PARTIE 2
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Les journées devinrent de plus en plus agréables, les nuits de moins en moins longues. Le temps passaient enfin à un rythme humain et chaque heures ne faisaient plus le poids d'une année. Après toute une vie de galère, j'étais parti pour enfin profiter du quotidien. Mon emploi du temps ressemblait à celui d'une personne ordinaire : j'allais au lycée la journée, je traînais avec mes potes à la sortie et je les rejoignais le week-end. Inutile de dire que Kevin devînt le pilier de ma vie sociale ainsi que mon meilleur ami. Et ça me convenait parfaitement. Je n'avais plus besoin de rien d'autre.
Pour la première fois de ma vie, les vacances d'été ne furent pas un supplice de chaleur atterrante mais de jeunesse dorée comme on le voyait dans les films. Le mois de juillet fut un des plus beaux de ma vie. Au mois d'août, Kevin partit en Chine. De mon côté je n'avais pas à m'en faire : j'avais mon job d'été à la boutique du musée du quartier Est. Je vendais des livres hors de prix accompagnés de mugs immondes, mais j'avais le droit de visiter la galerie gratuitement et derrière mon comptoir, on m'offrait le luxe de la climatisation. J'eus même l'occasion de rencontrer un artiste connu venu ici en villégiature !
Même si mon emploi saisonnier était plutôt agréable, je me languissais de la rentrée afin de retrouver Kevin et ma bande d'amis. Nous entrions tous en Senior Year, la dernière année avant l'université et j'espérais pouvoir en profiter au maximum. Je pensais qu'à la rentrée, rien n'aurait changé, que tout serait exactement comme avant et que mes angoisses et ma solitude étaient derrière moi.
Je me trompais. Et j'allais bientôt savoir à quel point.
_Hey ! Kevin ! Je m'écrie presque désespéré. Apercevoir mon meilleur ami au détour d'un couloir était devenu une chance inespérée. Depuis que Kevin était revenu de Chine, quelque chose avait changé en lui. Il était tout à coup devenu extrêmement inaccessible, très silencieux et jamais disponible.
_Ah Tweek, salut. Souffle-t-il avec la fatigue de celui qui venait de passer quatre jours sans dormir, et quelque chose dans sa voix indiquait qu'il n'était pas ravi de me voir. Ça devait bien faire deux mois maintenant que je ne voyais presque plus Kevin : il étudiait frénétiquement tous les soirs après les cours et ne sortait plus de chez lui. J'essaie toutefois de donner le change, comme si on s'était quittés la veille :
_Ça va ? Ça fait longtemps qu'on s'est pas vus. Ça te dit d'aller chez Harbuck ? Ils ont sorti une nouvelle boisson qui...
_Non.
Un silence se fait.
_Non, excuse-moi, reprend-t-il un peu moins fermement, je dois encore étudier pour le contrôle d'Histoire de demain. Je suis à la bibliothèque depuis la fin des cours et là, je descends juste faire une pause cigarette mais j'y retourne dans cinq minutes. Tu veux m'accompagner dehors ?
Sa proposition adopte un ton légèrement condescendant et j'ai franchement l'impression que c'est ni plus ni moins qu'on lot de consolation, ces cinq petites minutes sur une marche d'escalier, mais j'accepte toutefois.
_Alors quoi de beau ? Je demande avec une – fausse - nonchalance. Il allume sa cigarette, en mettant ses mains en coupe autour de sa bouche alors qu'il n'y a pas de vent, comme pour cacher son visage.
_Pas grand chose, et toi ?
_En ce moment rien de neuf.
Il me sourit, hausse les épaules et détourne le regard. La conversation s'est déjà enlisée et dès que qu'il a terminé de fumer, Kevin jette sa cigarette et se lève pour repartir.
_Bon, j'y retourne.
_Attends ! Je m'écrie, presque instinctivement.
_Quoi ?
_Tu... tu fais quoi ce week-end ? On pourrait se voir.
_Désolé je ne peux pas j'ai du travail.
_Moi aussi, mais tu peux faire une entorse non ?
_Non.
