, décontenancée d'avoir été à la fois obéie et ignorée, bégaya un moment avant d'en venir au fait.
« Le professeur est rentré plus tôt que prévu avec son neveu. Il désire s'entretenir avec vous. »
Le professeur Jenkins était un vieil homme massif, impressionnant pour une enfant de treize ans, et à l'air terriblement sévère. Son cou qui avançait presque à l'horizontal entre ses épaules voutées lui donnaient un vague air de tortue, et au milieu de son visage ridé, encadré de cheveux blancs plus longs que ce que recommandait la mode, se trouvaient deux yeux perçants et les sourcils les plus effrayants que Morgana avait jamais vus. Uther aurait eu l'air bienveillant en comparaison.
« Bonjour Morgana, dit-il d'une voix plus accueillante que le reste de sa personne. Je suis enchanté de vous revoir. »
« Le plaisir est pour moi, répondit Morgana par habitude des politesses. Pardonnez-moi, professeur, mais je ne me souviens pas vous avoir déjà rencontré... »
Elle le suivit dans son bureau, qui ressemblait fort à la bibliothèque qu'elle venait de quitter : même étagères en bois sombre recouvertes de livres, même fauteuils anciens, même rideaux lourds et sombres aux fenêtres.
« Bien sûr, dit le vieil homme en s'asseyant à son bureau. Rien de plus normal, vous veniez à peine de naître. J'espère que vous vous plaisez bien chez moi. Ma gouvernante m'a laissé entendre que vous trouviez ma bibliothèque à votre goût. »
Morgana lui sourit en prenant place sur le siège qu'il lui indiquait. Les manières du vieil homme, en parfait équilibre entre discrétion et familiarité, lui plaisait énormément. Elle avait l'impression de le connaître, de se retrouver comme chez l'oncle Uther.
« Votre bibliothèque est impressionnante professeur. Arthur et moi nous plaisons beaucoup ici. »
« Très bien. J'espère que vous ne comptez pas mener la vie dure à ma gouvernante... »
Morgana se raidit légèrement sur son siège, mais le professeur enchaîna directement sur un autre sujet.
« Pendant que j'y pense... Ma nièce m'a demandé à la dernière minute d'accueillir son fils chez moi jusqu'à la fin de l'été. Il doit être en train de vider sa valise dans sa chambre. C'est celle qui est en face de la vôtre il me semble. J'espère que cela ne vous dérange pas ? »
Morgana lui assura qu'elle n'y voyait aucun inconvénient. Arthur et elle n'auraient qu'à prendre le garçon à part et lui faire comprendre qui commandait. Le professeur attendit un instant avant avant d'ajouter :
« Je voulais vous voir à propos de votre lettre. »
Il sortit alors une enveloppe d'un tiroir. Morgana reconnu le courrier qu'elle avait écrit une semaine plus tôt, quand elle avait réussi à obtenir l'adresse de leur nouvelle habitation.
« Je n'ai rien, continua Pr. Jenkins, contre l'idée d'accueillir un quatrième enfant sous mon toit, et je conviens que la situation de cette jeune Guinevere Smith n'a rien de facile, pourquoi n'en avez vous pas parlé directement à votre oncle ? »
« Je lui en ai parlé. Il a refusé que Guinevere nous accompagne. Elle n'est pas de notre rang, voyez vous. »
Le professeur acquiesça d'un signe de la tête.
« Mais Arthur et moi la connaissons depuis que je suis arrivée chez eux, c'est la fille de notre précédente cuisinière, et son père va bientôt partir au front et elle n'aura nulle part où aller et... »
« J'entends bien, temporisa le professeur d'une voix conciliante. Vous m'avez déjà dit tout cela par écrit. Vous avez donc ignoré la décision de votre tuteur et avez préféré me contacter derrière son dos. »
Morgana hocha silencieusement la tête.
Elle crut un instant qu'il allait la renvoyer sans rien ajouter, mais il reprit.
« Verriez-vous un inconvénient à m'accompagner en ville dans quelques jours ? J'ai quelques emplettes à faire et nous pourrions accueillir Guinevere à la gare. »
Il fallut plusieurs secondes à Morgana pour comprendre que le professeur était sérieux, mais il lui offrit un sourire de connivence et la jeune fille sortit du bureau le cœur léger.
La pluie avait cessé, et Morgana alla rejoindre Arthur dans le petit bois. Le garçon était accroupi dans les fougères et sursauta quand elle lui tapa l'épaule.
« Je ne t'ai quand même pas fait peur, demanda-t-elle amusé.
