Louise's POV

J'avais toujours adoré me promener à La Rambla, ce grand rassemblement d'artistes, d'artisans, de marchands et de vendeurs de babioles qui s'étendait de la Plaça de Catalunya jusqu'au vieux port de Barcelona. Tout n'y était que rires et clameurs joyeuses, et m'y balader me donnait la réelle impression de vivre au rythme du battement de cœur de l'Espagne. Chose étonnante car elle n'était – et ne serait- jamais ma patrie.

Je m'étais levée tôt ce matin, afin d'être l'une des premières à trottiner sur la place. Ma liste de course partiellement écrite en français et en néerlandais bien calée entre mon index et mon majeur, j'étais allée de kiosque en kiosque à la recherche d'ingrédients pour les pâtisseries qu'Antonio servirait ce soir. J'avais trouvé tout ce dont j'avais besoin au bout de quinze petites minutes. Cependant, une telle rapidité m'avait donnée pour conséquences des pieds surchauffés dans leurs bottes, une mauvaise douleur musculaire dans le ventre, des bras chargés de sachets d'épices, de glaçages et de fruits frais, ainsi qu'un portefeuille complètement vide. Je songeai à mon frère ; il ne serait sûrement pas content de savoir que j'avais dépensé toute la somme de notre revenu mensuel, et surtout pas pour Antonio.
Raison pour laquelle je comptais lui mentir.

Je pris le chemin du retour, marchant plus doucement à cause des sacs qui m'obstruaient en partie la vue. Je n'étais pas pressée, aussi je trainai exagérément, m'arrêtant de temps à autres devant une vitrine de boutique ou prenant une pause d'une vingtaine de minutes.
J'étais perchée sur un mur épais cette fois. J'avais ôté bottes et chaussettes et, les pieds battant l'air d'avant en arrière, avais appuyé mon corps sur mes deux bras, tendus en arrière, mes yeux rivés vers le ciel bleu sans nuage. La douleur dans mon ventre s'estompa un peu.

Je me mis à réfléchir : aussi loin que je me souvienne, Anthonij avait toujours été une petite brute associable. S'exprimant de travers quand il en venait aux sentiments, c'était à peine s'il pouvait souffler des mots doux sans balbutier ou prendre un air extrêmement gêné. Alors souvent, il disait des mots qui cassaient, qui faisaient mal, et n'importe qui se serait senti vexé. Mais Papa et Maman connaissaient bien leur fils aîné, et moi, je comprenais bien mon frère. Nos parents lui rabâchaient sans cesse les oreilles avec des valeurs morales importantes – à l'époque, il ne semblait pas y prêter attention, mais compte tenu de ce qu'il est aujourd'hui, et comment il se comporte, il faut croire qu'il avait fait preuve d'une écoute exemplaire et d'une mise en application assidue par après -, valeurs qui avaient tendance à le stresser face à ses responsabilités en tant qu'aîné de famille. Et lorsque c'était le cas, j'étais la première à le rassurer.

Puis il y avait eu l'invasion espagnole. Et tout avait changé. Papa, Maman et Luxembourg étaient morts. Anthonij et moi avions été élevés en Espagne et devions de temps en temps faire quelques tâches diverses – mais jamais trop lourdes, car si nous étions sous domination, c'était avant tout pour embellir l'image de conquérant d'Antonio -. Et puis, à part ça, il nous aimait beaucoup. Après m'être accommodée à sa présence, je n'avais jamais autant ri qu'avec lui. Et ça se voyait qu'il aimait les enfants. Même si Anthonij était – et est toujours – distant à son égard, Antonio revenait le voir, le taquinait et essayait de le faire rire. Il réussissait quelques rares fois.
Nous avons grandi, moi comme ma complicité avec l'espagnol, et mon frère avec sa distance. A force, j'avais fini par ne plus savoir comment lui parler.
Et davantage lorsque j'étais tombée amoureuse d'Antonio.

