Bon, bon, bon... Par où commencer ? J'appréhende un peu ( beaucoup ) la publication de ce chapitre, parce que je n'en suis pas pleinement satisfaite. Quand j'ai commencé à écrire cette mini-fiction, c'était ce chapitre-ci que je visualisais le mieux, mais je me suis tellement donnée dans l'écriture du premier chapitre que j'ai finalement eu plus de mal à démarrer celui-ci. J'ai une peur horrible de vous décevoir avec ce chapitre ( que mon âme de flemmarde m'empêche de supprimer pour tout réécrire).

Votre accueil positif m'a fait énormément plaisir. Les reviews sur ff tout comme vos gentils compliments sur twitter m'ont fait beaucoup de bien, et j'espère du fond du cœur que ce second - et dernier - Chapitre vous ravira autant que le précédent !

Vous l'aurez compris, cette partie est donc la dernière avant un court ( riquiqui ) épilogue.

RAR :

Shlikah : Je suis heureuse de savoir que tu as bien retrouvé la personnalité du Joker, j'avais effectivement peur que mon Joker soit un peu OOC... Donc ça me fait plaisir ! Merci pour ta review et bonne lecture !

Rubby : Wouah, juste wouah ;) Incroyable ? Je n'en méritait pas tant ahah ! Merci beaucoup de m'avoir lue !

Anju-San : Ta review est courte mais bon sang ce qu'elle m'a fait plaisir ! " se noyer dans toute cette violence que tu as si bien décrite " je ne pouvais pas demander mieux ! Je te remercie du fond du cœur pour ta review, et j'espère que la suite te plaira !

Elsa : Que dire d'autre que merci ma chère ? ;)

Merci encore et toujours à XeresMalfoy et à son aide précieuse !

.

.

Bonne lecture !


CHAPITRE II

Ivresse

La pluie s'abattait de nouveau sur Gotham. Légères, les gouttes s'éparpillaient en une bruine fine, mais tout de même glaçante. Cela avait duré tout l'après-midi : la ville s'était retrouvée sous un habituel ciel gris et morne, puis, à la tombée de la nuit, les nuages s'étaient brutalement mis à pleurer de petites larmes cristallines.

L'atmosphère était lourde et chargée d'humidité, mais également frigorifiante. Un vent frais soufflait, déviant la trajectoire de l'eau, et gelait Harley Quinn sur place, laissant ses membres engourdis par le froid. Ceux-ci lui semblaient impossible à porter, alourdis par la lassitude et par ses deux nuits passées dehors, sans refuge. Lourds... Si lourds...

La caresse du vent se transformait peu à peu en une impitoyable flagellation sur sa peau détrempée. Sans doute Harley était-elle déjà malade, fiévreuse, mais elle ne l'aurait jamais deviné, de toutes façons. Depuis leur séparation, elle n'avait plus conscience de son propre corps. La douleur s'était ancrée si profondément dans sa chair et dans ses os, qu'elle ne la ressentait plus dans toute sa brutalité ; elle n'en percevait que la rumeur, sourde et étouffée, parcourant son être.

La nuit était sombre et silencieuse. Seul s'agitait l'inquiétant murmure du vent, presque imperceptible.

Sombre et silencieuse. Noire et sans vie. Tout comme l'a été ton existence, Docteur Harleen Quinzel. Lui avait chuchoté une voix au creux de son oreille.

L'endroit était désert. Harley s'était rendue là où son amant l'avait invitée, dans un coin reculé en bordure de la ville, et la mystérieuse adresse ne s'était avérée rien d'autre qu'une vulgaire zone industrielle abandonnée.

Ici, il n'y avait pas les lumières folles du centre-ville, ni même la pollution sonore qui sévissait jour et nuit dans la Gotham. Tout était vide. Pas de lampadaire. Pas un seul bruit. Rien.

Tout était calme.

Face à elle se trouvait un entrepôt désaffecté. Le bâtiment était haut et fait de béton blanc, couleur qui avait viré au gris, abîmée par le temps et l'abandon. Les murs étaient craquelés, révélant plusieurs fissures. L'humidité se collait sur l'extérieur de l'usine, et les parois de celle-ci suintaient à tel point que l'endroit semblait transpirer.

Une sueur froide chatouilla la nuque d'Harley, tandis que, brusquement, son cœur s'affolait.

Un entrepôt désaffecté...

Les cuves.

L'acide.

La brûlure.

Non... C'était impossible. Elle ne le voulait pas. Pas une deuxième fois.

