Comme le premier chapitre est surtout une introduction et qu'il est très court comparé à la suite, je me permets de poster tout de suite le seconde chapitre qui achève de mettre les prémisses de l'histoire en place. Bonne lecture ^^
Chapter 02 ;; Time to rest
Le soleil était haut dans le ciel. Elle pouvait le sentir réchauffer tendrement la peau de son visage. Elle était allongée à même le sol. Il y avait une veste sur elle et du mouvement tout autour. Le chien avait la tête sur son ventre. Elle était consciente de tout sans ouvrir les yeux. Elle pouvait entendre des voix, mais les mots ne faisaient pas encore de sens dans son esprit. Son crâne élançait. Ses jambes étaient endolories d'avoir trop couru. Elle pouvait le sentir avant même de les bouger. Papillonnant des yeux pour s'habituer à la lumière du jour, elle serra les dents en se redressant lentement en position assise. Elle se trouvait tout près du feu dont il ne restait plus que de la braise encore un peu chaude. Il y avait une femme qui arrivait vers elle. La fin trentaine, peut-être. Elle avait les cheveux très courts et un air apaisant. Le genre d'air qu'elle n'avait pas croisé sur un visage depuis longtemps.
« Bonjour. »
Elle ne fit qu'hocher vaguement la tête. Elle n'avait pas prononcé un son depuis plusieurs jours. Voir semaines, elle ne le savait même plus à présent. Le chien quémanda ses caresses matinales et sans détacher ses yeux de l'inconnue, elle lui gratta le derrière de l'oreille avec affection.
« Je m'appelle Carol. »
Elle hocha à nouveau de la tête alors que ladite Carol lui tendait une pierre plate et large contenant un maigre repas qui fut sans doute chaud à un moment.
« Ce n'est pas grand-chose, mais mange, tu dois avoir faim. »
Elle était affamée. Toujours sans dire un mot, elle s'empara de la nourriture et bien que celle-ci fût à la portée du museau de l'animal qui l'accompagnait, celui-ci ne fit aucun geste pour la prendre. Oreilles dressées, il semblait plus aux aguets que concerné par ce qui se trouvait à quelques centimètres à peine de son museau. Mangeant avec ses doigts, elle entendit vaguement Carol dire qu'elle allait lui chercher un peu d'eau.
« Ne mange pas trop vite. »
Cette voix n'était pas celle de Carol. Levant les yeux, les plissant sous le soleil, elle vit un homme âgé qui tenait un fusil. Elle ralentit un peu son allure, mais pas beaucoup. Elle avait faim. Mais elle s'était nourrie si peu ces temps-ci qu'elle sembla sustentée en quelques bouchées à peine.
« Garde le reste pour plus tard » poursuivit le vieil homme qui, entre-temps, s'était assis en face d'elle, de l'autre côté des restes du feu.
Plutôt que de l'écouter, elle tourna les yeux vers le chien qui leva alors la tête vers elle pour croiser son regard. Elle sourit à l'animal et déposa le reste au sol, caressant la tête du berger pendant qu'il terminait son repas à sa place.
« Ce n'est pas une bonne idée de gaspiller de la nourriture pour un chien. »
Son regard aimant devint plus dur lorsqu'il quitta l'animal pour revenir à l'homme. Elle prit le temps de le fixer plusieurs secondes avant de se racler la gorge. Une fois. Deux fois. Elle en toussa même un peu.
« Ce chien, je lui dois la vie. »
Ses sons étaient enroués. Ses mots avaient été tremblants. Sa propre voix lui semblait étrangère, toutefois c'était plus bizarre encore d'être entourée de gens. Il n'y avait plus qu'elle et le chien depuis un bout de temps. Elle préférait ça comme ça. Dès qu'elle le pourrait, elle partirait de son côté. Elle n'aimait pas les gens. Ils étaient incontrôlables et par les temps qui courraient, ils étaient, en majorité, complètement déments. Il était préférable de rester seule.
