Chapitre 1 : Sauvetage dans une ruelle
Un an plus tôt
Alors que le chauffeur de bus klaxonne, je ne peux m'empêcher de maudire la mauvaise circulation qu'il y a aujourd'hui. Charlie ne va pas être content de me voir arriver en retard en sachant que ma collègue est malade et que je dois travailler pour deux. Efficacité et ponctualité sont ses deux maîtres mots, ceux avec lesquels il gère la librairie depuis plus de vingt ans. J'y travaille pendant mes vacances depuis deux ans et j'ai de la chance qu'il m'ait gardée car j'ai vu plusieurs personnes partir au bout de deux semaines. Il faut simplement s'habituer au caractère du patron et savoir sourire aux clients, ce qui est à la portée de tout le monde. Et comme ce travail me permet de mettre de l'argent de côté pour pouvoir acheter une voiture, je ne vais pas me plaindre. Sauf quand il y a des embouteillages comme aujourd'hui, ce qui n'est pas du tout avantageux pour cette journée qui s'annonce bien longue. Je finis par fermer mon livre et par le ranger dans mon sac lorsque je vois mon arrêt arriver. Le bus se stoppe enfin et je descends sur le trottoir en marmonnant quand je me prends toute la pluie. Je n'ai pas pensé un seul instant à prendre mon parapluie malgré les nuages et je le regrette déjà. C'est donc trempée de la tête aux pieds que je franchis la porte de la librairie en saluant Charlie au passage.
- Dépêche-toi un peu, Eden, on a du monde. Et tu fais la nocturne, Émilie ne pourra pas venir ce soir.
Je serre les dents en pestant intérieurement contre ma collègue. Elle sait que je n'ai pas que mon boulot et que je dois m'occuper un peu de moi-même de temps en temps mais non, madame en profite toujours pour aller faire la fête. Je n'aime pas les nocturnes, l'ambiance est trop étrange la nuit à la librairie et on y croise des gens dont les regards sont assez effrayants. Je me rends dans la réserve où de nombreux colis ont été déposés, comprenant que je vais devoir me charger de tout rentrer dans l'ordinateur avant de remplir les rayons. Je soupire longuement avant de commencer mon travail, m'asseyant devant l'ordinateur avec les différentes piles de livres. Charlie vient me voir de temps en temps pour vérifier que j'avance bien ou pour que je vienne l'aider à conseiller certains clients. Avec les nouveaux genres littéraires, il est un peu perdu et je lui donne des coups de main pour les plus jeunes acheteurs. Aujourd'hui, nous avons le droit à plusieurs commandes pour les manuels scolaires, me rappelant que la rentrée est dans moins de deux semaines. Même si je ne suis pas pressée de reprendre les cours, il me tarde de revoir mes amis et de passer un peu plus de temps avec eux à discuter sur notre sujet de prédilection : les créatures imaginaires. Nous savons bien qu'elles ne sont pas réelles mais ça nous amuse de croire le contraire.
Arrêtant de divaguer, je continue de travailler, récupérant mon sac à main quand vient la pause de midi. Je ne me rends pas très loin de la librairie, allant manger des pâtes en boîte en dégustant la sauce jusqu'au bout puis finissant par une pomme bien rouge. Je ne cesse de jeter des coups d'oeil à ma montre, vérifiant l'heure pour ne pas louper l'horaire d'ouverture de l'après-midi. Charlie serait capable de me reprocher de ne pas être là à temps même si je me charge de la nocturne. Avant de retourner au travail, je passe par la boulangerie, achetant des viennoiseries pour l'après-midi en sachant très bien que Charlie aimera cette petite attention. J'arrive pile à l'heure, saluant de nouveau mon patron avec un sourire avant de me remettre au travail. L'après-midi n'est pas très longue, de nombreux clients se pressent pour des achats ou des commandes et nous grignotons de temps en temps en discutant. A la fermeture, à dix-sept heures, Charlie me rappelle encore une fois que je ne dois pas oublier la nocturne. Je hoche la tête distraitement, rien ne peut me faire louper le boulot d'Émilie puisqu'elle a décidé de ne pas venir ce soir. D'accord, les horaires des nocturnes ne sont pas faciles à faire mais c'est une fois par semaine, le vendredi soir. Et comme il y a des roulements, ce ne sont pas toujours les mêmes personnes qui ont à assurer la surveillance de la librairie. Surtout que les visiteurs, durant les nocturnes, se rendent le plus souvent dans ce que nous appelons la Crypte, là où reposent d'anciens livres originaux.
