Les premiers rayons du jour passèrent à travers les rideaux pourpre de la chambre immaculée pour venir chatouiller le visage fermé de Kido Tsubomi. Ses sourcils se plissèrent doucement, tandis qu'elle quittait le monde des songes et des merveilles. Ah, quelle heure était-il ? Probablement six heures du matin. Le soleil venait souvent la déranger aux alentours de ce moment de la journée.
Ses cheveux verts, emmêlés à cause du sommeil et de ses gestes endormis, tombèrent mollement sur son dos lorsqu'elle se redressa. Ses yeux noirs scrutèrent un moment un point invisible de sa chambre blanche, normale, maladivement banale.
Les os de sa colonne vertébrale craquèrent tandis que son corps se tenait debout, là, devant la fenêtre. Elle fit deux pas, et ouvrit les bouts de tissus qui séparaient ses yeux du reste du monde.
Son regard sombre fut traversé par une lueur de surprise, accompagné par ses sourcils qui se froncèrent simultanément. Qui pouvait bien avoir posé ceci devant sa fenêtre ?
Un bouquet de bruyères, entouré de quelques balsamines, paraissaient attendre l'éveil de la jeune femme de dix-huit ans. Le violet était la couleur dominante, et les pétales courbés en avant semblaient vouloir plonger dans le vide avant de rejoindre ceux qui étaient déjà tombés.
Elle prit doucement le bouquet entre ses mains blafardes, et l'examina de plus près. Aucun papier ne les attachait. Juste une petite herbe, qui ressemblait plus à une ficelle peinte en vert. Étrange... Sa chambre était située en hauteur, par rapport au sol. Personne n'aurait pu le déposer de l'extérieur... Quelqu'un était-il entré dans sa chambre lorsqu'elle s'était assoupie ?
Elle s'habilla de son éternel sweat-shirt violet, semblable à un baladeur mp3, et de son pantalon vert foncé. Kido rabattit sa capuche et descendit les marches du Q.G du Mekakushi Dan. Le gang des yeux bandés.
Un jeu pour enfants ? Non, le Mekakushi Dan était bien plus qu'un simple jeu pour gosses. C'était ce qui lui permettait de s'échapper de ces matins mornes, où seuls le froid et la solitude emplissaient son petit être.
Neuf membres. Et elle, Kido Tsubomi, était le leader de ce fantastique groupe. Groupe d'adolescents anonymes, mais qui sortaient de l'ordinaire par un seul point commun : leurs yeux.
Rouges. Aussi rouges que son sang, aussi rouges que le soleil du crépuscule, aussi rouges que le brasier qui l'avait engloutie le quinze août.
Le jour où elle s'était retrouvée enfermée avec sa grande soeur, dans le manoir de son père, alors que le feu épousait sa peau laiteuse et ses vêtements déjà consumés.
Brûlée vive.
Mais, d'une certaine manière, elle regrettait les jours heureux qu'ils avaient partagés entre eux, jadis. Bien entendu, deux ans après, les choses avaient bien changé... Ils s'étaient tous éloignés. Shintaro s'était renfermé sur lui-même, Hibiya allait au collège et trouvait le fait de se retrouver tous ensembles "ringard", Seto passait son temps dans la forêt ou à la montagne, Mary ne faisait que lire, Kano partait toujours dans des endroits improbables et, la plupart du temps, il restait introuvable... Et elle, la leader, n'avait rien fait pour empêcher leurs liens de s'envoler lentement. Elle avait assisté aux changements de personnalité de certains, à l'évolution des autres...
Elle ne put rien faire lorsque Momo devint une idole hautaine, et ce depuis qu'elle eut réussi à contrôler son pouvoir.
Elle ne put rien faire lorsque Takane rata son concours d'entrée à l'université, et depuis elle passait son temps à jouer à des jeux-vidéos.
Elle ne put rien faire lorsque Konoha les laissa, et depuis elle n'avait aucunes nouvelles du dernier membre du Mekakushi Dan.