Carol revint avec de l'eau. À peine quelques gorgées, mais comme pour la nourriture, elle en laissa une partie au chien. Ce qu'elle avait bu était suffisant pour la rafraichir pendant des heures. Son corps s'était habitué à peu.
« Comment tu t'appelles? » demanda l'homme âgé.
Elle ne répondit pas tout de suite. Le jaugeant du regard pour ensuite passer à Carol. Ils ne demandaient qu'un nom. Ce n'était pas grand-chose. Ça ne signifiait pas grand-chose non plus en ces temps difficiles. Un nom, qu'il soit vrai ou faux, n'était plus qu'un nom. Ça ne signifiait plus rien. Plus d'appartenance. Plus de provenance. Juste un moyen pour ne pas s'interpeller en disant hey toi.
Pourtant, elle les observa. Baladant son regard de l'un à l'autre, cherchant à lire en eux. La femme était frêle. Elle semblait prête à briser en deux comme une simple brindille. Néanmoins, il y avait de la tendresse dans ses yeux. Et la tendresse, c'était devenu chose rare. L'homme avait l'air plus robuste malgré son âge avancé. Une personnalité plus forte. Pourtant, elle ne se sentait pas menacée par lui, même s'il tenait un fusil.
« Emilie. »
Elle avait lâché son nom dans un simple murmure. Sa voix manquait encore d'assurance, mais ce ton rauque qui n'était pas le sien d'habitude se dissiperait à force d'user de la parole. Elle eut un petit rire jaune avant de continuer.
« À l'époque où j'avais encore des amis, ils m'appelaient Milie. »
Pourquoi l'avait-elle dévoilé? Elle ne le savait pas vraiment. C'était la première fois. Après qu'ils soient tous disparus, elle n'avait dit son surnom à personne. Alors pourquoi à eux? Allez savoir. Peut-être l'homme qui lui faisait penser à son grand-père jadis. Peut-être cette tendresse dans les yeux de Carol.
« Enchanté Milie. Je m'appelle Hershel. »
Elle lui glissa un petit sourire peu convaincant en unique réponse. Elle n'était pas très à l'aise avec les gens. Plus depuis que le monde était entré dans sa fin en tout cas.
« Il y a une petite chute d'eau un peu plus loin. Ce serait une bonne idée d'aller te décrasser un peu » ajouta Carol près d'une minute de silence plus tard.
Milie ne s'opposa pas à cette idée et approuva d'un vague signe de tête. Elle déposa la veste en cuir qui l'avait tenue au chaud par terre avant de se lever, non sans serrer les dents sous ses muscles endoloris. Maintenant qu'elle était debout, elle se rendait compte combien la plante de ses pieds était douloureuse. Le berger allemand se hissa sans attendre sur ses quatre pattes, suivant la jeune femme au pas tandis qu'elle emboitait celui de Carol.
S'asperger le visage d'eau fraiche lui donnait l'impression de revenir à la vie. Chaque jet d'eau qu'elle envoyait contre sa peau lui ramenait un peu plus ses esprits qui, jusque là, semblaient être engourdis, comme enfouis dans du coton. Le chien s'abreuvait à grands coups de langue et Milie porta quelques gorgées d'eau à sa bouche à l'aide de ses mains.
« Vous êtes installés ici depuis quand? »
Elle n'avait pas l'habitude de poser des questions. Généralement, moins elle en savait, moins elle en divulguait et mieux elle se portait. Mais elle était toute seule depuis... trop longtemps.
« Hier en fin d'après-midi. Plus d'essence » lui répondit Carol.
Plantant ses avant-bras sous l'eau pour se les frotter et enlever la saleté au mieux, Milie hocha encore la tête, comme si ça l'aidait à enregistrer l'information. Leur malchance était devenue sa chance à elle. Sans cette panne d'essence, elle ne les aurait jamais atteints.
