~ Est-ce que tu tuerais par amour ? ~
Une sonnerie stridente retentit et il ouvrit les yeux. Une larme roula le long de sa tempe et alla s'écraser sur l'oreiller alors que son poing s'abattait lourdement sur le réveil et le réduisait au silence. Il ferma les yeux et passa ses mains sur son visage moite. Les images de son cauchemar déferlèrent dans son cerveau : il ressentait une explosion et il voyait mourir les trois femmes de sa vie.
Sors de là, lui admonesta la partie consciente de son esprit encore brouillé.
Le visage blême d'Alexis.
Sors de là, ce n'est pas vrai.
Sa mère gisant sur le sol.
Elles vont bien.
Les yeux sans vie de Kate, fixés sur lui.
Elles sont vivantes. Sors de là.
Les images se dissipèrent et il parvint à rouvrir les yeux. Il prit une profonde inspiration pour chasser complètement les souvenirs de son rêve et il sortit de son lit. Les cauchemars étaient plus rares depuis quelques temps, mais ils n'avaient manifestement pas tout à fait disparu. Ils avaient commencé lorsque l'on avait tiré sur Kate et il soupçonnait que la récente prise d'otage qu'il avait vécue avait suffit pour remettre son subconscient sur cette voie.
Castle sortit de sa chambre et se dirigea vers la baie vitrée de son bureau. Il soupira d'aise en regardant le soleil se lever sur New-York ; rien de tel pour se changer les idées. Chaque jour, un détail ou un événement venait lui rappeler à quel point il aimait sa ville et chaque jour, il se félicitait d'être parvenu à désarmer la bombe.
Pour être tout à fait honnête, il venait de vivre une période de trois mois durant laquelle l'idée que les choses auraient été plus simples s'il n'avait pas arraché les fils au dernier moment avait traversé son esprit de nombreuses fois. Durant cette même période, il avait sérieusement pensé à rompre son contrat avec Black Pawn, leur rembourser ce qu'il leur devrait pour la non-publication du dernier tome de Nikki Heat et partir loin.
Seule la présence d'Alexis l'en avait dissuadé ; si elle n'avait pas été là dans les jours les plus sombres, ceux pendant lesquels le souvenir de Kate lui faisait aussi mal que si elle était morte, il aurait été capable du pire.
Mais c'était du passé ; un passé certes proche, qui lui laissait encore de temps à autre un goût amer dans la bouche, mais tout de même le passé. Elle était revenue depuis, et il savait que tant qu'il veillait à ce qu'elle ne rouvre pas l'enquête, elle était hors de danger.
Il secoua la tête et rejoignit la cuisine en entendant son estomac protester. Il passa derrière le bar et ouvrit le frigo, bien décidé à attaquer positivement la journée.
oOoOoOo
Le soleil brillait dans le ciel new-yorkais et ses rayons se reflétaient sur les vitres des nombreux immeubles de la ville. Un de ces rayons trouva son chemin à travers les stores mi-clos de la fenêtre de la chambre de Kate Beckett et vint se poser sur son visage.
Elle était allongée sur son lit, totalement absorbée par ses pensées, et ses yeux grand ouverts fixaient un plafond qu'elle ne voyait pas. Le mouvement nerveux de ses pieds et la disparition de sa lèvre inférieure sous ses dents trahissaient son état d'esprit : elle repensait à la prise d'otages, à l'explosion, à Castle.
Elle ferma les yeux alors qu'un désagréable frisson la parcourait. Plus les minutes passaient et plus elle semblait prendre conscience que cette journée aurait pu connaître une fin terrible. Deux jours avaient passé depuis, mais elle ne parvenait pas à penser à autre chose.
En plus de trois ans passés à ses côtés, Castle aurait pu mourir cent fois.
Elle n'avait jamais pu se résoudre à ce qu'il lui arrive quoi que ce fut, même du temps où elle ne le supportait pas. A l'époque, son sens du devoir s'opposait fermement à ce qu'un civil mette sa vie en danger pour une lubie. Il n'avait jamais été blessé ; les occasions n'avaient pourtant pas manqué au fil des années, mais il semblait avoir la faculté de passer entre les balles et de désamorcer les bombes. Cependant, elle savait qu'à force de jouer avec le feu, on finissait par se brûler.
Aujourd'hui, tout son être refusait de voir Castle mourir. Et pourtant, ça avait bien failli arriver.
Après toutes les enquêtes qu'ils avaient résolues ensemble, toutes les missions sous couverture qu'ils avaient effectuées, toutes les situations dangereuses dans lesquelles leur témérité les avaient menés, il avait fallu qu'il fasse quelque chose de banal pour que sa vie soit menacée et que Kate réalise qu'elle pouvait le perdre pour de bon. Pas simplement à cause d'une autre femme ou d'une dispute : une perte permanente, immuable, définitive.
