Abby ouvrit les yeux lentement, comme si elle avait peur de ce qu'elle allait découvrir. Elle se sentait reposée, mais une certaine fébrilité l'habitait encore, une peur innexpliquée et irraisonnable qui lui nouait les entrailles.

- Hey.

Elle tourna la tête et aperçut le visage de Luka, les yeux rougis par la fatigue et la mâchoire envahie d'une barbe naissante. Elle eut envie d'éclater de rire devant son air pitoyable, mais elle retrouva brusquement la mémoire. Elle était à l'hôpital et un homme moyennement âgé se trouvait dans le lit voisin, apparemment plongé dans un profond sommeil. Elle jeta un coup d'œil rapide aux alentours, puis focussa à nouveau sur Luka qui l'observait calmement, une lueur soulagée traversant son regard attentionné. Lorsqu'elle parla, sa voix était rauque, incertaine.

- Depuis quand es-tu là? demanda-t-elle.

Il sourit légèrement.

- Depuis aussi longtemps que toi.

Abby referma les yeux, mais les rouvrit brusquement en voyant les visages de deux hommes noirs s'imposer violemment à elle. Elle se redressa, mal à l'aise et, d'un ton plus ferme, s'informa.

- Et depuis combien de temps est-ce que je suis ici?

Il pencha la tête vers l'arrière et s'étira le cou.

- Depuis environs deux jours.

Abby haussa les sourcils, impressionnée, mais ne dit rien, ne sachant si elle était plus surprise par son état ou par de dévouement de Luka. Il vit bien son trouble et, lui prenant la main, lui dit d'un ton réprobateur :

- Tu nous a fiché une de ces frousses, Abigail Lockhart.

Elle réussit à sourire, ce qui rassura Luka. Depuis ces deux jours, il se torturait l'esprit afin d'imaginer ce qui lui était arrivé. Il avait cependant d'autres problèmes : Sam et lui étaient en froid. Elle ne comprenait pas qu'il protège autant Abby, qu'il passa autant de temps à son chevet. En deux jour, elle l'avait à peine vu. Elle le lui avait reproché, lorsqu'il était venu prendre quelques effets personnels chez lui et il s'en était suivit une discussion pénible. Il secoua la tête; pour l'instant, il n'avait pas l'énergie de se préocuper de Sam. Il traîna sa chaise jusqu'à la tête du lit.

- Comment te sens-tu?

Abby haussa les épaules.

- Un peu de travers… je me sens comme un lièvre pris dans les phares d'une voiture.

Luka l'aida à se redresser dans son lit. Elle était pâle comme un linge, et semblait en effet extrêmement nerveuse. Posant ses coudes sur ses genoux, il appuya son menton dans sa paume calleuse.

- Tu veux me dire ce qui s'est passé? demanda-t-il doucement.

Abby laissa passer un moment, le regard perdu dans le vague. Elle savait que se confesser à Luka la soulagerait, mais elle avait aussi peur de revivre les événements de l'avant-veille. Elle tourna les yeux vers son ami, qui la fixait tranquillement, une lueur soucieuse brillant au fond de ses prunelles azurées. Elle se mordit la lèvre inférieure. Elle était une constante source d'inquiétude pour lui et elle s'en voulut de le tourmenter autant. Il n'avait pas à s'occuper d'elle : il avait Sam et Alex maintenant et, à cette pensée, son cœur se serra. Luka vit bien son trouble et, avançant le bras, il lui pressa gentiment la main. Abby, troublée, retira la sienne, évitant de le regarder. Luka n'insista pas, mettant la cause de son malaise sur le traumatisme qu'elle venait de vivre.

- Tu veux que je te laisse seule? s'enquit-il.

Elle secoua rapidement la tête, en colère contre elle-même. Elle n'arrivait jamais à savoir ce qu'elle désirait. Elle repoussait Luka, puis refusait de le laisser partir. Elle croisa ses jambes en indien et cala un oreiller sur son ventre, rassemblant ses pensées.

- Je m'étais disputé avec Susan, commença-t-elle.

Elle fixait le drap blanc roulé en boule devant elle et serra plus fortement l'oreiller sur sa poitrine.