Contrairement à ce matin, il n'y a pas beaucoup de circulation et j'arrive rapidement à mon appartement. Je monte les trois étages à pied avant d'entrer, récupérant au passage le courrier qui a été glissé sous ma porte. Il y a là plusieurs factures que je pose sur la table de cuisine avant d'inspecter mes placards. J'ai de quoi me préparer un repas correct en un temps rapide alors je décide de m'octroyer une pause en ouvrant mon ordinateur. J'ai reçu quelques mails de mes parents ainsi qu'une réponse pour ma bourse. Cette année encore, je serai boursière, ce qui va m'aider pour payer mes études, en plus de ce que je gagne à la librairie. Je jette un coup d'oeil vite fait aux actualités, cliquant sur le gros titre qui annonce la disparition récente d'un jeune homme. Ce n'est pas le premier, ces derniers temps, et je me demande si un malade mental ne serait pas en train de parcourir le pays à la recherche de proies. Je suis certaine que Lucy pourrait être de mon avis et je ris toute seule en imaginant la réaction qu'elle aurait en entendant parler des disparitions. Le vibreur de mon téléphone me coupe de mes pensées et je le prends en main en voyant le nom de mon meilleur ami qui s'affiche.
- Allô ?
- Eden ! Je savais que tu me répondrais. Lucy a parié que tu n'aurais pas ton téléphone mais j'ai gagné.
Je souris en entendant la voix enthousiaste de mon meilleur ami. Même si des kilomètres nous séparent parce qu'il est en vacances, j'ai l'impression de l'avoir à mes côtés.
- Je prenais une pose avant la nocturne de ce soir.
- Charlie t'a encore obligée à revenir ? râle Damien. Tu as quand même le droit à un peu de temps libre, Eden !
- Ce n'est pas de sa faute, ma collègue ne viendra pas.
Mon meilleur ami marmonne quelques mots sur l'incompétence régulière de mes collègues et je me retiens de rire. Il m'apprend que Lucy et lui reviendront dans une semaine, qu'ils passeront sans doute à la librairie et qu'ils sont pressés de me revoir. Nous échangeons quelques anecdotes sur nos vacances puis Damien me passe notre amie. Pour la taquiner, je lui parle des disparitions des différents jeunes hommes et je perçois son ton sérieux à travers le téléphone. Elle me recommande d'être très prudente, surtout si je sors la nuit, et je lui promets de faire attention. Nous discutons encore un peu puis je raccroche pour me faire à manger, scrutant l'horloge murale de temps en temps. J'ai à peine fini mon dessert que je débarrasse rapidement la table avant de me changer. C'est l'une des règles imposées par Charlie pour les nocturnes, il souhaite que nous soyons irréprochables mais également mieux habillées que lors de nos simples journées de travail. J'enfile une robe au tissu chaud, sachant pertinemment que chauffage et librairie sont deux mots à ne pas associer devant le patron. Un coup d'oeil dans le miroir me permet de vérifier que ma tenue est correcte, je ramasse mes cheveux, aussi bruns que mes yeux, en chignon et je verrouille l'appartement derrière moi.
Lorsque j'arrive à la librairie, Charlie est déjà là, en train d'accrocher le panneau pour la nocturne. Il est vingt-et-une heures trente et les premiers clients ne vont pas tarder. Ce sont toujours des habitués, il y a rarement des nouveaux et je me demande souvent ce qu'ils cherchent dans la Crypte. Je prends place derrière la caisse, jetant de fréquents coups d'œil au-dehors pour voir s'il y a du monde. Une heure s'écoule ainsi avant l'arrivée de trois hommes aux regards froids. L'un semble être le chef du groupe et il balaye la pièce du regard avant de s'arrêter sur moi. Je ne peux m'empêcher de ressentir de l'appréhension en le voyant mais je ne dis rien, Charlie se charge de les conduire à la Crypte, même s'ils savent parfaitement s'y rendre. Je devrais avoir l'habitude de leurs yeux d'un bleu électrique mais, à chaque fois, je me sens mal à l'aise. Deux autres clients franchissent la porte quinze minutes plus tard. L'un a la peau noire et il se dirige directement vers la Crypte alors que l'autre, aux longs cheveux bruns, reste là à attendre. Alors que je détourne les yeux, il vient vers moi et me salue. Je relève la tête et le détaille sans gêne avant de lui rendre ses salutations avec un sourire de circonstance. Son compagnon remonte, s'arrêtant au milieu des marches pour lui parler.
