« Aura, dit Lisbeth à voix basse, tu saurais utiliser mes aiguilles ?
- Je peux me débrouiller, répondit son amie sur le même ton. A quoi penses-tu ?
- Nous ne pouvons pas nous jeter dans la mêlée, mais nous pouvons au moins faciliter le travail à ce… Karasu, c'est ça ? D'ici, nous avons un bon angle de tir, nous pourrions en neutraliser beaucoup.

Aura semblait hésitante.
- Tu réalises qu'ils viendront s'occuper de nous dès qu'ils nous auront repérées, n'est-ce pas ? Demanda-t-elle, sa voix marquée par l'appréhension.
- Si tu fais ce que je te dis de faire, nous ne serons plus ici à ce moment. »

Et sur ces mots, Lisbeth fit glisser de ses manches les aiguilles qu'elle y avait stockées. Elle les tendit à Aura, puis fouilla dans le revers de ses bottines pour y récupérer le reste des projectiles.
« Occupe-toi de ceux qui sont sur la gauche, je me concentre sur ceux de droite, intima-t-elle à son amie. Essaie de viser la tête, mais ne prends pas trop ton temps, il faut que nous en abattions un maximum le plus rapidement possible. Dès que nous aurons éclairci leurs rangs, nous sauterons d'ici et nous entrerons dans la suite. Tu penses pouvoir faire tout ça ? »

Aura hocha la tête avec raideur.
« Parfait. Alors ne perdons pas de temps. »
Et en un éclair, Lisbeth se redressa et décocha sa première aiguille.
Le lancer, parfaitement ajusté, atteignit la nuque d'une Kyoukaijin dans la masse des gardes. Elle poussa un cri strident et tituba en essayant d'arracher le projectile de ses mains tremblantes, avant de s'effondrer.
La domestique avait déjà préparé un autre trait, qu'elle lança aussitôt. Cette fois-ci, elle manqua les points vitaux, mais parvint tout de même à blesser un homme à l'épaule.
Elle était trop prise par sa tâche meurtrière pour vérifier ce que faisait Aura, mais des hurlements de douleur lui apprirent qu'elle était toute aussi efficace.

Rapidement, la confusion éclata dans les rangs de leurs adversaires. Certains essayaient désespérément de repérer l'auteur ces attaques mortelles et invisibles, qui faisaient s'effondrer leurs camarades sans raison apparente ; d'autres tentaient de se cacher derrière du mobilier, mais ne sachant pas d'où provenaient les aiguilles, devenaient des cibles faciles pour les deux jeunes femmes.
Tous se bousculaient, hurlaient des ordres en pagaille, s'agitaient dans tous les sens.
Et pendant ce temps, avec calme et méthode, Lisbeth poursuivait sa tâche meurtrière. Malgré les mouvements désordonnés de la masse de soldats, chacune de ses aiguilles, comme animées d'une vie propre, venait mordre la chair de l'un d'entre eux. En quelques secondes, elle avait tué ou mis hors-de-combat six ennemis.

Mais l'instant de surprise ne pouvait pas durer éternellement. L'un des hommes, levant enfin les yeux vers la plate-forme, les désigna de l'index en beuglant :
« Là-haut ! Ils sont là-haut ! »
Aussitôt, plusieurs guerriers kyoukaijin se ruèrent vers la sortie de l'antichambre.
« Ca y est, Lisbeth, gémit Aura. Ils arrivent !
- Continue de lancer » lui rétorqua fermement domestique.

Comme elle l'avait prévu, les Kyoukaijin venaient de commettre une erreur. Pris au dépourvu par l'assaut des deux servantes, ils s'étaient concentrés sur ces dernières. Et avaient complètement oublié la présence dans la pièce d'un danger bien plus grand. Quand ils en prirent conscience, il était trop tard.
Saisissant l'opportunité que lui offraient Lisbeth et Aura, Karasu fondit sur les ennemis du duc.
Ceux qui lui avaient tourné le dos furent les premières victimes ; ils ne le virent même pas frapper.
Les autres n'étaient guère plus efficaces : paniqués, pris entre deux feux, ils essayaient tant bien que mal de lutter contre l'ombre mortelle et insaisissable qui fauchait leurs rangs.

