Wu Ah faisait partie d'une génération de chinois qui portaient fièrement leur nom d'origine, dénigrant les anciennes habitudes d'adopter un nom anglicisé. Il n'avait jamais compris cette tradition, préférant conserver ses racines. Et si jamais l'accent américain écorchait un peu son identité, le futur policier ne s'en offusquait pas, appréciant au contraire l'effort.
Le wagon tremblait à peine. Les fenêtres faisaient défiler tantôt des tunnels souterrains, tantôt l'horizon de Detroit au réveil, marquant le début d'un nouveau jour. Les rayons froids du soleil de décembre donnaient un éclat aveuglant au métal qui englobait les passagers, et sous cette lumière brutale, les cheveux blonds brillaient, les barbes s'enflammaient, les yeux se plissaient sous les éclats. Les rétines avaient oublié combien les caresses de l'aube pouvaient être brûlantes. Wu n'hésita pas à fermer les yeux, appréciant la chaleur qui survolait ses joues un peu rondes et son col qui semblait absorber cet été terne.
Plus les jours passaient, plus Wu gagnait en assurance. Il ne comprenait pas trop l'attrait de Lukas pour le détective Reed, préférant nettement la compagnie de policiers moins moqueurs comme Chris ou Alice Person, une asiatique également, qui appréciait le calme et mangeait souvent à l'extérieur avec un livre. Grand passionné de lecture, Wu avait alors sympathisé avec elle en discutant bouquins, partageant leurs découvertes dans la salle de repos. Il y avait aussi Martin Wilson, d'une nature sensible et secrète, tout l'inverse de son frère cadet, Alfred Wilson, bavard mais agréable.
Le futur policier revoyait ces visages qui accompagnaient son nouveau quotidien, heureux de cette expérience.
Mickael Nelson semblait le moins enthousiaste, ayant du mal à se faire une place dans ce commissariat si actif, redoutant peut-être un avenir avorté à cause du RK900 et des autres androïdes. Les quatre jeunes avaient un avenir incertain, gouverné surtout pas le chômage tant redouté. Mais putain, ce RK900, qu'est-ce qu'il était impressionnant ! Il ne ressemblait pas aux autres androïdes : il était plus bien perfectionné. C'était comme s'il représentant à lui tout seul une nouvelle forme de vie.
À cette idée, Wu frissonna, rouvrant les yeux tout d'un coup. La technologie était devenue une plante sauvage, échappant à la main de l'homme pour se développer par elle-même, s'adaptant et s'incrustant aux décors de bitume.
Personne ne savait qui était l'androïde qui avait mené la révolution de l'an dernier : le RK200 avait été récupéré par CyberLife qui avait promis d'analyser la machine afin de réduire les risques de déviance. Pourtant, cet androïde avait depuis disparu dans les méandres de la compagnie, enterré par la période trouble qui avait fait vaciller ce géant multimilliardaire. Nourri par les faits divers relatés par les médias, Wu s'était inquiété de la déviance des androïdes et il n'osait imaginer ce qui pourrait se passer si le RK900 se détraquait.
Des éclats de voix attirèrent alors son attention : une bande de crétins embêtait un couple pour une histoire de pieds piétinés au moment d'entrer dans le wagon. Les éclats du matin creusaient les traits de la femme qui ignorait quoi faire : elle s'excusait pourtant, en vain. L'homme tenait sa main, l'écartant derrière lui tout en essayant de calmer le litige, mais rien n'y faisait : c'était le genre de groupe qui cherchait à se battre dès la sortie du lit.
Un autre passager vêtu d'un beau costume se leva, joignant sa voix à celles des victimes pour relativiser le drame. Son implication eut l'effet inverse, bien sûr. Wu admira les deux autres personnes qui se levèrent à leur tour, prêts à intimider. Suivant un effet de foule, son enseigne lui donnant du courage, le jeune policier finit par quitter son siège aussi. Wu comprit les regards que les gens lui adressaient, et il était ravi d'être sous-estimé à cause de sa taille : l'effet quand il ouvrit son blouson en cuir pour extirper la carte de l'académie de police n'en était que plus jouissif. Il n'était pas encore officier, certes, mais c'était le mot « police » qui comptait, ayant un effet douche froide.
« Il y a un problème ? Je suis en chemin pour le commissariat, on peut tout régler là-bas si vous voulez. Ça ne prendra pas longtemps. »
Ce simple avertissement jeta de l'eau sur les ardeurs : chacun essaya d'expliquer, de se justifier auprès de cette autorité sans uniforme. Wu hocha enfin la tête, faisant comprendre que si la conclusion était posée, il pouvait retourner à sa place.
« Allez, c'est bon. Passez une bonne journée, mesdames et messieurs. »
Réprimant un sourire, la jeune recrue s'installa à nouveau, impatient de raconter l'événement à ses collègues.
À la fin de son récit, Tina partit d'un grand éclat de rire, le félicitant en passant un bras autour de son cou. Martin Wilson dissimula un sourire dans sa tasse.
