- T'es en quelle section toi ?

Quelle drôle de façon d'aborder les gens. Il est clair que je ne m'attendais pas à un bonjour suivie de tirades poétiques mais tout de même...Aucun doute, il doit être en économie.

- Histoire et philosophie, répondis-je sans le regarder.

Je comptais lui réitérer sa question mais le professeur m'interrompt dans mon élan et nous propose un corrigé de son exercice. Elle pose des problèmes aux étudiants de la première rangée, je remercie Dieu de ne pas m'avoir fait subir ce supplice. D'autant plus que tout ce que j'avais écrit était, comme prévu, totalement faux. Pas une seule réponse juste, je considère cela comme un exploit de ma part, je dois être dotée d'un génie incompris pour être aussi nulle. Ma pensée semble partagée par mon voisin de droite portant son attention sur ma feuille rayée de rouge de haut en bat.

Une certaine chaleur s'empare de mes joues quand je m'applique à recopier le corrigé. Je déteste être observée, peu de gens aiment je pense. Il est évidemment hors de question de le faire remarquer au principal intéressé, ce serait donner trop d'importance aux choses qui n'en valent pas la peine. Afin de me donner de la contenance, je me permets de sortir d'une poche mon téléphone portable. Je consulte mes messages – inexistants – vérifie la météo du jour et celles de la semaine. Bref, tout ce que peu faire un étudiant lambda quand il s'ennuie, j'hésite cependant à lancer un jeu. J'aime le risque, mais pas à ce point.

- Est-ce que vous pouvez arrêter de me fixer comme ça ? Finis-je par lâcher en verrouillant l'écran d'accueil.

Je le vois hausser des épaules et reporter son attention vers le tableau, exactement comme tout à l'heure. C'est un enfant qui veut faire mumuse on dirait. Qu'il ne compte pas sur moi pour rentrer dans son petit jeu.

Au bout d'une demi-heure de patience, le professeur nous libère enfin, non sans nous rappeler le test évaluatif du lendemain. Il est loin le temps où le premier jour de rentrée servait à faire connaissance avec des personnes que tu connaissais déjà mais cela t'étais bien égal car tu ne travaillais pas. Vu mon niveau de mathématiques, je craignais déjà la soirée plongée dans des bouquins, perdue entre maintes et maintes formules. Soupirant à cette idée, j'enfouis nonchalamment mes affaires dans mon sac couleur pêche et enfile ma veste bleu nuit au col en fourrure brune. Par-ci par-là, les autres étudiants râlent sur la difficulté des exercices proposés par le professeur. J'en profite pour me mêler à cette foule me plaindre à mon tour et, avant de sortir de la classe, m'approche du bureau du maître en attendant qu'elle me donne la parole.

- Excusez-moi, serait-il possible, lors des prochains cours, d'être assise au plus près du tableau ? J'ai des problèmes de myopie et, certes j'ai oublié mes lunettes mais cela me serait plus favorable.

Il est clair que j'ai formulé cette demande d'une façon plus soutenue qu'à l'accoutumé, mais je me voyais mal lui demandé d'être assise devant parce qu'elle écrit mal et que de la craie sur un tableau mouillé c'est comme des mentos dans du coca cola, ça parait être une bonne idée mais ça ne l'est pas.

- Nous verrons bien, dit-elle.

Une profonde envie de lui répondre mal me titille mais je me retiens. Je retiens un long et bruyant soupir et sors rapidement de la classe. Alors que je pensais simplement descendre dans les couloirs et faire le chemin vers le prochain cours avec Logan et les autres, je me retrouve à fixer une scène aussi intrigante que pathétique. Les filles de tout à l'heure tentent de se rapprocher du retardataire. L'une détache ses cheveux, enchainant un rire à faire pâlir un cheval, un autre se parfume délicatement – en vidant la moitié de sa bombonne de déodorant pour homme. La dernière se contente de se regarder dans la vitre de la salle de cours pour vérifier si ses sourcils sont bien épilés.