- Kraven est arrivé, il attend.
- Il n'a pas tardé.
Je les observe se fondre dans l'obscurité de la Crypte, continuant à me poser des questions sur leur présence ici. Je sais que le plus foncé des deux se nomme Raze et que l'autre s'appelle Lucian. Je les ai déjà entendu discuter plusieurs fois et je dois bien admettre que le dénommé Lucian ne me laisse pas indifférente, même si nous ne faisons que nous croiser. Après tout, rien ne m'empêche de fantasmer sur l'un de nos clients comme le ferait n'importe quelle personne de mon âge. Perdue dans mes pensées, je n'entends pas Charlie revenir et je sursaute lorsque je le vois devant moi.
- Encore en train de rêvasser, Eden ?
Je hausse les épaules, je n'ai rien à rétorquer à cela puisque j'ai été prise sur le fait. Mon patron retourne à ses occupations pendant que je feuillette distraitement un livre, bercée par le bruit des secondes qui s'égrainent sur l'horloge de la boutique. Il est minuit vingt lorsque les cinq clients remontent enfin. Kraven semble être en colère, comme souvent lorsqu'il ressort des nocturnes. Les deux hommes arrivés avec lui arborent des mines sombres tandis que Lucian paraît satisfait. Raze, pour sa part, a une expression neutre. Charlie leur souhaite un bon retour chez eux et, une fois qu'ils sont définitivement partis, il me congédie enfin.
- Au fait, Eden, pourrais-tu venir demain ?
- Mais demain c'est samedi ! Ce n'est pas à moi de bosser, plutôt à Émilie puisqu'elle n'a pas fait la nocturne.
- Elle est malade.
Et moi je suis la Reine d'Angleterre ? Je ne peux qu'accepter même si j'ai une furieuse envie d'étrangler ma collègue. Je récupère mes affaires et rentre chez moi, prenant le temps de me changer avant d'aller au lit.
OoOoOoO
Le réveil est bien difficile, je n'ai aucune envie de me lever mais je sais que je n'ai pas vraiment le choix. Je me lave rapidement puis je déjeune en vitesse avant de me dépêcher de prendre le bus. Aujourd'hui, je suis là à l'heure, tirant un sourire de satisfaction à Charlie. Avant de me mettre au travail, je commande plusieurs manuels scolaires pour mes amis et moi. Nous avons très peu d'achats à faire pour l'Université mais certains professeurs considèrent que les manuels sont bien pratiques dans certaines matières. Je finis par retourner dans les rayonnages sous l'œil attentif de mon patron. Heureusement, la librairie ferme le samedi après-midi et je peux rentrer tranquillement à l'appartement sans me soucier d'être en retard ou non. Je mets les restes d'hier à réchauffer et je me perds distraitement dans l'observation des nuages. La sonnerie du micro-ondes me tire de mes pensées et je mange enfin, surveillant de temps en temps mon téléphone. Alors que j'avale ma dernière bouchée, je ne peux m'empêcher de songer à Lucian et je me traite intérieurement d'idiote. Je ne le connais même pas mais je suis attirée par lui, ce qui est une véritable catastrophe. Ce type ne doit pas être quelqu'un de normal pour se balader avec un garde du corps comme Raze, encore moins en sachant qu'il est capable de mettre de mauvaise humeur un gars comme Kraven qui n'a pourtant pas l'air d'être un faiblard.