« Bien sûr que non, j'ai été surpris, c'est tout. Tiens, il faut que je te montre quelque chose. »
Morgana s'accroupit dans l'herbe à côté de lui et il lui indiqua, quelques pas plus loin, un trou dans une butte de terre qui devait être un terrier.
« Je pense que c'est un renard, chuchota Arthur. »
Morgana n'avait pas vu beaucoup d'animaux sauvages dans sa vie. Enfin d'animaux sauvages vivants. L'oncle Uther était un grand amateur de chasse, et les têtes empaillées ornaient toute une partie de leur grande maison de Londres.
« On pourrait faire un feu à l'entrée de son terrier, ça l'obligera à sortir et on pourra l'attraper. »
Ils se mirent aussitôt au travail, ramassant des brindilles et des fougères humides pour les rassembler en un petit tas. Arthur affirma que l'humidité serait un avantage : le feu ferait beaucoup de fumée et le renard asphyxié devrait quitter son abri.
Quand ils furent satisfaits de leur bûcher miniature, Arthur sortit une boîte d'allumette et en craqua une.
« Arrête ! » cria une voix derrière eux.
Les deux enfants se retournèrent, et virent un garçon, d'un ou deux ans plus jeune qu'Arthur. Il était vêtu d'habits usés et bien trop grand pour lui, ses cheveux noirs étaient coupés au bol et complètement ébouriffés, et il avait les oreilles les plus grandes que Morgana avait jamais vues. Ce devait être le neveu du professeur.
« Mêle-toi de tes oignons, lui dit Arthur en se retournant vers son tas de brindilles. On ne t'a rien demandé. »
Mais le garçon ne se démonta pas et s'interposa entre Arthur et le terrier.
« C'est cruel, lui dit-il, et c'est dangereux. Tu ne va quand même pas déclencher un feu de forêt rien que pour voir un renard ? »
« Mais laisse-moi tranquille. Déjà je ne veux pas le voir, je veux le capturer. »
« C'est pire ! »
Morgana, en retrait, observait les deux garçons. Son cousin était plus grand, il avait la corpulence d'un garçon soumis à un exercice régulier et le port fier d'un enfant riche qui a l'habitude des compliments. Son adversaire, lui, était petit, maigre, et devait se dresser sur la pointe des pieds pour arriver à la hauteur d'Arthur. Mais son regard clair était perçant, et son visage était contracté par la détermination. La jeune fille attendit la suite avec curiosité.
« Qu'est-ce que ça peut bien te faire ? demanda Arthur. Les animaux sauvages, ça se chasse, le renard aura de la chance si je le laisse en vie. »
Et il craqua une seconde allumette, que Merlin lui prit des main et jeta par terre. Arthur regarda un instant la minuscule volute de fumée qui s'élevait du sol, bouche bée.
« Mais pour qui tu te prends ! s'écria-t-il. Est-ce que tu sais qui je suis ? »
« Je n'en sais rien, un abruti ? »
Et Arthur se jeta sur le garçon. Ils roulèrent au sol, s'agrippant l'un à l'autre et criant comme l'auraient fait des enfants bien plus jeunes, se donnant force coups de poings et de pieds et jurant comme des charretiers. Arthur, bien évidemment, avait le dessus. Ses cours de boxe y étaient probablement pour quelque chose. Mais l'autre se défendait bien. Pour un roturier sans éducation. Morgana regardait la bagarre avec délice. La présence du neveu du professeur s'annonçait plutôt distrayante.
Au bout d'un moment, leurs cris attirèrent l'attention de Mrs Macready qui travaillait dans le potager. Les garçons se relevèrent précipitamment. Arthur essayait d'épousseter ses vêtement et Merlin rajustait sa chemise.
« Qu'est-ce qui se passe ici ? » s'écria-t-elle de sa voix sèche et désagréable.
« Arthur voulait brûler le terrier d'un renard, répondit le garçon avec l'aplomb de celui qui a la justice de son côté. Quand j'ai voulu l'en empêcher il m'a attaqué. »
Arthur n'eut pas même le temps de démentir. La Macready attrapa le garçon par l'oreille et le ramena de force au manoir en le traitant de petit menteur. Il fut puni toute la journée, et condamné à passer le balai dans toutes les pièces. Arthur se vanta quelque peu de s'en être sorti sans même une réprimande et ne se posa pas plus de questions, mais Morgana ne pouvait s'empêcher de s'étonner de la partialité de la vieille harpie.