« J'adore quand les artistes parlent de l'addiction à apparaître sur scène, » dit Alfred, « nous, les flics, c'est le plaisir de faire flipper les p'tits malins. »
Gavin ne pouvait qu'approuver. Il se souvenait d'un soir où il était accompagné de trois amis et qu'ils buvaient tous tranquillement, causant de choses et d'autres avant de se faire emmerder par un gars qui en était à sa cinquième pinte. Il s'était installé à leur table, se posant lourdement et commençant à poser des questions indiscrètes à chacun d'entre eux. À l'époque, le détective n'était qu'officier mais il avait sorti sa plaque, une main à sa ceinture pour rappeler la présence de son arme. L'emblème de la police avait eu un effet dégrisant et l'homme était parti, laissant les amis rire entre eux.
D'autres collègues commencèrent à relater leurs propres moments de gloire, usant de détails impressionnants, suscitant des moqueries gentilles. Tina était toujours la première à piquer ses collègues, se faisant pardonner en jetant un morceau de sucre dans les gobelets pour, disait-elle, ajouter de la douceur dans ce monde de brute, même si Ben Collins plaquait sa main au-dessus de son café, le préférant corsé.
« Vous allez dans quel bar d'habitude ? »
Au cours de ces trois semaines, Lukas avait réussi à se rapprocher du détective. Tina lui avait confirmé que Gavin était célibataire et que s'il aimait aussi les films policiers, il pourrait discuter avec son collègue pendant des heures entières. Tant que le travail était fait, la jeune recrue pouvait bien flirter avec son aîné.
« J'ai ma préférence pour le Charlie's, et j'y vais toujours bien accompagné. »
Il adressa un clin d'œil à Tina qui le lui rendit, pleine de complicité, avant de retourner embêter Ben.
En baissant un peu la voix, Lukas lutta contre les rougeurs qui essayaient d'envahir son visage quand il demanda :
« Vous pensez que je pourrais être une bonne compagnie ? Je n'ai jamais été au Charlie's, je pourrais peut-être découvrir avec vous ? »
Gavin se retenait de glisser un regard vers Conrad qui analysait des plaintes à son bureau. Malgré les approches timides, il avait compris que le stagiaire le draguait, mais là, Lukas était plus direct. L'androïde et l'homme n'avaient pas nommé leur relation, pourtant, si elle était secrète, elle était surtout stable et sérieuse, et Gavin ne comptait pas aller voir ailleurs, se surprenant à s'attacher à son amant mécanique. Si la situation des robots n'était pas aussi compliquée, il assumerait cette relation plus facilement...
Alors que pouvait-il dire ? Non merci, je suis déjà en couple avec le dernier prototype de CyberLife, j'attends juste que les gens deviennent moins cons pour pouvoir en parler librement ? À la place, il s'excusa autrement :
« Peut-être un de ces quatre. Je pars pour Milwaukee demain et je rentre pas avant deux semaines, » en réalité, il resterait chez sa mère cinq jours avant de revenir à Detroit pour la dernière semaine de vacances, mais Lukas n'était pas obligé de connaître tous les détails, « on verra plus tard.
— Oh, oui, j'imagine. Vous allez voir de la famille ? »
Le détective songeait à aller fumer pour mettre fin à leur conversation. Conrad n'était qu'à quelques mètres et Gavin ne savait pas s'il les entendait ou non. Finalement, il accepta de discuter avec la recrue : tant qu'il ne répondait pas aux attentes de Lukas, il ne se sentait pas coupable vis-à-vis de Conrad.
C'était la seconde fois que Conrad conduisait jusqu'à chez Virginia Reed, rendant service au détective qui pouvait se reposer à côté de lui. Un voyage très différent du premier, bien plus serein. Quoique les titres de Poets of the Fall étaient joués, rappelant des souvenirs.
Gavin avait la cage de Gnocchi sur les genoux, glissant des doigts à travers le grillage pour apporter un maigre réconfort au félin toujours terrifié. Sur les bords de la route, la neige s'était accumulée, résistant aux rayons du soleil, assez audacieuse peut-être pour briller jusqu'à Noël.
Policier sans enfant, Gavin avait pris ses congés avant les fêtes de fin d'année, laissant la semaine de Noël à des collègues comme Chris. Mais travailler pendant cette période, c'était subir un florilège de conneries.
« À ce point ? »
Conrad ne comprenait pas ce constat, ce qui faisait rire Gavin :
« À cause des repas de famille. Tu connais pas les clichés ? L'oncle bourré qui provoque tout le monde, les ado qui en ont marre et font tout pour sortir de table, les gens qui se barrent en claquant la porte… L'alcool plus la belle argenterie qui coupe, c'est le drame assuré. Les hôpitaux et les commissariats sont bondés les soirs de fin d'année.
— C'est curieux. L'homme est un animal social et pourtant, plus vous êtes nombreux, plus ça dérape.
— Si t'as compris ça, Terminator, c'est que tu as tout compris au genre humain. »
Conrad était flatté et prit la main de Gavin pour la porter à ses lèvres. Il n'avait jamais esquissé ce geste auparavant, et surtout pas en plein jour, mais la voiture roulait et les autres conducteurs s'émerveillaient du paysage plutôt que de reluquer ce qui se passait chez les voisins. Malgré le chauffage dans le véhicule, les doigts de Gavin étaient froids : la chaleur des lèvres de l'androïde était donc la bienvenue.