- J'étais sortie à l'extérieur pour fumer, quand une camionnette est apparue et deux hommes noirs m'ont pressé de monter, disant que leur frère était blessé.

Luka voyait ce qui allait venir. Il se mordit furieusement l'intérieur de la joue et se fit violence afin de se taire.

- Je suis montée, pensant qu'ils allaient m'aider à transporter le blessé dans l'hôpital, mais ils m'ont poussé à l'intérieur et le véhicule a aussitôt démarré.

La voix de Abby se cassa.

- J'ai essayé de le sauver Luka, on est bien arrêté acheter du fils et une aiguille, mais…

Peu importe l'emprise qu'il avait sur lui-même, il ne pu s'empêcher de lâcher un juron. Il imaginait très bien la suite : Abby faisant son possible avec le peu d'équipement qu'elle avait, les menaces, la peur omniprésente de la mort. Il sentit son ventre se nouer. Pendant qu'ils étaient tous ici, à travailler comme si de rien n'était, elle, vivait un véritable cauchemar.

Abby inspira, puis reprit d'une voix calme :

- On a déambulé dans la ville pendant je ne sais combien d'heures. Ils avaient un fusil, je ne pouvait rien faire contre eu. Le plus jeune devait avoir dans les quatorze ans et le conducteur, peut-être vingt. Comme mon avertisseur n'arrêtait pas de sonner, il l'ont balancé. J'ai dit que je devais aller aux toilettes, pour avoir une chance de vous rejoindre. J'ai cru qu'ils allaient s'arrêter dans une station service, mais ils m'ont emmenée dans les bois.

Elle détourna la tête, gênée.

- Je ne sais plus trop ce qui s'est passé par la suite, c'est tellement flou… Tout ce dont je me rappelle, c'est que leur frère s'est enfoncé. Il s'était fait tirer dessus, non, il s'était fait poignardé, je ne me rappelle plus trop bien, j'avais trop peur. Il saignait abondant, il saignait beaucoup trop…

Abby tenta de maîtriser le tremblement de sa voix et elle chassa rageusement les larmes qui lui piquaient les yeux.

- Il est mort, fit-elle sourdement. Je n'arrêtait pas de leur dire que s'ils venaient à l'hôpital, il aurait une chance de s'en sortir, mais parce qu'ils avaient trop peur de la police, ils m'ignoraient. Ils ne comprenaient pas qu'il aurait pu vivre s'il avait été opéré. Le plus vieux n'arrêtait pas de me menacer et de dire qu'ils ne pouvaient pas y aller et le jeune l'écoutait. Si ça n'avait été que de lui, j'aurais été capable de le convaincre d'aller à l'hôpital; mais il avait une confiance aveugle en son frère, il semblait l'idolâtrer.

Abby dut s'interrompre un instant afin de ne pas éclater en sanglots. Les larmes roulaient librement sur ses joues, mais elle ne tentait plus de les essuyer. Livide, Luka tremblait de colère.

- Ils m'ont fait coucher sur la banquette arrière et m'ont jetée devant l'hôpital.

Luka se leva brusquement, faisant sursauter Abby. Les poings serrés, il marchait rageusement de la porte à la chaise, ressentant le besoin urgent de frapper quelqu'un. Il finit par retrouver un semblant de calme, mais la fureur altérait ses traits. Il se passa plusieurs fois la main sur la nuque, puis, semblant avoir pris une décision, marcha fermement vers le lit et s'assit sur le matelas.

- Je vais demander que l'on te fasse une évaluation psychologique et après, tu viens rester chez moi.

Plus encore que la réaction de Luka, cette annonce la surprit. Elle ouvrit la bouche pour protester, mais Luka l'interrompit.

- Il n'est pas question que rentre chez toi et que tu te retrouves seule.

Cette fois, Abby ne se laissa pas faire.

- Luka, je ne peux pas venir chez toi. Il y a Sam et Alex, sans parler que vous n'avez pas de place pour une personne supplémentaire. Il est hors de question que je vienne.

- Je ne te demande pas ton avis, Abby. Je refuse que tu retournes à ton appartement.

Elle fronça les sourcils et croisa les bras sur sa poitrine. Jamais il ne lui avait donné d'ordre auparavant et ce ne serait certainement pas cette fois qu'elle s'en laisserait imposer.