Elle avait eu peur, terriblement, parce que cette fois-ci, elle n'était pas avec lui. Il était en danger sans elle et ce n'était pas comme ça que ça devait fonctionner, parce que si c'était le cas, ça voulait dire qu'elle devait vivre avec l'idée qu'elle pouvait le perdre à tout moment.
Elle bougea dans le lit et soupira. Elle essayait de passer à autre chose, parce que les événements avaient finalement connu une fin heureuse, mais son esprit semblait en avoir décidé autrement : Kate Beckett n'était pas en paix avec elle-même. Quelque chose avait changé ; une profonde mutation venait de s'opérer en elle et elle n'était pas sûre d'être prête à l'accepter.
Depuis l'assassinat de sa mère, elle s'était plus ou moins confortablement installée derrière ce mur qu'elle prétendait avoir dressé et n'être pas capable de faire tomber avant que l'affaire ne soit résolue. Depuis, rien ne lui paraissait vital si ce n'était pas lié à l'enquête.
Rien jusqu'à la veille.
Pour la première fois depuis des années, la résolution du meurtre de sa mère ne lui paraissait plus aussi prioritaire. Castle s'était immiscé dans l'espace qu'elle ne réservait habituellement qu'à sa mère, et elle en était troublée.
Elle se trouvait donc dans son lit, encore bouleversée par ce qui aurait pu se produire dans cette banque, tout-à-fait incapable de gérer le conflit intérieur qui l'assaillait. Elle était tout à la fois mue par le désir de s'abandonner totalement à cet homme, et retenue par l'habitude de se cacher derrière son mur protecteur, tout aussi imaginaire qu'il fut.
C'est pourquoi elle fut étonnée lorsque sa main sembla décider d'elle-même d'attraper son téléphone et d'appeler son partenaire, juste pour l'entendre et être sûr qu'il allait vraiment bien.
oOoOoOo
- Est-ce que tu tuerais par amour ?
La question avait été posée sur le ton de la conversation. Castle leva les yeux de la poêle dans laquelle le dernier pancake finissait de dorer et regarda Alexis en haussant les sourcils, incertain d'avoir bien entendu. Elle venait de s'asseoir sur un tabouret, l'extrémité d'un crayon prisonnière de ses incisives, les yeux fixés sur un calepin.
- Bonjour à toi aussi, mon rayon de soleil.
Elle releva la tête en souriant, lui planta un baiser sur la joue en se penchant par-dessus le bar et attrapa un pancake qu'elle déposa sur son assiette. Elle le recouvrit généreusement de sirop d'érable et en prit une bouchée avant de reporter son attention sur la phrase écrite sur la page blanche.
- Donc, tu voulais savoir... articula son père entre deux bouchées.
Elle soupira.
- "Jusqu'où seriez-vous prêt à aller pour protéger quelqu'un que vous aimez ?" C'est la question à laquelle je dois répondre pour mon cours de philo. Monsieur Solaref veut que l'on s'appuie sur un exemple personnel pour démontrer que malgré les lois qui nous régissent, certaines situations exceptionnelles peuvent nous faire franchir les barrières de la légalité. Je peux comprendre ça, on en a des exemples tous les jours : voler pour nourrir ses enfants, mentir pour protéger quelqu'un. Mais tuer ? Tuer par amour ? Ôter la vie ? Tu le ferais ?
Elle avait posé la dernière question en le regardant dans les yeux. Il déglutit ; l'idée de tuer de ses propres mains le sniper qui avait tiré sur Beckett lui était passé par la tête plusieurs fois ces derniers mois, mais il n'était pas sûr qu'il aurait plus agi par amour que par vengeance.
- C'est une question de point de vue, finit-il par dire. Parfois, les choses les plus horribles vues de l'extérieur sont pleinement justifiées par toute une série d'événements. Ce n'est pas forcément pardonnable, mais ça peut s'expliquer.
- Donc, dit Alexis en inspirant profondément, tu le ferais.
Il fit le tour du bar et déposa un baiser sur son front.
- Personne ne peut le dire avant d'être confronté à ce choix, pumpkin. Il faut juste espérer que ce ne sera jamais le cas.
A peine eut-il fini de parler que son téléphone sonna ; Alexis attrapa le mobile, et après avoir regardé l'identité de l'appelant, elle le tendit à son père dans un sourire qui acheva de le rassurer sur le fait que Kate était saine et sauve. Il se saisit de l'appareil et se dirigea vers son bureau.
- Détective, que me vaut le plaisir, de bon matin ? s'exclama-t-il dans un sourire.