« C'est parce que j'apprends grâce à vous. D'ailleurs, vous avez connu ça ? Ces repas de famille ?
— Non. Ma mère invitait parfois une ou deux amies, mais j'ai toujours passé Noël en petit comité. Mon père s'est barré, mes grands-parents sont morts avant ma naissance… J'ai eu de la chance dans mon malheur, je pense : je n'ai aucun problème avec Noël parce qu'oncle abruti ne m'en a dégoûté. »
Le RK900 ignorait sa date de création, ayant subi de nombreuses retouches, mais il était sûr d'une chose : sa mémoire n'avait aucune trace de cette période saturée de sapins décorés, de guirlandes colorés. Il ignorait encore l'odeur du pain d'épique et de l'orange confite.
Les rues de Detroit avaient commencé à être envahies de silhouettes d'anges et d'étoiles accrochées dans les arbres, ces figures d'argent remplaçant les feuilles disparues. Et dans les parcs, des vendeurs occasionnels proposaient des marrons grillés ou des cafés brûlants, signalant leur présence grâce à ces fragrances brutes. Conrad avait aussi remarqué les airs tirés et fatigués des passants à cause des courses aux cadeaux.
À cause du décalage, Gavin fêterait Noël en avance avec sa mère et Conrad avait accompagné son coéquipier dans une boutique de bougie, puis de vêtements pour prendre un plaid douillet. Le détective aurait pu les commander via le net, mais c'était une occasion pour sortir et que le RK900 découvre autre chose que le chemin entre l'appartement et le commissariat. Dans les allées des magasins, les doigts ne s'étaient pas effleurés mais les coups d'œil avaient été nombreux, tout comme les blagues. Personne n'avait fait attention à eux, suscitant l'ignorance parfaite tant que les deux hommes ressemblaient à des amis.
« Vous avez prévu quelque chose à Detroit ?
— Il n'y a même pas de sapin dans le salon, Robocop. »
Oui, c'était évident. Conrad avait oublié que les décorations qui illuminaient la rue n'avaient pas contaminé l'appartement de Gavin. Les guirlandes qui partaient d'une façade à l'autre suffisaient déjà amplement : ces étoiles artificielles coloraient le plafond avec des lueurs dorées et argentées, rendant le jour éternel.
« Tu angoisses ? »
Depuis le siège passager, Gavin ne pouvait pas voir la LED de son partenaire, mais il aurait parié qu'elle flanchait de plus en plus vers le jaune à mesure que les kilomètres défilaient. Avant le départ, ils avaient discuté de leur situation : si vivre dans l'ombre avait un côté excitant, la frustration était aussi pesante et, avec une révolution bien personnelle, ils pouvaient essayer de s'imposer dans cette ville technophobe.
Le RK900 redoutait déjà les réactions des humains, habitué à confiner sa déviance alors que Gavin, au contraire, avait besoin de heurter le monde. C'était la seule façon de laisser une chance de survie à cette relation.
« Je vous fais confiance.
— De toute façon, pour le moment, on dit juste qu'on est amis. Je crois que les collègues ont déjà remarqué ce détail et personne ne m'a rien dit. Mais peut-être parce que je leur fais trop peur pour ça.
— Ou parce qu'ils m'apprécient plus que vous ? »
Gavin avait laissé sa main sur l'épaule de l'androïde après le baiser sur ses doigts, et même s'il savait qu'il ne provoquerait aucune douleur, il pinça la nuque de Conrad.
« Non, en fait, ils m'apprécient et toi, tu leur fais peur. Espèce de Terminator. »
Conrad était heureux de revenir ici : des amas de neige avaient remplacé les tas de feuilles. Il les voyait briller malgré la pénombre, et quand la lumière du perron s'alluma, l'argent se transforma en or. Cette fois, Virginia prit le temps de s'enrouler dans un châle avant d'ouvrir la porte. Son sourire était toutefois le même, si radieux pour chasser la solitude. Elle attendit en haut des marches que son fils et son compagnon sortent les sacs du coffre.
« Putain de bordel de merde, qu'est-ce qu'il fait froid ! »
Un vent glacial soufflait. Gavin n'avait pas relevé son col à temps et sa mère arriva à lire sur ses lèvres. Quand il s'approcha, elle le sermonna, lui conseillant de ne pas prendre avantage de sa surdité pour être aussi vulgaire. Le RK900 repensait à tous les jurons prononcés chaque heure et maintenait ses muscles faciaux pour conserver un air sérieux.
Au début, Virginia s'était demandé qui était celui qui accompagnait Gavin avant d'apercevoir enfin la LED. Le détail que l'androïde porte un pull et une veste lui sauta ensuite aux yeux.
Gavin se pencha pour enlacer sa mère, sentant sous ces épaules frêles combien elle pouvait être forte et aimante. Mais quant à l'androïde, la petite dame ignorait quelle attitude adopter. Ce fut l'androïde qui réagit en tendant sa main.
Si Virginia arrivait à faire abstraction de l'anneau bleu, le robot pouvait ressembler à un authentique être humain. Curieuse, elle plaça alors sa main dans la sienne et Conrad initia lui-même le mouvement de la saluer, agitant doucement leurs poignets. L'androïde ressentait une sympathie sincère pour Virginia : après tout, elle était une des créatrices de l'homme qui comptait tant pour lui.
