CHAPITRE UN
Draco, flanqué d'un côté par un Auror en tenue rouge, et de l'autre par Kingsley Shacklebolt, se laissa entraîner vers la sortie de la salle ronde. Blafard, secoué, il n'en revenait pas de se sortir de cet interminable et horrible procès avec une peine aussi légère. Aussi… juste. Jusqu'au bout, il avait cru que lui et sa famille allaient être sacrifiés sur l'autel de la paix communautaire. Les deux hommes, baguettes à la main, le protégèrent de projectiles lancés depuis les gradins grâce à un sortilège de bouclier. Draco jeta un coup d'œil derrière lui : son père et sa mère étaient eux aussi emmenés par des Aurors, déjà quelques membres du public étaient descendus des gradins et tentaient de les poursuivre. Le professeur McGonagall vint prendre la place d'un des Aurors protégeant sa mère, tandis que ce dernier se retournait vers la foule en colère, avec quelques autres. Draco n'en vit pas plus, tandis qu'il passait la sortie.
Au pas de course, Kingsley et l'Auror lui firent arpenter des couloirs et des escaliers, le plongeant dans le labyrinthe qu'était le Ministère de la Magie. Après plusieurs minutes, Kingsley ouvrit une porte quelconque, dans un couloir quelconque, Draco ignorait même à quel étage ou quel sous-sol il se trouvait. On le fit pénétrer dans une pièce rectangulaire, munie de fausses fenêtres laissant passer de faux rayons de soleil. Au centre de la pièce, des chaises de piètre facture entouraient une grande table marron. Les murs étaient tapissés d'une hideuse toile orange ressemblant à de la moquette. Une salle de réunion, donc.
- « Restez ici, le temps que l'on évacue le bâtiment », ordonna l'Auror d'un ton péremptoire, avant de claquer la porte.
Draco resta immobile quelques instant, toujours émerveillé par la décision prise par les juges. Il était libre. Quasiment. Il ne pourrait pas, pendant quelques temps, passer ses vacances en France, comme il le faisait habituellement, mais ce n'était qu'un désagrément risible en regard de la perspective de passer le reste de sa vie en prison. Il cacha son visage – et son soulagement – dans ses mains quelques instants. Il ne voulait pas que Shacklebolt surprenne son expression, c'était trop intime. Il s'accorda deux minutes, puis reprit le contrôle de ses émotions, avant d'écarter ses mains. Il se tourna vers l'homme qui le fixait sans aménité – sans haine non plus. Draco ne se voyait pas lancer une conversation – et pour dire quoi ? – aussi, se contenta-t-il de tirer une des chaises, et il s'assit, le regard dans le vide.
Quelques minutes de silence pesant plus tard, la porte s'ouvrit à la volée, et Harry Potter entra. Il eut un moment d'arrêt, puis referma la porte doucement derrière lui.
- « Comment ça se passe, en bas ? » l'interpela Shaklebolt.
- « C'est la folie. Les Aurors ont réussi à diriger la foule vers l'Atrium, il ne reste plus que la moitié du public, mais c'est la moitié la plus vindicative… »
- « Je ferais mieux de descendre les aider. Reste ici, veux-tu ? » Pour surveiller Draco Malfoy.
Même si Kingsley Shaklebolt ne prononça pas cette phrase, elle résonna dans toutes les têtes. L'homme sortit promptement, et Harry referma la porte. Draco releva brusquement la tête lorsqu'il entendit Harry murmurer un sortilège de verrouillage. Harry se retourna alors vers lui, sans rengainer sa baguette, le visage aussi dur et impénétrable que lors de son témoignage. Draco se leva lentement, se rappelant avec horreur l'autre partie de sa sanction : privé de baguette magique. Privé de tout moyen de défense. Impuissant. Comme au manoir après que ce serpent lui ait volé sa baguette. Une sueur froide coula le long de sa colonne vertébrale tandis qu'il faisait stoïquement face à un Harry Potter armé, enfermé dans une salle de réunion impersonnelle et isolée de tout. Un long silence tendu perdura, que Draco rompit finalement.
- « Pourquoi ne pas leur avoir parlé de la Salle sur Demande ? »
Harry haussa un sourcil.
- « J'aurais dû ? »
En vérité, Draco était bien content qu'il ne l'ait pas fait. Mais avec son éducation de Serpentard – et de Malfoy – il ne pouvait croire qu'il l'ait fait sans arrière-pensée. C'était peut-être maintenant le moment de payer.
- « Que veux-tu ? »
Harry écarquilla les yeux. Il ne voulait… rien. Il n'attendait rien. Et pourquoi attendrait-il quelque chose de Malfoy ? Il n'attendait même pas de gratitude de la part de cet imbécile. Ne sachant quoi répondre, il préféra se taire. Ça allait sans doute l'énerver, mais Harry avait l'habitude : il énervait les gens quoi qu'il fasse. Voilà d'ailleurs que Draco perdait patience, se levait, s'approchait, son mécontentement visible sur toute sa personne. Harry soupira, prêt à laisser passer l'orage, son regard se focalisa sur le vide.
Et bientôt, il ne pensa plus à rien.
Ce n'était pas possible que cet imbécile n'attende rien en retour de son témoignage bancal et favorable à sa cause, songeait Draco. Il attendit raisonnablement longtemps la réponse, mais rien ne vint, à part ce regard incertain et incrédule, comme si Draco avait posé une question insensée. La colère remplaça bientôt l'appréhension. Certes, il n'avait pas de baguette, et ne pourrait rien faire contre Potter, mais ce n'était pas une raison pour qu'il le prenne de haut. Draco se leva et s'approcha. Le petit soupir résigné, et le regard fixé sur le vide juste au-dessus de sa tête achevèrent de le rendre furieux.
