Les personnages de Twilight ne m'appartiennent pas. Seule After Harris est issue de ma plume.
Merci aux reviews encourageantes de amooureuse, Seekoei, PonyoLeChat et Lutin Bicolore.
CHAPITRE SECOND
« La rêverie... une femme merveilleuse, imprévisible, tendre, énigmatique, provocante à qui je ne demande jamais compte de ses fugues. » — André Breton.
— Aïe !
Mon regard se pose sur la personne devant moi, et je retiens avec peine le juron qui démange mes lèvres. C'est Emily Young, la fiancée d'un des amis des garçons qui badigeonne sur ma joue et le coin de mes lèvres un baume apparemment fait avec des produits issus de la forêt. Très gentille et bienveillante, c'est une jeune femme très jolie malgré les cicatrices qui barre le côté droit de son visage.
D'une certaine manière, je me suis retrouvée là sans trop savoir comment. J'ai à peine eu le temps de ramener Matt et Ivy à la maison après notre inscription qu'ils me sont tombés dessus, arguant que je devais absolument essayer le baume qu'ils avaient en réserve pour soigner ma joue. Je n'ai pas vraiment eu d'autre choix que de les suivre, perchée sur la moto de Jacob Black, le premier à m'avoir parlé. En moins de deux, je me retrouvais là, assise sur une chaise, avec une femme que je ne connais pas à me soigner, penchée sur moi.
Du coin de l'oeil, je fixe quelques secondes Embry discuter avec Jacob et Sam, le fiancé d'Emily. Embry est ce type étrange qui jouait sur son téléphone tout à l'heure. Je repense à cette sensation, lorsque nos regards se sont croisés. Elle est tellement étrange... C'est comme si tout à coup mon sang s'était mit à bouillonner dans mes veines, que l'attraction de son regard était indiscutable, que mon corps ne m'appartenait plus, et qu'enfin je pouvais être sereine. Mais cette sensation me paraissait artificielle. Elle me donne l'impression de ne pas m'appartenir, d'être mue par une force indicible contre laquelle je ne peux pas lutter. Et j'ai le pressentiment que ça ne va pas s'arranger, à commencer par cette attraction que je ressens avec Embry et les dangereuses messes basses sifflantes autour de moi.
— Désolée, s'excuse-t-elle.
— C'est rien, t'en fais pas, je la rassure.
Elle me sourit, et je vois la cicatrice la plus profonde s'étirer douloureusement sur son visage, comme l'inclinaison amère d'un vieux chêne usé, rassurante et dénuée de malveillance, mais à l'allure presque pitoyable.
— Comment t'es-tu blessée... ?
— After, je répond.
Les voix de Jacob et de Embry se superposent soudain sur deux phrases simultanées dans mon dos. La voix du second lève sur mes bras un frisson que je juge malvenu et que je devine sous le tissu de mon sweat.
— Elle s'est prit une droite, rit le premier.
— After, soulève le second.
— Mon vrai nom est Aracely Harris. Et je suis surnommée After parce que j'arrive toujours après l'heure.
Je les entends exploser de rire, et la voix grave de Sam se mêler à la leur dans un son étonnant, ressemblant vaguement à un jappement. Je me tourne vers eux, et Emily range son cataplasme, une expression doucement amusée. Elle a l'air d'avoir l'habitude d'accueillir ici ces gosses. Je me lève doucement de ma chaise, et fait redescendre un peu mon pantalon en passant les mains sur mon jean, au niveau des cuisses. Voyant que je m'apprête à partir, Jacob et Embry échangent un regard lourd de sens. Un sens que je ne saisis pas, comme une conversation muette entre eux.
— Merci pour l'hospitalité, adressé-je à Sam et sa fiancée. Et pour les soins. Je vous revaudrai ça. En attendant, j'espère vous revoir bientôt.
Demi-mensonge. Ils sont étranges et l'attraction que je ressens envers Embry est tellement peu naturelle que j'ai envie de prendre mes jambes à mon cou et de fuir le plus vite possible. Néanmoins comme je l'appelle si bien, c'est un attraction puissante à laquelle une partie de moi veut céder : lui sauter dessus et l'embrasser jusqu'à perdre haleine. Ma raison elle, me dicte de m'éloigner de cette réserve, de m'éloigner de Forks, et de déménager encore plus vite que les fois précédentes.
Comme mon jean, je lisse le pull des Guns N Roses beaucoup trop grand pour moi, et adresse un sourire aux personnes présentes. Sans un mot de plus, je me détourne d'eux, et me dirige vers la porte, mes pas de velours ne laissant sur le parquet qu'un léger bruit de frottement. En passant près d'Embry, je dois me contenir un maximum, et mes muscles se tendent douloureusement, alors que tout mon corps me hurle de lui bondir dessus, de le saisir par le col et de l'embrasser comme on le lui avait jamais fait. Dans mon dos, je sens les regards pesants de Jacob et Sam. Quelque chose d'important se passe en ce moment, et je ne peux rien saisir puisque je leur tourne le dos. Ce sentiment est frustrant, mais je me contiens au maximum et quitte la maison sans adresser un seul regard à l'objet de mes désirs surnaturels.