Saisie d'un doute, Virginia désigna le visage du RK900 et demanda à son fils si c'était le même androïde que la dernière fois. Gavin confirma d'un signe de tête : tant mieux si sa mère abordait le sujet d'elle-même, ce serait plus facile.
« Il a changé. »
À nouveau, le fils confirma. Il se dirigea vers le salon, l'air de rien, pour que sa mère le suive. Virginia devait attendre que Gavin termine de se servir de la machine à café en plaçant deux tasses sous l'embout brûlant, les mains en mouvement, donc muettes. Il profitait de ce laps de temps pour chercher les mots à signer. Puis, il s'installa face à sa mère, glissant la tasse fumante pour qu'elle y calle ses paumes froides. Une première gorgée de café pour un dernier instant de réflexion. Enfin, l'homme se lança :
« Tu te souviens de la révolte de l'an dernier ? »
Bien sûr. Elle s'était d'ailleurs inquiétée pour lui.
La déviance, les sentiments d'un androïde, tout comme les émotions… toutes ces choses échappaient encore à Gavin, mais il pouvait prétendre connaître un peu le sujet. S'il ne manquait que ça pour convaincre les humains, le mensonge était tout à fait justifié.
Tout en essayant de se montrer convaincant, Gavin lui expliqua que les androïdes semblaient capables de ressentir comme un être humain, qu'ils pouvaient développer un caractère, des goûts, des avis.
D'un geste, il invita soudain Conrad à s'approcher : jusqu'à maintenant, le robot était resté dans l'entrée, observant l'échange de loin. Prudent et inquiet, il obéit, prenant place entre la mère et le fils.
« Conrad est devenu déviant. Nous sommes devenus amis. »
À travers ses lunettes, Virginia scruta le visage de cet ami. Elle n'avait jamais possédé d'androïde, ne cédant pas à cette mode, mais même elle savait qu'une LED rouge était un signe préoccupant. Quand Gavin posa sa main sur l'épaule du robot, l'anneau devint bleu.
Avec un froncement de sourcils, sa mère observa :
« Tu n'aimais pas les androïdes.
— J'ai changé. »
Elle ne se sentait pas hostile à l'idée, juste sceptique face à ce retournement de situation. En novembre dernier, son fils lui avait assuré avoir son arme tout le temps sur lui, prêt à tirer dans le premier crâne en plastique déviant.
« Les médias ont dit qu'ils étaient dangereux.
— Ça dépend. »
Conrad gardait ses paumes sur ses cuisses. Il savait s'emparer d'un droit quand il était avec d'autres androïdes, comme le modèle de livraison de la dernière fois, mais avec les humains, il manquait d'audace. Et puis, c'était la mère de Gavin. Les probabilités de regret en cas de dérapage étaient trop importantes.
« Conrad n'a jamais été violent, » un nouveau mensonge, mais le RK900 ne démontrait sa colère qu'envers des personnes précises. Un comportement proche de celui de Gavin en somme. « Nous travaillons ensemble et nous sommes devenus proches. Tout se passe bien. »
Même si elle était sceptique, Virginia se tourna vers le RK900. Il n'y avait pas de brassard sur son pull, aucun code n'était inscrit sur ses vêtements : si la LED était sur l'autre tempe, dissimulée, il aurait ressemblé à un homme.
« Est-ce que tu te souviens de moi ? »
L'androïde avait changé et la vieille dame se demandait si sa mémoire avait été altérée. Elle ignorait tout de la technologie et des intelligences artificielles. Mais le sourire doux qu'il lui adressa était sans équivoque :
« Bien sûr, vous êtes Virginia Reed. Vous n'avez pas voulu que je débarrasse la table avec vous car c'est votre toit. »
Elle se mit à rire. Un rire très différent de son fils qui se laissait toujours aller à s'esclaffer. Au contraire, si Virginia dévoilait des dents abîmées par le temps, sa voix restait contenue dans un ricanement coincée dans la gorge. Elle entama d'autres signes pour le complimenter :
« Je me rappelle que tu signais très bien.
— Merci. Alors si vous avez des questions, j'y répondrai. »
L'index noueux fit un aller-retour entre Gavin et Conrad :
« Vous êtes amis depuis longtemps ?
— Presque trois mois, » répondit l'androïde, lui épargnant les étapes de cette amitié, « nous discutons beaucoup. Gavin m'a fait découvrir le cinéma, la musique.
— Tu vis chez Gavin ? »
À l'inverse du détective, Conrad ne voulait pas mentir et certains détails devaient être avoués afin de creuser un chemin vers leur secret.
« Oui. Depuis trois mois. »
Gavin pouvait boire son café, suivant l'échange fluide entre sa mère et Conrad. Le besoin de réponse la rendait bavarde, la poussant à poser des questions sur l'androïde, sur sa relation avec son fils.
Cette première approche réconfortait l'humain. Il y avait peut-être de l'espoir, après tout. Sous la table, son pied frôla la cheville du RK900.
