Chapitre 1

Cette fille sous la perruque

Les journées au Palais n'ont pas grand-chose d'excitant.

Aux premiers rayons du soleil, Ivory pénètre dans ma chambre et me glisse mon uniforme de domestique. Comme chaque nuit depuis des années je n'ai pas dormi, comme chaque matin depuis des années je n'ai pas mangé.

Les yeux ouverts sans grande conviction, je contemple la perruque posée sur le petit meuble en face de mon lit. Cela fait plusieurs mois que je n'ai plus la force de me raser le crâne alors mes cheveux ont poussé, si bien qu'il devient de plus en plus difficile d'enfiler cette satanée perruque.

Je me concentre et parvient à me relever. Non pas que mon corps soit lourd, bien au contraire, mais le moindre effort me coûte. Mes forces m'abandonnent et je sens l'énergie me quitter. Assise sur mon lit, je suis déjà essoufflée et j'ai le tournis. Au moindre mouvement la douleur reprend et se propage sur chaque fibre de ma peau.

J'ai mal.

Mais ce n'est pas nouveau. Cette fatigue, cette douleur c'est mon lot quotidien, depuis presque quinze ans. D'aussi loin que je m'en souvienne, je n'ai connu que cela : ce Palais gigantesque et infernal qui cache sous ses dorures ma douleur.

Je traine les pieds et inspire profondément avant de déboutonner mon pyjama. Puisque je ne dors pas, mon lit n'est pas défait.

- Les larbins ! Soyez prêts dans 5 minutes pour le réveil des maîtres !

Je prends sur moi pour retirer au plus vite mes vêtements de nuit, laissant à découvert ma seconde peau : une côte de maille recouvre tout mon corps. Elle fait partie de moi elle aussi depuis presque quinze ans, et elle sera probablement tout ce qu'il restera de moi d'ici peu. Les maillons indestructibles coulissent sur les bras tandis que j'enfile l'uniforme de domestique du Palais.

Je peine à attraper les boutons mais parviens finalement à les fermer.

De mon corps, il n'y a que mon visage qui ne soit pas recouvert du métal bleuté, tout le reste est sous l'emprise de cette maille infernale qui me tue à petit feu.

Face au miroir, je brosse mes cheveux en arrière pour pouvoir enfiler la perruque. Comme ils sont longs maintenant, les coiffer me demande beaucoup d'efforts et le souffle me vient à manquer.

Comme si elle l'avait senti, Ivory débarque dans ma chambre et vient m'aider. Elle me regarde derrière ses lunettes de gouvernantes du Palais. Son chignon est impeccable et elle sent bon. Doucement, elle noue mes longs cheveux blancs et les dresse sur le sommet de mon crâne. Les yeux sur le reflet du miroir, elle me regarde : mes yeux sont ternes, cernés et ma peau est blafarde. Elle sait elle aussi qu'il me reste peu de temps.

De ses doigts délicats elle fait glisser la perruque noire qui dissimule bientôt le blanc perlé de mes cheveux. La large frange synthétique tombe sur mon front et assombrit mon regard.

Mademoiselle n'aime pas voir mes yeux.

Quand on parle du loup, alors qu'Ivory replaçait les dernières mèches de la perruque, le dispositif de « communication » intégré à mon vêtement se mis en marche. Dans la doublure du vêtement se trouvent des petits éléments magnétiques qui peuvent déclencher des décharges électriques à distance. Confortablement vautrée dans son lit, Mademoiselle appuie sur son bouton préféré pour me prévenir qu'elle désire me voir.

Les ondes électriques parcourent mon corps et se répercutent contre le métal de ma côte, la douleur encore. Sous le coup de la décharge, mes jambes me lâchent et je tombe dans les bras d'Ivory, juste à temps je la repousse pour qu'elle ne subisse pas le choc électrique.

Les genoux à terre, des larmes perlent dans mes yeux et de la fumée s'échappe de mon vêtement. Chaque décharge calcine la doublure c'est pourquoi il faut les changer tous les jours, c'est Ivory qui s'en charge pour moi. Je sais qu'elle en profite pour retirer à chaque fois un peu plus ces éléments magnétiques pour diminuer le choc des décharges, mais vu mon état, la moindre pichenette me touche directement.

Agrippée à la commode, je me relève grâce à Ivory. Le souffle court et titubante, j'enfile mes gans et me dirige vers la porte.

Mademoiselle m'attend, la fille du Lord de ce Palais.

Foutu Dragon Céleste.