Ses pieds nus se mirent à remuer précipitamment, entamèrent des mouvements brusques vers l'arrière. Affolée, Harley Quinn recula, mais son talon buta sur un caillou, et son corps tomba violemment en arrière, s'écrasant sur le sol jonché de graviers.

Tout l'air de ses poumons fut brutalement expulsé sous la violence de l'impact, faisant revenir Harley à la réalité.

Tout va bien se passer.

La jeune femme se remit gauchement debout et, d'un pas vacillant, se dirigea vers la porte rouillée de l'entrepôt.

Un crissement sourd déchira le silence lorsque Harley poussa la lourde porte de fer, et, dans sa poitrine engourdie, son cœur cessa de battre.

Il était là. Son parfum avait violemment frappé ses narines, telle une évidence inéluctable, et avait envahi son être tout entier. Tel un délicieux venin, le poison de son existence se dissipait dans son corps. C'étaient des vagues de cyanure qui se fracassaient contre elle : insupportables et brûlantes, porteuses des pires maux de ce monde. Cruelles, mais fortes. Réelles.

Elle ressentait à nouveau.

Harley n'était pleinement consciente d'elle-même que lorsque le Joker était à ses côtés, et cela la terrifiait.

Malgré les sentiments qui l'avait assaillie, Harley ne le voyait pas. Elle n'avait que la certitude de sa présence, là, quelque part, tapie dans l'ombre.

La salle était plongée dans des ténèbres bleutées. Seules les grandes fenêtres en haut du bâtiment permettaient à la lumière brumeuse de la nuit de se faufiler dans l'entrepôt. Tout était vide. Et, hormis son odeur, l'endroit empestait un parfum lugubre. La senteur aigre de la mort flottait dans l'air.

C'est alors qu'elle le vit.

Le Joker s'était avancé vers la lumière, révélant sa présence.

Harley en eut le souffle coupé, et son regard fut immédiatement happé par la silhouette de son amant. C'était encore l'un des nombreux pouvoirs qu'il avait sur elle : elle se retrouvait agrippée à tout son être dès qu'elle prenait conscience de sa présence. Il l'attirait inéluctablement vers lui, tel un aimant, vil et cruel. Harley le dévora des yeux sans même pouvoir se retenir, et sans doute en faisait-il de même.

Il était torse nu, des éclaboussures rouges ponctuant par endroit ses muscles saillants, recouvrant entièrement certains de ses tatouages. Il portait un pantalon de smoking violet - l'un de ses préférés. Ses cheveux verts n'étaient pas plaqués en arrière et soigneusement coiffés comme à son habitude, mais ses longues mèches tombaient en d'étranges ondulations, chatouillant son front et ses pommettes saillantes. Cerclés de rouge et injectés de sang, ses iris n'en ressortaient que d'un vert plus fascinant. C'était une mer de jade dans laquelle elle avait envie de sombrer, de se noyer. Ses paupières noires étaient entourées de cernes marqués. Ils s'étalaient, violacés, jusque sur ses joues creuses, lui donnant un air encore plus ahuri. Son amant était si horriblement beau, Harley en aurait presque pleuré.

Elle voulait courir vers lui et se jeter dans ses bras. Sentir de nouveau sa chaleur, ses muscles. L'envie de toucher son cou, frôler ses clavicules, caresser ses bras lui tordait l'estomac. Harley voulait redessiner chacun de ses tatouages. L'embrasser. L'aimer.

L'esprit et le corps de la jeune femme étaient ivres d'amour. L'affection envahissait de nouveau son cœur, la pressant de la partager. Elle allait l'aimer, l'aimer comme une folle, et il lui pardonnerait sa fuite. Plus jamais elle ne partirait. Elle s'occuperait uniquement de lui, lui montrerait qu'il était tout ce qui comptait, tout ce qui compterait.

Mais, alors qu'il s'avançait vers elle, sa rêverie s'évapora peu à peu.

Il y avait un sourire, dessiné autour de sa bouche.

Et il y avait des corps, derrière lui.

Douche froide. Harley redevint lucide.

- Tu m'avais manquée, ma douce Harley Quinn.


Lorsqu'il avait vu la porte s'ouvrir, le Joker n'y avait d'abord pas fait attention. Une hallucination, encore, voilà ce qu'il s'était dit. Le pauvre avait passé la nuit précédente hanté par le souvenir de son amante, puis la journée entière. Il avait cru se noyer dans son image. Il lui avait parlé, pendant tout ce temps, comme si elle s'était trouvée là, lui confiant tous les secrets du monde.

