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"Son attitude nécessitait l'intimité pour être plaisante."
Raison et sentiments
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La situation aurait pu restée en l'état pour un certain temps si le hasard ne s'en était pas mêlé en une série d'évènements imprévus. Le premier fut l'habitude que le Colonel O'Neill avait prise de se promener chaque matin, explorant ainsi les forêts et champs de son nouveau domaine. Le second fut que la clôture qui séparait sa propriété de celle de son voisin était dans un état de délabrement assez pitoyable, et les moutons des deux demeures erraient de part et d'autre de la frontière depuis un certain temps. Le troisième fut que les Carter, les dits voisins et résidents de longue date de Vorash Hall, étaient peut-être encore plus dépréciés que le colonel lui-même pour leur singularité.
Séparément, aucun des faits ne se serait révélé particulièrement notable, mais combinés, ils conduisirent le Colonel O'Neill à errer sans but à travers les bois, à la limite de sa propriété, quand une chaussure boueuse tomba d'un arbre et atterrit avec force sur le sommet de son crâne.
Naturellement perplexe, il se pencha pour ramasser le sujet de son offense. "Pour l'amour du ciel, qu'est-ce que ...?"
"Je ne l'ai pas jeté sur vous," dit une voix indéniablement féminine depuis l'arbre qui s'étendait au-dessus de lui. "Elle a juste glissé."
Son regard passa de la chaussure à l'arbre, puis de l'arbre à la chaussure. "Je ne suis pas certain de vous croire."
"Vous avez déjà essayé de grimper à un arbre avec une chaussure pareille ? Pas vraiment pratique. Aucune prise."
"Alors, pourquoi ne portiez-vous pas des chaussures plus appropriées dans ce cas ?" demanda t'il, sans prendre la peine de demander avant tout pourquoi sa mystérieuse interlocutrice se trouvait au sommet d'un arbre. Il supposa que ceci lui serait révélé en temps voulu.
"Je ne pouvais pas savoir que j'allais grimper aux arbres aujourd'hui, n'est-ce pas ?" souligna-t'elle de manière rationnelle. "Mais d'ici j'ai la meilleure vue possible de la clôture, et j'ai besoin de savoir où elle est brisée." Elle resta silencieuse un moment avant d'ajouter, "Maintenant que j'y pense, j'aurai dû jeté cette chaussure sur vous."
Se sentant plus qu'un peu déconcerté par cette affirmation venant d'une mystérieuse étrangère perchée dans un arbre, le colonel fixa son regard aux branches au dessus de lui. "Ai-je fait quelque chose pour mériter votre colère ?"
"La clôture est sur votre propriété et donc de votre responsabilité. Pourtant, quand vous la négligez, c'est ma brebis qui s'égare. Donc, à part la laisser dans son lamentable état de délabrement actuel, non, vous n'avez rien fait pour me provoquer. Mais je suis certaine que vous finirez par le faire. Considérez la chaussure comme une avance sur vos torts futurs."
Jack O'Neill n'était pas vraiment le plus cultivé concernant les situations de la vie quotidienne, encore moins lorsqu'elles impliquaient des pantoufles rebelles. Ne connaissant donc pas vraiment la réponse convenable à cela, il dit simplement ce qui lui vint à l'esprit. "Dans ce cas, ne devrais-je pas recevoir la deuxième ? Il vaut mieux prendre de l'avance sur ces choses, vous savez."
Un son se rapprochant étrangement d'un grognement indélicat se fit entendre juste avant que la dite chaussure n'arrive droit sur lui. Il réussit à attraper celle-ci avant qu'elle ne rencontre quoi que ce soit de vital. "Et bien, vous êtes assurément un homme singulier et unique dans votre genre."
"Venant de la jeune fille dans l'arbre, je vais prendre cela comme un compliment."
"Ah, mais je ne vais pas rester dans cet arbre plus longtemps. Je descends." corrigea-t'elle juste avant qu'un jupon boueux et des chevilles blanches n'apparaissent dans sa ligne de vue. Il se détourna comme tout bon gentleman se devait de le faire, du moins il le supposait – pas qu'il se sentit particulièrement comme un gentleman à ce moment précis.