En rentrant chez moi, j'ai une bien mauvaise surprise : la voiture bleue de ma mère est garée entre la blanche de mon père et la mienne. Le réflexe de lever les yeux au ciel revient brusquement, et je peux de ce fait constater que la pluie ne devrait pas tarder.
« Tant mieux », je songe. « J'aurai au moins une alliée. »
Je gravis les deux marches qui me séparent de la porte, et m'arme d'un sourire purement faux. Les inconnus qui se trouvent dans ma maison ne sont plus, à mes yeux en tous cas, considérés comme mes parents. J'ignore ce qu'en pensent Matt et Ivy, mais je serai satisfaite s'ils ont conservées leurs illusions. Personnellement, je n'en ai jamais nourries. En tous cas plus depuis mes dix ans.
— Hello, salué-je d'une voix faussement enjouée.
Mon frère et ma soeur ne s'y trompent pas, et à voir leur expression déçue, ils auraient préféré que je ne rentre pas si vite. Je ne peux m'empêcher de leur adresser un regard glacial. S'ils croient que j'ai envie de les voir ou d'interrompre leurs "retrouvailles", ils se fourrent le doigt dans l'oeil. Ma mère se tourne vers moi, et je remarque qu'elle a —encore— touché à la chirurgie esthétique.
— Saluuut ma chérie, fait-elle enjouée et en ouvrant grand ses bras —que j'esquive au passage. Comment tu vas ma belle ? Tu ne me fais plus de câlins maintenant ? C'est la crise d'adolescence qui commence, me taquine-t-elle. À quatorze ans c'est un peu tôt, non ?
Je serre les poings dans mes poches, et lui adresse un sourire complètement faux pendant que je m'efforce de ne pas frapper le mur juste derrière elle.
— Mais non maman, voyons ! C'est un âge raisonnable ne crois-tu pas ? Après tout je m'occupe déjà de mon frère de douze ans et ma soeur de onze, je peux bien faire aussi cela plus tôt.
Ma voix est devenue amère, et la femme en face de moi qui ne me connait pas plus que je ne la connais me détaille du regard. Elle semble remarquer que j'ai grandis, quoique ce ne soit pas non plus très flagrant, mon sweat gris décalé, mon style vestimentaire en entier en fait. Je vois dans ses yeux qu'elle associe les clés que j'ai dans la main à la jeep garée près de sa voiture, et ses yeux s'écarquillent.
— Depuis quand as-tu autant changée, Aracely, me demande-t-elle.
Tiens, je n'aurai pas cru qu'elle se souviendrait de mon nom, depuis le temps qu'elle ne l'a pas utilisé. Derrière elle, je vois que mon frère et ma soeur, mes petits protégés ont bien compris l'échange. Il y a un an et demi que nous n'avons plus vu nos parents, et ils se trompent complètement sur nos âges. Ils ont raté un pan entier de notre vie. L'éclat triste dans leurs yeux me désole, mais je ne peux pas les consoler, cette fois. Je suis moi-même bien plus touchée que je ne l'aurai cru.
— Depuis deux ans, maman, je déclare d'une voix brisée.
Le son qui émane de ma bouche est doux, presque plus bas que lorsque je parle habituellement, comme si j'énonce une vérité qui ne doit être sue que de ma mère et moi.
— Je n'ai pas quatorze ans. J'en ai dix-sept. Ivy en a quatorze, et Matt quinze. Dans cette maison, on ne m'appelle pas Aracely, mais After. La jeep dans l'allée est la mienne, j'ai bientôt fini mon lycée et j'ai deux enfants à charge depuis que j'ai treize ans. Papa et toi avez complètement... raté un pan de notre vie. Vous l'avez vécu ailleurs, sans nous, oubliant même que vous étiez parents. Deux semaines que vous ne nous avez pas appelés alors que nous étions encore obligés de déménager par votre faute. Vous nous avez littéralement abandonnés, je finis par hurler.
Les larmes dévalent mes joues. Je me suis toujours promis de ne jamais pleurer par leur faute. Mais je prends conscience, maintenant. J'ai appris à me débrouiller seule, à vivre seule, et j'ai fais mes armes sans personne. Lorsque j'avais besoin d'adultes pour regarder sous mon lit, ils étaient là. Mais lorsque j'ai eu besoin de réconfort après une peine de coeur, après un cauchemar ou une angoisse, ils étaient aux abonnés absents. Ils ont disparu d'un coup sans que je ne comprenne vraiment comment, désireux de booster leur carrière au détriment de ceux qui auraient dû être leurs protégés, leur perle rare.
J'hésite à lui demander de quitter notre maison et de ne plus y remettre les pieds, mais sans leur aide financière, je ne m'en sortirai pas, et les petits ont besoin d'une vie confortable, même si pour ça je dois m'abaisser à les supplier de nous aider.