Je me rappelle nettement de ma première nocturne. J'étais arrivée un peu en avance pour avoir les conseils de Charlie et c'est là que j'ai vu Kraven et deux hommes entrer dans la librairie. Aucun des trois n'était très bavard et je fus tout de suite intriguée par ce qui pouvait bien les intéresser à la Crypte. Peu de temps après, ce furent Lucian et Raze qui vinrent à leur tour et je sentis qu'il y avait quelque chose de différent par rapport aux trois autres. Quoi, je ne l'ai jamais su. Mais à chaque nocturne qui suivit, je vis nettement qu'ils ne venaient pas du même milieu et qu'il y avait une certaine tension. J'ai essayé d'en savoir plus, une fois, en interrogeant Charlie, mais il a simplement su me répondre que je devais me tenir éloignée de ce qu'il se tramait à la Crypte. Et j'ai fini par l'écouter, je n'ai plus posé la moindre question à ce sujet, même si ça ne m'a pas empêché d'en discuter avec mes amis. Ils ont tous une hypothèse farfelue à proposer, allant de la secte à la préparation d'un coup d'état contre notre gouvernement. Autant dire qu'aucune ne me semble vraiment possible, ou du moins, pas avec ces gens-là. Kraven et ses sbires, qui changent à chaque visite, sont des êtres froids avec peu d'émotions dans le regard. Lucian et Raze ont une rage certaine qui brille dans leurs yeux. J'ai parfois l'impression qu'il y a une histoire de clans derrière tout ça mais je préfère ne pas m'aventurer sur un terrain aussi dangereux.
Je débarrasse la table, fais la vaisselle puis pars jeter un nouveau coup d'œil aux actualités. Le jeune homme qui a disparu a été retrouvé mort dans une poubelle, près d'un grand magasin. La police pense à une overdose de drogue, le cadavre a des marques de piqûres récentes mais tant qu'ils n'ont pas analysé son sang, aucune piste n'est mise de côté. Je plains un peu la famille de ce jeune homme et la peine qu'elle devra supporter face à ce drame. Je sais à quel point le regard des autres peut être changé quand on découvre les faces sombres d'un individu. Ma sœur jumelle est morte d'un coma éthylique, rares étaient ceux qui soupçonnaient son attachement pour l'alcool car elle cachait bien son jeu. Lors d'une soirée avec des amis, elle a voulu tester ses limites mais son organisme n'a pas supporté. Je me revois encore en train d'appeler les secours d'une voix pleine de larmes, je ressens à nouveau cette angoisse qui avait noué mon ventre à l'arrivée de l'ambulance. J'étais montée dans le véhicule pour pouvoir rester à ses côtés jusqu'à l'hôpital et j'avais prévenu nos parents. Elle était déjà morte lorsqu'ils ont franchi la porte de sa chambre. A partir de ce jour, plusieurs rumeurs se sont répandues sur nous et c'est là que j'ai pu voir avec certitude qui étaient mes vrais amis proches. J'ai mis du temps à faire mon deuil et je n'ai jamais pardonné à Meg son addiction envers l'alcool.
Pressée de ne plus penser à ma jumelle et à son décès, je parcours le reste de l'actualité, découvrant qu'un autre cadavre a été retrouvé dans une zone non loin d'ici, la gorge déchirée par un animal. La piste la plus probable est celle d'un loup mais mon instinct me dit qu'il y a autre chose et que la police fait fausse route. Je regarde ensuite quelques potins que je juge inintéressants puis je passe à mes recherches sur les différentes mythologies qui régissent notre univers. Je suis en train de lire un article sur le culte du Dieu Anubis lorsque mon téléphone se met à vibrer avec insistance.
- Eden, excuse-nous de te déranger mais nous n'arrivons pas à joindre Jared.
- Il doit être chez sa copine ou parti en balade comme tous les samedis.
Ma mère s'inquiète dès qu'on ne répond pas immédiatement à ses appels ou ses messages et Jared, mon grand frère, est le moins réceptif. Depuis qu'il est avec sa copine, lui parler plus de deux minutes devient difficile mais je ne lui en veux pas, il a le droit d'être heureux.
- Merci, je vais tenter de le recontacter. Comment ça se passe à la librairie ?
- Très bien. J'ai fait la nocturne hier soir parce que ma collègue est malade mais dans l'ensemble, tout va bien.