Ou qu'il ne se soit jamais perçu ainsi en fait. Pourtant, il semblait préférable d'au moins essayer de le paraître.
Un petit bruit retentit lorsqu'un corps heurta le sol derrière lui, et quand il se retourna, il aperçut enfin sa femme mystère. Pas aussi jeune qu'elle ne lui avait semblé, décida-t'il en étudiant son visage rosi. Mais magnifique d'une manière peu commune, avec ses grands yeux bleus et ses cheveux d'or bouclés, et un sourire différent de tout ce qu'il avait jamais vu – et le Colonel O'Neill avait vu beaucoup en son temps. "Puis-je avoir un nom à ajouter au visage de mon agresseur ?" demanda-t'il, essayant d'être charmant.
"Samantha Carter. Mon père possède Vorash Hall, juste au Sud d'ici. Et vous êtes le Colonel O'Neill."
"Comment avez-vous... ?"
Elle lui prit une chaussure des mains, puis l'autre, s'appuyant sur son épaule pour garder l'équilibre pendant qu'elle les enfilait, comme si une démonstration si désinvolte d'intimité était un événement courant. "Les nouvelles vont vite à Gateshire, les rumeurs plus vite encore. Vous êtes assez tristement célèbre ces jours-ci."
Incertain de la manière dont il devait se sentir à ce sujet, le colonel décida de contourner complètement la question. "Et bien, je suis ravi de faire votre connaissance, et celle de vos chaussures volantes. Et je vais m'assurer d'envoyer quelqu'un pour s'occuper de cette clôture aussitôt que je serai rentré."
Elle eut la grâce de paraître légèrement embarrassée par l'incident maintenant qu'elle avait les pieds sur terre, au propre comme au figuré. "Merci à vous, pour la clôture et le reste."
Sans doute était-ce l'influence de Teal'c, mais il s'inclina légèrement en guise de réponse. "Bien sûr."
Apparemment troublée, Miss Carter rougit. "Oui, bien... Je devrais rentrer. Mr. Siler, mon homme d'affaires, voulait examiner les impôts locaux cet après-midi."
Surpris malgré lui, O'Neill parla avant d'avoir pris le temps de réfléchir à ce qu'il allait dire. "Est-ce vraiment un sujet dont vous devriez vous soucier ?"
Tendue, Miss Carter le dévisagea sans convenance. "Pourquoi ? Parce que je suis une femme ?"
Il était certain qu'il n'existait pas de bonne réponse à une telle question. "Et bien, il n'est pas habituel pour une dame de votre rang de s'occuper de tels problèmes." Il avait sans doute oublié beaucoup concernant la haute bourgeoisie britannique pendant ses années de voyages, mais il se rappelait clairement de cela.
"Peut-être. Toutefois, je ne suis pas vraiment 'habituelle'."
Et sur ces mots, elle s'éloigna rapidement à travers les arbres, laissant derrière elle un colonel quelque peu perplexe. Il se demanda combien il faudrait de temps à Walter pour découvrir ce qu'il pourrait à propos de sa nouvelle voisine – pour une fois, il montrait un intérêt certain pour la question.
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Walter aurait peu de difficultés à découvrir des informations sur la famille Carter, ou même sur Samantha Carter en particulier – elle était un des sujets de discussions favoris en ville. Il semblait que son existence tout entière n'ait été qu'une série de bévues sociales, chacune plus choquante et inconvenante que la précédente. Elles avaient débuté dans son enfance et continuaient aussi récemment que la semaine dernière – bien que si les colporteurs de ragots avaient eu vent de l'incident dans les bois cet après-midi, cette estimation aurait été révisée une fois de plus.
La famille Carter était respectée et ridiculisée dans une proportion presque identique. Ils descendaient d'une longue et riche lignée de haute naissance, et le Général Carter était largement reconnu comme un héros de l'armée royale. Toutefois, son absence presque constante depuis la mort de sa femme, il y avait de cela près de deux décennies, ne convenait à personne à Gateshire, et le fait qu'il laissait sa fille diriger sa propriété plutôt que d'engager un quelconque gérant était considéré par certains comme totalement offensant. Par chance, il était rarement présent pour que qui que ce soit lui en fasse la remarque et quand il l'était, personne n'aurait osé lui en parler.