« T'es toute seule depuis quand? »
C'était le danger de poser des questions. Ça donnait plus ou moins l'autorisation à votre interlocuteur de vous en poser aussi. Mais cette femme semblait gentille et tellement tendre. Rien à voir avec les derniers vivants qu'elle avait rencontrés... Quoi que sur le coup eux aussi semblaient gentils. Méfiance, mère de prudence.
« Je sais pas » répondit simplement Milie en haussant les épaules.
Toute seule à ne fermer l'œil que lorsqu'elle n'avait pas la force de faire autrement, elle avait fini par perdre le compte des jours. Elle savait juste que l'été tirait à sa fin. Les nuits se faisaient plus fraiches et les jours étaient moins longs. Le temps, exactement, elle n'en savait fichtre rien et ça ne lui importait pas vraiment. L'important, c'était d'être en mesure de voir le soleil se coucher puis se lever à nouveau. Le reste avait perdu tout son sens pour elle.
« T'as rencontré des gens récemment? » continua Carol en la regardant se nettoyer la nuque et le cou.
« Y'a peut-être vingt ou trente jours, je sais plus. Pas du bon monde. Je suis pas restée longtemps. »
C'était là qu'elle avait perdu son couteau de chasse. La seule arme qu'elle possédait alors pour se défendre. Depuis ce temps-là, elle ne comptait plus que sur son fidèle compagnon pour la protéger.
« T'as survécu tout un mois toute seule? »
Le ton de Carol était à la fois surpris et impressionné. Milie sentit que jamais elle n'aurait été en mesure de survivre aussi longtemps avec juste un chien.
« Pas la première fois. »
« T'as jamais été avec un groupe? »
« Deux trois fois. Jamais bien terminé. »
Soit tout le monde à qui elle s'était lentement attachée mourrait, soit pire encore. Mais elle préférait ne pas y penser. Elle ne referait pas la même erreur. Dès qu'elle en aurait la force, elle partirait. Elle se frotta le visage pendant un certain temps. Jusqu'à ce que son reflet ne lui renvoie plus l'image d'une peau crasseuse. Elle entendit le nom de Carol se faire appeler et la femme lui glissa un sourire avant de partir. La suivant du regard, Milie vit un homme vêtu d'une chemise de shérif avec le chapeau assorti qui l'attendait. Visiblement, il avait à lui parler. D'elle, à en juger par les regards qu'il ne cessait de lui jeter.
Il voulait savoir si elle était une menace. Elle pouvait le deviner dans ses yeux cobalts. Comme pour l'homme à l'arbalète, elle ne lui en voulait pas d'être aussi méfiant. C'était malheureusement une question de survie. Elle se méfiait tout autant de lui. D'eux tous. Il le savait. Elle savait qu'il le savait.
« Comment il s'appelle? »
Milie quitta le shérif et Carol des yeux pour les poser sur le propriétaire de cette nouvelle voix. L'enfant. Il était de l'autre côté du petit cours d'eau et observait le chien avec les yeux illuminés d'un matin de noël.
« Je sais pas. Il est pas à moi » répondit-elle simplement en continuant de se laver du mieux qu'elle le pouvait.
« Vraiment? »
« Vraiment. Il me suit c'est tout. On est ami, je crois. »
Elle ne savait pas pourquoi ce chien s'était entiché d'elle, mais au bout du compte, c'était une bonne chose. Ce chien avait été son protecteur depuis le moment où elle l'avait vu pour la première fois.
« J'ai toujours voulu avoir un chien » continua l'enfant sur le ton de la confidence.
« Moi aussi quand j'étais petite je voulais un chien. »
« Mais celui-là, il est méchant. »
Milie fronça les sourcils. Cet animal était le plus doux qu'elle n'avait jamais rencontré. Une fois, elle s'était réveillée avec sa tête sur l'animal. Il ne s'était même pas défilé sous son poids. Il l'avait laissée l'utiliser comme oreiller sans grouiller une patte.