Ma chambre se situe tout au bout de l'aile des domestiques, il faut emprunter un passage bloqué par des poutres en bois et qui est plutôt abrupte. Je vis recluse et loin des autres, il n'y a qu'Ivory qui puisse pénétrer jusqu'à ma chambre.

Dans la noirceur et la poussière, j'avance, aussi par habitude car je vis dans ce trou depuis très longtemps, dans le seul recoin poussiéreux de ce palais grandiose.

Très vite, je gagne l'aile des domestiques qui ressemble déjà à une maison de maître. Tout est beau ici, richement décoré et pourtant pas surchargé. Les hauts plafonds laissent pendre des lustres délicats et partout sur les murs des peintures habillent l'espace.

Tous les domestiques courent, les vêtements pourpres (couleur emblématique du Lord) tous frappés du blason de la famille du Dragon Céleste ainsi que du symbole du gouvernement mondial. Tous me frôlent sans me saluer, je crois pourtant être l'une des plus ancienne ici, sans doute avec Ivory car les gens ne restent pas dans ce Palais. Peu le quittent de leur plein gré, encore moins de leur vivant, telle est la volonté du Lord : pour le quitter il faut le payer de sa vie. Nous sommes tous des esclaves mis à son service, mais je crois bien être parmi tous la seule fille travestie en garçon.

Je gravis les marches qui mènent aux appartements de la famille, la chambre de Mademoiselle est la première. Dans ce long couloir, la moquette au sol étouffe le moindre bruit. Sur les murs, une alternance de portes et de candélabres qui s'étendent à perte de vue. Je ne sais pas combien de pièces il y a dans ce Palais, pourtant il n'y a que le Lord, Madame et Mademoiselle.

Derrière la porte, je frappe deux coups secs.

- Ouiiiii ! Te voilà ! Entre !

La voix grossière de Mademoiselle raisonne derrière la porte, je saisi la poignée et pénétra dans sa chambre.

Comme je m'y attendais, elle était encore au lit, vautrée sous les coussins brodés et les plaides délicats. Même plongée dans le noir, sa chambre est très spacieuse et il y règne une odeur de rose et de cerise.

- Ouvre-moi les rideaux, je veux voir le temps qu'il fait dehors.

J'obtempère et saisi les lourds rideaux de velours. D'un coup sec, la lumière extérieure pénètre dans la pièce et vient se refléter dans les miroirs et éclairer chaque richesse de la pièce.

Dehors, le parc du Palais est somptueux, les arbres sont colorés et les champs de fleurs (trésor chéri du Lord) resplendissent de leurs couleurs chatoyantes.

Seule ombre au tableau : Mademoiselle.

Toujours vautrée dans son lit, elle m'ordonne d'aller lui préparer un bain. Je reste sourde à son premier appel tant la beauté du jardin est saisissante. Je n'ai eu que quelques rares occasions d'y pénétrer mais à chaque fois ce fut un souvenir extraordinaire. Si j'avais un souhait à formuler avant de mourir, ce serait de pouvoir y retourner.

- Tu m'écoutes ? Va me préparer un bain ! Oh ! Le larbin, répond ou j'appuie sur le bouton.

Comme j'aimerai lui claquer le beignet à celle-là. C'est avec regret que je quitte le bord de la fenêtre pour aller dans la salle de bain de Mademoiselle lui préparer son bain.

Certains Dragons Célestes ont une vision particulière de la propreté, pour en avoir reçu plusieurs au Palais, ne sentaient pas la rose. D'autant plus que leurs habits sont lourds, et ils ont une si haute opinion d'eux-mêmes qu'ils considèrent que laver la sueur est un affront… Ici ce n'est pas la même musique. Surtout pour le Lord, très soigneux de sa personne, il réclame souvent des bains odorants et thérapeutiques. Pour ce qui est de Mademoiselle, elle se satisferait bien d'une simple toilette de chat, mais le Lord l'a rappelé plusieurs fois à l'ordre, l'humiliant volontiers devant des convives. Depuis ce jour, elle met un point d'honneur à être … propre.

Ainsi je fais couler l'eau chaude dans la baignoire et prépare à côté des décoctions à la fois médicinales et cosmétiques. De la sauge écrasée, des pétales de fleurs, des huiles précieuses, tout en prenant soin de ne pas mouiller mes gants. Les salir serait une faute grave puisque cela signifierait que j'ai souillé un Dragon Céleste.

Le bain étant chaud, je retourne chercher Mademoiselle.

- Votre bain est prêt.

