Hello tout le monde ! Voilà ENFIN la suite de Fiat Lux. Nouveau genre pour ce chapitre / OS, qui va porter sur la suite de la formation du groupe des Aventuriers. Ce n'est pas une suite directe, et ce n'est vraiment pas dans le même style (normalement) que le chapitre précédent, mais en fait c'est une suite parce que c'est les mêmes personnages avec la même histoire et tout et… M'enfin bref, vous m'avez comprise. C'est un chapitre sous la forme d'un OS, voilà.
Enjoy ! :D
C'est drôle, quand on y pense. Jamais je n'aurais imaginé me retrouver à leurs côtés un jour. Jamais je n'aurais même pu croire quiconque m'aurait raconté cette histoire, même une personne digne de confiance, même le plus proche de mes proches.
Ils sont arrivés sans prévenir, presque sans bruit, en catimini. Oh, pas en toute discrétion, ça non. On ne peut pas vraiment dire que… Bref. Il est temps de mettre tout cela par écrit. Il est temps de coucher, de figer, d'enterrer ces souvenirs pour les faire paraître au grand jour, pour leur donner un éclat nouveau, pour les faire naître à la lumière. Il est temps de rajeunir.
A l'époque, je parcourais déjà les routes comme aventurier. J'avais quitté ma maison, mes origines et ma famille pour des raisons qui me regardent, et, refusant le poids d'une charge politique que mes épaules n'étaient ni capables ni dignes de porter, je louais ma force au plus offrant. J'avais déjà côtoyé pas mal de monde, dans mes aventures. Associé à d'autres aventuriers très différents (plus ou moins orthodoxes, plus ou moins humains, plus ou moins sympathiques et plus ou moins fous), j'avais parcouru des miles et des miles pour combattre des dragons, sauver des hommes et rassurer des femmes. J'avais côtoyé pas mal de monde, mais aucune de ces personnes n'avait réussi l'exploit de me retenir, de me fixer. Oh, il y avait bien eu cette elfe si blonde et si belle, qui… Passons. C'était une histoire inutile, sans lendemain et au fond, sans saveur.
A l'époque, donc, j'errais dans les royaumes elfiques et humains du Cratère à la recherche de travaux pouvant m'apporter subsistance et fortune. J'étais grandement avantagé par l'usage de mon bras mécanique, renfermant déjà des secrets technologiques et magiques nains qui me faisaient petit à petit connaître sous le nom du Golem. Nom dérisoire, qui me suivait depuis ma fuite du royaume nain et que mon bras criait à la terre entière. Tant pis : je ne souhaitais pas non plus particulièrement l'anonymat, simplement la tranquillité et la liberté.
Bref, passons. Vous avez probablement lu la première partie de ce récit, vous connaissez donc les tenants et aboutissants de ma jeunesse. Cette introduction ne sert qu'à me rappeler à votre bon souvenir et à présenter le contexte. Venons-en au fait : ma rencontre avec les aventuriers qui ont réellement fait ma renommée dans ces contrées.
A ce moment-là, je venais de finir une mission dans les royaumes humains, qui m'avait mené au fond de forêts ancestrales et terrifiantes pour affronter un loup-garou qui menaçait tout un village. J'étais accompagné, pour cela, d'un Elfe taciturne et d'un membre de la guilde des Voleurs… Qui ne manqua pas de partir avec notre prime, sans nous prévenir. Evidemment. L'Elfe partit à sa poursuite pour venger son honneur et retrouver son argent, mais je ne voulus pas l'accompagner. Dans cette quête, seul ce Voleur malin m'avait paru sympathique, je ne me pensais pas capable de courir après mon argent accompagné seulement d'un Elfe, grognon de surcroît. Mes lecteurs s'étonneront peut-être, mais c'était encore l'époque des querelles entre Nains et Elfes, que la Paix Durable n'avait pas encore enterrées. J'avais donc laissé mon Elfe s'enquérir de sa, pardon de notre prime, et lassé des aventures de groupe qui divisaient les récompenses et installaient la plupart du temps une ambiance de conflit qui me tapait sur les nerfs, je me mis en recherche d'une mission que je pouvais accomplir seul.