« Il a essayé de mordre Daryl cette nuit quand il t'a amenée près du feu » expliqua le gamin.
« Il avait peur que Daryl me fasse du mal, c'est tout. »
Elle ne savait pas qui était ce Daryl, mais il devait avoir compris ce détail tout seul. Autrement le chien serait sûrement mort à l'heure qu'il est et pas en train de renifler tout autour à la recherche d'odeurs intéressantes.
« Tu vas lui donner un nom? » questionna l'enfant.
« Je sais pas. Il en a sûrement déjà un, mais je ne le connais pas. »
« On pourrait essayer de deviner. Ça pourrait être amusant. »
Un jeu qui lui paraissait bien stupide. Une belle perte de temps. Mais elle sentait que ce gamin en avait besoin. Penser à autre chose. Dire des noms, chercher celui de l'animal, semblait être le moyen qu'il avait trouvé pour vider son esprit de ce qui le hantait.
« Je m'appelle Emilie. »
« Carl. Et lui, je trouve qu'il a la tête d'un Rex! »
Devant le manque de réaction du berger, la jeune femme eut une moue désolée à l'intention de Carl pendant que celui-ci contournait le plan d'eau pour se rapprocher de Milie.
« On dirait que non. »
« Max alors! »
Toujours aucune réaction provenant du chien. L'enfant en sembla désappointé ce qui fit sourire Milie. S'attendait-il à ce que ce soit si facile? Ce n'était pas pour rien qu'elle se contentait de se taper un peu la cuisse lorsqu'elle voulait l'appeler. Chercher son nom pourrait prendre des heures, si ce n'est des jours et elle n'avait pas envie de gaspiller son temps à ça. Le chien était là. Il lui permettait de fermer l'œil la nuit. D'attraper des petits animaux. Il lui tenait chaud lorsqu'il faisait plus froid. Il lui donnait quelqu'un à regarder dans les yeux lorsqu'elle se sentait seule. Au diable son nom, elle n'avait pas besoin de le connaître pour tout ça.
« Carl, tu nous laisses une minute. »
« Oui papa » obtempéra le gamin avant de s'éloigner en direction de l'animal.
« Je compte pas rester » répondit Milie avant même que la question ne soit posée.
La réponse prit le shérif un peu de court. Il s'accroupit à un mètre d'elle environ, la dévisageant sans la moindre gêne. Elle quitta le chien et Carl des yeux après que ce dernier ait réussi à toucher l'animal sans réaction agressive de sa part.
« J'ai encore rien dit. »
« Mais c'est ce que vous voulez savoir, pas vrai? » devina Milie sans la moindre animosité face à la situation. « Je vous remercie pour cette nuit, ça m'a sans doute sauvé la vie, mais je vous rassure, je ne compte pas devenir une bouche de plus à nourrir. Cet endroit n'est pas sûr. Vous ne comptez pas rester dans les parages et moi non plus. Quand mes jambes ne seront plus aussi raide, je partirai. »
« Toute seule et sans arme? Je sais que t'es en mesure de te débrouiller toute seule, Carol m'a raconté. Mais t'es pas obligée. »
« Je sais. »
Elle se leva et s'éloigna, mettant fin à la discussion. Elle avait besoin de marcher un peu pour se réchauffer les muscles autrement ses jambes resteraient aussi raide que des planches de bois à jamais. Quand elle dépassa Carl qui caressait le chien, celui-ci se défila sous les mains de l'enfant et suivit Milie.
Elle marcha un moment, très lentement, sans se presser. Elle avait vu trop de visages en une seule matinée. Elle avait besoin d'être seule. Quand le chien s'arrêta brusquement, elle en fit de même. Les épaules raides, jetant un regard à la ronde, elle suivit ensuite celui de l'animal. Il suivait un lapin des yeux, mais demeurait immobile. Le lapin sautillait tranquillement sans se soucier d'une quelconque menace. Milie se pencha lentement, cherchait à ne faire aucun bruit. Elle s'empara d'une pierre. Ni trop petite, ni trop grosse. Une pierre malléable, mais pas trop légère. Tendant le bras vers l'arrière après s'être redressée, elle attendit, suivant attentivement les mouvements de la petite bête à fourrure. Elle prit sa décision en une fraction de seconde, lançant la pierre. Dès l'instant où elle fit mouche, le chien s'élança en direction du lapin sonné pour le ramasser par le cou. Milie ne bougea pas. Le berger reviendrait vers elle après avoir attrapé le lapin, elle le savait.