Elle ne put rien faire, rien et jamais rien.
Juste disparaître pour s'apitoyer sur son sort, là, dans un coin de cette pièce singulière ; mais qui renferme, hélas, quelques bouts brisés de ses sentiments trop souvent refoulés.
Alors, lorsqu'elle arriva dans la pièce dans laquelle ils avaient l'habitude de tous se rassembler, une larme délicate tomba sur le bouquet de fleurs qu'elle tenait dans sa main.
Seule, seule, encore seule. Cette grande pièce lui semblait d'un coup si grande, si imposante, et si terrifiante ; sans tous les autres. Comment avait-elle put les laisser s'en aller ? Comment avait-elle supporté le fait de voir leur amitié devenir un faible et idéal souvenir ?
D'un coup, son regard sombre se posa sur les fleurs violettes. Elles se moquaient d'elle, elle en était certaine. Elles se moquaient de ses sentiments qui étaient en train d'éclater en elle.
Ces maudites fleurs n'étaient qu'un moyen de la détruire un peu plus.
Dans un geste énervé, elle lança le bouquet au sol et échappa un sanglot en voyant les pétales éparpillés sur le plancher.
Ah, devenait-elle faible..? Non, elle se devait d'être forte ! Au moins pour... Pour qui, déjà ? Ils étaient tous partis. Alors, pour qui devait-elle être forte..?
Elle passa lentement sa main sur son visage et essuya prestement les gouttes d'eau qui inondaient ses joues. Elle avait toujours été comme cela ; un paradoxe humain. Bien qu'elle fut froide, elle souhaitait sentir la chaleur des autres. Bien qu'elle fut solitaire, elle réclamait la présence des autres à ses côtés.
Bien qu'elle fut stoïque, elle craquait et laissait ses pleurs se faire plus forts dans l'atmosphère.
Son frère adoptif et ami d'enfance, Kano Shuuya, la comparait souvent à une oxymore. Elle avait horreur de ces métaphores, mais elle devait se rendre à l'évidence ; il avait bien souvent raison. Elle ne savait jamais pourquoi il pouvait lire en elle de cette manière, fouiller sans gêne l'être complexe qu'elle était et en tirer les vérités qu'elle ne voulait guère entendre. Le fait que lui, puisse savoir tous ses maux, sans qu'elle ne sache faire de même avec lui, la frustrait énormément.
Son visage exsangue apparut dans le reflet de la vitre en face d'elle. Sa main tout aussi pâle se posa sur la poignée de la porte. Ce bout de bois aussi, était froid. Mais quelle importance ? Elle était déjà dehors, de toute manière. S'attarder sur des éléments semblables à son coeur serait inutile.
Mais les fleurs, alors ? Le plancher marron était recouvert de pétales colorés. Néanmoins, Tsubomi n'avait pas remarqué une chose : Les gouttes d'hémoglobines qui commençaient à teindre les fleurs épanouies à leur maximum.
* . * . * . *
La grande avenue était assaillie de passants ; une masse noire et étouffante se formait tout autour de la jeune femme. Au début, elle n'avait pas réagi lorsqu'une petite fille avait couru en sa direction. Elle l'avait compris lorsqu'un sentiment étrange avait fait place en elle ; comme si elle n'était que vide.
La petite fille l'avait traversée.
Comment était-ce possible..? Elle ne l'avait pas vue ? Et de toute manière... Jamais quelque chose de matériel n'avait traversé son corps, comme si elle n'était qu'un vulgaire fantôme !
« Monsieur ? Excusez-moi...»
Elle tendit sa main blafarde vers un homme qui passait, là, à côté d'elle. Il n'avait pas réagi ? Ah, elle détestait qu'on l'ignore !
Mais tout prit un sens lorsque sa main passa à travers son épaule.
Stupeur. Étonnement. Interrogation. Compréhension. Peur.