Anthonij's POV

Je fredonnai une chanson. Je sais pas laquelle. La pipe de mon père dans la bouche. C'est de la marijuana qui brûle. Et de la bonne !
J'étais dans la cuisine, en train de laver les assiettes. Il faisait nuit. Je pouvais entendre les rires de la petite soirée entre amis d'Antonio, juste à côté. Marre-toi bien espèce d'enflure pendant que je lave tes restes ! J'ai jamais pu le supporter. D'abord, pour plusieurs raisons personnelles qui me paraissent évidentes. Ensuite, parce qu'il tourne trop autour de ma sœur. Et dernièrement, parce qu'il a toujours été heel dom.

-Salut !

La porte battante de la cuisine s'ouvrit sur ma sœur, en train de la pousser avec son dos, les bras chargés de paquets. Je laissai tomber l'assiette que je lavais dans l'eau chaude et me précipitai pour la soulager de sa charge.

-Merci ! fredonna-t-elle en me passant devant.
-T'es en retard, marmonnai-je, la pipe en bouche.
-Pose ça là, m'ignora-t-elle en désignant le comptoir pendant qu'elle enfilait un vieux tablier et se lavait les mains.
-T'es très en retard, répétai-je, ça fait longtemps que les invités sont arrivés.
-Je sais !
-Qu'est-ce qui t'a retenu ?

Je retournai à mon évier et mes assiettes sales pendant qu'elle s'affairait à son plan de travail.

-J'ai trainé.
-Waar ?
-La Plaça de Catalunya.
-De ce matin jusqu'à l'après-midi ?
-Oui ! s'exaspéra-t-elle, et maintenant dis-moi, est-ce qu'ils sont loin du dessert ou pas ?

Elle désigna la porte d'où les rires provenaient.

-C'est bon, ils viennent de terminer l'entrée, calme-toi, lui dis-je en tournant la tête vers elle.

Je retirai une main de l'eau pour la faire saisir la pipe et soufflai un gros nuage de fumée dans la figure de ma sœur. Elle sursauta et se mit à balayer vivement l'air en râlant.

-Anthonij !
-Quoi ? C'est de la marijuana, c'est pas mauvais.
-Je sais ce que c'est, merci ! répliqua-t-elle en dissipant les derniers nuages d'un geste de la main.
-T'en veux ? demandai-je en frottant mollement une assiette.
-Non.

Elle se mit à casser des œufs dans un plat rond et ajouter du beurre et de la farine avec la dextérité qu'ont les gens qui savent ce qu'ils font. Elle avait les yeux rivés sur son travail, et moi, sur son visage.

-T'as l'air tendue, dis-je en entamant une nouvelle assiette.
-Je suis fatiguée et j'ai mal partout.
-Prends un bain chaud.
-Peut-être demain. Ce soir, je n'ai pas le temps.
-Tu comptes te coucher tard ?
-Oui. Tu connais Antonio, après une fête, c'est à moi de nettoyer.
-Het is dom.
-Wat ?
-Que tu nettoies après chaque fête. Seule.
-Antonio refuse que tu m'aides.
-En het is heel dom.
-Ça ne t'empêche pas de lui désobéir pourtant.

Elle désigna l'assiette que j'étais en train de laver. Je la lâchai doucement dans l'eau chaude et savonnée.

-Tu veux que je m'en aille ?
-Non, reste. Quand je cuisine, j'aime t'avoir près de moi.

J'acquiesçai. Je ressaisis l'assiette et la sortis de l'eau pour la sécher, recrachant une nouvelle bouffée de marijuana. Louise grimaça.

-Anthonij, arrête ça !
-Pourquoi ? L'odeur te dérange ?
-Profondément, oui.
-Elle ne t'a jamais dérangée avant, pourquoi maintenant ?

Elle marqua un temps pendant lequel ses mains pétrissaient mécaniquement une pâte dans le bol rond. Ses yeux verts se perdirent un instant dans la réflexion.