Ainsi, lorsque la lourde porte de la salle infinie s'était ouverte, et que la légère musique de la pluie s'était faite entendre, il avait cru que c'était encore un tour de son imagination. Harley Quinn se tenant dans la pâle lumière de la lune traversant les nuages, n'était-ce pas une apparition divine que son esprit déglingué avait inventée, juste pour l'emmerder ?

L'apparition décolla sa main de la porte, et celle-ci se referma dans un vacarme sourd. Le bruit se répercuta longuement contre les murs de l'entrepôt désert, avant de disparaître.

C'est qu'elle était sacrément fidèle, l'illusion. Le Joker se leva afin de l'examiner d'un peu plus près. Mais pas trop, sinon, il allait de nouveau délirer.

Il vit la Harley imaginaire ouvrir de grands yeux, maquillés de rouge et de bleu, lorsqu'il apparut à la lumière, et vit ses pupilles s'agrandir. Le rêve avait le même front haut, le même nez mutin, la même pâleur maladive que sa poupée. Sur ses joues enfantines se dessinaient, en réplique exacte des originaux, les tatouages de sa Harley : un cœur noir sur la pommette, et un "ROTTEN" descendant vers la mâchoire. Elle avait les mêmes lèvres ourlées, la même bouche pulpeuse magnifiquement dessinée. Une bouche que l'on embrasse. Une bouche que l'on vénère, que l'on supplie.

C'était l'une des choses qui l'avaient le plus hanté, ces dernières heures : ses lèvres. Combien elles étaient charnues. Combien - Ô combien - les contours de sa bouche semblaient tout droit sortis d'un poème de l'un de ces romantiques français, si tentante que l'on pouvait en crever, là, à l'intérieur. Ou que l'on voulait qu'elle crève, elle.

Et... Ses yeux. Il y avait ses yeux. La réplique avait exactement les mêmes nuances de bleu. Une onde pure lors d'un coucher de soleil : bleu pâle, surface miroitante et lisse, et un océan lors d'un orage, d'un indigo électrique, agité et incontrôlable. Toutes sortes de bleus se mélangeaient, et ils formaient un tableau de maître. Et le Joker... Le Joker pouvait se perdre dans l'immensité de ses yeux, pouvait s'y noyer et y couler. Sombrer.

Et il haïssait cela.

Étonnamment, il se rendit compte que l'illusion se mêlait cette fois à ses autres sens. Le Roi fou pouvait presque percevoir le bruit d'une respiration lourde et difficile.

À moins que ce ne soit la mienne.

Son odorat lui aussi fût touché : une odeur citronnée flottait dans l'air. C'était la réplique exacte du parfum que dégageait la peau de sa Reine : une odeur d'été perdue dans un monde hivernal, singulière et enivrante.

Il cligna des yeux.

La réalité le heurta violemment.

Ce n'était pas un rêve. Harley Quinn était venue.

Sa gorge retint de justesse un hurlement de joie : il eut envie de rugir, de gueuler son triomphe.

Là. Là, devant moi. J'ai retrouvé mon jouet. Je l'ai.

À défaut d'exploser, le Joker choisit finalement de garder un semblant de calme, et se contenta de glisser :

- Tu m'avais manquée, ma douce Harley Quinn.

Il pensait, l'espace d'un instant, que son animosité envers elle s'était évaporée, laissant place à l'obsession. Cependant, lorsque le visage de sa poupée blêmit, cela lui fit l'effet d'une gifle. Animosité et obsession se réunirent.

Harley Quinn allait souffrir comme le Joker avait souffert.

- Ton absence m'a été si... Dure, mon cœur. Je ne pensais pas que cela serait si douloureux de perdre... Quelque chose qui... M'appartient ! Ah ! Je n'en ai pas l'habitude, tu sais.

Les yeux d'Harley restaient fixés sur un point derrière lui, mi-fascinés, mi-horrifiés.

- Il paraît que la solitude aide à créer des œuvres d'art, chantonna-t-il. Alors j'ai créé quelques tableaux, tu sais, pour te sortir de ma tête.

Harley se rapprocha lentement.

Cinq corps s'étalaient contre le mur.

Toutes des femmes. Toutes blondes. Toutes du même gabarit.

- Je me suis dit... Quand tu es partie, murmura-t-il en se rapprochant doucement d'elle, que j'aurais très bien pu te tuer... En fait, j'ai eu tant de fois l'occasion de te tuer, poupée... Mais je ne l'ai jamais fait.