Sur les murs d'une ville humaine accueillante, je trouvai placardée cette annonce :
« Villg. ch. avent. protec. dragon attaq. annuel. avant 3 juil. Villg. Ignisira lès Corbéni. Tte. aide bienvn. Rec. a neg. »
Traduisez : Villageois cherchent un ou des aventuriers pour les protéger contre l'attaque annuelle d'un dragon, a priori avant le 3 juillet prochain. S'adresser au village d'Ignisira, situé près de la ville de Corbéni. Toute aide est la bienvenue récompense à négocier.
C'était parfait. A priori, vu les traces de doigts qui maculaient l'affichette, on pouvait supposer que bon nombre d'hommes avaient décidé d'aller aider ce village. Ainsi, un travail de groupe, mais un groupe réuni le temps d'un combat. Détruire ce dragon ensemble, et se quitter sans connaître nos noms. Exactement ce dont j'avais besoin nous étions fin juin. J'espérais simplement que ce village n'était pas trop pouilleux, et que la récompense serait suffisante pour me faire vivre une semaine sans rien faire. J'avais définitivement besoin d'une semaine de vacances.
Je me dirigeai donc vers Corbéni, qui était à quelques heures de marche de la ville où j'avais trouvé l'affiche. Sur mon chemin, je croisai deux hommes qui revenaient de cette cité, et me dirent qu'Ignisira se trouvait un peu à l'Ouest de Corbéni… Tout en me déconseillant fortement de m'y rendre. Ils refusèrent de me dire pourquoi et parurent terrorisés lorsque je leur posai plus de questions. J'étais très intrigué par ces manières et commençai à me demander si le principal problème de ce village était vraiment le dragon.
J'eus la réponse à ma question en passant un petit pont en avant du village. Là, un groupe disparate d'hommes et de femmes, des aventuriers de toute évidence, discutait avec de grands gestes et de grands éclats de voix. Ils paraissaient en colère. Je m'adressai à eux :
« Holà, amis ! Suis-je bien dans la direction du village d'Ignisira ?
- Vous venez pour cette histoire de dragon ? me répondit un guerrier barbare. C'est pas la peine, Nain. Tous autant que nous sommes, nous étions venus ici aussi, attirés par cette quête, mais nous avons été refoulés à l'entrée du village par deux autres hommes à moitié fous, qui nous ont interdit l'entrée de l'endroit. Le plus bavard d'entre eux clamait à qui voulait l'entendre qu'il était seul capable de défaire le dragon et qu'il refusait l'aide de quiconque, à cause d'une histoire de vengeance par rapport à ce village, ou de dette, je ne sais plus. Dans tous les cas, il nous a repoussés si violemment qu'il est hors de question que nous retournions là-bas. Mon frère Emil a failli perdre un bras à cause d'une gerbe de flammes qu'il nous a lancée quand nous avons voulu forcer le passage. Complètement dingue !
- Et l'autre, un chevalier, a failli nous empaler avec sa lance ! En nous insultant de tous les noms, continua une aventurière de quelques vingt ans. Il est hors de question que nous insistions. Si les villageois veulent se débrouiller avec ces deux zinzins, tant pis pour eux. Je refuse de croire qu'à eux deux ils soient capables de tuer le dragon Salvenien, dont on m'a dit le plus grand mal. »
Vous comprenez bien, chers lecteurs, que cette histoire m'intrigua. Quel mage pouvait être assez fou pour vouloir affronter un dragon seul, accompagné seulement d'un chevalier, tout fort qu'il fût ? Poussé par la curiosité et par l'appât du gain (je manquais cruellement de ressources financières), je continuai mon chemin malgré les avertissements des autres aventuriers.