Deuxième ''non'' catégorique de la journée, ça fait beaucoup pour une petite entrevue de cinq minutes. Face à mon air interloqué, il se donne la peine d'argumenter :
_Tu ne te rends pas compte Tweek ? On est en dernière année, c'est plus le moment de s'amuser ! Mais toi ça ne te concerne pas, puisque tu as déjà tout validé les années précédentes, bien sûr.
Cette fois son ton est devenu légèrement agressif mais je décèle quand même une sorte de jalousie dans sa voix. C'est vrai que depuis le début du lycée, vu que je m'ennuyais ferme à l'époque, j'ai suivi le maximum de classes possible et je les ai toutes de validées, du coup, cette année je n'ai plus que le strict minimum, qui ne représente que huit heures de cours.
Quand je m'en suis aperçu, je me suis dit que c'était une grossière erreur de ma part : huit heures uniquement, couplées à mon trouble du sommeil, ça représentait une telle inactivité que je décéderais d'ennui au bout de trois semaines. Je me suis consolé en me rappelant que j'avais Kevin, et désormais sa petite bande d'amis qui me procuraient une vie sociale. Là encore, je me trompais.
Kevin n'est pas le seul à s'être plongé dans ses études, Craig en avait fait autant depuis qu'il avait découvert sa vocation – le management, ou plutôt depuis que ses parents l'avaient menacé de lui couper les vivres et de le forcer à travailler à l'usine s'il n'entrait pas à l'Université de Denver. Token s'était dégoté une copine avec laquelle il passait tout son temps et Clyde, décidé à développer sa côte de popularité pour briller lors de sa dernière année, voguait de groupes en groupes pour glaner des invitations à des soirées branchées. Autant dire que, s'ils étaient toujours amis, le petite groupe que j'avais connu avait volé en éclats.
_Ben excuse-moi d'avoir réussi mes examens ! Je rétorque
_Arrête Tweek, il s'agit de mon avenir, tu peux comprendre non ?
Je ne trouve rien à répondre, et Kevin rentre à l'intérieur de bâtiment en me disant au revoir de la main. Ça me rappelle le jour où on est rentrés à pied du cinéma, mais ce geste n'a plus rien de prometteur. Je prends la direction de chez moi le cœur lourd. Je sais que tout ça ne tourne pas autour de moi, mais ça m'affecte directement et j'aimerais qu'il le comprenne. Les quelques mois qu'on a passés ensemble ont été un véritable soulagement pour moi : enfin, je ne comptais plus les heures, ni le jour, ni la nuit.
Mais aujourd'hui, c'est pire. Mathématiquement, rien n'a changé dans ma vie : je dors toujours deux heures par nuit et une journée dure toujours vingt-quatre heures. Toutefois, maintenant, j'avais goûté au bonheur d'avoir de la compagnie. D'avoir quelqu'un avec qui sortir le week-end, quelqu'un à qui raconter les petites anecdotes de la vie et quelqu'un avec qui passer du temps à ne rien faire – ce qui paradoxalement est toujours plus agréable que de végéter seul face à son plafond. Redevenir comme avant, eh bien, c'était tout bonnement insupportable. En plus d'attendre que l'heure tourne, je m'étais mis à attendre que mon téléphone sonne. Ça n'arrivait jamais et j'avais rapidement compris que dans la vie, on était toujours plus seul qu'on le croyait : aussitôt que Kevin ne s'intéressait plus à moi, plus personne ne le faisait, et je ne recevais plus aucune invitation. Kevin avait raison : je devenais invisible aux yeux des autres à la vitesse de l'éclair.
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Je me réveille en sursaut. Le jour est encore loin de se lever. Mon premier réflexe est de vérifier l'heure qu'il est sur mon portable : six heures cinq. Aussitôt une bouffée de stress m'envahit. Je me demande frénétiquement ce que je vais bien pouvoir faire de mon week-end. Ces derniers temps j'essaie de forcer le sommeil et j'avais réussi à pousser mon corps jusqu'à quatre heures de sommeil, mais aujourd'hui, réveillé aussi tôt, j'ai du mal à imaginer comment affronter la journée. Je commence à me rouler dans mon lit, en proie à la panique. Calme-toi ! Je m'ordonne. Tu vas te lever, prendre ton petit-déjeuner, te laver les cheveux avec soin et regarder un peu la télé. Ensuite tes parents se lèveront et tu auras de la compagnie. Jusqu'à huit heures au moins tu n'as pas à t'en faire. Ensuite tu dois aller à ton cours de yoga (oui je sais c'est extrêmement féminin mais mon thérapeute m'y obligeait pour me détendre et m'aider à dormir). Et puis tu déjeuneras et l'après-midi tu pourras...