La première femme portait des lunettes, sans doute fausses, et ses cheveux d'or étaient regroupés en un chignon parfaitement tiré. Elle était drapée d'une blouse blanche, mais, sous celle-ci, l'on pouvait apercevoir une camisole. Ses pieds chaussés d'escarpins rouges étaient menottés. Et, entre ses deux yeux, se trouvait l'impact d'une balle.

L'Asile D'Arkham. Il aurait pu la tuer, lors de leurs entretiens.

La seconde victime était elle aussi vêtue d'une blouse blanche. Sur ses tempes, des marques noires ornaient sa peau. Son corps entier semblait pétrifié dans une expression crispée et tendue. Entre ses dents se trouvait un bâillon de cuir.

L'Asile D'Arkham, encore, il aurait pu la tuer, lorsqu'il l'avait simplement torturée à l'aide d'électricité.

Le troisième cadavre était sans doute le plus hideux. La peau était blanchâtre, presque incolore, et, par endroit, des lambeaux de chair pâles pendouillaient. Les yeux ouverts de la jeune femme étaient injectés de sang et la pupille était rouge, tandis que l'iris était dénué de couleur. Les cheveux étaient décolorés, et des mèches blanches se détachaient en masse du cuir chevelu abîmé.

L'Usine de produits toxiques. Leur mariage chimique. Il aurait pu la laisser se noyer dans la cuve, laisser le poison attaquer pour de bon son organisme.

Le quatrième corps avait la nuque en bouillie. Purement et simplement.

Évidemment, la prison. Il aurait pu la laisser mourir lors de sa mission avec l'escadron suicide. Il aurait également pu la laisser croupir en tôle, plutôt que de venir la libérer, laisser la petite bombe incrustée dans sa nuque faire son travail.

Le cinquième... Le cinquième corps lui retourna littéralement l'estomac. Il était si... Lugubre. Deux ouvertures rouges déchiraient les joues de la jeune femme, des oreilles jusqu'aux coins de la bouche. Les plaies étaient hideuses, du sang coagulé collait aux deux fentes, laissant d'énormes grumeaux par endroits.

Un sourire sanglant.

Il lui avait dessiné un sourire.

Défigurée.

Et, figée dans son cœur, une balle.

Chez nous. Il aurait pu me tuer quand il en avait envie.

- Pourquoi ?

La voix d'Harley s'était enfin élevée, et un frisson démentiel secoua le corps du Joker. C'était tellement bon, d'entendre sa voix douce et fluette, de la laisser résonner dans ses oreilles.

- Tu voudrais que je te dise que c'est parce que je t'aime, n'est-ce pas ? Fit-il d'une voix doucereuse.

Elle ne répondit pas.

Alors, profitant de son immobilité, le Joker lui tourna lentement autour, avant de venir se placer derrière elle. Ses mains se posèrent sur ses hanches. Dans une urgence possessive, le fou la ramena contre son torse. Ses cheveux blancs aux mèches colorées caressèrent sa peau nue. Intérieurement, il hurlait.

Glacial. Voilà ce qu'était le corps d'Harley. Cela lui fit l'effet d'une friandise empoisonnée : si horriblement tentante. Le froid, c'était la mort. Sans lui, Harley se mourrait. Cette pensée était si délectable.

La jeune femme tremblait contre lui, aussi resserra-t-il son étreinte autour de son petit corps glacé jusqu'aux os. Ses bras forts s'enroulèrent autour de ses épaules trempées, et ses grandes mains vinrent se poser sur son ventre. Dans un réflexe sans doute, les mains d'Harley recouvrirent celles du Joker. Celui-ci remarqua que les bouts de ses doigts étaient violacés, la peau abîmée.

Il ne dit rien.

Son nez vint de lui-même s'enfoncer dans sa chevelure. Amande. Citron. Harley.

Il pouvait sentir son petit cœur battre contre son torse à un rythme démentiel. Sans doute le sien l'était-il également, fou. Toujours était-il que le Joker se régalait des réactions corporelles de son pantin. C'était l'une des sensations les plus jouissives au monde : savoir qu'il avait le contrôle sur elle, sur chacun de ses gestes, chacun de ses sentiments, chacune de ses réactions, sur ses désirs, ses actions.

Plus jamais elle ne se séparerait de lui. Il le savait. Il allait tout faire pour lui rappeler qu'elle avait besoin de lui, qu'il lui était essentiel.

Une autre chose encore lui procura un sentiment de satisfaction sans borne : c'était son cadeau, qu'elle portait. Une magnifique robe à carreaux noir et or. Nuisette légère pour un joyeux Arlequin libertin.