-Je cuisine, les aliments vont prendre l'odeur de la drogue. Antonio ne sera pas content.
-Tant mieux, son malheur fera mon bonheur.
-Ne dis pas ça, répliqua-t-elle doucement.
-Ne le protège pas ! m'exclamai-je, surpris.
-Je ne le protège pas. Je te conseille juste de ne pas dire des phrases aussi froides, s'agaça-t-elle.

Un temps passa pendant lequel le bruit des coups de fouet, d'assiettes tombant ou sortant de l'eau, les rires d'Antonio et ses amis et mes bouffées tirées sur la pipe furent tout ce qu'on entendit. Puis ma sœur soupira, passant une main sur son front. Posant la dernière assiette sèche sur la pile d'assiettes propres, je me retournai, m'appuyai sur le rebord de l'évier et retirai la pipe qui avait appartenue à notre père de ma bouche avant de la regarder longuement.

-Tu es exténuée. Laisse-moi m'occuper du nettoyage d'après fête, rien que pour ce soir.
-Non, c'est ma tâche. Tu as les tiennes.
-Je négocierai avec Antonio, l'ignorai-je, vue à quel point il t'apprécie, il ne dira pas non.

Elle se figea dans ses moindres mouvements. Même ses mains avaient arrêté de cuisiner. Elle cligna des yeux et me regarda, me souriant bizarrement.

-Anthonij, Antonio ne m'apprécie pas voyons !
-Ça crève les yeux.
-Tu sais, il t'aime aussi.
-Dég' ! crachai-je avec effroi.
-Tu devrais lui être un peu plus reconnaissant.
-Pour quoi ? m'emportai-je, pour avoir tué nos parents et volé notre vie ? Ah oui, si c'est le cas, merci beaucoup Antonio !

Louise n'aimait pas que je crie, et encore moins sur elle. Je le voyais bien, ça la rendait triste. Elle baissa les yeux et retourna à sa cuisine.

-Il nous a élevé avec amour malgré tout. Et rien ne l'obligeait à le faire, murmura-t-elle.

Je ne trouvai rien à lui répondre et un froid tomba. Si elle tenait tant à le faire son rangement d'après fête, après tout, qu'elle se débrouille ! Je mis à tapoter mes doigts nerveusement sur le bord de l'évier.

-Louise. J'ai un projet, lâchai-je finalement.

Je marquai un temps pour observer sa réaction. Elle avait gardé les yeux rivés sur ses gestes.

-Quel projet ? demanda-t-elle faiblement.
-Un projet… qui pourrait nous rendre libres à nouveau.

Elle leva la tête.

-Qu'est-ce que tu dis ? s'exclama-t-elle, les yeux légèrement écarquillés.

La porte s'ouvrit brusquement, nous faisant tourner la tête. Lovino s'arrêta sur le seuil.

Lovino's POV

-Anthonij ! criai-je, encore en train de fumer ta drogue ?
-T'en veux ? me demanda le blond, l'air désinvolte.
-Jamais ! Tu ne sais pas que ça te bousille le cerveau ces trucs-là ?
-Eh bien ? Ça n'empêche pas de vivre, même en étant arriéré, la preuve, t'es bien là toi, dit-il le ton moqueur, en inspirant une nouvelle bouffée.
-Tu viens d'insinuer que je suis stupide ? m'emportai-je, profondément vexé.
-J'insinue pas, je dis que tu es stupide.
-Anthonij, retire ça.

C'était la voix de Louise. Je ne l'avais pas vue, cachée derrière la taille imposante de son frère. Un sourire fier s'étira aux coins de mes lèvres et m'adressant au néerlandais, je dis :

-T'as de la chance que Louise soit là, sinon, je t'aurais démonté depuis longtemps, espèce de bâtard !
-Je tremble, dit-il en levant les yeux au ciel.