« Jolie prise. »
« Il n'est pas encore mort » souligna la jeune femme en tournant la tête en direction de la voix.
Encore une nouvelle voix. Encore une nouvelle tête. Ou pas. Elle reconnut l'homme à son arbalète puis replaça doucement son visage dans sa mémoire. Le chien revint, tournant autour des jambes de celle qu'il avait choisie pour maîtresse avant de s'asseoir devant elle sur ses pieds. Le lapin, inconscient, pendant de la gueule du berger allemand.
« Je peux… » commença l'homme alors que Milie s'emparait du lapin pour lui briser le cou sans la moindre émotion sur le visage.
« Peux quoi? » acheva Milie.
« J'allais dire : le tuer.. »
« Comme tu vois, pas nécessaire. »
« Daryl. »
« Emilie. C'est donc toi qu'il a voulu mordre hier » comprit la jeune femme en désignant le chien.
« C'est un chien méfiant. »
« Moi aussi. C'est pour ça qu'on s'entend bien lui et moi. »
Sans rien dire de plus, elle rebroussa chemin pour retourner au campement de fortune. Daryl ne chercha pas à poursuivre la conversation, mais elle le savait sur ses talons. Elle pouvait entendre ses pas avancer à l'unisson avec les siens. Elle pouvait sentir ses mouvements dans son dos. Il regardait tout autour d'eux, concentré, prêt à tout. Il avait la parfaite attitude du chasseur.
Quand ils atteignirent le camp, Milie repéra un tronc renversé et s'y assis à califourchon, déposant le lapin devant elle. Le chien vint s'asseoir à sa droite alors que Carl revenait vers l'animal pour lequel il semblait avoir développé une grande fascination.
« Je peux t'emprunter ton couteau? » demanda Milie à Daryl en désignant celui qui pendait à sa ceinture.
Intéressé de voir si elle allait réellement écorcher et vider ce lapin elle-même, il empoigna l'arme par le manche avant de la faire virevoltée et de l'attraper par la lame pour la tendre à la jeune femme par le manche.
« Merci » ajouta-t-elle en s'emparant du couteau de chasse.
« Peut-être Butch » proposa Carl en flattant le chien.
Milie jeta un œil au chien avant de le lever sur l'enfant secouant la tête par la négative. Maniant le couteau avec aisance, elle fut en mesure de retirer la fourrure du lapin en un rien de temps, le rendant nu comme un vers.
« Gonzo! »
« Humm, cherche encore » se désola une fois de plus Milie alors qu'elle évidait l'animal comme d'autres femmes pliaient le linge propre.
Ne portant que plus ou moins attention à ses gestes, elle montrait ainsi qu'elle avait une grande facilité dans le domaine. Ce n'était pas la première fois qu'elle faisait ça et elle n'avait pas commencé quand le monde avait dégringolé dans les profondeurs de l'enfer.
« Où t'as appris à faire ça? » questionna Daryl tandis qu'elle offrait le cœur du lapin au chien.