Cependant, quelque chose n'allait pas.
Malgré le nombre important de cadavres hoshidiens qui s'entassaient maintenant dans l'antichambre, celui des gardes survivants semblait à peine diminuer.
Avec effroi, Lisbeth se rendit compte qu'ils étaient en train de recevoir des renforts.
Des bruits de voix dans l'escalier derrière elle vinrent lui confirmer que la situation était en train de lui échapper.
« On ne peut pas rester ici, Lisbeth ! » lui cria Aura, désespérée.

La jeune femme regarda par-dessus la rambarde. Le passage jusqu'au panneau de la suite avait été en partie libéré par l'assaut de Karasu. Mais il y avait encore tant de soldats…

Elles n'avaient toutefois plus le choix.

Lisbeth saisit avec douceur la main de son amie.
« Suis-moi » lui dit-elle simplement.

Et au moment où le chuintement des armes tirées du fourreau se fit entendre dans leur dos, elles bondirent par-dessus la rambarde.

Elles atterrirent avec souplesse sur le parquet de cerisier de l'antichambre, juste sous le nez des gardes kyoukaijin. Sans attendre qu'ils se remettent de leur surprise, elles s'élancèrent en direction de la suite.
Quelques soldats qui n'étaient pas aux prises avec Karasu se ruèrent immédiatement à leur poursuite.
Le plus proche se préparait à frapper Lisbeth. Cette dernière voulut faire volte-face, tout en sachant qu'elle n'aurait pas le temps de parer.
Mais au moment où le sabre s'abattait sur elle, une lame surgie de nulle part s'interposa.

C'était Karasu. Esquissant un élégant mouvement du poignet, il repoussa l'arme de son adversaire, et d'un revers lui trancha le bras. L'homme n'eut pas le temps d'en souffrir : l'instant d'après, le bretteur l'avait achevé.

Remerciant en pensée son sauveur, Lisbeth poursuivit sa course.
Aura et elle atteignirent enfin le panneau. Les deux amies le repoussèrent d'un geste brusque, et pénétrèrent en même temps dans la suite.

Tranquillement assis en tailleur sur un coussin posé au sol, une tasse de thé fumante à la main, le duc les regardait d'un air vaguement surpris.

« Vous voilà donc, mesdemoiselles » finit-il par dire en esquissant un de ses sourires hypocrites.

Lisbeth n'eut pas le temps de prononcer la moindre parole : la bousculant, Karasu entra à reculons dans la suite, tenant toujours en respect ses adversaires de la pointe de son sabre.
Les deux domestiques et le bretteur agirent alors avec une parfaite synchronisation, comme unis dans l'action : Aura ferma brutalement le panneau au nez des Kyoukaijin, Karasu le bloqua en enfonçant profondément dans sa bordure et dans le cadre de l'ouverture une courte lame tirée de sa ceinture, et Lisbeth renversa une grande armoire sur laquelle elle jeta tout ce qui lui tomba sous la main pour former une barricade sommaire.

Ceci fait, haletante, elle se retourna vers le duc.
Celui-ci avait posé sa tasse de thé, et, toujours souriant, avança vers elles.
Il y eut un instant de silence glacial.

« Puis-je savoir, demanda finalement Belpheron d'un ton doucereux, où sont mes draps ? »

Lisbeth écarquilla les yeux. A ses côtés, elle entendit Aura produire ce qui ressemblait fort à un hoquet nerveux.
« Et bien » ? Insista le duc, en lissant sa moustache de la main gauche.
La droite était posée sur la poignée de sa rapière.

« Messire, commença Lisbeth d'une voix qu'elle tenta de rendre conciliante, nous étions en train d'en chercher quand les Kyoukaijin ont lancé l'embuscade, et j'ai pensé que… »

La gifle du duc l'atteignit avec une violence telle qu'elle en fut jetée à terre. Hébétée, portant la main à sa joue, elle leva sur le duc un regard dans lequel des larmes commençaient à apparaitre malgré elle.
Il ne souriait plus, et la contemplait avec un air de mépris songeur proche de celui d'un enfant qui s'apprête à écraser un insecte.

« Penser ? siffla-t-il. Vous n'êtes pas là pour penser. Vous n'êtes pas là pour prendre des décisions. Vous êtes ma propriété, et à ce titre, vous n'avez que les droits et les libertés que je vous accorde.»