Du coin de l'oeil, je distingue mon père qui descend les escaliers un dossier à la main. Il doit avoir eu besoin de quelque chose rangé dans les cartons qui nous suivent toujours dans les déménagements et que je range dans les placards ou dans une pièce vide que nous finissons toujours par appeler "le bureau". D'un geste brusque, les larmes rougissant mes joues, je repars en direction de la porte, et dans un violent coup d'épaule asséné à ma mère, je lui laisse un avertissement prononcé froidement.
— Tu as intérêt à prendre soin d'eux tout le temps que tu passeras ici.
Et je quitte la maison. Je ne sais pas trop où aller à par dans ma Jeep, alors je grimpe dedans, et sous le regard indéchiffrable de ma mère, je démarre en trombe et prends la route. Je roule sans même savoir où aller, sans regarder ni ma vitesse ni le compteur. Le tableau de bord entier échappe à ma vue brouillée par les larmes, en fait. À choisir, je préfère avoir un accident de la route que de rentrer et devoir assister à la pièce mal jouée à laquelle s'adonne le reste de ma famille hypocrite ou aveugle.
Heureusement ou malheureusement, à choisir, ce n'est pas un accident qui interrompt mon avancée dans l'inconnu, mais bien une panne d'essence. Incapable de rester là, immobile, à ne rien faire à part ressasser les derniers évènements, je retire la clé du contact, ouvre la porte et sort. Je veux courir. Je dois courir. Le sport libère dans le cerveau une substance appelée la dopamine : c'est un anti-dépresseur puissant et surtout naturel, et c'est exactement ce qu'il me faut. Je ferme la voiture à clé, et m'aventure dans l'immense forêt qui borde la route pour courir, sans boussole, armée uniquement d'un téléphone hors connexion et d'un sweat qui ne me réchauffera pas beaucoup si je dois me perdre dans la nuit noire.
Oui, ça me paraît être une très très mauvaise idée. Non. je ne compte pas y renoncer. D'abord à petite foulée, je commence à courir, et bientôt, je file entre les arbres, persuadée que rien ne m'arrêtera.
Ou pas.
Mes pas cependant, me mènent loin, et si les débuts sont durs et saccadés, la suite devient anesthésiée, et il me semble que je peux courir ainsi pendant des heures sans m'arrêter. Le sol jonché de branches et couturé de racines toutes semblables à des cicatrices arrachées à la terre me forcent à doubler la distance et mon effort avec. Bientôt, mes jambes sont comme anesthésiées, et je ne les sent plus ; mon dos, à cause des chocs répétés et auquel il n'est pas habitué commence à me faire souffrir, et je pense que le pire vient du tiraillement atroce dans mes bras et mes épaules. Le pire, je dis ?
Peut-être pas.
Ce doit être le loup devant moi. L'immense loup d'au moins deux têtes de plus que moi bien ancré sur ses quatre pattes et qui me regarde fixement de son regard étrangement sensible, comme si une conscience éveillée résidait en cette créature imposante. La posture fière et droite de l'animal m'impressionne, et le vent emmêlant son poil ajoute encore au tableau splendide.
Ma course effrénée cesse brutalement, et le souffle court, je demeure là, posté devant un animal qui pourrait aisément me trancher la gorge ou le ventre d'un coup d'une de ses pattes démesurées ou bien m'arracher une jambe ou deux de sa gueule infinie. Néanmoins, je reconnais cette attraction puissante qui me pousse à faire un pas vers lui. Le loup recule, et je m'arrête sans hésiter. Je n'ai pas peur de lui. Au contraire. Encore une fois, la sensation est incontrôlable et me donne l'impression de ne pas m'appartenir. Car cet animal me donne l'impression que rien ne peut m'arriver.
Je suis protégée.
Par lui.
La sensation est si semblable que quelque part enfouie dans ma conscience, une alarme se tire, m'avertissant que ce ne peut être une coïncidence. Malheureusement, tout ce qui touche à cette attraction, ce désir puissant semble annihiler toute ma lucidité. Mais si le lien se fait en moi automatiquement, l'absurde de l'hypothèse qu'émet mon coeur est abattue par ma raison. Ce loup ne peut décemment pas être Embry !
Au souvenir du jeune Quileute de mon âge, mon coeur rate un battement et son nom s'échappe d'entre mes lèvres comme un appel irraisonné dont je ne contrôle rien, comme une demande lancée par une part de moi dont je tente d'étouffer vainement les sanglots et les cris qui le réclament.
— Embry...
Le loup recule d'encore un pas, et soudain, ma vision se trouble. Mon corps a atteint sa limite, et ma course brutale et désordonnée alors que je n'ai quasiment pas mangé de la journée se fait sentir. Hypoglycémie, effort trop intense ? J'ignore quelle raison prime sur l'autre, mais ma vision se trouble, et le noir m'envahit progressivement. Ma conscience s'éteint avant même que je ne heurte le sol, engloutie par l'obscurité et une bulle d'où les sons me parviennent étouffés.
« Décidément... Quelle journée ! »