- C'est pas trop tôt.

Elle se hisse sur ses grosses jambes et pose sa main sur ma petite épaule. De tout son poids, elle m'empoigne les bras, comprimant au passage ma côte de maille sur ma peau, m'infligeant une douleur colossale.

Mais je ne peux pas trembler en face d'elle, je prends sur moi et sens des sueurs froides perler sur mon front, j'ai affreusement mal.

Une fois debout, elle me lâche et s'en va en direction du bain. Il me faut plusieurs secondes pour récupérer, mes oreilles se bouchent et de la bave et du sang s'échappent de ma bouche. Mademoiselle ne doit pas voir ça. Prise de panique, je cherche des yeux un mouchoir, ou n'importe quoi, vite, plus de sang coule encore.

- Viens me frotter le dos ! Et le derrière des fesses.

- J'arrive Mademoiselle.

Je hurle mais ma gorge reste noyée dans mon sang.

Dans une montagne de vêtements, je déniche un mouchoir en soie blanche et éponge mon sang dégoulinant. Je réprime un crachat, mélange de salive et de sang sous les acclamations de Mademoiselle qui m'exhorte de la rejoindre.

Le tissu blanc est maculé à présent. Honteuse, je glisse ce morceau de tissu dans ma manche et m'empresse de rejoindre la salle de bain.

- Qu'est-ce que tu as aujourd'hui ?! Fainéant !

Le large corps de Mademoiselle nue aurait pu m'arracher un crachat, si jamais je n'avais pas déjà vidé ma gorge… Sa peau jaunâtre et luisante est indigne des onguents que je lui prodigue.

Lui faire sa toilette est un des gestes les plus abjecte qu'il m'ait été donné de faire.

- Je veux aller faire les boutiques aujourd'hui.

Je voudrais bien mourir à la place.

Ainsi passa la matinée, à faire le larbin pour une grosse fille répugnante tout en songeant à ma mort certaine.

J'y ai tellement pensé que lors d'un énième essaye de Mademoiselle, j'en ai oublié le mouchoir plein de sang.

Elle tentait d'enfiler une robe évidemment trop petite pour elle, bien trop délicate pour aller à une telle personne. Les coutures avaient craqué mais aucune des dames de la boutiques n'osait le lui dire. Je me contentais d'attendre assise sur la banquette, devant une montagne de paquets.

Mademoiselle en avait terminé pour cette boutique, rendant la robe dans un état épouvantable et m'indiquant avec dédain que nous allions sortir. Je me suis alors penchée pour ramasser ses paquets, Mademoiselle juste en face de moi, et le mouchoir plein de sang est tombé sur ses chaussures.

Grossière erreur.

Elle ne s'en est pas rendu compte tout de suite, mais dès l'instant qu'elle a vu ce tissu tâché sur ses chaussures noires, elle se mit à hurler.

La panique s'empara de toute la boutique.

Sans autre forme de procès, Mademoiselle me traîna par le bras dehors et se mit à hurler aux gardes. La tête sur les pavés, je la sentais me ruer de coups. Je l'entendais surtout crier à pleine gorge « Tuez-le ! ce chien a osé me salir ! ».

J'ai souvent pensé à ma mort, mais je regrette qu'elle me soit donnée des mains de cette odieuse personne.

Enfin plutôt de ses pieds.

Le premier pas vers la mort effectué, je me surpris à voir déjà débarquer les anges.

Un type aux ailes incandescentes et bleues vient vers Mademoiselle, la faisant finalement renoncer à m'assener le coup fatal.

- Tu es la fille du Lord ?

Elle lui hurla son identité en la déclinant avec dédain, pis il poursuivit.

- Bingo.

La visions trouble et la mort au bord des lèvres, je tourne finalement la tête pour essayer de voir le visage de cet ange bleu. Enfin plutôt violet à en croire son vêtement.

Sans lui demande quoique ce soit, il saisit le bras de Mademoiselle et se mit à courir.

- Non ! Je dois le punir !

Elle hurla encore et encore, si bien que l'étranger revient vers moi, me hissa sur mes jambes et m'attira finalement dans sa course.

Tous les trois nous dévalèrent la rue à une allure bien supérieure à ce que mes jambes et tout mon corps était en mesure de supporter. Cette course folle continua encore plusieurs minutes et du sang soulait à nouveau de ma bouche.

L'étranger ralentit à mesure que nous arrivions au port. Au loin je distinguais des inconnus agiter leurs bras sur un bateau à tête de lion.

Ils criaient :

Marco !