Je suis forcée d'avouer que ce moment m'a bien fait rire, je ne m'attarde pas plus et emprunte d'autres escaliers afin de ne croiser personne sur mon chemin et atteindre ainsi plus vite la passerelle menant au premier bâtiment. La foule d'élève m'empêche d'apercevoir le reste de ma section, je bouscule donc sans gène les petits de 13 ans et me fraye un passage. Certains se plaignent à haute voix et d'autres s'excusent de s'être fait secouer comme des victimes. C'est ainsi qu'on aperçoit les futurs adolescents calmes et ceux qui vont devenir de véritable têtes brûlées.

Au fur et à mesure, j'atteins la classe indiquée sur mon horaire : le cours d'anglais. Sans attendre, je passe la porte et pars m'asseoir près de la fenêtre, saluant le professeur d'un « Hello » aussi anglais que je le suis. J'installe ensuite mon gros sac à main sur la chaise voisine, l'envie de me retrouver avec le même personnage à côté de moi me répugne. Après coup, j'incite une amie à venir à prendre place à mes côtés pour les exercices oraux. Les linguistes n'ont pas cours avec nous, seuls les économes, historiens et mathématiciens ont droit à des cours de langues à niveau inférieur.

Au bout de quelques minutes de présentation, je me rends compte que le jeune garçon n'est pas dans la classe. Etrange, pourtant il devrait assister à celui-ci, à moins qu'il décide d'arriver en retard à tous les cours. Voyant ma réaction étonnée, Ellen, ma voisine, pose une main sur l'épaule, reportant mon attention vers son visage.

- Il y a un problème ? Demanda-t-elle.

- Dis, en venant, tu n'aurais pas croisé un étudiant plutôt petit aux cheveux blonds longs ?

- Inconnu au bataillon. Tu sais bien que si c'était le cas, j'en aurai déjà la photo sur mon téléphone, tu peux vérifier.

Je crois corps et âme en ce qu'elle vient de me dire. Le plus dérangeant est que je n'ai même pas son prénom pour poser la question. En tant que sous déléguée de ma section de quatre personnes je devrai le savoir. Je demanderai à Michèle, déléguée officielle de notre classe, elle doit bien savoir.

- Lorène et Ellen, au lieu de bavarder, venez vous présenter à la classe.

L'envie de préciser que nous nous connaissons tous depuis 2 ans minimum me traverse l'esprit mais soit. Il était temps de montrer notre niveau, presque inexistant, en anglais.

- Hi I'm Lorène and you who are you ?

Je note au passage que si je devais faire connaissance avec une personne dans les rues de Londres, jamais je ne penserai commencer de cette façon.

- I'm Ellen, are you okay ?

- Je vous arrête, on ne dit pas « are you okay » mais « How are you » dans un bon anglais.

- Okay Miss, Lorène, how are you today ?

- I'm fine, oh I need to go, bye.

Le professeur, stupéfait, ne fait même pas attention que nous reprenons place comme si de rien était. Dans la rue, les gens qu'on aborde soit vous ignorent, soit feignent de devoir partir quelque part. Notre représentation est donc on ne peut plus réaliste.

Cette fois-ci, l'heure passe plus vite qu'accoutumée, bonne nouvelle car toute la classe semble épuisée de ces deux dernières heures. Nous avons beau faire partie de « l'élite » de l'école, nous resterons toujours des partisans du moindre effort. Le bruit de la cloche n'annonce pas qu'un quart d'heure de pose mais la sortie de tous les téléphones portables. Des plus imposants aux plus discrets, des tactiles aux mini tablettes, on ne peut tourner la tête sans apercevoir l'un de ses petits gadgets révolutionnaires.