Un voisin avait prêté son AP700 pour que du bois soit entassé à l'arrière de la maison. Avec l'aide de Conrad, Gavin ramena quelques bûches pour la cheminée. Les semelles écrasaient la neige encore intacte, marquant leur passage dans l'humidité glacée. L'androïde tendit ses bras pour que son partenaire y place quelques rondins et, dans ce coin de jardin endormi, il en profita pour demander :
« Vous pensez que votre mère acceptera l'idée que vous… que vous êtes en couple avec un androïde ?
— J'ai trop froid pour discuter, Conrad, » effectivement, ses ongles étaient presque bleus, il le sentait sans avoir besoin de les voir, « mais j'en sais rien. »
Conrad aurait aimé pouvoir soupirer. Une fois de plus, Gavin ne classait pas leur relation. Combien de semaines, combien de mois avant qu'il ne se décide à se prononcer ?
Gnocchi était roulé en boule contre les reins de son maître, appréciant la chaleur même si Gavin n'avait que la couverture sur lui. Le vent s'était calmé mais quelques bourrasques persistaient, faisant trembler les volets et craquer les branches à l'extérieur. La poussière accumulée sur le radiateur diffusait une légère odeur de brûlé, de chambre oubliée.
Pour tromper son impatience, le détective consultait des articles, faisant défiler les titres sur son portable, lisant ce que les journalistes avaient écrit sur le RK900. Même si Conrad n'était pas destiné à être mis en vente, Gavin était surpris de la discrétion de CyberLife autour de son dernier prototype. D'autant que le RK800 avait eu droit à plusieurs articles, surtout après avoir interrompu la révolution des déviants, s'attirant des vagues d'éloges.
Est-ce que les techniciens évitaient d'être trop prétentieux pour mieux regagner la confiance de sa clientèle après les nombreux cas de déviance ? Après tout, Gavin le savait : le RK900 était bel et bien un échec, se laissant toucher par les émotions.
La porte grinça à peine et le chat ouvrit les yeux, soudain hypnotisé par la LED qui venait d'apparaître. Gnocchi sut qu'il ne resterait pas à sa place longtemps : le robot viendrait se coucher, occupant son côté. Mais le chat était têtu et il resta sur ce coin de drap déjà chauffé. En fait, l'androïde prit place sur le rebord du lit, du côté de Gavin.
« Vous ne dormez pas encore ?
— Comme si j'allais m'endormir avant que t'arrives, » Gavin éteignit son écran. Dans la pénombre, Conrad commença à enlever son pull. « Je lisais des articles sur toi. »
Le bruissement du tissu était plaisant et pour réprimer un sourire, Gavin se mordit la lèvre, appréciant de voir le bandeau azuré, ce signe de nudité. Quand ils faisaient l'amour, cette partie devenait toujours bouillante.
« Qu'est-ce qu'ils disent ?
— Pas grand-chose pour l'instant, ils mettent surtout en avant le fait que t'as aidé pour une enquête importante. Mais ils oublient plein de détails.
— Ah oui ? Et qu'est-ce que vous rajouteriez ? »
Gavin agrippa le bras de l'androïde et le fit basculer sur lui, l'embrassant tout en l'aidant à retirer le reste. Sa façon de l'enlacer remplaçait les mots qu'il aurait pu écrire. Ils s'étaient explorés déjà tant de fois, mais aucun des deux ne se lassait de redécouvrir le corps de l'autre. Gêné par les gestes des bras qui tiraient la couverture, Gnocchi se décala, mais juste de quelques centimètres. Il n'allait pas céder à tous leurs caprices.
« Que t'es un peu trop sexy pour enquêter.
— Je pourrais dire la même chose de vous.
— C'est pas la même chose : t'as aucune cicatrice.
— Parce que je sais amadouer les chats, » Gavin lui fila un coup de genou dans la cuisse pour rire, « j'arrive même à dresser le pire d'entre eux. »
Quand Conrad glissa une main sur son ventre, Gavin n'eût plus envie de rire, s'avouant vaincu par ce contact si chaud. Sous le drap, les jambes s'ouvraient, se resserraient, enlaçaient. Les mouvements parfois brusques servaient pour surprendre, pour dominer, pour aimer. Gnocchi était un témoin muet qui ne les jugeait pas, se moquant des lois. Mais les lois n'interdisaient pas que le métal épouse la chair : ce sont les sentiments qui étaient condamnées par la société.
Conrad en venait presque à jalouser les BL100 : si ce code avait remplacé le RK900 sur sa veste, Gavin aurait pu le présenter comme un partenaire romantique, pas un partenaire professionnel.
Il émanait tant de chaleur du corps en plastique que la couverture n'était plus nécessaire, alors Gavin la repoussa d'un geste du bras, la rabattant sur le chat qui poussa un miaulement confus, ignoré des deux amants. Gnocchi bâilla, fatigué : quand les bipèdes s'amusaient, il était oublié.
L'androïde se redressa légèrement, le torse capturé par les cuisses de l'humain. Gavin avait la souplesse d'un félin et, même s'il réclamait souvent des massages après des journées passées à s'asseoir n'importe comment, il réussissait toujours à étonner son partenaire en l'embrassant par surprise, et si les lèvres étaient inaccessibles, sa bouche trouvait une autre cible. Il effleura le brassard, jouant avec les lueurs qui tremblaient comme lorsque la peau synthétique disparaissait.