Pour lui, cela revenait au même que s'il la suivait partout où elle allait. Elle portait la robe qu'il lui avait offert : elle l'avait donc contre se peau, incrustée au plus profond de sa chair. Il la hantait.

L'homme détacha son nez de la chevelure de sa dame, baissant son regard vers sa nuque blanche. Il avait presque oublié combien elle était longue et fine. Si menue... Son poing pouvait aisément l'entourer, se serrer, l'étrangler. Sa poigne pouvait aisément la lui briser. Un geste, et crac, tout serait terminé.

Mais il se contenta d'y apposer ses lèvres, tout en rejetant ses longs cheveux en arrière. Sensible, la jeune femme renversa immédiatement sa tête sur son épaule.

Sa langue, venimeuse, serpenta langoureusement le long de son cou, jusqu'à son oreille. Le goût de sa peau était si agréable dans sa bouche que cela l'enivrait entièrement. La dévorer, voilà ce qu'il voulait. Se perdre dans l'extase que sa chair lui procurerait. Planter ses dents dans sa nuque. La vider de son énergie. Sentir son goût sucré contre sa langue. À jamais.

Fantasmes, voilà à quoi rimaient ses désirs, pour l'instant. Délires de fou. Ses dents se contentèrent alors de mordiller sa peau.

Mais le jeu en valait la chandelle.

Dans son oreille chantonna un doux gémissement, à peine perceptible, mais suffisant pour lui procurer le summum du sentiment de puissance.

À lui, pour lui, l'idiote. Elle avait voulu partir, mais son corps clamait le contraire, ne répondant que par lui.

- Je n'aime personne.

Piqûre de rappel.

D'un geste brusque, Harley tenta de se dégager de son étreinte, comme brûlée à vif par le venin que déversaient ses paroles.

- Oh. Oh. Pas si vite, mon ange. Je ne peux pas te laisser partir. Mon corps a besoin du tien, encore un petit moment.

Ses longs doigts s'enfoncèrent sur ses hanches, par-dessus le tissu. L'élan soudain de la femme fut stoppé net, et son corps, malgré sa lutte, se retrouva tiré vers l'arrière. Le Joker la ramena violemment contre son torse. Son dos heurta sa peau dans un claquement sec, qui résonna, résonna, résonna... Dans les oreilles de la jeune femme. Tel un glas.

- Lâche-moi.

Le petit canari virevoltait, tournait en rond, cherchant à s'échapper. Malheureusement, l'oiseau se heurtait à des barreaux froids, immenses, cruels. Le Joker était sa prison.

- Tu m'as donné un ordre ? Cracha-t-il.

Son corps commençait à trembler, dans ses bras.

Il se colla davantage à elle. Harley ne pouvait rien faire, il la dépassait d'une bonne tête, et elle avait beau être forte, le Joker l'était davantage.

Il vint caler sa tête sur son épaule, et elle sursauta lorsque ses cheveux verdâtres chatouillèrent la peau de sa joue. Il fixa les corps sans vie, face à lui.

- Regarde, Harley, ce que tu m'as fait faire. Tu as été... Une vilaine fille, lâcha-t-il en faisant claquer sa langue contre son palais.

- Ce n'est pas moi qui t'ai fait faire cela.

Gloussement.

- Non. Il se pourrait que ce soit ta voix, là, dans ma tête, qui m'ai chuchoté de te montrer de quelle manière tu aurais pu mourir, si l'envie m'avait pris de me débarrasser de toi.

Harley détourna la tête, l'éloignant comme elle le pouvait de celle du Joker et détachant par la même occasion son regard des cadavres.

- Je ne les ai pas tuées. Je ne suis pour rien dans leurs morts. Si tu avais tant envie de te débarrasser de moi, eh bien, pourquoi ne pas l'avoir fait, poussin ? Tu le savais, que je t'étais si dévouée que j'aurais pu te laisser me faire n'importe quoi.

La mâchoire du Joker se serra. Toute trace de peur s'était brusquement évaporée de sa voix, pour ne laisser que de la colère dans son timbre délicat. De plus, elle avait parlé au passé, comme si sa dévotion n'était plus valable.

Cela ne lui plaisait pas du tout.

Son esprit se balançait au bord du gouffre, il le sentait. Il était à deux doigts de sombrer, à quelques millimètres de perdre le contrôle de lui-même.

D'une main, il agrippa son cou. La jeune femme sursauta, essayant encore une fois de se dégager, mais il appuya fermement contre sa gorge.

Mienne.