Samantha elle-même était le véritable objet de préoccupation dans l'esprit de nombreux citoyens. La disgrâce d'être élevée sans modèle féminin dont elle pourrait parler était une mauvaise chose en soi, et son comportement ne faisait que mettre en avant le manque de délicatesse à laquelle une telle négligence avait donné lieu. Avec son entêtement naturel, son obstination et son franc-parler, l'opinion générale était qu'elle en savait beaucoup trop sur les affaires, les mathématiques et les sciences et pas assez sur les sujets convenables tels que la musique, l'art ou la broderie. (En vérité, elle était une pianiste accomplie – mais seulement parce qu'elle l'avait lié aux maths dans son enfance, calculant les fréquences des octaves et des intervalles. Rien ne mettait les nerfs de Samantha plus à vif qu'un accord dissonant.)
Malheureusement, en dépit de ses nombreux défauts, il était difficile d'éprouver une réelle antipathie pour Samantha Carter. Elle possédait une brillante intelligence, même au travers de son tempérament parfois considérable, ainsi que le don de charmer sans effort particulier, don qui lui avait servi en plus d'une occasion. Il était aussi l'origine de ce qui était sans doute la plus grande tache sur sa réputation de jeune femme respectable – la longue liste de fiancés délaissés dont elle pouvait se vanter. La plupart des gens avait perdu le compte exact du nombre d'hommes qui avaient papillonné dans la vie de Samantha, mais le fait était qu'ils avaient été à la fois un grand nombre et tous sciemment rejetés.
Mais rien de tout cela n'importait là où elle se rendait ce matin – lors d'une visite à l'une de ses locataires et plus proches amies, Janet Fraiser.
Sa longue camaraderie avec la sage-femme de la ville était un autre coup porté au parcours de Samantha pour l'opinion publique. En plus d'être d'un ou deux degrés inférieure à Samantha sur l'échelle sociale, Janet Fraiser était généralement considérée comme une menace publique – jusqu'à ce que quelqu'un se trouve au milieu d'un accouchement difficile, bien sûr.
Mrs. Fraiser s'était mariée jeune, et si son époux avait été un bon parti pour quelqu'un de sa condition, un homme d'âge moyen venant d'une famille relativement prospère de fermiers, ce mariage avait connu de nombreuses discordes conjugales. Après trois ans, elle quitta son mari, décidant d'elle-même de déménager dans un petit cottage sur la propriété des Carter, payé grâce aux profits de sa profession et des divers autres services médicaux qu'elle offrait aux gens de passage. Lorsque celui qui avait été son mari mourut de façon inattendue dans un accident d'agriculture, plusieurs années plus tard, elle ne sembla sincèrement pas perturbée par la nouvelle – elle ne revêtit jamais le traditionnel noir d'une veuve en deuil.
Pour aggraver les choses, il y a de ça plusieurs années, elle avait assisté une jeune servante qui s'était retrouvée mère de famille en dehors de toute union. Ça avait été un accouchement difficile et alors qu'elle avait réussi à sauver le bébé, la jeune mère n'y avait pas survécu. Au lieu de faire ce qu'on attendait d'elle en envoyant l'enfant dans un orphelinat de la ville, Janet avait choisi de prendre le nouveau-né sous son aile, l'élevant seule. Miss Carter avait été la seule personne sur trois provinces qui avait soutenu sa décision, elle était donc devenue la marraine de l'enfant. Ainsi une amitié, encore intacte à ce jour, s'était forgée, au grand mépris de l'opinion générale.
Bien sûr, Samantha Carter avait renoncé depuis longtemps à se soucier de l'avis du grand public, ce qui expliquait pourquoi elle ne s'inquiétait pas de se promener sur la voie en allant voir son amie, ce matin pas plus qu'un autre.
"Bonjour Cassie," elle interpella la fillette qui suspendait du linge sur une corde dans la cour.
Saisissant le prétexte pour abandonner sa corvée ménagère, la jeune fille de onze ans courut vers elle avec enthousiasme, l'enveloppant dans une étreinte si serrée que Samantha eut du mal à respirer. Avec regret, la jeune femme pensa que si tout le monde pouvait montrer son affection si facilement, le monde serait un endroit beaucoup plus convivial. "Sam ! Est-ce que nous savions que vous veniez ?"
