2.

- Le Marché de Torguèse, c'est aussi malsain qu'on le raconte ? questionna Norys qui n'en menait pas large, coupé de tous ses repères.

- C'est un refuge de Pirates et de pillards. Disons qu'il y a mieux comme salon de thé pour se détendre paisiblement ! ironisa Alguérande. En revanche, vu les arrivages de nourriture de tous les coins de l'univers, on y s'y régale les papilles !

Le jeune élève-aspirant fit la grimace.

- En vérité, ce n'était pas vraiment aux arrivages d'aliments que je pensais …

- Je ne sais pas ce qu'il y avait dans ce cocktail de tranquillisants, mais voilà trois jours qu'Alguérande vomit tout ce qu'on nous sert. Il est dès lors un peu compréhensible qu'il pense « bouffe » ! l'excusa Polyarpe. Mais je partage les angoisses de Norys : que va-t-il nous arriver ?

Alguérande soupira.

- Malheureusement, ce que Jungueld nous a prédit : nous allons être mis aux enchères.

- Et ensuite… ? chuinta Norys avec une mine qui indiquait clairement qu'il avait parfaitement compris, redoutait la confirmation, mais souhaitait aussi de toutes ses forces l'entendre !

- On part avec son acheteur, quelle que soit la raison pour laquelle il ait délié les cordons de sa bourse, reprit Alguérande. Vu que Jungueld va baser notre « pub » sur nos qualités, il y a une infime chance pour qu'on soit acheté pour ces capacités, et donc, pas trop mal traités, dans un premier temps. Il arrive même que ça se termine très bien… Il y a eu des précédents !

- Lesquels ? grinça Norys. De ceux-là, curieusement, rien ne filtre via les légendes galactopolaines…

- Les deux plus fidèles amis de mon père, tout simplement. Mais, effectivement, cela ne nous aide en rien, ce jour… reconnut Alguérande.

- On va tous être séparés ? ajouta Polyarpe.

- Comme nous l'aurions été à la fin de cet ultime mois à l'Académie Militaire, sauf que là ce n'est nullement pour un bel avenir. Désolé, je ne peux rien vous promettre de meilleur…

- Nous le devinions, mais ça fait quand même mal, admit également Norys. Mais il doit bien y avoir un espoir ? La Flotte va nous rechercher, mobiliser ses alliés, non ?

Alguérande réfléchit à haute voix.

- Le plan est parfaitement huilé. Le Jarangon réapparaîtra, dans pas longtemps même, je dirais. Avec son capitaine, notre Instructeur en chef et une poignée d'élèves-aspirants. Une histoire de fuite désespérée, avec la chance de leur côté. Une grosse pilule, géante même, mais qui pourrait passer… Enfin, c'est ainsi que je vois les choses. Mais j'ai toujours été un tantinet pessimiste !

Malgré lui, Norys esquissa un sourire.

- Une mère Reine des Pirate, un père Militaire et Pirate, rien de surprenant à ce que le mélange soit détonnant… Sans compter que tu nous as tous bien roulés dans la farine !

- C'étaient les ordres, rétorqua un peu sèchement Alguérande.

- Tu es donc bien de la lignée des Waldenheim !

- Tout comme toi de celle des Kholm. Mais je ne te ferai aucune ombre sur cette promo, sourit Alguérande. Il y a un bail que j'ai obtenu mes galons !

- Et je crains de ne jamais recevoir les miens !


Par le monte-charge, un code d'ouverture actionné à distance, les plateaux-repas avaient été amenés aux trois prisonniers de la cellule.

- Heureusement qu'on a le luxe d'un cabinet d'aisance, je peux directement aller y gerber, marmonna Alguérande révulsé par la vue de la nourriture, bien qu'il meure de faim.

- Non, un temps raisonnable s'est écoulé, je dirais, fit Polyarpe. Allez, Algie, mange !

- Je n'aime pas les haricots blancs tomatés… Cette préparation est grasse à crever !

- Comme si tu pouvais faire la fine bouche. Alguérande, nous ne sommes pas à nos banquets de la Haute Aristocratie, bien que ta lignée dépasse en prestige, et en tout, la mienne ! Crois-moi, ça se laisse avaler ! remarqua Norys.

- Je n'avais pas réellement l'intention de laisser ce plateau vide…

Mais avec un brin d'appréhension, sentant son estomac se nouer à la seule odeur de la nourriture, Alguérande plongea la cuillère dans le repas servi et pour lequel il n'y aurait nul second service !

- Les épaves des satellites Jumeaux d'Orobion. La nouvelle station spatiale mobile qui abrite le Marché de Torguèse erre dans la zone galactique suivante… Nous serons bientôt à destination, informa Alguérande qui avait observé la mer d'étoiles via la minuscule lucarne de la cellule d'isolement.

- Je crois que j'aurais prié pour une navigation sans fin, souffla Norys. Alors cette fois, tout est perdu, et c'est nous qui sommes complètement perdus ! ?

Alguérande posa ses prunelles grises sur les mines abattues et sans plus d'espoir de ses deux compagnons de captivité.

- Si un pan de notre vie est sur le point de s'achever, un autre pourrait s'ouvrir, murmura Alguérande qui n'en menait pas plus large que ses deux récents amis.

- Epargne-nous ta philosophie à deux balles, commandant Waldenheim ! Nos vies ne vont plus durer bien longtemps, tout simplement ! aboya Norys en balançant contre le mur de métal le quart qui était le seul ustensile laissé à leur disposition afin qu'il puisse boire au robinet mural d'eau potable.

- Au moins, nous serons en bonne condition physique pour être exhibés au Marché, remarqua Polyarpe sur un ton lugubre. Encore quelques jours de ce régime hypercalorique et j'aurais pris une taille supérieure de vêtements !

- Et quand je pense que c'est à moi que l'on reproche d'avoir la bouffe en priorité, grommela Alguérande qui ne plaisantait nullement.


Au soir chronologique du bord, un troisième repas avait été servi et personne n'avait fait la grimace, Alguérande avait même vidé son plateau en un temps record.

- Pourquoi, quelles sont tes intentions ? s'étranglèrent Polyarpe et Norys.

- Mais, celle de tout prisonnier : m'évader !

Au vu de l'éclair passant dans le regard des deux jeunes êtres, Alguérande saisit parfaitement qu'ils le considéraient comme parfaitement réveillé mais aussi complètement délirant !