« Mon père. »
« Chasseur? »
« Quand il était en vacances. Marine le reste de l'année. Je suis enfant unique, une fille et ma mère est morte quand j'étais jeune, mais ça l'a pas empêché de m'amener à la pêche, à la chasse, de m'apprendre à manier le couteau, le pistolet, le fusil, à allumer un feu sans allumette ou à m'enseigner comment entretenir et réparer une voiture. Souvent je l'ai détesté pour ça… Je crois que maintenant, je devrais plutôt le remercier. Ça m'a permis de rester en vie. »
Sa voix s'était légèrement perdue dans l'absence sur la fin. Tout ça venait de faire émerger ses souvenirs d'enfance. C'était pour ça qu'elle n'aimait pas parler. Raconter des choses les faisait toujours remonter à la surface. Plus souvent qu'autrement, ce n'était pas bon. Ça rendait nostalgique. Ça rendait triste. Elle en avait marre d'être triste et nostalgique.
Daryl n'ajouta aucune question à son petit interrogatoire et Carl se chargea de désamorcer la situation sans même s'en rendre compte, proposant encore divers noms de chien qui lui passait par la tête. Milie continua d'apprêter le lapin, laissant les organes indésirables au berger. Elle pouvait sentir Daryl étudier chacun de ses gestes, mais elle faisait tout pour l'ignorer. Plusieurs minutes passèrent avant qu'il ne dépose quelques écureuils ou oiseaux qu'il avait attrapés et qui pendaient à une bandoulière.
« Tu peux faire ceux-là? Je dois aller faire ma ronde. »
Elle hocha vaguement de la tête toujours sans le regarder, se focalisant plutôt sur les essaies toujours infructueux de Carl pour trouver le nom du chien. La tâche l'occupa jusqu'à la tombée du jour. Résultat, elle avait montré un peu à Carl comment bien apprêter les animaux sauvages pour s'en faire un repas et ils n'avaient toujours aucun nom pour le chien.
Durant la soirée, Milie était assise, plutôt isolée, observant tous ces gens qu'elle ne connaissait pas. Ils venaient de se sortir d'une situation difficile et avaient perdu des êtres chers, mais ils n'abandonnaient pas. C'était ce qu'elle avait entendu vaguement entre les branches en papotant ici et là. Elle connaissait chaque nom à présent. Mais ça ne l'empêchait pas de demeurer méfiante. Les gens étaient un danger. Partir, c'était plus sûr.
Le shérif, Rick, était là avec sa femme Lori et son fils Carl. Le vieux Hershel était là avec ses deux filles, Maggie et Beth. Il y avait un asiatique, Glenn, totalement amoureux de Maggie. Milie n'avait pas besoin de les voir se tenir par la main pour le deviner, ça se voyait dans ses yeux, comme dans ceux de Maggie. Il y avait Carol, tendresse incarnée, Milie restait campée sur sa première impression. Puis T-Dog. Elle ne lui avait pas vraiment parlé, mais il semblait sympathique et facile d'approche. Finalement, il y avait Daryl. Le plus solitaire du lot de ce qu'elle avait pu en observer. Ce qui donnait en tout un groupe plutôt hétéroclite, mais qui respirait le désire de vivre. Un groupe qui avait eu son lot d'épreuves et qui s'en était sorti. Il ne semblait pas y avoir de détraqué mental parmi ces gens-là. Ils avaient confiance les uns dans les autres et ils dépendaient les uns des autres, ça aussi ça se sentait.
Mais Milie ne pouvait pas se le permettre. Endormir sa vigilance encore une fois? Se laisser aller à l'attachement? Elle connaissait la suite par cœur. Après les moments partagés, les rires et les sourires, venait toujours les cris, les larmes et la mort. Cette journée de répit lui avait fait du bien, vraiment. Voir des gens, pouvoir discuter avec quelqu'un qui avait la faculté de lui répondre, ça lui avait apporté un certain réconfort. Pouvoir arrêter de vagabonder sans un endroit où aller, pendant ces quelques heures, ça lui avait permis de se détendre et de se reposer. Mais il ne fallait pas s'attarder, demain elle s'en irait. Vers où? Elle ne le savait pas précisément. Vers le sud en tout cas. Avec l'automne qui approchait et qui serait suivi de l'hiver, elle ne possédait aucun moyen de survivre. Il fallait gagner le sud pour avoir une chance.