Je n'avais pas encore atteint le village d'Ignisira et déjà j'entendais les cris d'une dispute vive entre quelques hommes. Je m'approchai de la palissade de bois qui encerclait le village, bien dérisoire, et à l'entrée, je vis deux hommes juchés sur leur cheval : un paladin de la Lumière, de toute évidence, et un mage monté sur un destrier qui semblait de feu. Tous deux criaient sur quelques paysans dont les gémissements suintaient de peur. Je pus en capter quelques bribes, le tout ressemblait à ceci :
« Nous nous excusons, vous dis-je ! Prenez tout, prenez ma maison, mes champs, mes récoltes, ma femme si vous le voulez ! Prenez ce que vous voulez mais laissez-nous des aventuriers pour sauver nos vies !
- Il n'en est pas question, je te dis ! C'est moi qui vous sauverai et personne d'autre ! Je ne laisserai à personne le goût de ma vengeance !
- Et pis si vous voulez vivre, fuyez, espèces d'imbéciles ! Nous, on fait notre taf d'aventuriers, c'est tout ! Et on veut juste pas partager la prime.
- Tu rigoles ! La prime, je m'en moque complètement ! Je veux juste voir de la reconnaissance dans leur regard !
- Parfait, tu me donneras ta part !
- Nous vous en supplions ! Nous doublerons vos parts respectives si vous acceptez l'aide de quelqu'un d'autre !
- Oui, vous rendez-vous compte qu'à vous deux vous êtes incapables de faire face à ce dragon ?
- Il est terrifiant !
- Immense !
- Avide !
- Il vous tuera tous les deux avant que vous n'ayez eu le temps de terminer votre phrase !
- Et il nous tuera nous !
- Arrêtez de mentir, lança superbement le mage. Le dragon Salvenien n'a rien d'un tueur de femmes et d'enfants ! Il vient ici tous les ans et il n'a jamais rasé le village ! Tout ce qu'il fait, c'est croquer l'un d'entre vous et brûler vos récoltes. Quand je vivais ici, il me faisait moins peur que votre haine et votre mépris ! Alors taisez-vous, et laissez-nous faire. Nous sommes ici pour vous sauver définitivement, et nous le ferons, et vous me, enfin vous nous paierez et vos femmes nous remercieront chaudement, et vos enfants nous embrasseront ! Cessez de pleurer sur votre dignité perdue, elle n'a jamais existé ! Et laissez travailler les aventuriers. »
Je failli éclater de rire devant la grandiloquence et la vanité de ce mage précieux, et décidai de me manifester. Après tout, quoiqu'il se soit passé entre les villageois et ce mage, ils avaient raison : une troisième paire de bras ne serait pas de trop pour venir à bout d'un dragon, tout classique qu'il fût.
Je hélai le paladin qui se tourna vers moi et essayai de la jouer fine :
« Holà, chevalier ! On m'a dit que vous cherchiez des aventuriers pour tuer un dragon.
- Encore un qui a lu l'annonce, soupira le mage. Théo, tu peux le dégager s'il-te-plaît ? C'était moi la dernière fois.
- T'es tellement casse-couilles, grogna le dénommé Théo qui se tourna vers moi. Heu, désolé mais finalement on n'a besoin de rien. On va se débrouiller à nous deux. »
Je haussai un sourcil :
« A deux pour dérouiller un dragon ? Vous êtes bien prétentieux. Avez-vous la moindre idée des dégâts que peut faire ce genre de créature, si on l'attaque ? Nous ne serions pas trop de trois.
- Tu vois ? Je te le disais. Tout le monde sait qu'il faut être nombreux pour buter un dragon. Toi et tes idées de merde…
- C'est parce qu'ils ont tous peur ! Mais je suis un pyromancien, je ne crains pas les flammes des dragons, répondit le mage à son comparse.
