Shadra venait d'avoir dix ans. Elle se le répéta toute la journée: elle avait dix ans. Elle passa à travers l'avant-midi, ayant plus hâte que d'habitude de rejoindre son père. Ils partagèrent leur bref repas, à midi, avant qu'il ne soit renvoyé aux champs, puis elle fila dans les douches. Elle le dit à Ora, à Alsira et à Ilit, ainsi qu'à toutes celles qui voulaient bien l'écouter.

-C'est génial, commenta Ilit avec un sourire en coin, aidant Shadra à frotter son uniforme.

Sa peau à elle était plutôt jaune. Elle avait eu un enfant, une petite fille plus jeune que Shadra, Malira, qui avait la peau d'un vert qui n'était pas celui des gatlantéens et qui avait disparu deux ans plus tôt. Shadra la connaissait parce qu'elle avait longtemps joué avec elle jusqu'à ce que celle-ci ne revienne tout simplement pas. Elle savait bien qu'elle était morte. Elle n'avait jamais demandé comment, si c'était de faim ou d'autre chose. On n'en parlait jamais.

-Dix ans, presque une grande fille.

Shadra sortit son linge de l'eau, l'essora sommairement et se rhabilla. Assise sur un rebord du bain, elle discuta avec les trois femmes jusqu'à la fin de l'heure. Ora était rouge avec deux marques sur les joues et se disait altérienne. Alsira avait la peau beige, c'était celle qui parlait le plus. Elle était arrivée seulement deux ans plus tôt. Shadra lui donnait une vingtaine d'années gamilas.

L'heure s'écoula bien vite. Les gardes- des femmes, heureusement- vérifièrent que chacune sortait. Avec quelques autres enfants, Shadra rejoignit la section des cellules. Elle attendit, rejouant dans sa tête les chansons et les contes qu'elle préférait. Son père revint juste avant l'heure du repas. Il l'embrassa sur le front.

-Tu grandis si vite, soupira-t-il.

C'était une façon de le souligner; plus tôt dans la journée, il lui avait souhaité un bon anniversaire.

-Tu vas me donner une chanson?

Il fit signe que non.

-Alors, qu'est mon cadeau? demanda-t-elle, confuse.

Il sortit alors de sous son chandail une bande de tissu noir et brillant. Shadra le prit avec délicatesse, ne pouvait y croire. Le ruban mesurait une quinzaine de centimètres de long et était très doux. Elle ignorait d'où il pouvait provenir, mais elle jura de toujours y faire attention et de le cacher précieusement. Elle l'attacha à sa cheville, là où le tissu de son pantalon était assez ample pour dissimuler un renflement. Elle avait un secret, se dit-elle, surexcitée. Quelque chose à elle.

...

-Tu seras une jolie femme, prédit Ora, jouant toujours dans sa chevelure.

Shadra se pencha autant qu'elle le pouvait sur le grand bol d'eau, se demandant de quoi parlait son aînée. Ses yeux foncés, d'une teinte que Shadra n'avait jamais su identifier avec exactitude, la fixèrent. Ses cheveux noirs étaient à moitié noués sur sa tête. Elle avait un grand nez et elle était trop mince. Alors, elle n'avait pas encore douze ans et encore un corps d'enfant, mais elle n'était déjà pas jolie, et encore moins avec ce teint.

-Tu crois vraiment?

Ora prit une nouvelle mèche pour en faire une natte et l'attacha à la précédente. Shadra adorait cette coiffure, qui lui dégageait la nuque et qui ressemblait à des bijoux sur sa tête.

-Je le crois, répondit fermement Ora.

-Regarde-moi! Sans blague, comment pourrais-je être jolie?

Une autre femme lui sourit: Ellandras, si Shadra se souvenait bien. Une gamilon. Ils n'étaient pas les plus nombreux, sur Leptapoda- même si Shadra avait l'impression d'en voir davantage à chaque année- mais les plus remarqués. La raison était simple: tous leurs gardiens étaient gamilons.

-Ne laisse pas cette couleur te définir. On veut te forcer à te haïr. Ça ne devrait pas être normal.

Shadra baissa les yeux sur sa poitrine nue. C'était bien beau, mais ça lui semblait aussi bien facile à dire.

-Comment tu me vois, toi qui es de Gamilas?

Ellandras prit un moment avant de lui répondre.

-Une métisse. Quelqu'un qui pourrait être comme moi.

-Et si je devais un jour être sur Gamilas, comment me verrait-on?

-Je n'en sais rien, dut avouer Ellandras. Il y a si longtemps que je suis partie. Mais n'oublie pas que tu si as été élevée comme une gatlantéenne, une part de toi est gamilon.

Ora acheva sa coiffure. Shadra la remercia, puis repêcha sa tenue dans le bassin et se rhabilla tout en observant ses bras et ses mains turquoise.

-Pourrais-tu me parler de notre planète? demanda-t-elle à Ellandras.

Son ainée sourit, manifestement ravie.