Le vent pouvait bien rugir, rien ne semblait terrifiant cette nuit-là. La chair s'associait au plastique dévoilé, composant l'union déjà répétée. Ils étaient seuls et se permettaient de s'aimer.
Conrad plaqua alors sa main contre la bouche de Gavin, posant ses lèvres le long de son cou. Il aimait quand son partenaire l'appelait, pourtant, il découvrait aussi des plaisirs qui mettaient les biocomposants de son bas-ventre à rude épreuve. Et cette chaleur dangereuse, l'androïde l'accueillait toujours.
« Pourquoi tu essaies de me bâillonner, » demanda Gavin en écartant la main de son visage, « alors qu'on s'en fout si on fait du bruit ?
— Je sais, mais j'aime vous entendre lutter. »
Cette réponse provoqua des frissons électriques.
« Et dire que je suis excité par une boîte de conserve… »
Gavin reposa la main de son amant sur sa bouche qui souriait.
Faire l'amour avec un androïde demandait un temps d'habituation qui avait tout d'abord déstabilisé l'humain. L'absence de respiration, de gémissement privaient le partenaire des indices les plus évidents, mais à force de persévérer, Gavin arrivait de mieux en mieux à se repérer et avait compris que tout, chez l'androïde, était tactile. Le plus fascinant, c'était quand il masturbait Conrad et qu'il plaçait l'autre main sous l'omoplate du robot, là où il pouvait sentir la saillie métallique bouger avec des sursauts, sentant les muscles pulser. Cette réaction remplaçait tous les soupirs possibles.
Gnocchi s'obstinait à dormir même lorsque la tête du lit se mit à trembler, heurtant presque le mur. Assis sur le bassin de Gavin, Conrad ralentit le rythme de ses hanches, contenant à la fois son euphorie et les ressorts de ses articulations. Sous sa paume, Gavin souriait. Arrogant, l'homme planta soudain ses dents dans la chair de la main, mordant et embrassant. Cette texture trop lisse ne le gênait plus, tout comme ce goût de plastique.
Ses muscles commençaient à se liquéfier. Gavin était prêt à se laisser aller, prêt à être saisi par les premiers spasmes, quand il sentit des gouttes tièdes tomber lourdement au-dessus de son nombril : le RK900 était en train de se désactiver.
« Putain, Conrad ! Non ! »
En se redressant, Gavin écarta la main assassine qui avait essayé d'extraire le cœur et il réinséra la pompe à thirium, habitué également à cette manœuvre. Pour protéger l'androïde de lui-même, l'homme le plaqua contre son torse, ignorant les dernières gouttes bleues qui glissaient contre sa peau. Ce sang visqueux avait une tendance affreuse à s'accrocher aux poils, mais il y avait plus important sur l'instant.
Conrad était encore paralysé, la vue brouillée d'alarmes de surchauffe, de biocomposants tremblants et de message indéchiffrables, incohérents. Ses bras entourèrent les épaules de Gavin, prenant un appui plus sûr pour mieux émerger de cet état.
Enfin, il réussit à articuler :
« Je suis désolé, Gavin. »
L'homme soupira. Ces gestes suicidaires étaient un automatisme qui survenait quatre fois sur cinq, coupant l'élan et détruisant l'étreinte.
Toujours prisonnier par ces bras rigides, Gavin coucha le robot à ses côtés. Visiblement, Gnocchi était le seul à apprécier la chaleur diffusée par le corps mécanique, venant s'y blottir comme lorsqu'il se pose sur un radiateur.
« C'est pas grave. »
En fait, si, ça le faisait chier : Gavin ne supportait pas de ne pas comprendre. Peut-être que l'androïde s'abîmait au fur et à mesure, se détraquant sur le plan physique. Après tout, s'il n'était pas programmé pour faire l'amour, ses fonctions premières condamnaient peut-être sa déviance sentimentale.
Le concept ridicule de "on fait quelque chose de mal", Gavin le laissait aux chansons de pleurnichards, mais s'ils faisaient quelque chose de dangereux, alors c'était différent.
Reprenant peu à peu le contrôle de sa bouche, se réappropriant son corps, Conrad réussit à embrasser le front de son partenaire, espérant calmer cette frustration.
« Si, je suis désolé : mes réactions gâchent nos moments, et même moi, je ne le supporte pas.
— Et si je t'attachais ?
— Je risquerais de casser les menottes et de m'endommager par la même occasion. Je n'ai pas envie de retourner à CyberLife, surtout pour faire remplacer mes poignets. La jambe, c'était un accident de terrain, mais comment expliquer que je portais des menottes ? Chez vous et complétement nu ? »
Alors que Gavin essayait de rire, la tour imposante apparut dans la mémoire de l'androïde. Le RK900 avait pris la décision de fuir cet endroit, refusant de prendre le risque d'y être désactivé et remplacé. Quand bien même des échantillons de sa mémoire subsisteraient dans un nouveau RK900, Gavin n'accepterait jamais le remplaçant. À l'instar des humains qui avaient peur d'être enterrés vivants, Conrad était terrifié d'être dans une enveloppe privée de contact.
Pourtant, cette Babel détenait certainement des réponses dont il avait besoin.