- Il n'y a pas que leurs flammes, vous savez, intervins-je à nouveau. Leurs dents sont acérées, leur souffle seul peut vous asphyxier et leurs griffes sont en général de votre taille.
- Eh bien… On se débrouillera ! répliqua le mage d'un ton moins sûr.
- Avez-vous au moins déjà combattu un dragon, demandai-je assez sceptique ? »
Celui qui s'appelait Théo leva les yeux au ciel.
« Jamais. Et ce débile de Bob pense qu'on pourra l'avoir à nous deux juste parce qu'il est pyromage. Crétin. Cela dit, si on le choppe tous seuls on aura une plus jolie récompense.
- Je te permets par de m'insulter ! glapit Bob. Et ensuite, c'est logique qu'un mage du feu s'en prenne à un dragon ! J'ai une robe ignifugée, il ne pourra pas me faire grand-mal.
- Comme l'a dit le nain, les dragons ne font pas que cracher du feu.
- Et votre raisonnement n'est pas si juste, continuai-je. Peut-être qu'il ne pourra pas vous atteindre, mais vos attaques ne lui feront rien. Un dragon n'a aucune raison de craindre les flammes d'un mage, toutes magiques soient-elles. »
Ma remarque surprit le mage qui ne répondit pas tout de suite. De toute évidence, j'avais trouvé la faille de son raisonnement.
« C'est vrai, ça ! répondit le paladin en se tournant vers son compagnon. Si t'es inutile, ça veut dire que pour de vrai je vais l'attaquer tout seul ton dragon ! Et c'est hors de question !
- Si je puis me permettre, commença un des villageois que nous avions oublié…
- Toi, ta gueule ! rugirent les deux aventuriers d'une même voix. »
Je commençai d'esquisser un sourire vainqueur. A moi la récompense.
« Ecoutez, aventuriers. Pour ma part, j'ai déjà affronté une de ces créatures, j'en ai donc un peu plus l'habitude que vous. Si vous le souhaitez, je vais vous accompagner dans cette quête, prendre ma part de la récompense et vous laisser la gloire et l'honneur du sauvetage du village. Ce n'est pas la renommée que je recherche, après tout. »
Et c'était vrai. A l'époque, il m'importait peu d'être reconnu pour mes hauts faits, je souhaitais simplement vivre de mes aventures et de ma liberté, bien que la solitude commençât à me peser un peu.
« Vendu, clama ledit Théo. Et, se tournant vers le villageois, il dit : Vous pouvez le constater, nous avons désormais l'aide d'un aventurier supplémentaire. Le tarif passe de 50 pièces d'or chacun à 100. Et vous pouvez en rajouter 100 pour le seigneur Nain, ce qui fait 300 pièces d'or sonnantes et trébuchantes à trouver d'ici la fin de la soirée. Je vous conseille de vous bouger les fesses pour rassembler l'argent, nous n'aurons pas la patience d'attendre une fois le dragon défait. »
Les villageois pâlirent un peu plus mais n'osèrent pas protester. Je trouvai ce paladin bien avide et prétentieux, mais son ton incisif me fit sourire. Cent pièces d'or, c'était tout ce dont j'avais besoin. Je me tournai alors vers le mage de feu qui paraissait vexé.
« Pardonnez-moi, messire, mais j'ai vraiment besoin de cet argent. Une fois la récompense empochée, je disparaitrai et vous ne me verrez plus.
- Oh, ce n'est pas contre vous, soupira-t-il. Evidemment, vous m'avez même l'air plutôt sympathique. Mais c'est cet imbécile de paladin qui me casse les… Que je trouve particulièrement pénible, à vrai dire. Il est tellement borné ! »
Je n'osais rien répondre, mais ma moue dubitative devait être assez expressive : il eut une petite grimace amusée.