- Qu'est-ce que... L-lâche moi ! Éructa sa proie.

De ses deux mains, Harley tenta de détacher les doigts qui lui entravaient la gorge, en vain.

Le Joker ignora superbement sa tentative de se soustraire à lui. Ses yeux déments se fermèrent. Contre sa paume, il sentait la gorge d'Harley se soulever et s'abattre au rythme d'une respiration folle. Sa peau avait vibré lorsqu'elle avait parlé.

Si belle.

Puis elle abandonna.

- Bien... Chuchota-t-il. Reste avec moi... Juste un moment... Tu me suppliais, avant, Harley, de te prendre dans mes bras. Alors, voilà. Voilà ! Cadeau !

Le Roi eu brusquement envie que le temps s'arrête, et qu'il reste comme ça, avec sa Reine. Son bien le plus précieux, contre lui. Avec lui.

Mais il sentit bien, pourtant, le mouvement d'Harley vers le bas. Droit vers son porte-jarretelles.

Non.

Elle m'aime.

Non.

Réalité. Harley avait saisi son revolver. L'embout froid était apparu, là, contre sa tempe.

Il ne bougea pas.

- Ah... Ah ah ! Tue-moi, poupée, si tel est ton souhait.

Elle ne dit rien. N'esquissa aucun geste.

- Allez !

Immobile.

- Tue-moi !

Le Joker la poussa en avant, se décollant de son amante.

L'air semblait si vide et froid, brusquement.

- Alors quoi, idiote ? Tu me fous un flingue sur la gueule, et tu as peur de porter le coup fatal ? Tu n'as plus envie de quitter ton bourreau, finalement ?

Un sanglot brisa le silence.

Quelque chose, lui fit mal, là, dans sa poitrine. Non. Non. Non.

Harley laissa tomber son bras le long de son corps malade. Elle regarda sa main armée d'un œil vide, l'image se brouillant au fur et à mesure que les larmes - ces veilles amies - roulaient sur sa peau. Lentement, ses doigts blancs se décollèrent de la crosse de l'arme. Celle-ci tomba, au ralenti, et heurta le sol dans un vacarme douloureux.

- Non, souffla-t-il.

Ses épaules... Ses épaules si menues et pourtant si fortes, voilà qu'elles se mettaient à tressauter. Imperceptiblement, d'abord, puis de plus en plus fort.

- Non ! NON ! Hurla-t-il tandis qu'il la contournait pour lui faire face. Ramasse ton arme, Harley ! Tue. Moi.

Ses yeux bleus se levèrent vers lui, et dans la poitrine du Joker, sa respiration se bloqua. Non. Jamais, jamais il n'avait vu une souffrance pareille dans les yeux de son arlequin. Ils brillaient. Ses iris n'avaient jamais été aussi sombres : un océan se déchaînait dans ses prunelles.

Et puis, il y avait cette chose étrange, sur ses joues pâles. De l'eau. De l'eau qui coulait.

Le Joker mit un long moment avant de comprendre que c'étaient des larmes qui dévalaient lentement la courbe de ses joues, cristallines et miroitantes dans la lumière blanche.

Il ne l'avait jamais vraiment vue pleurer.

- Ne me donne pas d'ordre, dit-elle soudain. Je ne vais pas te tuer.

La nausée. L'homme avait une terrible envie de vomir.

- Ah oui ? Demanda-t-il, la voix tremblante de ne pas hurler, et qu'est-ce que tu vas faire, alors ?

- Partir.

Il haussa les épaules.

- Allons... Réveille-toi, Harley, se moqua le Joker, tu n'as nulle part où aller !

Le regard de la jeune femme vacilla.

- J'ai des amis.

- Première nouvelle ! Je pensais qu'ils étaient... Tu sais... En tôle, tes précieux amis ! Ou au ciel, tiens, n'est-il pas mort, ton El-Diablo ?

Elle coinça sa lèvre inférieure entre ses dents, et il dut faire preuve d'un sang-froid surhumain pour ne pas grogner comme un animal.

- Il y a Ivy, fit-elle d'une voix hésitante.

- Ivy ?

- Poison Ivy.

Ce fut si soudain que le Joker lui-même crut rêver. Il n'avait pas prévu d'être si brusquement hilare, et n'avait même pas pu se contrôler. Un cri énorme s'était échappé d'entre ses lèvres, et il s'était mis à hurler de rire, sans aucune raison. L'hilarité le possédait tout entier, de ses gloussements fous. Son corps semblait secoué de spasmes hystériques. Il se retrouva plié en deux, se tenant les côtes.