- Tu aurais dû prendre du repos avant la rentrée, me sermonne ma mère. Tu seras fatiguée avant même le début des cours.
- Si je ne veux pas être dépendante financièrement, je dois travailler. Mais j'essayerai de tenir compte de ton conseil
Je l'entends soupirer, ce qui me tire un léger sourire. Elle ne changera jamais et c'est vraiment quelque chose d'agréable. Je lui souhaite une bonne journée puis je raccroche avant d'allumer la télévision. C'est l'heure des informations, le présentateur ne manque pas de parler des différents cadavres retrouvés, affirmant que la police a ouvert une enquête. Plusieurs sujets d'actualité sont traités, comme le fait que l'hiver risque d'être plus froid cette année, ce qui n'est pas important puisque l'automne n'a pas encore commencé. A la fin du journal, les informations reviennent sur l'un des deux cadavres, celui retrouvé dans une poubelle. Apparemment, il n'y a pas de drogue dans ses veines mais la police ignore l'origine des piqûres. Cette histoire me fait froid dans le dos sans raison et mes pensées vont vers les clients de la libraire, plus particulièrement vers ceux qui profitent des nocturnes. Je ne sais pas pourquoi mon esprit fait le lien entre tout ça et j'éteins finalement l'écran avant de retourner à mes recherches sur le culte d'Anubis. Les mythes égyptiens sont une nouvelle partie de mes recherches, après les mythologies romaines et grecques. Bientôt, j'attaquerai la mythologie nordique puis je pense aussi traiter de celle celtique. Nous avons déjà eu l'occasion, avec mes amis, de nous rendre en France, plus particulièrement en Bretagne, et j'ai adoré ce que j'ai pu apprendre là-bas.
Continuant mes recherches, je découvre qu'Anubis est assimilé à l'Hermès grec pour son rôle de guide des morts. Intérieurement, je ne peux m'empêcher de me demander ce qui nous arrive après la mort, si notre âme se sépare réellement de notre corps pour aller dans un monde meilleur. Je songe à certains mythes sur les esprits qui errent à travers la Terre ou sur les Vampires, considérés comme des créatures dénuées d'âme. L'imagination humaine est quand même très fascinante pour croire à de telles choses. Je me remets à mon travail pendant plusieurs heures. Alors que j'ouvre une nouvelle page sur mon navigateur, j'aperçois un gros titre d'actualité qui attire mon regard immédiatement. Apparemment, il y a une alerte d'enlèvement concernant un jeune homme et je fais le lien avec les deux autres cadavres. Je n'ai pas le temps de me poser plus de questions, mon téléphone vibre et je décroche dès que je lis le nom de mon patron. S'il prend la peine d'appeler, alors ça veut dire qu'il y a quelque chose d'important.
- Eden, j'ai besoin que tu viennes à la librairie.
Il ne dit rien de plus, il raccroche tout de suite. J'ai nettement perçu l'angoisse dans sa voix et je me dépêche de rejoindre la boutique, serrant les dents face à la lenteur du bus. Si seulement je pouvais avoir une voiture, ça serait plus simple, surtout que j'ai le permis de conduire. En arrivant, je vois tout de suite ce qui ne va pas. Des véhicules de pompiers, de police et des ambulances sont sur les lieux. La vitre de la boutique est brisée et une légère fumée s'en échappe. Charlie est debout près d'un agent de police et il vient vers moi lorsqu'il m'aperçoit.
- Que s'est-il passé ? demandé-je avec anxiété.
- Le feu a débuté à la Crypte, plusieurs ouvrages sont calcinés mais, à part la vitre, la boutique n'a rien.
- Comment est-ce arrivé ?
- Je l'ignore. J'étais dans la réserve comme tous les samedis après-midi et j'ai entendu la vitre se briser. Quand je suis arrivé pour voir ce qu'il se passait, il n'y avait personne. J'ai senti l'odeur de brûlé quelques minutes plus tard.
- Pourquoi m'avez-vous fait venir ?
- La police me soupçonne, pour avoir des indemnités. J'ai besoin de ton témoignage pour leur prouver que je ne ferai jamais rien à mes livres.