Si le sort des autres androïdes laissait Gavin indifférent, celui de son partenaire avait une toute autre importance. Pourtant, à cause des natures respectives, Conrad n'était pas sûr que l'humain comprenne son désir de liberté. Pour se développer davantage, le RK900 devait discuter avec d'autres humains, peut-être même avec d'autres androïdes, afin de s'affranchir encore et toujours de ce qu'il connaissait déjà.
Il porta ses doigts à la tempe de Gavin, à l'endroit exact où une LED aurait brillé si son partenaire aussi avait été une machine. Mais sous la peau, il percevait le battement du sang, rythme propre à l'homme.
Conrad laissa Gavin l'embrasser tout en réfléchissant à ces options. Après son amant, le premier nom digne de confiance s'avérait être celui de Christopher Landru. Le médecin légiste s'était attiré une certaine admiration du RK900, notamment avec la décision douloureuse du sort des ZK200 et son récit concernant son attachement pour Moira. L'homme semblait tolérant et ce serait sûrement le dernier à juger leur relation.
Oui, s'il avait réussi à discuter à demi-mots avec Virginia Reed, Conrad pourrait révéler la situation à Landru. Mais c'était une décision qu'il garda pour lui, redoutant que son partenaire ne lui interdise de demander conseil au docteur.
La pompe à thirium fonctionnait avec des à-coups étranges, suffoquant sous le poids de certains secrets. Lors de la dernière nuit de leur séjour à Milwaukee, Conrad était resté dans le salon. Vers deux heures du matin, Gavin était alors descendu, lui demandant pourquoi il n'était pas venu le rejoindre.
« Je n'avais pas envie » était la seule réponse, et elle avait eu l'effet d'un coup de poing pour le détective. L'androïde avait mal choisi ses mots, voulant dire qu'il avait peur de commettre une nouvelle faute, mais Gavin avait eu le sentiment d'être repoussé. Au lieu de lui demander le sens exact de cette explication, il était reparti se coucher, les joues rouges de colère et le cœur bouillonnant.
Ils n'en avaient pas rediscuté et, après leur retour à Detroit, leur quotidien était tellement chargé qu'ils avaient autre chose en tête. Leurs soirées portaient la froideur des simples cordialités et seuls les discours engagés de Mark Spencer résonnaient dans le salon.
Dès que le politicien soulevait la question des androïdes, Conrad l'écoutait avec un grand intérêt. Il y avait des gens qui manifestaient à travers les États-Unis et certains États avaient déjà modifié des lois après des mois de réflexion. À la grande surprise du RK900, une androïde BL100 s'était mariée avec son propriétaire dans le Maine. Les sceptiques prétendaient qu'elle ignorait ce que signifiait l'anneau à son annulaire quand d'autres encourageaient l'initiative, ravis de voir ce début d'harmonie. Quand l'écran montra la BL100 vêtue d'une robe blanche, le sourire radieux, Gavin fit mine d'être occupé sur son portable, gardant secret son avis. Dans l'Oregon, un petit garçon battu par son père avait demandé à être adopté par l'AX400 qui lui avait sauvé la vie, préférant être élevé par cette machine capable d'aimer plutôt que ces poings de chair qui le frappaient. Un vœu qui n'avait pas pu être exaucé mais qui avait ému le public.
Alors pourquoi la situation à Detroit était si désastreuse ? Point d'origine de la révolution, les remous avaient changé les mentalités aux alentours, mais le noyau où était implanté CyberLife ne changeait pas. Le RK900 avait l'intention de mettre fin à ce contraste, petit à petit, mais il avait besoin d'en apprendre plus sur la révolution de Markus. Il avait besoin de réponses.
Mickael Nelson venait de quitter le commissariat avec un silence songeur. Ses collègues montraient une telle motivation, un tel enthousiasme qu'il se sentait décalé dans cette troupe excitée. Le jeune homme n'était plus aussi sûr de sa voie : ils avaient commencé un mois auparavant mais il n'était pas certain de vouloir gérer des ivrognes ou des couples qui confondaient l'amour et la haine. Ce n'était pas une facette de la société qu'il voulait voir. Flic n'était peut-être pas u métier pour lui, finalement…
Dans la rue, les humains comme les androïdes subissaient les crachats de neige fondue qui heurtaient leur visage : le mépris chutait sur cette foule et le ciel ne faisait aucune distinction entre les deux espèces. Le givre s'était répandu sur les murs du métro, recouvrant le carrelage de coulures luisantes, façonnées par le vent qui gémissait. À la station à ciel ouvert, les passants prenaient garde de ne pas glisser sur une traînée glacée, avançant avec prudence.
Mickael avait hâte que le premier métro arrive : le panneau annonçait encore trois minutes. Trois minutes à regarder cette neige lourde qui martelait les toits en métal, à croiser des regards endormis, à tapoter du pied pour résister à l'hiver. La jeune recrue s'amusait à observer les fenêtres s'allumer ou s'éteindre dans les bâtiments qui se dressaient au-dessus, marquant un rythme de vie grouillante.
Enfin, le métro arriva et les gens se ruèrent à l'intérieur, à la recherche d'une place et du chauffage. Mickael pouvait prendre son temps : il allait à l'autre bout de la ligne E et ne descendrait pas avant quatorze stations, visant le terminus.