Tu pourras...
J'en sais rien. Je n'ai aucune idée de ce que je pourrais bien faire.
L'urgence me prend à la gorge et comme je sens l'angoisse monter, j'allume ma lampe de chevet et saisis ma petite liste de choses à faire, pour tenter désespérément d'y trouver quelque chose pour m'occuper. Je parcours les tirets des yeux, mais tout est rayé ou obsolète. Mes devoirs : ils sont tous faits! Ma chambre : elle est impeccablement propre et organisée. Il fait trop froid pour aller me promener et il n'y a rien cette semaine au cinéma. Pour tenter de me calmer, j'avale un tranquillisant – cette habitude devenait légèrement inquiétante – et je me mets à lire le livre posé sur ma table de nuit. Il s'agit d'un roman simple à comprendre mais déjà au bout d'une demi-heure, j'ai envie de pleurer de frustration. L'ennuie me privait même de mes passe-temps favoris ! Tous étaient devenus insupportables et je m'accrochais à la moindre petite chose qui pouvait m'occuper. C'était pathétique. Comment profiter de quoi que ce soit lorsque votre hobby était devenu une source de frustration ?
Vers la fin du mois d'août, j'avais eu l'occasion de revoir un ancien ami qui avait déménagé à la fin de l'école primaire : Thomas Harris, celui qui avait le syndrome de Tourette. Il vivait maintenant en Caroline du Sud, mais ses parents et lui revenaient de temps en temps dans le Colorado pour rendre visite à de la famille. Je me souviens lui avoir dit au détour de la conversation, alors que nous prenions un café ensemble, que rien n'était plus agréable que de constater qu'on avait fait le bon choix, que choisir de faire confiance à Kevin Stoley, aussi difficile que ça avait paru, avait été le bon choix. Chaque fois que je me sens dans cet état d'ennui suffocant, je repense à cette conversation et j'ai à la fois envie de pleurer et de me moquer de moi-même.
Lorsque le réveil indique sept heures trente, je descends à la cuisine et y trouve ma mère qui ne m'a pas préparé mon petit-déjeuner. Le week-end dernier, elle pensait me faire plaisir en me cuisinant des pancakes. Lorsqu'elle m'a présenté l'assiette, je me suis mis à pleurer de rage.
_Bonjour Tweek. Me salut-elle, et mon père, qui se trouve dans le cellier, l'imite.
_Bonjour.
Je me prépare un petit-déjeuner long et copieux et m'installe à table avec ma génitrice, occupée à faire des mots-croisés. Sa passion cruciverbiste s'était déclenchée à la fac et chaque fois que j'avais le malheur de laisser échapper que je m'ennuyais, elle me proposait de faire des mots-croisés. Le pire, c'est que j'avais essayé, mais mon manque de capacité cérébrale rendait le jeu d'esprit trop fastidieux et je décrochais vite. Ma maladie avait également un autre désavantage : plus je m'ennuyais moins je parvenais à me concentrer sur quelque chose.
_Colère, en trois lettres, une idée mon chéri ?[1]
_Je sais pas maman ! Je réponds mécaniquement en faisant fondre un peu de beurre sur mes grosses crêpes. La conversation ne se poursuit pas. Je suis content d'avoir mes parents mais je n'ai pas grand chose à leur dire. Je ne veux pas les accabler avec mes problèmes qui ne se régleront jamais. Trente minutes plus tard, ils quittent la maison pour ouvrir le café et je me retrouve seul.
Comme toujours.
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Le lundi lorsque j'arrive au lycée, je me sens soulagé de reprendre une activité normale, mais je me sens tellement déprimé que l'idée d'assister à un cours de maths ne me remonte même plus le moral. Je veux dire, qu'y avait-il de plus lamentable que de savoir que votre vie tenait au fait d'avoir un cours de math ou non ?