- Absurde... Absurde, lâchait-il entre deux rires, tu n'y crois pas toi-même ! Ah ah ah !

Ses membres tremblaient, tremblaient à n'en plus finir. Il leva les mains au ciel, en une espèce de révérence, puis les laissa retomber. Enfin, sa joie hilare cessa aussi vite qu'elle avait commencé.

Le Joker tiqua, puis s'avança vers elle en secouant la tête selon un rythme régulier.

Harley recula.

- Quoi qu'il en soit, je vais partir, J. Je ne veux plus de tout ça.

Sa tête cessa de se balancer, pour le laisser mieux remuer ses mains dans le vide, dans une sorte de nervosité malsaine. Ses yeux émeraude s'ancrèrent dans ceux d'Harley. La peau de ses paupières ne se refermait plus, il ne clignait plus des yeux. Son regard se fit fixe, pénétrant, tranchant.

Dérangeant.

- Oh ! Harley... Demanda-t-il d'une voix lasse, Pourquoi partir ? De quoi est-ce que tu ne veux plus ? On est si bien, tous les deux !

Le Joker fit un pas un avant, Harley Quinn deux en arrière. D'un geste mécanique, Harley se saisit de sa deuxième arme, au niveau de sa cuisse, comme à l'accoutumée.

- Ne m'approche pas.

C'est ce qu'il fit, pourtant, son ange de la mort. Il laissa son corps se mouvoir en un énième geste vers elle. Son cœur vacillait dangereusement dans sa poitrine, parce qu'elle ne voulait pas partir, mais elle le devait.

Loin de toi, mon amour, loin de toi.

Le Joker la regardait en souriant, sans prendre garde au revolver. Ce n'était qu'un jouet, et il n'avait jamais eu peur des jouets, puisque c'était lui qui les maîtrisait.

Il semblait attendre qu'elle continue. Alors, inconsciemment, elle se plia encore une fois à ses attentes.

- Tu m'as frappée.

- Ah... Soupira-t-il d'une voix rauque, on y est. Je t'ai frappée. Oui, et alors ? Tu aimes ça, non ? On ne vit que pour ça, toi et moi. La haine. La douleur. La violence. C'est ce qu'on fait, poupée, tu te souviens ? Je te frappe. Et toi, tu me rends la pareille. Plus fort encore. Tu as de la chance ! C'est un privilège que je n'offre qu'à mon pantin préféré ! La seule, l'unique, HARLEY QUINN !

Le hurlement se dissipa dans l'immensité de la salle. Le Joker passa une main sur son visage, avant de la porter à sa bouche, mordillant sa peau à l'endroit où Harley l'avait marquée, cette nuit-là.

Il reprit d'une voix étouffée :

- C'est ce qu'on fait dans un couple, on se soutient. Et puis tu m'as bien...

Mouvement précipité. Il retira sa main de sa bouche, s'approcha d'elle à grands pas. Son torse buta contre le pistolet brandi. Il n'en eut cure. Le Joker pencha brusquement son visage vers celui de sa Reine, ouvrit la bouche, lui lança un regard haineux, puis mordit le vide. Sa mâchoire claqua violemment vers l'avant et ses dents se heurtèrent douloureusement.

-...Mordue...

Harley se sentait si vide. Elle était à deux doigts d'abandonner, de sombrer à nouveau dans les bras d'un amour aveugle.

L'homme scruta attentivement son visage. Il observa la manière dont ses traits délicats étaient tiraillés entre la souffrance, la haine, mais également l'amour.

La pression qu'exerçait le flingue contre ses pectoraux diminua très légèrement. Malheureusement, ce fut suffisant pour qu'il perçoive ce fabuleux changement.

Il était à deux doigts de gagner.

Leurs lèvres se heurtèrent alors cruellement. Le souffle chaud d'Harley se mélangea au sien. La jeune femme laissa tomber le bras qui séparait leurs deux êtres, se rapprocha de lui dans une suite de mouvements saccadés. Dans chacun de leurs gestes régnait l'urgence. Pas une simple urgence frénétique qui habitait deux amants lors d'une séparation prolongée, non. C'était une passion folle, démentielle, brûlante. C'était une horrible névrose qui agitait leurs membres. Une flamme intolérable qui les dévorait, les possédait. Leurs mâchoires s'entrechoquaient délicieusement. Les mains d'Harley agrippaient les longs cheveux verts de son amant, ses ongles se perdant dans son cuir chevelu, griffant, ses doigts fin tirant sur la naissance de ses cheveux. Ses mains à lui se perdaient dans la cambrure de son dos, empoignaient hâtivement le creux de ses reins. Rien ne cessait de bouger. Leurs bouches s'entrouvraient, leurs langues menaient alors une bataille sans merci. Sans arrêt. Et tout ça, toutes ces sensations étaient à deux doigts de faire défaillir le Joker. Ses lèvres. Sa bouche. Sa langue. Sa nuque. Ses hanches. Sa chair.