"Non, j'étais en route pour la maison et j'ai pensé que j'allais m'arrêter. Où se trouve ta mère ?"
"Dans la cuisine. Elle écrasait quelque chose la dernière fois que j'ai vérifié."
En plus d'être sage-femme, Janet avait un talent certain pour faire des cataplasmes et toute sorte de thés. Tout le monde en ville les utilisaient, bien que personne ne le reconnaissent. Janet n'y prêtait pas particulièrement attention tant qu'elle était payée.
Après une dernière accolade, Samantha entra dans la petite maison, se baissant pour éviter le seuil bas de la porte, et sourit à la vue de son amie, les mains dans des herbes jusqu'aux coudes. "Ah, tu es là."
Janet sourit, essuyant ses mains sur son tablier pour aller saluer son amie. "Oui, comme d'habitude. Quelle agréable surprise ! Est-ce que tu restes longtemps ? Je pourrais faire du thé."
"Malheureusement, non. J'ai quelques affaires qui n'attendent que moi. Je les ai éludées jusque là, mais tu sais comme ces choses ont tendance à s'accumuler lorsque l'on y prête pas attention. Je viens juste voir si tu n'aurais pas de ce cataplasme pour les coupures et écorchures que je pourrais t'acheter."
Un placard dans le coin de la pièce contenait de mystérieux bocaux et bouteilles ; Janet en sortit un et le lui tendit. "Ne sois pas ridicule, prend-le. Qu'est-ce que Mr. Siler s'est fait cette fois ?"
Mr. Siler était connu dans tout le comté comme étant un des meilleurs hommes qui puissent être – et aussi l'un des plus prédisposé aux accidents. "Pour être honnête, je ne suis pas sûre. Je sais qu'il a été question d'une charrue. Une minute il allait bien, la suivante il avait une nouvelle entaille."
La femme légèrement plus âgée hocha la tête sereinement. "Les hommes sont comme des enfants à cet égard – et bien d'autres." Rapidement exaspérée par le sujet du sexe opposé, Janet tourna son regard vers Samantha et son apparence quelque peu anarchique, qui n'était pas vraiment si rare. "Tu devrais vraiment essayer de porter ces vieux pantalons de ton père si tu vas gambader dans la nature comme tu le fais. Beaucoup plus pratique."
Étudiant d'un air piteux ses jupons boueux, une partie de Samantha acquiesça silencieusement. "Oui, enfin, un scandale à la fois. J'ai été assez inconvenante pour la journée, et il n'est pas encore midi."
Ravie (mais, tout à son honneur, essayant de ne pas le paraître), Janet sourit. "Raconte."
Agitant ses mains comme pour balayer l'ensemble de la question dans le néant, Samantha fit plaisir à sa chère amie et commença à rapporter les évènements de la matinée. "Je vérifiais l'état des clôtures ce matin, et je suis tombée sur le nouveau propriétaire de Cheyenne Manor."
"Donc il existe." fit remarquer Janet, acerbe. "Et ? Comment l'as-tu trouvé ?"
Hésitante quant à ses sentiments sur le sujet, Samantha s'irrita sur la question. "Vexant. Et divertissant. Et... Je ne suis pas tout à fait sûre, en fait."
Janet savait que pour Samantha, une telle incertitude était un évènement tout à faire rare. "J'étais dans un arbre et il, enfin, je l'ai abordé."
Son amie cligna des yeux de surprise. "Samantha, je sais que j'ai insisté pour que tu pousses les limites de ton rôle en société, mais même moi je pense que c'est aller un peu trop loin."
"Oh, non ! C'était un accident. Ma chaussure a glissé." La peau délicate de ses joues pâles prit quelques couleurs alors qu'elle admettait, "Je pense qu'il a du voir ma cheville."
Ce à quoi Janet leva simplement les yeux. "Que le ciel nous protège !"
Note de la traductrice : Merci d'avoir suivi ce deuxième chapitre. Merci à mes premiers revieweurs, je suis ravie de voir que l'histoire de Christi vous intéresse. Et n'ayant jamais lu Jane Austen en français, j'espère que mon style et mes choix de traduction ne viendront pas altérer l'univers.