Je réfrénai une puissante envie de lui en coller une. Mais je me contrôlai pour Louise, je savais que ça lui ferait de la peine. Et puis, je n'étais pas venu dans les cuisines pour ça.

-Anthonij, Antonio te veut dans tes quartiers.
-C'est la meilleure maintenant, il me force à aller dans ma chambre.
-C'est un ordre, insistai-je.
-J'irai pas, rétorqua-t-il.
-Tu iras !
-Nee.
-!
-Nee.
- !
-Nee.
- !
-Vous avez fini oui ? s'esclaffa Louise, on dirait des enfants !

Elle passa entre nous et s'arrêta, un plat couvert de pots où une pâte claire reposait. Elle tourna la tête vers son frère.

-Anthonij, gaat naar boven hebt je niets te doen hier.
-Ik zal niet gaan !
-Anthonij.

Louise lança un regard noir au blond. Je ne sais pas ce qu'ils s'étaient dit tout à l'heure, mais en tout cas, ça sembla fonctionner car Anthonij soupira, tourna les talons et quitta la cuisine. La porte battit l'air rapidement et longtemps, indiquant qu'il l'avait poussée avec force et colère. Pendant ce temps, Louise avait placé son plat dans le four et réglé la température. Elle se frotta les mains sur son tablier en s'approchant de moi avec un sourire.

-Ne t'inquiètes pas, il est toujours comme ça, dit-elle.
-C'est un idiot, ronchonnai-je.
-Je sais, mais il ne faut pas lui en vouloir, quand on le comprend c'est vraiment une personne adorable, m'assura-t-elle doucement.

Elle bailla et pendant qu'une main se plaça devant sa bouche, une autre s'attarda sur son ventre. Mes yeux étaient restés sur la deuxième.

-Tu ne lui as toujours pas dit ? demandai-je calmement.
-Non, répondit-elle simplement.
-Et pour toi et Antonio ?
-Non plus. J'attends le bon moment.
-Tu sais, il faudrait lui dire maintenant, avant qu'il ne le découvre tout seul.

Je désignai son ventre.

-Il y en a un qui ne pourra pas attendre des mois avant d'être visible.
-Je pourrais prétendre que j'ai grossi.
-Anthonij n'est pas si idiot que j'aimerai le croire, Louise, tu le sais mieux que moi. Il sera peut-être dupe pour le premier trimestre, mais après ? D'ailleurs, est-ce qu'il ne te suspecte pas déjà quand tu vomis et que tu te fatigues sans raisons ?

Je me saisis de ses mains et la regardai dans les yeux.

-Je te le dis en tant qu'ami et confident, Louise. Ne tarde plus davantage.
-Je… Je ne sais pas Lovi.

L'entendre me surnommer si affectueusement me fit frissonner.

-Et s'il s'emporte ? Si dans la colère, il …
-Alors je serai là, la coupai-je, pour te protéger. Toi, comme il bambino.


Ouuuh Louise est enceinte ! x3
Pourquoi Anthonij fume de la drogue ? Parce qu'il représente les Pays-Bas, et plus particulièrement dans ce chapitre, la ville d'Amsterdam, qui est trèèès libérale sur la consommation de drogues.

PS : Je prendrai un peu plus de temps pour la traduction anglaise je pense, il se peut qu'elle n'arrive que la semaine prochaine ._.'

Vocabulaire :

• Espagnol

la Plaça de Catalunya : La Place des Catalans
Barcelona : Barcelone
La Rambla : La Rambla ( fameuse place de Barcelone )

• Néerlandais

heel dom : très con/stupide/bête
En het is heel dom : Et c'est très con/stupide/bête
Anthonij, gaat naar boven hebt je niets te doen hier : Anthonij, va en haut tu n'as rien à faire ici
Ik zal niet gaan ! : Je n'irai pas !

• Italien

il bambino : le bébé/l'enfant.