Mon professeur de philosophie était contre les téléphones portables – lui-même en possédant un. C'est devenu un must have de notre génération, tout comme l'était la radio autrefois. Il reprochait comme beaucoup de monde que notre génération n'était plus capable de regarder droit devant soit et était hypnotisé par tous ces écrans. Il avait une image bien pessimiste de notre monde mais on lui pardonne, nous sommes plusieurs à penser comme lui.

Arrivée dans la cour de récréation, je me presse de rejoindre Michèle et June, une autre amie de la section Langues étrangères. Ses cheveux sont semblables à ceux de Michèle, quoiqu'un peu plus courts, sa taille élancée, une autre adepte de sport mais pas au point de venir une masse de muscles.

- Alors ces premiers cours ? Dis-je sans aucune conviction.

- Le cours de mathématiques est toujours intense, répondit Michèle en avalant une poignée de raisins secs. Par contre, elle n'a pas changé, toujours aussi stricte.

- Tu plaisantes ou quoi, tout à l'heure un mec est arrivé en retard et elle ne lui a rien dit.

June, ayant assisté au même cours que moi, approuve mes paroles, ce qui rend Michèle perplexe.

- Etrange, tout à l'heure, Quentin est arrivé en retard, il s'est pris des exercices supplémentaires.

Etrange, ça, elle peut le dire. Cela voudrait-il dire que ce garçon a un passe droit ? Ou se pourrait-il qu'il soit simplement une connaissance du professeur, ce qui expliquerait cette tolérance. Je reste interdite devant ses dires lui demande si elle a reçu la liste complète des étudiants de notre classe.

- La même que l'année passée, si ce n'est les redoublants en moins. Pourquoi, il y a un nouveau ?

Haussant les épaules pour éviter la conversation, je me pose sur le banc, dos au mur et galère comme à mon habitude pour ouvrir un sachet de bonbon. Je profite de ce moment de répit pour observer les nouvelles petites têtes de la cour. On différencie les premières des autres part leurs gros sacs à dos et leurs manies à se sauter dessus pour montrer qui est le plus fort. Amusée, je m'occupe à les observer, ils ne s'en rendent pas encore compte, mais ils viennent à peine de mettre le pas dans la cour des grands. Dans quelques années, ils seront notre relève, armée de leur belle technologie et des nouveautés scientifiques qu'offre notre monde.

- Lorène, à onze heures.

Une belle façon de me dire de regarder légèrement vers la gauche. June a bien raison de solliciter mon attention vers cet endroit de la cour. Plusieurs étudiants, surtout des étudiantes, se regroupent dans un coin. Habituellement, les gens se rassemblent lors de bagarres ou de règlement de compte – comme des combats de coq. Dans ce cas, c'est plutôt un combat d'estrogène et de progestérone qui se joue sous nos yeux. Je devine à travers toute cette armée de cheveux bien coiffés une couleur rouge pétante. La même que la veste du garçon tout à l'heure, c'est probablement lui.

- On devrait lui venir en aide non ? Souffla June au même stade de résonnement que moi.

- Qui veut plonger dans la jungle, ne doit pas avoir peur des lions.

- Platon ?

- Indiana Jones.

Nous abandonnons ainsi l'idée d'aider le petit nouveau. Il finira bien vite par s'accoutumer à notre établissement.

La journée se termine sans soucis majeur, les professeurs de l'après-midi sont plus cléments avec nous et dressent une liste des matériaux à acheter. Ils nous laissent repartir chez nous après nous avoir brièvement expliqué le déroulement de l'année, les interrogations à venir et ce qui s'en suit. J'ai bien évidemment cherché à retrouver le nouvel élève mais c'est comme s'il s'était envolé après la pause de midi et personne dans mon entourage ne semble connaitre son prénom.

Toujours est-il que la meilleure façon d'oublier quelqu'un, c'est de reporter son attention vers quelque chose d'autre. Ainsi une fois rentrée chez moi, j'aurai déjà tout oublié.