Un mois avait passé depuis ma dernière entrevue avec Kevin et je me sentais au bout du rouleau. J'étais sûr le point de craquer, je pouvais exploser à tout moment, mais je voulais éviter les conflits. Dans mon état je n'avais pas besoin de plus de drames dans ma vie. Manque de chance, ce jour-là je tombe sur Craig, particulièrement de bonne humeur.
_Salut Tweek ! Tu fais quoi ?
_Ben ça se voit, je bois un café.
_T'as l'air bien triste toi.
La frustration et la colère me prennent à la gorge. S'il te plaît, tais-toi, ne pose surtout pas cette question...
_Quelque chose ne va pas ?
Trop tard. Je ne me contiens plus :
_Oui. Je répond sèchement. Je pose brutalement mon gobelet sur la table en pierre, me lève d'un bond et me plante face à lui.
_Oui, quelque chose ne va pas. Y'a même rien qui va, et tu sais la faute de qui ?
_Euh... qui ? Il a l'air perdu, mais cela ne m'arrête pas.
_De toi ! Je crie, encore plus fort que je le voulais.
_De quoi tu parles ?
_Tout ça c'est de ta faute Craig ! C'est toi qui m'a dit de sortir de chez moi, de m'ouvrir aux autres et de me faire des amis ! Et t'as vu le résultat ? Je suis encore plus malheureux qu'avant ! J'étais bien tranquille, tout seul à boire du café et à m'occuper de mes affaires, mais non, il a fallu que Monsieur Craig s'en mêle ! Il a fallu que tu me convainque de changer !
_Eh calme-toi c'était juste des conseils !
_Juste des conseils, oui, et tu crois que je suis pas au courant pour Kevin ?!
_Euh, tu veux dire que...
_Oui parfaitement, je veux dire que je sais que c'est toi qui lui a demandé de me tenir compagnie. Tu t'es pris pour SOS amitié? Alors non seulement c'est insultant pour moi mais en plus ça a foiré parce que t'as même pas assez malin pour monter une magouille pareille correctement !
Les gens commençaient à nous regarder depuis un moment et une foule se forme petit à petit autour de nous.
_Tweek, écoute je suis désolé que tu le prennes comme ça, c'est juste que...
_Oui oui ça va, je connais la chanson, ''c'est juste que je pensais que Kevin et toi vous entendriez bien''. Ben c'est raté parce que Kevin c'est un mec qui pense qu'à sa gueule ! Mais tu sais le pire c'est que je pensais être en colère contre lui mais en fait c'est contre toi que je suis en colère ! Parce que le responsable, c'est toi ! C'est toi qui nous a mis dans une situation pareille Kevin et moi ! Je te déteste !
_Tweek attends !
Il s'approche de moi et pose sa main sur mon épaule pour tenter de me retenir, mais ce contact me répugne et, tout en lui ordonnant d'une voix stridente de ne pas me toucher, je lui flanque un coup de poing. Un vrai, de toute mes forces et il saigne du nez, le regard ébahi. Les gens autour de nous exaltent un soupir et ils s'agitent tous d'un même mouvement. Clyde s'extrait de cette foule grouillante et conduit Craig vers l'infirmerie.
Je sens que ça va m'envoyer tout droit chez le psy, cette histoire.
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En plus de me retrouver chez le principal, d'écoper de cinq heures de colle et d'une bonne leçon de morale, l'école m'oblige à consulter en moins de temps qu'il ne faut pour dire ''psychothérapeute''.
Je déteste aller chez le psy, parce qu'ils ne comprennent rien, chaque fois que j'y vais, je leur raconte la même chose, ils ne comprennent rien et finissent par me mettre sous anti-dépresseurs, que je ne prends pas, bien évidemment. J'attends dans l'anti-chambre que le nouveau docteur vienne me chercher. Comme c'est l'école qui m'oblige à consulter, je dois également aller voir le médecin qui est rattaché à mon lycée.
_Tweek... Tweak ? Interroge-t-il, visiblement perturbé par mon nom.