Nous passons les heures qui suivent à discuter avec les agents de police. Quand le moment arrive de reprendre le bus, je suis interceptée par un type froid qui m'attrape par le poignet avant de m'emmener dans une ruelle adjacente. Sa poigne est trop forte pour moi, je n'arrive même pas à me débattre.
- J'ai un message pour ton patron, ce qui est arrivé est un avertissement. S'il essaye encore une fois d'écouter les conversations des nocturnes, la boutique entière brûlera, avec ses employés.
- Vous êtes cinglé, rien ne m'empêche de vous dénoncer à la police.
- Nous savons où tu habites, Eden. Et nous n'hésiterons pas à t'obliger à te taire.
- Tu diras à Kraven qu'il n'a rien à craindre de cette jeune femme, intervient une voix derrière moi. Et qu'il est bien malpoli de la menacer alors qu'elle ne sait rien.
Je me retourne à moitié et remarque alors la présence de Lucian. Sans savoir pourquoi, je me sens tout de suite détendue alors qu'il s'approche de moi en continuant à fixer le sbire de Kraven. L'inconnu a une expression qui ressemble fort à de la haine mais il ne dit rien de plus alors que Lucian s'arrête à côté de moi.
- Tu ne manqueras pas non plus de lui faire remarquer qu'elle est désormais sous ma protection.
- Jamais je n'aurais pensé que le grand Lucian s'abaisserait à protéger une simple mortelle.
Ce dernier mot me fait tiquer mais je l'oublie bien vite lorsque Lucian se jette sur l'inconnu, le plaquant contre un mur sale de la ruelle, une main sur sa gorge, ses yeux remplis d'une lueur de rage.
- Tu sembles oublier à qui tu t'adresses, sangsue. Fais bien attention, je pourrais être de très mauvaise humeur.
Il relâche le serviteur de Kraven qui s'enfuit, nous laissant seuls tous les deux. J'ai envie de remercier Lucian pour son geste mais mon corps est comme paralysé et je n'arrive plus à aligner deux pensées cohérentes. La peur a un drôle d'effet sur moi et je devine facilement que c'est l'inconnu qui m'a fichu la trouille. Il a quand même avoué que lui et les autres collègues de Kraven ont mis le feu à la boutique et il m'a menacée. Je ne suis pas rassurée de savoir qu'ils connaissent exactement le lieu où j'habite et il me faut plusieurs minutes pour me remettre de ce qu'il vient de se passer. Je prends une grande inspiration, ferme les yeux et les rouvre plusieurs fois avant de croiser le regard curieux de Lucian. Ce dernier revient vers moi et je ne peux retenir un léger mouvement de recul qui ne passe pas inaperçu. Je sais qu'au fond de moi, je n'ai pas peur de lui mais il a eu une attitude presque animale qui me perturbe un peu. D'un autre côté, je suis obligée d'admettre que sans lui, j'ignore complètement ce qu'il se serait passé, surtout en voyant la tournure de ma conversation avec l'inconnu. Je suis presque sûre de l'avoir déjà vu au moins une fois en compagnie de Kraven mais ça devait être lors de mes premières nocturnes, quand je ne faisais pas vraiment attention à l'identité précise de nos clients. Je finis par me racler la gorge avant de prendre enfin la parole, essayant de ne pas bégayer devant mon sauveur.
- Merci beaucoup pour ce qui vous avez fait.
- Il méritait une bonne leçon. Et menacer ainsi les gens n'entre pas dans nos manières. Il n'y a qu'eux pour faire ça de cette façon.
J'ai presque l'impression de me retrouver dans une dispute entre deux clans, ce qui ne m'aide pas à éclaircir mes pensées. Je jette un coup d'oeil à ma montre et remarque alors qu'il me reste peu de temps avant de pouvoir avoir mon dernier bus.
- Excusez-moi mais je vais devoir vous laisser, j'ai un bus à prendre.
Il hoche la tête avec un sourire si bref que je crois l'avoir rêvé. Alors que je sors de la ruelle, j'entends sa voix qui me hèle.
- Comment vous appelez-vous ?
- Eden.
- Bonne soirée, Eden.
Je le remercie avec un sourire puis je cours vers mon arrêt de bus. Mon avenir vient de se mettre en marche mais je l'ignore encore.