« Bon, j'avoue, je suis moi-même horriblement têtu, d'où le caractère explosif de notre duo. Mais je manque à tous mes devoirs ! Je me présente, Balthazar Octavius Barnabé, pyromancien. Mais appelez-moi Bob, c'est quand même plus pratique. Et voici Théo Silverberg, paladin de la Lumière de l'ordre des Inquisiteurs. Nous sommes aventuriers, évidemment. Et vous, sous quel nom êtes-vous connu, seigneur Nain ?
- Enchanté, Bob. Je m'appelle Grunlek Von Krayn. Je vous en prie, appelez-moi Grunlek.
- Von Krayn, Von Krayn… Ce nom me dit quelque chose, ne faites-vous pas partie de la noblesse naine ? Si je ne suis pas trop indiscret…
- Vous l'êtes, seigneur mage. »
Ma réponse était plus froide que ce que j'avais voulu, mais tant pis. Il m'était à ce moment-là particulièrement pénible de penser à mes origines et je n'avais aucune envie d'en parler avec un inconnu, si sympathique qu'il fut.
Un peu ennuyé, le mage ne sut pas quoi répondre et pour se donner une contenance, se tourna vers son compagnon (présentement occupé avec son cheval) pour me présenter.
« Eh Théo, amène-toi ! Viens que je te présente à notre collègue !
- Ouais ouais, j'arrive… Oh putain ! »
Nous nous retournâmes au juron du paladin, et un cri de surprise jaillit à côté de moi. A à peine une ou deux centaines de mètres de nous s'était posé un grand dragon. Ses ailes repliées frémissaient alors que sa mâchoire puissante déchiquetait la carcasse encore chaude d'une vache. Entre deux bouchées, il se léchait complaisamment les babines, et sa langue faisait la taille du paladin.
Je déglutis. J'avais déjà affronté un dragon de cette envergure, une race de taille moyenne mais assez coriace, il fallait le reconnaître. Je compris la peur des villageois : ces dragons ne s'attaquaient aux humains qu'en se sentant menacés, mais alors ils pouvaient se révéler vraiment féroces. La tâche n'était pas facile, mais réalisable. Il allait nous falloir beaucoup de coordination et de ruse…
Je déglutis à nouveau. La ruse et la coordination n'avaient pas l'air d'être le fort de mes collègues. Tant pis, il fallait faire avec.
« Il ne nous a pas remarqués, marmonnai-je à l'intention de Bob et Théo. C'est une chance ! Mais méfiez-vous, il peut être particulièrement cruel…
- Qu'est-ce qu'on fait, on fonce dans le tas ? répondit le paladin, et je levai les yeux au ciel.
- Certes non, Théo, c'est la pire idée du monde. Nous devons essayer de l'encercler tout d'abord, et neutraliser ses ailes pour éviter qu'il ne s'envole, c'est le seul moyen. Par chance, il est occupé à vider sa vache.
- Justement, c'est le bon moment pour l'attaquer directement ! Après on ne pourra plus !
- Pour la dernière fois, c'est non ! Ce genre d'animal ne s'attaque pas de front ! Je ne sais pas si vous en avez l'habitude, maître paladin, mais pour une fois il va falloir utiliser votre tête avant votre épée.
- Il a pas l'habitude, murmura alors le mage.
- Oh, toi…
- Taisez-vous ! »
J'en avait déjà assez de leurs disputes. Heureusement, le dragon ne nous avait pas encore entendus. Cependant, il avait presque fini son repas ensanglanté, et nous n'avions toujours pas bougé. Il fallait faire vite.
« Ecoutez, voilà ce que je propose. Nous nous approchons de lui le plus silencieusement possible, chacun d'un côté. Maître mage, si vous le voulez bien, l'idéal serait que vous soyez plus ou moins face à lui. Vos flammes ne peuvent pas attaquer ses écailles, mais ses yeux leur sont vulnérables. Essayez d'attirer son attention et dès qu'il a tourné la tête vers vous, brûlez-lui les yeux. Ça devrait l'occuper assez pour nous permettre d'arriver derrière lui et le priver de ses ailes. A partir de là, il suffira d'éviter ses jets de flammes pour le mettre à terre.