- « Potter, tu ne me feras jamais croire que tu as omis ces informations dans ton témoignage sans penser à aucune contrepartie ! Je préfère te prévenir, tu n'obtiendras jamais un remerciement de ma part, et tu ferais mieux… »
Draco s'interrompit, fixant le visage de Potter. Il l'observa quelques instants, sans rien dire, puis agita une main devant ses yeux, mais n'obtint aucune réaction. Il y avait une différence entre faire exprès de ne pas écouter, et être totalement absent. Et là, Potter était absent. Son visage n'avait plus aucune expression. Potter était… perdu. Draco leva brusquement une main vers son visage : aucune réaction. Au lieu de frapper, il caressa la joue : aucune réaction. Prenant une profonde inspiration, Draco souleva une des mèches noires couvrant la cicatrice – il avait toujours voulu la voir, cette fichue cicatrice, la voir de près, la toucher peut-être. Il passa son pouce le long de l'éclair rose : aucune réaction.
- « Potter… Je crois que tu as un sacré problème… », murmura-t-il.
Draco hésita quelques secondes, puis, pris d'une inspiration soudaine, il tendit la main vers la baguette de Potter – sa baguette en réalité – et la lui retira doucement, sans rencontrer de résistance. Il affirma sa prise sur la baguette – des mois qu'il rêvait de cet instant – et la pointa vers le front de Potter.
- « Un Malfoy ne dit jamais merci, Potter… Mais il paie toujours ses dettes. Et si je ne me trompe pas, tu me remercieras à genoux de payer celle-là. »
Il prit son inspiration et lança son sortilège, l'accompagnant d'un mouvement de baguette complexe et subtil, tandis que de sa main gauche, il esquissait et déployait une fine toile de magie lumineuse.
- « Animam Assequere. »
Draco ne termina le long mouvement de baguette que longtemps après avoir prononcé le sort. Sa toile de magie blanche, aveuglante, s'éleva brièvement dans la salle de réunion, et se développa en un filet enveloppant une forme ample, invisible, mais bien présente comme l'attestait le réseau lumineux qui la soulignait, au-dessus de la tête d'Harry. Draco eut une grimace, cette forme ne devrait pas être aussi loin au-dessus.
Même s'il n'en était pas absolument certain, il semblait bien que le problème de Potter soit lié à son âme… Ce sortilège, et la Haute Magie Astrale nécessaire à son fonctionnement, lancé préventivement, était le seul moyen de récupérer une âme perdue ou volée – par les Détraqueurs par exemple. Voldemort ayant eu l'idée de s'associer à ces créatures, Draco avait consciencieusement cherché un moyen de se protéger de cette menace. Il avait trouvé ce sort dans l'un des livres de la bibliothèque du manoir – un de ces livres que le Ministère avait banni quelques décennies plus tôt. Il l'avait mémorisé, en geste et en parole, et grâce aux quelques connaissances familiales conservées par les Malfoy, il l'avait lancé sur lui-même et sur ses parents. S'il arrivait un jour que leur âme, pour une raison quelconque, leur échappe, il suffisait d'un simple Accio Anima pour resserrer le filet qui l'englobait désormais, et ainsi la rattraper, la ramener. Evidemment, aucun d'entre eux n'ayant été soumis au Baiser du Détraqueur, Draco ignorait si le sortilège fonctionnait réellement…
Draco expira longuement, le cœur battant, et essuya la sueur sur son front : l'usage de Magie Astrale nécessitait une concentration intense. Il avisa le visage – toujours inexpressif – de Potter. Puis, sans le quitter des yeux, il replaça doucement la baguette dans la main du brun. Sans force, celle-ci ne maintint pas la prise, et la baguette glissa lentement, jusqu'à tomber par terre. Draco l'y laissa, se contentant d'observer Potter. Ses lunettes rondes, les yeux verts derrière – pour l'instant presque vitreux. Quelques taches de rousseur sur l'arrête du nez. Les lèvres fines mais roses. Et ces cheveux noirs – il avait plusieurs fois imaginé lui offrir un peigne et une lotion coiffante, pour Noël par exemple, mais jamais il ne le lui avouerait. Soudain, la conscience revint petit à petit. Un tressaillement. Les paupières qui clignent. Le regard qui se focalise, et qui se teinte de frayeur.
- « Tu ne m'écoutais pas, évidemment ! »
La frayeur disparut, laissant place à l'indignation feinte, puis à une colère un peu forcée.
- « Ce n'est pas comme si tu avais quelque chose d'intéressant à dire ! »
C'est mieux comme ça. Draco observa Harry déglutir, se forçant au calme. Oui, tu sais que tu as un problème. Reprenant peu à peu conscience de son environnement, Harry avisa la baguette tombée à ses pieds, se baissa et la ramassa rapidement. Les deux jeunes hommes ne s'adressèrent plus la parole, jusqu'à ce que la porte s'ouvre enfin sur un Auror mécontent.
- « Ça y est, le calme est revenu. Malfoy, je vais te raccompagner. Monsieur Potter, vous pouvez rentrer chez vous. »
L'Auror se saisit de Draco avec plus de brusquerie que nécessaire, et tandis qu'il l'entraînait, Harry regarda sortir le blond avec anxiété.
- « Merlin, je suis encore parti… » murmura-t-il, désespéré.
