J'ai longtemps cherché son visage. Dans les rues, sur la grande place, à travers les vitres du centre d'entraînement, dans les yeux de son frère, dans les gestes de sa sœur… Je l'ai cherché partout ces derniers temps. J'ai scruté, épié et fixé comme si j'allais trouver. J'ai prié pour un miracle. J'ai prié un rêve, une illusion, un doux mensonge. L'amer vérité, c'est qu'il a disparu et que je suis bien trop faible pour l'admettre.
Octave. Mon Octave. Toi, petit automate qui se croyait invincible. Tu es partout.
Il est rentré au District 1. Quand on m'a fait appeler, quand Marcus, son frère aîné m'a pris la main pour m'entraîner à l'intérieur de la petite pièce froide et sans odeur, mes jambes ont soutenu le poids de mon corps tout entier. Je réentends parfois sa voix grave dans mes cauchemars :
- Il n'est pas très beau à voir.
Son front était lisse, mais sa voix, elle l'avait trahie. Il avait sangloté. Je lui avais répondu qu'Octave n'avait jamais été très beau à voir, et il m'avait regardé, avant d'éclater de rire avec moi. Je n'avais jamais vu de cadavre avant celui d'Octave. Je n'avais jamais fréquenté la mort d'aussi prés. J'aurais peut-être dû m'épargner la douleur de voir Octave dans cet état. Mais il le fallait.
Octave était rentré. Avec nous. Mais comme je l'avais prédit, dans une boîte. Le cercueil en bois dans lequel il reposait était ouvert. Il était immobile. Un pantin dont on avait coupé les ficelles. Sa peau était translucide, ses cheveux en désordre. Je me souviens avoir contemplé ses lèvres un moment, comme si elles allaient prononcer un mot, une phrase.
Personne ne s'était donné la peine de fermer ses beaux yeux verts, ses émeraudes que j'ai toujours aimées. Son œil droit était inexpressif, perdu dans le vide. Son œil gauche… Son œil gauche était injecté de sang, presque hors de son orbite. Ses mains étaient brulées, sa jambe droite n'était reliée au reste de son corps que par un petit lambeau de chair. Cette folle du District Deux l'a torturé des heures et des heures. J'ai tout vu, tout regardé. Comme on regarde un film en noir et blanc, sans son, sans sous-titre. Dans mon cœur, j'hurlais qu'il pouvait encore s'en sortir. Dans ma tête, je savais qu'il était condamné. Je me suis évanouie alors qu'il donnait sa dernière inspiration. Les voix des personnes autour de moi avaient tourbillonnées :
- Ferme les yeux Minerva.
- Minerva, ça va aller.
- Respire.
- On devrait s'en aller !
Octave. Leur Octave. Toi, petit automate qui se croyait invincible. Tu es mort.
Je suis allée sur sa tombe les jours de pluie, les jours de neiges, les jours d'orage, de tempête, de grandes chaleurs. Je me remémore souvent nos discussions. J'ai peur de les oublier. Je repasse les traits de son visage sur les dessins que j'ai fait de lui. Je fredonne son air favori. Notre bébé a souvent gigoté quand je le faisais. Dans les moments ou la douleur, la souffrance étaient trop lourdes à supporter, je pleurais, et le bébé s'arrêtait comme pour me laisser seule.
Octave. Mon Octave. Toi, petit automate qui se croyait invincible. Tu es partout et tu es mort.
J'ai été triste pour sa famille, pour lui, pour moi. J'ai été en colère à cause de Panem, à cause de lui, à cause de moi. J'ai été dévasté. J'ai essayé d'accepter. J'y travaille encore. J'y travaillerai sûrement toute ma vie. J'ai détesté ce bébé en moi. Je l'ai détesté aussi fort que j'ai aimé son père. Je me suis demandée quelle aurait été sa réaction si je lui avais dit. Il aurait souri, m'aurait prise dans ses bras, peut-être qu'il serait resté avec moi, avec nous.
Je suis allée voir ses parents la veille du début des Jeux de la faim. J'ai regardé son frère dans les yeux. Il les a verts, lui aussi. Mais ce n'est pas le même vert. C'est un vert d'eau. J'ai souri à sa sœur qui m'a enlacé. Ils étaient tous les quatre en face de moi, fiers de leur fils, de leur frère. J'ai touché mon ventre, j'ai posé ma paume à plat sur ce dernier et j'ai arrêté de taire l'existence de notre enfant.