Ses lèvres. Sa bouche. Sa langue. Sa nuque. Ses hanches. Sa chair.

Douce... Douce mélodie.

Ses yeux s'ouvrirent brusquement.

Le lion rugit, le Joker grogna dans sa bouche, puis attrapa sa lèvre inférieure entre ses dents. Tellement goûteuse. Il tira, mordit, transperça la chair.

Goût métallique.

Inopinément, il se retrouva projeté en arrière. Le revolver d'Harley heurta durement sa tempe, si fort qu'il faillit tomber.

- NE ME TOUCHE PLUS JAMAIS ! S'époumona Harley Quinn.

Alors, saisissant à son tour l'arme qu'il gardait dans la poche de son pantalon, il hurla :

- Surprise !

Et lui tira dans la jambe.

Ce fut si étrange, de regarder la balle traverser la cuisse de sa poupée. D'observer l'hémoglobine propulsée hors de la chair, la regarder voler, rouge et brillante, et retomber en des millions de gouttes.

La bouche d'Harley s'ouvrit dans un cri silencieux, ses doigts laissèrent s'échapper le pistolet, puis ses jambes cédèrent. Elle se retrouva à genoux, haletante. Prosternée devant son Roi.

Sa lèvre inférieure se mit à trembler. Elle le regarda d'un œil vide.

Comment pouvait-elle aimer un tel homme ?

- N'essaie pas de me retenir, articula-t-elle, impassible, je partirai. Quoi qu'il en coûte. Et si tu me tue, Puddin', alors j'aurais gagné.

Le Joker s'agenouilla face à elle, le visage tout à coup dénué d'émotion. Il la regarda s'appuyer sur le sol de ses petites mains pâles, et se mettre à reculer.

- Tu ne peux pas partir. Je t'ai créée, Harley. Je t'ai délivrée.

- Pauvre fou...

Sa mâchoire se serra.

- Fou ? Ah ! Moi, fou ? Sûrement. Mais tu l'es aussi, mon ange. Combien de personnes as-tu tuées ? Combien ? Tu penses pouvoir effacer tout ce que tu as fait ? Tu le savais, en sautant dans cette fichue cuve, qu'il n'y aurait pas de retour en arrière.

Que tu signerais un pacte avec le diable.

- Je t'ai demandé de vivre pour moi. Et tu as dit oui, cracha-t-il. Personne ne t'as appris qu'on ne devait pas briser nos promesses ?

Une larme, encore.

- Je ne veux plus vivre pour toi... Chuchota-t-elle. Je veux vivre avec toi. C'est impossible, je sais. Alors je pars. Pour la dernière fois. Je pars.

Harley recula de nouveau.

Non.

Il lui tira dans l'épaule, et cette fois, le hurlement de douleur que lâcha Harley Quinn déchira la nuit.

- Il n'y a pas d'Harley Quinn sans le Joker ! s'écria-t-il.

Il n'y a plus de Joker, sans Harley Quinn.

Pour toute réponse, Harley secoua la tête puis leva des yeux tristes vers lui. Son regard était empli de pitié.

Cela le rendit malade. Il combla l'espace qu'elle avait créé, posa une main sur sa joue.

- Tu n'es rien sans moi.

Rien.

- Je ne sais pas. Je verrai. Mais c'est fini, mon amour, c'est fini. Je ne veux plus de toi.

Il y avait eu de la tendresse dans sa voix. Le Joker sentit quelque chose imploser, dans sa poitrine.

- Tu es à moi. Tu m'appartiens. Tu restes avec moi jusqu'à la fin.

Ils se fixèrent longtemps, alors. Ils s'embrassèrent du regard, et, les yeux dans les yeux, signèrent un accord muet.

- Je t'aime, poussin, tu sais ? Je t'aime. Je t'aime. Je t'aime. Je t'aime ! Cria-t-elle.

Puis elle s'approcha de lui.

- Je te déteste, et je pars. J'ai gagné.

Non.

Et le Joker visa son cœur.


Merci beaucoup de m'avoir lue. *Verse une larme* Moui, il ne reste que l'épilogue. J'en perd mes mots.

xx