Puis, à la surprise de la domestique, il lui tendit la main, et ajouta d'une voix redevenue mielleuse :
« Cependant, le dévouement dont vous avez fait preuve en revenant ici mérite que nous oubliions cette petite insubordination. Nous en resterons donc là pour cet incident. »

Trop perturbée pour réfléchir davantage, Lisbeth accepta docilement l'assistance qu'il lui offrait et se remit debout, encore sous le choc.
Belpheron lui tourna le dos, et retourna tranquillement s'asseoir sur son coussin. A l'extérieur de la suite, on tambourinait contre le panneau, mais l'armoire et la lame de Karasu tenaient bon.

Prenant son courage à deux mains, Lisbeth marmonna :
« Messire... je pense que nous devrions trouver un moyen de vous faire sortir d'ici avant que l'ennemi ne parvienne à entrer dans cette suite. »

Pour toute réponse, le duc tira de sa poche un sablier, qu'il examina avec attention pendant plusieurs secondes.
Lorsque le dernier grain de sable en eut heurté le fond, un rugissement rauque éclata dans le lointain, emplissant les couloirs du château et faisant trembler ses murs. C'était le bruit d'un cor nohrien.

Le duc rangea le sablier.
« Pile à l'heure, commenta-t-il alors que l'écho d'une cavalcade commençait à se rapprocher. Ne soyez pas si surprises, mesdemoiselles, lança-t-il à Lisbeth et Aura. Je me doutais que notre hôte oublierait les règles les plus élémentaires de la politesse – Tora doit d'ailleurs être en train de lui faire part de ma désapprobation. Mais parfois, aux échecs, pour prendre une pièce, il faut mettre son Roi en danger. »

L'esprit de Lisbeth fut un instant hanté par l'image des soldats de l'escorte en train de se faire massacrer dans la cour. Ça ? Un jeu ?

« Bien, fit joyeusement le duc en se frottant les mains. Je pense que nous devrions aller à la rencontre de nos sauveteurs providentiels, ils auront sans doute besoin d'un peu d'aide. Lisbeth, ma chère, vous allez sortir d'ici et nettoyer la pièce de la racaille qui y grouille. »

La servante en resta sans voix.
« Seule, messire ? demanda-t-elle timidement.
- Eh bien quoi ? Seule, oui. Voyez cela comme un moyen de vous racheter pour avoir désobéi à mes ordres précédents, fit le duc en pouffant.
- Si je peux me permettre, messire, hasarda désespérément Lisbeth, ils auront probablement laissé de nombreux hommes dans l'antichambre pour vous empêcher de fuir, je ne crois pas que… »

Belpheron soupira et se pinça l'arête du nez.
Puis il tira sa rapière du fourreau.
« Lisbeth, ma chère. Vous m'avez fait une excellente impression lors de notre entretien. Mais si vous deviez me décevoir maintenant, je crains d'être obligé de vous renvoyer. »

Derrière la jeune femme, Karasu se rapprocha de manière menaçante. Aura, les mains sur la bouche, étouffa un sanglot.

Les pensées s'emmêlaient dans le cerveau de Lisbeth. Son cœur battait à tout rompre. Elle avait l'impression d'être sur le point de devenir folle, et toute la force de sa volonté était nécessaire pour lui permettre de garder le contrôle.
Qu'est-ce que ça signifiait ? Qui était cet homme ? Qu'est-ce qu'il voulait d'elle ?
Telles étaient les questions qui défilaient dans son crâne, frappaient contre ses tempes, sans qu'elle soit capable d'y répondre.
Pour la première fois de sa vie, elle ressentit la terreur, la véritable terreur, celle qui glace les membres et incendie les entrailles, celle qui donne l'impression que toute humanité nous a déserté pour nous laisser seul, abandonné, face à la peur primordiale éprouvée par la proie.

Elle n'était plus que cela. Une proie.
Elle repensait maintenant à tout ce qu'elle avait dit à Aura sur la nécessité de lutter contre l'effroi que lui inspirait le duc. Comme elle avait été prétentieuse….

« Alors, fit le duc d'une voix suave, que décidez-vous ? »