- Je voulais juste vérifier que vous vous étiez bien remis de vos émotions, répondit la voix à l'autre bout du fil.
Castle marqua un temps d'arrêt ; ça, c'était nouveau. Kate Beckett l'appelait à l'aube sans motif professionnel. Il aimait cette idée.
- En d'autres termes, vous appelez juste pour dire bonjour. Pas de meurtre que je pourrais résoudre ?
Il pouvait presque la voir sourire.
- Aider à résoudre, Castle.
- La nuance est subtile, dit-il en s'asseyant sur sa chaise de bureau. Le capitaine Gates est-elle au courant que vous passez des coups de fil personnels depuis le commissariat ?
- En réalité, je suis encore chez moi.
Les sourcils de Castle se haussèrent ; bien vite cependant, un sourire s'afficha sur son visage. Oh oui, il aimait vraiment cette idée.
- Pour tout dire, je ne suis pas encore sortie du lit, poursuivit-elle. Les événements des derniers jours ont été épuisants nerveusement et je n'ai pas pu me lever aussi tôt que d'habitude.
Castle n'écoutait plus ; il avait arrêté de le faire lorsque l'image de Kate dans son lit lui avait traversé l'esprit.
- Castle ?
- Euh... je suis là ! répondit-il en reprenant pied avec la réalité.
- Tout va bien ?
- Oui. Bien. Parfaitement.
Il y eut un silence à l'autre bout du fil, puis Kate reprit la parole.
- Je peux vous faire patienter un instant ? J'ai un double appel ; c'est Esposito.
- Sans problème.
Castle se renversa contre le dossier de son fauteuil, un sourire satisfait peint sur le visage ; elle avait achevé de lui faire oublier son cauchemar. Il entendit un cliquetis, immédiatement suivi par la voix de Kate.
- Castle ?
- Je suis toujours là.
La fin du monde aurait bien pu se produire, jamais il n'aurait raccroché.
- Il y a eu un meurtre. On se rejoint sur place ?
Fin de la parenthèse, pensa-t-il en notant les coordonnées.
oOoOoOo
Castle sortit de la boutique et offrit son visage aux rayons du soleil dans un soupir de contentement avant de prendre le chemin de la scène de crime d'un pas pressé, un plateau supportant deux cafés à la main. Le rythme qu'il s'était imposé – il s'agissait de ne pas livrer à Beckett un café froid – ne l'empêchait pas de laisser son esprit vagabonder au gré des scènes qui s'offraient à lui.
Il était encore tôt et il aimait voir la ville se réveiller. Un peu partout, les grilles des magasins se levaient, les écoliers se pressaient sur les trottoirs et les employés s'engouffraient dans les bouches de métro, attaché-case dans une main et journal dans l'autre.
L'écrivain profitait de la chance qui lui était offerte de se déplacer dans un paysage qui était, ce matin-là, à couper le souffle. Il aimait New York tout au long de l'année, mais à partir de la fin septembre, les nuances rouge-orangées qui coloraient les arbres lui conféraient une atmosphère incomparable que venait renforcer la luminosité ambiante. L'automne était pourtant installé depuis un moment maintenant, mais cette journée lui semblait particulièrement lumineuse. Ou peut-être qu'il savourait simplement la chance d'être vivant ?
Il tourna au coin de la rue et soudain, l'automne disparut. Il n'y avait plus devant lui qu'un passage sombre bordé d'immeubles gris. Il salua l'agent en uniforme qui souleva le ruban jaune pour le laisser passer. Il ne se sentit pas tout à fait à l'aise lorsqu'il réalisa qu'il n'était pas surpris par la scène de crime. En plus de trois ans d'enquêtes, le « cadavre retrouvé derrière une poubelle dans une ruelle » n'avait rien de nouveau. Il se sentit encore moins à l'aise en prenant conscience que le fait d'apercevoir un corps caché par un drap blanc ne le choquait plus, et un instant, il se demanda s'il devenait tout à fait insensible à ce qui l'entourait.
Puis ses yeux se posèrent sur Kate, si pleine de vie, et un bref flash-back de la même détective en train de mourir dans une ambulance provoqua en lui un frisson de terreur qui, paradoxalement, le rassura. Il n'était pas devenu insensible ; il arrivait simplement à compartimenter. La victime était pour lui la pièce centrale de l'enquête, presque un objet d'étude, et même s'il ressentait de l'empathie pour la famille du défunt, cette mort ne le touchait pas personnellement.
Il chassa ces idées de son esprit et reporta son attention sur Kate – la très vivante et incroyablement attirante Kate. Il l'appelait Kate, maintenant. Enfin, la plupart du temps. Il fallait encore glisser quelques « Beckett » de temps en temps, histoire de ne pas l'effrayer.