- Il suffira… Evidemment.
- Et c'est donc sur moi que repose tout votre plan, Grunlek…
- Vous avez une meilleure idée ?
- Non. Alors on y va.
- Je t'ai demandé ton avis, la masse de muscles ?
- Je vous en supplie, arrêtez de vous chercher pour un rien, messieurs… »
Bob soupira et leva les yeux au ciel. Ils se turent. J'avais beau réfléchir, je ne trouvais pas d'autre solution au problème qui nous était posé. Mon plan était bancal, mais avec beaucoup de chance et de la coordination… Ça pouvait passer. Ça devait passer.
Contre toute attente… cela passa. Avec une chance inouïe, Balthazar avait dirigé un jet de flammes fort puissant vers les pupilles incandescentes de la bête. Celle-ci se tordait de douleur et nous fonçâmes sur elle, le paladin et moi. Quelques coups d'épée et de dents furent échangés, avec une fureur indescriptible. Ma taille m'était un avantage indéniable comparée à celle de mes deux comparses. Ceux-ci s'employaient à occuper la bête et la harcelaient à droite et à gauche j'en profitai pour me glisser sous ses ailes. Deux flèches d'arbalètes tirées à bout portant dans son ventre le couchèrent définitivement. Encore quelques coups et c'en était fini du fameux dragon Salvenien.
Mes compagnons et moi nous jetâmes un regard surpris. La bataille avait été étonnamment rapide. Nous avions certes subi quelques dommages (j'avais pris, si mon souvenir est bon, un jet de flamme qui m'avait brûlé la moitié du visage et le paladin avait manqué cuire dans son armure lourde) mais Théo se chargea de soigner les blessures les plus graves. Encore essoufflés et contusionnés, nous nous présentâmes fièrement à la porte du village sain et sauf. L'ambiance y était étrangement pesante : un malaise palpable s'installa quand nous nous arrêtâmes devant la porte du maire local. Celui-ci semblait terrorisé quand il sortit de chez lui. Autour de nous, l'étrange escorte paysanne qui nous avait suivis silencieusement depuis la grande porte s'écarta, nous laissant seuls face à un homme large, aux mains immenses faites pour travailler la terre.
« Vous… c'est bon ? Vous l'avez tué ? »
Théo s'apprêtait à répondre mais il fut interrompu par Balthazar.
« Oui, mon grand, tué ! Défait, abattu, définitivement dispersé aux quatre vents ! Son cadavre gît encore là-bas, les corbeaux ont commencé à s'en charger. »
Le silence retomba. De toute évidence, le mage s'attendait à ce que son petit discours fasse plus d'effet.
« Et alors ? Pas d'acclamation ? Pas de remerciements éplorés ? Pas d'applaudissements, pas de soulagement ? rugit-il. »
Certains villageois tapèrent mollement dans leurs mains.
« Vous êtes vraiment veules, siffla Balthazar. Pour rien au monde vous ne nous remercieriez, pas vrai ? Pour rien au monde vous ne vous abaisseriez à remercier l'hérésie que vous avez séquestrée pendant des années, pas même alors qu'elle vient de vous sauver la vie. Vous me dégoutez.
- Allez, Bob, ça suffit. On s'en balance, de leur gratitude, c'est que des pécores. Prenons la récompense et filons. »
J'étais assez d'accord avec Théo. Le maire aussi, de toute évidence.
« Voilà votre argent. 300 pièces d'or, comme convenu. Au revoir. Et… merci. »
Il nous tendit une bourse bien fournie à contre-cœur. Théo la prit, la soupesa d'un air connaisseur, prit un air satisfait et la mit précautionneusement dans une des sacoches que portait son cheval. Balthazar semblait contenir une colère particulièrement ardente. Craignant qu'il ne fasse une bêtise, je lui pris le bras et lui dis :
« Partons, Balthazar. Je ne sais pas ce que ces villageois vous ont fait, mais ils ne valent pas la peine de votre fureur. Ne leur montrez pas que vous êtes aussi mauvais qu'ils se l'imaginent. »
Surpris, il tourna son regard vers moi. J'y lu plus de détresse et de douleur que ce à quoi je m'attendais.