Ils ont pleuré. De joie. Puis, Octave est mort. Ils ont pleuré. De tristesse. Ensuite, ils se sont souvenus de notre bébé. Ils ont pleuré. D'espoir.
L'espoir de revoir les yeux émeraude d'Octave dans ceux de l'être que nous avions créé ensemble et que j'allais devoir élever seule.
J'ai déchiré les rideaux de ma chambre. J'ai arraché le papier peins. J'ai envoyé valser les meubles. J'avais besoins de renouveau. Je ne pouvais plus vivre dans mon ancienne chambre, vivre comme avant, comme s'il était toujours là, avec moi. J'ai encore aujourd'hui ce vide au creux de ma poitrine.
Mon ventre s'est arrondi au fil des mois. Mon père m'a embauché dans sa propre entreprise. Ma mère m'a aidé à installer mes affaires dans mon nouveau loft. Ma sœur m'a apporté de la nourriture toutes les semaines. Mes amis, nos amis à Octave et à moi, m'ont regardé soutenir ce ventre de mes deux mains.
J'ai craint les regards.
« Voici Minerva, la petite-amie d'Octave, celui qui est mort ».
J'ai craint leur jugement.
« Comment va-t-elle faire, cette pauvre jeune-femme ? »
J'ai écouté les murmures, les soupirs, les avis des uns et des autres et moi, je me suis tu. Je n'ai jamais rien dit, trop occupée que j'étais à chercher son visage dans cette foule dans laquelle j'ai nagé en contrecourant.
Tout me le rappelle. Absolument tout. Je me rends compte à quel point je l'ai aimé, à quel point je l'aime.
Tout m'horripile. Absolument tout. Je n'arrive pas à aller de l'avant. Je reste dans l'ancien, dans le passé, dans ce que j'avais. J'ai besoin de renouveau. J'ai besoin de lui autant que j'ai besoin de l'oublier.
J'ai connu plusieurs douleurs dans la vie. La plupart liées à Octave en vérité. Quand nous avions cinq ans. Il m'avait fait faire du vélo sans les petites roues et je m'étais écrasée contre arbre. Quand il m'avait confié à quinze ans, être amoureux de Luciana, l'une de nos amies. Quand il se battait avec moi au centre, lors de nos entraînements. Quand il a été choisi pour participer à ces Hunger Games. Quand il est mort. Quand la vie qu'il a fait pousser en moi a vue le jour, au tout début du printemps.
C'est peut-être cette douleur qui m'a fait le plus de mal, le plus souffrir. Les contractions, les larmes… J'ai failli abandonner. J'ai voulu abandonner. Envoyer une fois de plus valser mon monde déjà en miette. Notre bébé. Je continuais à l'appeler « notre bébé », alors qu'il ne s'agissait plus que du mien.
Puis j'ai entendu son cri. Son tout premier cri. Celui qui me disait « Moi, je suis en vie ». Celui qui me hurlait « Moi, je suis là, avec toi ». Le cri d'un nouveau-né est la mélodie de la vie. Mon bébé est devenu l'orchestre de la mienne. Il était mon renouveau. Le début d'une nouvelle vie. La naissance de ma renaissance. J'ai cessé de détester mon enfant quand on l'a posé sur ma poitrine. Il a rempli une part du creux qui s'y était creusé. La souffrance s'est endormie un instant.
Et le temps a passé, lentement, puis de plus en plus vite.
Eve, notre fille, a ouvert les yeux dans mes bras après l'une de ses siestes. Elle avait un peu moins six mois. Et j'ai définitivement arrêté de chercher le visage d'Octave. Dans les rues, sur la grande place, à travers les vitres du centre d'entraînement, dans les yeux de son frère, dans les gestes de sa sœur… J'avais continué de chercher partout malgré tout. J'ai arrêté de scruter, épier et fixer comme si j'allais trouver. J'ai arrêté de prier pour un miracle. J'ai arrêté de prier un rêve, une illusion, un doux mensonge.
Deux prunelles vertes me contemplaient avec amour, et le sourire de ma fille n'avait jamais été aussi doux.