_Oui.
_Entrez.
Contrairement à ce que pense la plupart des gens, on ne s'allongea pas sur un divan quand on consulte un thérapeute, on discute assis à son bureau ou sur des fauteuils. Le médecin prend place sur une des chaises et me fait signe de me mettre sur celle d'à coté. Nous sommes tous les deux orientés vers une table basse.
_Pourquoi vous envoie-t-on me voir ?
_Parce que je me suis bagarré avec un autre gars.
_Ah bon ? Ça me paraît léger comme motif. Pourquoi vous êtes vous battus ?
Et là, je raconte tout, en bloc sans jamais reprendre ma respiration (enfin, métaphoriquement). Finalement, c'est peut être la première fois de ma vie où j'ai vraiment quelque chose à dire à un psy. Je lui parle de Kevin et de Craig, de cette sensation d'avoir été manipulé et d'y avoir malgré tout perdu au change. De cette confusion qui m'a envahi lorsque j'ai compris que la manipulation qui devait être mauvaise s'est révélée bonne. De ce constat accablant qui établit que je suis toujours le perdant de l'histoire. De cet ennui qui est en train de me rendre fou, et surtout du fait que personne ne comprend vraiment.
Le psychologue semble réfléchir un moment puis le demande :
_Tweek, quel âge avez-vous déjà ?
_Dix-sept ans, pourquoi ?
_Vous êtes en dernière année de lycée donc. Vous vous êtes inscrit pour la fac l'an prochain ?
_Je n'ai pas encore décidé dans quelle fac j'irai mais oui, je compte bien m'y inscrire.
_Et vous vous êtes rendu compte que votre vie allait changer du tout au tout dans moins de six mois ?
_Qu'est-ce que vous voulez dire ?
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Je sors du gymnase un peu plus détendu que ce matin. Mon thérapeute a raison : le yoga, c'est vraiment relaxant et je me sens plus en phase avec mon corps. L'air froid de janvier me fait battre des paupières et je remonte un peu mon écharpe. Il n'est que dix heures du matin et le quartier commence à peine à s'animer. Avant de rentrer chez moi, je décide de prendre un café chez Harbuck avant de filer à la bibliothèque. Deux mois venaient de passer, et les fêtes de Noël avec eux. J'appréhende le deuxième semestre avec beaucoup plus de sérénité. Je me suis même réconcilié avec Craig. Je l'ai appelé quelques jours après la bagarre et il s'est confondu en excuses, désolé d'avoir manigancé dans mon dos.
Cette consultation obligatoire s'est révélée salvatrice (et très instructive), le psychologue a conclu qu'il comprenait ma douleur mais qu'il fallait que je prenne mon mal en patience. D'ici la fin de l'année, je m'envolerais pour l'Université et une toute nouvelle vie s'offrirait à moi. C'est le conseil le plus avisé que j'ai jamais reçu. Depuis le début de l'année, je me focalisais sur ma situation actuelle sans jamais me remémorer qu'elle n'était que temporaire et que bientôt je quitterais ce village isolé pour une grande ville de mon choix, c'est la raison pour laquelle j'étudiais autant depuis le lycée. J'aime les grandes villes : tout le monde est bien trop occupé pour se soucier de votre vie privée.
Je prends le chemin de gauche en me demandant ce que je vais commander et me mets à hésiter entre le classique cappuccino ou le café au lait d'amande quand j'entends :
_Salut.
Je pensais que ça ne m'étais pas adressé mais mes yeux rencontrent une paire de chaussures que je connais bien. Moi et ma manie et pencher la tête quand je marche.
_Oh, Kevin, je ne m'attendais pas à te trouver là. Dis-je
_Craig m'a dit que tu me cherchais, alors je suis venu te trouver.
_Et comment t'a fait ?
Il hausse les épaules
_Malgré toi, tu ne peux pas t'empêcher de suivre ta routine et d'être toujours à l'heure.
Il sourit et ajoute :
_Je sais que ça te rassure.
Vrai.
_Ça fait longtemps. Je dis, parce que je ne sais pas quoi répondre d'autre.
_Je sais.