Il soupira.
« Vous avez probablement raison, maître Nain. Merci. »
Toujours grandiloquent, il se redressa fièrement et s'adressa une dernière fois à la population :
« Vous avez entendu ? Je suis bien trop au-dessus de vous. Ignorez-moi, ignorez votre sauveur, allez ! Au fond de vous, vous saurez toujours que vous devez votre vie et vos ressources à un homme, oui, un homme ! que vous détestez. Et j'espère que ça vous bouffera encore longtemps. »
Faussement pétri d'une dignité qu'il essayait tant bien que mal de laisser paraître, il m'invita à monter sur son cheval. Celui-ci était froid malgré les flammes qui le formaient : j'acceptai. Il me hissa derrière lui et nous partîmes sous le silence toujours pesant d'une petite foule hostile et inquiète.
Nous nous arrêtâmes dans une petite auberge de Corbéni pour fêter notre victoire. Théo nous distribua notre argent, qui commença à se changer en ripaille et en bière. Je m'amusais beaucoup aux côtés de Balthazar, que j'appelais désormais Bob, et Théo. Malgré ses apparences froides et distantes, celui-ci était de très bonne compagnie quand l'alcool se mettait à couler.
Alors que Théo s'était un peu éloigné pour dire des mots doux à une serveuse fort accorte, je me penchais vers Bob,
« Sans vouloir être indiscret, Bob… Il me semble que vous cachez un sombre secret, que même Théo n'a pas pu percer… je ne vous demande pas de me le livrer, évidemment. Mais… Vous avez dit aux villageois que vous étiez une… hérésie ? »
L'esprit déjà un peu embrumé, j'hésitais sur le choix de mes mots. Je voulais aborder cette question par mesure de sécurité : si le… secret de Balthazar ne me paraissait pas trop dangereux, je comptais passer quelques temps en compagnie de ces deux étranges aventuriers. Théo m'avait parlé de son ambition de former un groupe, et sa proposition avait fini par m'intéresser. Je les aimais bien, tous les deux.
Balthazar me répondit pensivement :
« Ah, vous avez remarqué ça… Ecoutez, je ne peux pas vous en parler. Sachez seulement que j'ai été accusé, en partie à tort, d'être une créature hérétique lors de mes études de magie. Cela m'a coûté ma liberté pendant plusieurs mois, mais j'ai pu m'enfuir grâce à la protection de Théo et exercer une activité que j'adore. Vous avez dû deviner que je ne suis pas complètement… ce que je semble être. Mais quoiqu'il en soit, vous avez ma parole : la situation est sous contrôle. Je ne suis pas aussi dangereux qu'on le prétend. Je suis seulement… particulier. Et cela ne plaît pas à tout le monde. Ces explications vous conviennent-elles ?
- Elles me conviennent, répondis-je en souriant. Bizarrement… je vous fais confiance. »
Alors, tout commença. Je m'intégrai, temporairement pensais-je, à cet étrange petit groupe. Nous partîmes à la découverte de nouveaux paysages et de nouvelles aventures, mais aussi de nouveaux compagnons. Théo avait pour ambition de recruter un quatrième membre pour compléter notre corporation et nous parla d'un archer non-humain dont il avait entendu parler aux abords des Forêts Arsiniennes.
Je suivis une nouvelle route.
Alors, oui, bon, je continue cette fiction seulement... un an après avoir posté le premier chapitre... Pour la régularité, je repasserai ! Avec un peu de chances, la suite arrivera avant l'an prochain (je prie très fort pour ça). N'hésitez pas à me dire si ça vous a plu ! :D
