CHAPITRE 2.

De retour au bureau après leur visite à l'hôpital, les membres de l'Agence se remirent au travail. Ils se sentaient si… déstabilisés. Dazai semblait au plus bas, et ils avaient tous compris qu'il cachait quelque chose. Mais le connaissant bien, ils avaient aussi compris qu'ils ne sauraient pas le fin mot de l'histoire avant que Dazai ne l'ait décidé. Ce n'était pas comme s'il leur avait dissimulé tous les détails de sa vie et gardé secret pendant des années son passé à la Mafia portuaire. Là était bien la preuve de son talent indubitable pour le secret. Même en retournant le problème dans tous les sens, Kunikida savait qu'il ne pouvait rien y faire, mais il ne pouvait s'ôter de la tête que quelque chose clochait cette fois. Dazai n'était pas un aussi bon acteur qu'il le pensait.

Bien décidé à creuser la chose, il quitta son bureau pour se diriger vers celui de Fukuzawa. Il frappa trois fois, et attendit une réponse avant d'ouvrir la porte.

« Président », salua-t-il, « est-ce que je peux vous prendre une minute de votre temps ? »

« Bien sûr Kunikida. Qu'est-ce qui te tracasse ? »

En réalité il savait déjà.

« C'est à propos de Dazai, monsieur. »

Fukuzawa hocha la tête.

« Je pense que quelque chose ne va pas, et j'ai un mauvais pressentiment par rapport à tout ça », expliqua l'agent à son supérieur.

« Je suis d'accord avec toi, mais nous connaissons tous Dazai. S'il n'en a pas envie, il ne dira rien. »

« J'en ai parfaitement conscience. C'est juste que… il y a quelque chose de différent cette fois. »

Fukuzawa resta silencieux. Il sentait lui aussi que quelque chose n'allait pas, d'autant plus qu'il disposait d'informations, sur Dazai, qui n'étaient pas connues du reste des agents. Il acquiesça.

« Je lui parlerai en privé », décida-t-il finalement.

« Merci monsieur, et si je puis me permettre, le plus tôt sera le mieux. »


À l'hôpital, on venait tout juste de mettre Dazai sous morphine. Il détestait les médicaments, l'état dans lequel il se sentait... vaseux, engourdi, et terriblement vulnérable. On lui administrait désormais le traitement par intraveineuse, après l'avoir surpris à cacher les pilules sous sa langue. Malgré ses efforts pour expliquer qu'il n'avait pas essayé de se tuer cette fois, il était toujours surveillé, et l'on avait interprété son refus de prendre les médicaments comme une tentative de les accumuler en cachette pour en faire une overdose le moment venu.

Mon dieu ce qu'il s'ennuyait ! De dépit, Dazai s'affaissa dans son lit et grimaça en réalisant que le mouvement ne ferait qu'accentuer la douleur provoquée par son dos brisé.

Malgré son état, il était résolu à s'échapper de l'hôpital aussi vite que possible. Beaucoup de choses lui restaient à régler, et demeurer cloué dans un lit d'hôpital sous constante observation ne l'avançait en rien. Il décida donc de faire ce qu'il faisait le mieux.

« Yo double menton ! » lança-t-il à son garde sans se souvenir de son nom. Voilà ce qu'ils gagneront pour m'avoir drogué, pensa-t-il en son fort intérieur.

« Qu'est-ce qu'il y'a tête d'algues ? » Répliqua l'autre.

Dazai sentit son nez se retrousser.

« Attention avec les sobriquets, boulette de viande », répondit-il, le visage froid. « Je pourrais bien avoir envie de me tuer de dépit. »

L'homme grogna et croisa les bras pour manifester son mécontentement.

« Tu savais que les flamants roses ne pouvaient manger qu'avec la tête à l'envers ? » renchérit Dazai en inclinant la tête.

Les sourcils du garde se haussèrent. « Tu es sûr que ça va ? » demanda-t-il.

« Et que l'hymne national grec comportait exactement 158 vers ? »

« Ah ouais, tu planes… Je vais leur demander de baisser la morphine. »

« … et je les connais tous par cœur ! Tu veux écouter ? »

« Oh mon dieu non… »

« Je te reconnais au tranchant… »

« N'essaie même pas ! »

« De ton glaive redoutaaaaaaable… »


De retour à l'hôpital, Fukuzawa se tenait devant la porte de la chambre de Dazai. De lourds gémissements résonnaient de l'autre côté, et il devint vite évident que c'était là des cris de douleur. Si Dazai réagissait de la sorte à ses blessures, les choses étaient plus graves qu'il ne le pensait.

Lentement, il ouvrit la porte.

« Je te reconnais à ton regaaaaaaard, Qui en hâte mesure la Teeeeerre… »

« D-Dazai ? » demanda Fukuzawa, pris au dépourvu par le spectacle qu'il avait sous les yeux.

« Non ! Noooooooooon ! Faites-le taire ! Par pitié faites-le taire ! On dirait un chat qu'on égorge… Je n'en peux plus ! » gémit depuis le sol un homme chauve et de forte carrure, tout en pressant ses mains sur ses oreilles.

« Il me reste encore 57 vers ! » se renfrogna Dazai en fronçant les sourcils, avant de prendre une profonde inspiration et de s'apprêter à poursuivre.

« Je pense que ça ira! » l'interrompit Fukuzawa. « On est bon. Tu peux prendre une pause », ajouta-t-il en désignant de la main l'homme qui se roulait encore sur le sol.

« M-merci ! » s'exclama ce dernier en se ruant vers la porte.

Une fois l'autre parti, Fukuzawa reporta son attention sur Dazai qui le regardait depuis son lit avec un sourire narquois tout en jouant avec ses doigts.

« Tu resteras ici aussi longtemps que les docteurs le décideront » dit Fukuzawa, inflexible. Pour toute réponse, le visage de Dazai se dénua d'expression. Il croisa les bras tout en levant le nez en l'air.

« Je sais. Je m'amusais juste à rendre le temps plus court pour moi… et un peu plus long pour les autres », ajouta-t-il. Fukuzawa ne put s'empêcher de sourire face aux bouffonneries de son collègue blessé, et s'assit à son chevet.

« Tout le monde s'inquiète pour toi, tu sais ? »

Dazai sembla confus à cette déclaration. « Il n'y a vraiment pas de quoi. »

« Moi je pense que si », siffla Fukuzawa. « Tu as été gravement blessé. Et Kunikida dit que tu te comportes bizarrement. »

« Je me comporte toujours bizarrement. »

Certes, pensa le président de l'Agence. On ne pouvait pas dire le contraire. « Tu vois ce que je veux dire », dit-il cependant. « Tu sembles plus distrait que d'habitude. Quelque chose te tracasse ? »

« Je m'ennuuuuuuuuuuuuuuuuuie », geignit Dazai, en ignorant les paroles de son supérieur.

« Ne joue pas aux idiots Dazai. Tu en sais plus que tu ne le laisses croire. Tout ce qu'on veut, c'est savoir qui t'as fait ça. »

« J'ai déjà dit que je ne m'en rappelais pas. »

« Moi je pense que si. »

Ce fut cette fois au tour de Dazai de siffler lorsqu'il réfléchit à ce qu'il pourrait dire au patron sans paraître suspect. Cette affaire n'était pas un travail pour l'Agence. C'était personnel.

« C'est juste que… ne t'inquiète pas pour ça, d'accord ? »

« Non. Je ne suis pas d'accord. »

« Eh bien tu vas le devoir, parce que je ne parlerai pas. »