Elle était en pleine conversation avec une personne qu'il supposa être un témoin et il décida d'attendre qu'elle en ait terminé avec lui avant de la rejoindre. Ça aussi, c'était nouveau ; il y a encore peu, il se serait imposé, aussi bien par sa présence que par les questions qu'il n'aurait pas manqué de poser au témoin, quitte à provoquer l'ire de la détective. Au début de leur partenariat, ce comportement était gouverné en partie par son côté joueur et en partie aussi par le fait qu'il ne connaissait pas encore vraiment Kate.
Mais aujourd'hui, il savait parfaitement comment elle fonctionnait ; il se demanda si c'était qu'il gagnait en professionnalisme et en maturité ou si c'était une façon pour lui de ne pas trop envahir son espace vital.
Non que ça l'ait jamais véritablement préoccupé, avant.
Mais depuis peu, il avait bien compris qu'il faudrait y aller par étapes si jamais il voulait construire quelque chose de sérieux avec elle. Elle avait été claire là-dessus ; il ne devait pas s'attendre à quoi que ce soit avant la destruction du mur, que lui-même maintenait paradoxalement en place en l'empêchant de reprendre l'enquête.
Il grimaça à cette idée ; les choses étaient tellement plus simples du temps où il lui suffisait de sourire et d'offrir quelques verres pour avoir ce qu'il voulait !
Elle gratifia le témoin d'un sourire de circonstances et balaya la ruelle du regard, comme à la recherche d'un éventuel indice qui n'aurait pas encore été repéré, photographié et prélevé. Soudain, elle releva la tête, comme si elle avait senti sa présence, et lorsque ses yeux rencontrèrent ceux de l'écrivain, elle lui adressa un sourire qui voulait tout dire, même s'il n'était pas certain de le déchiffrer complètement. Il se dirigea donc vers elle, décidant que pour le moment, ce sourire signifiait à la fois bonjour et venez me rejoindre.
- Détective, salua-t-il en lui tendant un café.
Son sourire – si c'était possible – s'élargit encore et elle se saisit du récipient. Castle nota mentalement de tirer un jour au clair si la chaleur de cet accueil était due à sa présence ou à celle de la boisson ; puis il se remémora le sourire qu'elle lui avait adressé dans cette maudite banque et il eut sa réponse. C'était définitivement dû à sa présence. Un air béa s'afficha sur son visage, mais il se ressaisit assez vite, se souvenant de l'endroit où il se trouvait.
- Que s'est-il passé ? dit-il en désignant la victime du menton et en tendant le plateau vide à un agent en uniforme.
Le sergent le regarda en haussant les sourcils, mais il se saisit tout de même de l'objet en carton, qu'il jeta dans une poubelle en dehors de la scène de crime.
- On n'en sait rien, répondit Kate après avoir avalé une grande gorgée de café. Mary Gambler, 32 ans, a été retrouvée ce matin par John Tremor, poursuivit-t-elle en regardant l'homme avec lequel elle s'entretenait quelques minutes avant. Il n'y a pas de traces de coups, aucune blessure sur le corps, pas de marques de strangulation, aucun symptôme lié à l'étouffement ou à la noyade. Et pour couronner le tout, aucun indice autour du corps. J'espère que Lanie pourra nous en dire plus après l'autopsie.
Castle hocha la tête. Kate fronça les sourcils et s'accroupit pour regarder de plus près ce qui ressemblait à un morceau de métal. Elle continua de parler de quelque chose mais il ne faisait plus attention à ce qu'elle disait tant il était perdu dans la contemplation de cette femme. Un sourire satisfait s'afficha sur son visage quand il prit conscience, comme ça lui arrivait très souvent depuis que Kate faisait de nouveau partie de sa vie, qu'il était un homme chanceux.
Pas tout à fait comblé, mais chanceux.
- Castle ?
Il avait dû décrocher depuis un moment déjà, parce qu'elle s'était relevée et qu'elle le regardait d'un air étonné. Il nota la présence de Ryan et d'Esposito, qu'il n'avait pas vus arriver.
Il leur sourit et finit de boire son café tiède en écoutant ce que les détectives avaient à dire. Il attrapa le gobelet maintenant vide de Beckett et il fut satisfait de constater qu'elle le lui donna presque automatiquement ; il y avait une sorte d'intimité dans ce geste. Il fit taire la voix qui lui soufflait qu'il était pathétique et il remit les deux contenants au sergent, dont il ignora le regard courroucé.
Quelques minutes plus tard, Lanie revint de l'endroit où elle était partie – il savait que Kate lui avait expliqué où elle était et pourquoi, mais il était incapable de se souvenir exactement de la raison de l'absence de la légiste à son arrivée. Le corps fut enlevé et les détectives rejoignirent leurs véhicules.