De l'autre côté de la vitre, dans le compartiment pour androïdes, les machines s'alignaient. Chacun avait sa place et sa fonction, imitant des abeilles organisées.
Deux stations plus tard, une vieille dame entra et une adolescente avec une énorme valise se leva, lui laissant son siège.
« Vous êtes gentille, mais je vais rester debout.
— Ne vous inquiétez pas : je viens de passer quatre heures dans un avion, j'ai eu mon quota. »
Les deux passagères se mirent à rire et la personne âgée put s'asseoir. Sous son écharpe, Mickael souriait. Voilà, c'était cette société qu'il voulait voir. Cette ambiance agréable, humaine qui s'opposait à la rigidité des machines au fond du wagon. Le stagiaire attendrait la fin du stage pour se décider, mais il avorterait certainement cette carrière qui ne le rendrait pas heureux.
Il ne restait plus grand monde dans le compartiment. C'était le dernier vendredi avant Noël et certains portaient des sacs où se dissimulaient des présents. Le week-end s'annonçait festif. Mikael se rendrait chez ses beaux-parents avec sa petite copine : l'an dernier, Noël avait été fêté chez les Nelson, mais cette année, ce serait l'inverse.
Il y avait huit autres passagers et quatre androïdes.
Rachel Hall avait hâte de rentrer. Elle n'aimait pas ces périodes où la nuit était si avide qu'elle dévorait le ciel dès dix-huit heures. Devant elle était assis un homme assez imposant, les cheveux grisonnants. Ses doigts épais étaient saisis par des tics nerveux, soubresauts du sommeil. La jeune femme avait hésité de le réveiller durant le trajet, mais peut-être qu'il allait jusqu'au terminus, comme elle. Tant qu'il ne la suivait pas jusqu'à chez elle…
Qu'elle était bête. Deux jours plus tôt, elle avait vu avec sa sœur un film horrible sur un tueur en série et le récit l'avait marquée, l'empêchait de dormir le premier soir. Rachel n'habitait qu'à une trentaine de mètres de la station, alors elle ne risquait rien. Tout d'un coup, ses cheveux devinrent électriques, devenant épais autour de son col en laine, la grattant. La sensation était si désagréable qu'elle se mit à râler.
Et le wagon s'arrêta. Plongeant soudain les passagers dans le noir complet. Les lumières de la ville semblaient si lointaines, imitant des étoiles de glace. Rachel leva le nez, faisant face au métal qui reflétait les étincelles de couleurs. Elle sursauta quand le front d'un androïde heurta la vitre : toutes les LED étaient rouges avant de s'éteindre. Personne à bord ne comprenait ce qui se passait.
Les portes s'ouvrirent alors qu'ils étaient entre deux stations, à quelques minutes du terminus. Un androïde entra, balayant le wagon avec une lampe d'un jaune verdâtre.
« Bonsoir mesdames et messieurs. Nous nous excusons pour le désagrément, nous allons arranger ce problème technique le plus vite possible. »
Tel un fantôme sorti d'une légende urbaine, le modèle au service de la compagnie de transports de Detroit avança entre les sièges. Des passagers s'étaient levés, se penchant, curieux. Mickael empêchait l'androïde d'accéder au panneau de contrôle, alors il s'excusa avant de s'écarter.
Le rayon de lumière cherchait, inspectait. À mesure que les minutes s'égrainaient, les passagers étaient gagnés par l'agacement. L'homme imposant s'était levé et arpentait le couloir. Il heurta sans le vouloir la passagère qui était assisse en face de lui quelques instants plus tôt.
« 'Scusez-moi. »
Enfin, l'androïde avait accompli sa tâche et remercia les passagers pour leur patience. La machine se creusa un chemin dans la foule menue qui s'était réunie autour de lui et quitta le wagon, laissant les portes se refermer derrière lui.
Le véhicule reprit sa route mais les lumières ne se rallumèrent pas immédiatement. Quand les ampoules brillèrent à nouveau, tous les passagers se regardaient avec des teints livides et hagards. Le moindre petit problème pouvait vraiment instaurer un sentiment de malaise. Ils se sentirent tous ridicules !
Le métro arriva à la destination finale et Rachel, désolée, afficha un petit sourire, prête à quitter le wagon et ses compagnons de trajet qui avaient partagé son anxiété.
Un passager s'effondra et, sous son manteau devenu sombre, vers son ventre, du sang se mit à couler. Une autre femme trébucha, sentant soudain une vive douleur au niveau de ses côtes. Sa paume survola l'endroit et s'écarta, rouge et brillante.
La panique n'était plus risible à mesure que des filets de sang commençaient à se déverser sur le sol. Rachel avait mal aussi, sans comprendre d'où venait ce tiraillement à quelques centimètres de son nombril. Elle avait trop peur de baisser son visage, mais elle sentit ses jambes se dérober sous son poids et l'arrière de son crâne heurta le rebord d'un siège.
Même si Mickael avait la gorge nouée, il réussit à sortir son portable : cinq passagers venaient de s'écrouler, apeurés et blessés. Il leur fallait une ambulance. Ses doigts tremblants tapaient sur l'écran. Et alors qu'il donnait les informations nécessaires au téléphone, la jeune recrue remarqua que les androïdes étaient toujours désactivés, comme morts également.