Il n'était pas difficile de comprendre que la Macready n'aimait pas les enfants. Quand ils avaient des visiteurs, car le manoir était un monument historique très apprécié, elle signifiait clairement à Arthur et Morgana de ne pas lui traîner dans les jambes, et elle avait un naturel plutôt désagréable. Mais avec le neveu du professeur, Merlin, c'était différent.
La Macready le détestait.
Quand il était dans les parages, la vieille peau devenait immédiatement tout sucre et tout miel avec les enfants Pendragon, dans le seul but d'être injuste avec lui. Il avait toujours tort, il ne parlait jamais bien, il était toujours sale, il avait toujours, forcément, fait quelque chose de mal, et surtout, c'était un menteur. Jusqu'ici pourtant Morgana ne l'avait jamais entendu dire que la stricte vérité.
Merlin, lui, subissait les punitions avec une certaine philosophie. Il portait sur le monde son regard bleu mi étourdi mi émerveillé, et même les corvées de vaisselle et de serpillère ne pouvait le départir de sa bonne humeur. Cela horripilait la gouvernante qui en général doublait alors ses punitions. Morgana ne comprit que le lendemain pourquoi elle le traitait de menteur.
Il était debout depuis l'aurore, à nettoyer les vitres de l'aile Ouest pour on ne savait quelle faute quand Morgana passa à côté de lui pour descendre prendre son petit déjeuner.
« Qu'est-ce que tu as fait cette fois-ci, demanda-t-elle avec un sourire. »
« Oh, je suis allé dans l'armoire, répondit-il simplement. Mrs Macready n'aime pas trop que je le fasse. »
« Tu n'as pas le droit de te cacher dans l'armoire ? demanda Morgana. »
« Je ne me cachais pas, répondit-il. Je suis allé voir les castors et nous avons pris le thé. »
Morgana resta un moment perplexe, jusqu'à ce que le garçon repose son chiffon dans la bassine et essuie son front avec le dos de sa main.
« Je vais préparer le petit déjeuner, dit-il alors. Tu as envie de quelque chose ? »
« Euh... Est-ce qu'il y a des œufs ? » demanda-t-elle surprise.
« Bien sûr ! répondit-il avec un sourire. Comment est-ce que tu les préfère ? Madame Castor me fait toujours des œufs pochés, même si Monsieur Castor les préfère à la coque. »
Et sans attendre de réponse, il prit la bassine à deux mains et descendit à la cuisine.
Apparemment Merlin racontait toutes sortes d'histoires. Mais la plupart d'entre elles avaient eu lieu d'après lui dans l'armoire de la chambre vide du deuxième étage. Merlin prétendait qu'une forêt enchantée s'y trouvait et qu'il y avait déjà rencontré des faunes, des dryades et des animaux qui parlaient. Morgana s'en amusait et pensait qu'il avait passé trop de temps à lire les fables et les livres d'enfants qui traînaient dans la bibliothèque. Arthur, lui, ne perdait aucune occasion de se moquer de lui. Il lui demandait sans arrêt de lui montrer comment il parlait aux animaux.
Merlin répondit d'abord avec sérieux.
« Les animaux d'ici ne me répondent pas. Et puis même s'il voulait bien me répondre, et bien tu serais le dernier à qui je le montrerai. »
Puis il se lassa d'expliquer toujours la même chose et se contenta de le traiter de crétin.
Arthur s'arrangeait toujours pour que Merlin commence à l'insulter quand la Macready n'était pas loin. Et Merlin était puni. Morgana préférait de loin quand la harpie était occupée ailleurs. Avec l'impulsion suffisante, les garçons pouvaient passer des heures à se traiter de noms d'oiseaux. Et les voir se disputer était devenu son plaisir favori. Elle s'arrangeait toujours pour que Merlin ne sache pas qui avait dérangé la chambre d'Arthur, ou que c'était elle qui avait donné l'idée à son cousin de l'enfermer dans le cellier. Car le jeune garçon était visiblement prêt à se mettre en quatre pour elle, et elle aimait lui donner des ordres, lui demander d'aller lui chercher un livre, ou bien de ranger sa chambre ou encore de lui préparer un encas entre deux repas. Le garçon obéissait toujours avec un sourire, et Morgana se demanda un moment s'il n'avait pas un espèce de faible juvénile pour elle. Mais Merlin agissait de la sorte avec quiconque lui parlait gentiment, et passait au moins autant de temps avec son oncle qu'avec elle. Morgana n'en éprouvait absolument aucune jalousie.