Pourquoi les gens l'ignoraient encore ? Elle savait contrôler sa capacité ! En temps normal, ils se souvenaient d'elle comme une passante : ils l'observaient et oubliaient son visage dans la seconde qui suivait. Mais là, totale ignorance.
Comme lorsqu'elle disparaissait vraiment.
Que se passait-il ? Jamais ceci n'était arrivé... Elle commença à paniquer. Non, elle ne voulait pas disparaitre, pas encore ! Elle ne voulait pas être comparée une fois encore à un fantôme ! Allez, regardez-la... Ne la laissez pas seule, non ! Tout sauf ça...
Les passants déambulaient dans cette grande rue. Les arbres fleuris laissaient les pétales s'échapper, le soleil caressait lentement les dalles en pierre sur lesquelles la jeune femme marchait. La température était assez bonne.
Et elle, elle semblait faire partie d'une autre monde. Pas celui-ci. Celui des ombres, celui des oubliés, celui des fantômes.
Elle n'était plus rien.
Elle-même ne savait plus ce qu'elle était.
Elle-même commençait à ne plus se voir...
Attendez... Quoi ? Pourquoi... Pourquoi devenait-elle invisible à ses propres yeux ? L'angoisse revint prendre possession de son coeur chamboulé.
Non, pas disparaitre... Tout sauf ça ! Elle ne voulait pas disparaître ! Surtout pas ! Que ferait-elle ? Non... Que pourrait-elle faire si elle n'avait plus de corps ?
La peur se mêla aux larmes qui coulaient déjà sur ses joues. L'angoisse s'imprégna dans chaque parcelle de sa peau.
Terrifiée. Totalement pétrifiée.
Une lueur d'espoir naquit dans ses yeux noirs. Konoha... Konoha s'était stoppé devant elle.
Où était-il passé depuis tout ce temps ? Pourquoi ne lui avait-il pas donné de nouvelles ?
Et... Pourquoi semblait-il si différent ?
« Tsubomi ? Tsubomi, où es-tu ?»
Ses yeux inondés s'écarquillèrent. Il la regardait dans les yeux... Ne la voyait-il pas ?
Ah, elle n'avait pas vu ce sourire à cause des larmes qui embuaient son regard.
Des cheveux noirs. Des yeux jaunes.
Un sourire carnassier.
« Plus personne ne te voit, n'est-ce pas ?»
Elle voulut crier. Crier au monde qu'elle existait, crier à cet ami qu'elle était là.
Mais sa gorge resta serrée. Sa bouche demeura fermée.
Ses paroles se perdirent dans ses pensées.
« Pas de réponse ? Oh, que c'est idiot... J'imagine que les fantômes ne peuvent pas parler.»
Il lui tourna le dos, alors que ses genoux touchaient le sol.
Son corps s'effondra en même temps que les parts restantes de sa joie.
Le bonheur de le revoir s'était envolé.
Doucement, elle vit ses mains disparaître. Puis, ses bras. Puis, ses genoux.
Ah, elle n'était plus rien. Définitivement.
Le monde entier lui avait tourné le dos. Et les quelques personnes qui restaient dans son champ de vision passaient à côté d'elle, imperturbables.
Comme s'ils étaient aveugles.
Elle était devenue un nuage. Les gouttes de pluie tombaient précipitamment sur le trottoir gris.
« Je vous en supplie... Trouvez-moi... Aidez-moi... Sauvez-moi..!»
Lorsque le restant de son corps longiligne s'affaissa sur le sol, son regard se posa sur un bouquet de bruyères et de balsamines, disposé devant le restant de son crâne.
Les fleurs s'étaient teintées en un rouge écarlate.
Personne n'eut jamais entendu les dernières paroles de Kido Tsubomi
Personne n'eut jamais vu Kido Tsubomi, le jour de sa disparition.
Personne n'eut jamais vu son regard horrifié devant ces pétales sanglants.
Mis à part une seule et unique personne.
「 La première fleur se nommait Kido Tsubomi. Cette plante froide mourut solitairement.」