On reste là quelques secondes à se regarder sans trop savoir quoi faire. Une partie de moi à envie de se comporter comme si de rien n'était mais l'autre qui veut lui cracher à la figure et faire demi-tour est en conflit avec elle.
_Tu allais boire un café je suppose. Je peux venir avec toi ? Il demande, un peu penaud, avec l'air du mari qui sait qu'il a fauté.
_Si tu veux. Je hausse les épaules, fier de mon petit effet et on marche en silence vers la chaîne de coffee shops.
Finalement, je choisis le banal cappuccino. Au fond je n'aime pas ce qui est compliqué. Je n'aime pas non plus les conflits et me disputer avec Craig était la dernière chose dont j'avais besoin. Nous nous asseyons à table et une question me revient à l'esprit :
_Au fait ça en est où ton inscription à Harvard ?
_Ça avance bien.
_C'est cool, tu vas aller dans une bonne université, c'est ce que tu voulais. Je commente d'une voix neutre. Il sourit, un peu faiblement, et boit une gorgée comme s'il se préparait à dire quelque chose.
_Ouais, et toi où tu vas ?
_Je n'ai pas encore pris ma décision finale, mais j'ai bien envie de suivre Craig à l'université de Chicago.
_Chicago ? Répond Kevin, sincèrement surpris par mon choix, probablement du au neuf millions d'habitants que la ville contient.
_Oui. On discutait l'autre jour et il avait l'air tellement emballé par cette fac que je me suis dit que je pourrais y aller aussi.
_Mais je croyais que vous étiez fâchés tous les deux. Tout le lycée vous a vus vous disputer.
_Ah ça ? C'était rien, ça s'est arrangé assez vite. Tu sais on est ami depuis longtemps Craig et moi...
Je le reconnais c'est un coup bas. Kevin l'encaisse mal et détourne les yeux.
_Eh bien dans ce cas... vous devriez vous plaire ensemble, là-bas.
_Sans aucun doute.
Je me demande ce qu'il pense au fond de lui. Je me demande pourquoi il est assis là, à subir ça. Parce qu'il subit. Il est en train de subir un moment atroce, des ces instants où vous espérez de tout cœur être pardonné mais vous savez très bien que ça n'arrivera pas.
_Harvard c'est dans le Massachusetts c'est ça ? C'est pas si loin, peut être que je pourrais venir te voir, de temps en temps.
Il hoche lentement la tête et sourit :
_Ce serait bien.
Mais il ne me croit pas.
_Bon, je vais y aller, je suis sûr que tu as plein de choses à faire. Je dis avec un peu trop de sarcasmes.
_Pas tant que ça. S'il te plaît, reste.
Et tout à coup, alors que je me tiens debout, ma sacoche dans une main, mon gobelet vide dans l'autre , en jogging de yoga au milieu d'un enseigne trop connue de café, je comprends que les rôles se sont inversés. C'est moi qui, au propre comme un figuré le regarde de haut, depuis mon podium imaginaire, parmi ceux qui ont compris que dans la vie, chaque problème n'est jamais aussi grave qu'on le croit car il finira élongé par le temps.
Kevin ne l'avait pas compris et avait laissé sa vie s'effilocher pour entrer à l'Université. Depuis le début c'était lui qui souffrait parce que quoiqu'il fasse, il resterait frustré de ne pouvoir contrôler totalement la situation. Et, aussi mesquin et trivial que ça puisse paraître, j'étais en train de me délecter de son mal-être. Peut être que moi aussi finalement, j'avais un côté sombre.
_So long !
Et je m'en vais sans me retourner..
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Fin
[1] pour ceux que ça intéresse, la réponse est ire
Je sais, la fin est plutôt inattendue. Même moi je ne pensais pas m'orienter dans un direction aussi noire mais il faut croire que la vie nous influence.
Je ne sais pas non plus pourquoi j'ai préféré Craig à Kevin et pourquoi je l'ai posté dans un position aussi complexe et douloureuse, mais j'aime bien tout de même, je trouve plus réaliste.
Dites-moi ce que vous en pensez et désolé pour l'attente.
A bientôt pour la fin de Shameless!
Jusqu'à la prochaine fois - BillySage
