Chapitre 1 : Des cris dans la nuit

Marcurio se réveilla avant que les cris ne commencent.

Il rêvait de sa vie à Faillaise, sa vie de magicien à l'embauche, ayant quasiment prit racine dans l'auberge de la ville. Sa vie avant sa rencontre avec une enfant de dragon qui ignorait encore qui elle était. Premier basculement. Bien avant celui qui les propulserait dans ce palais, de l'autre côté des Gorges du monde, loin de leurs débuts en tant qu'aventuriers. Comme si son existence s'articulait autour de fractures qui l'entraînaient d'un chapitre à l'autre de sa vie. Il rêvait d'une nuit où il était sorti tardivement de l'auberge, imbibé d'alcool jusqu'à la pointe de ses cheveux, l'haleine puante, les yeux vagues. Et pourtant à travers ce brouillard d'ivresse opaque il avait su voir les étoiles et percevoir leur beauté, alors même que le trajet de l'auberge à son habitation lui échappait. Dans le rêve, un dragon venait se poser devant lui alors qu'il traversait la place du marché. C'était un petit dragon, comparé à ceux qu'ils affronteraient par la suite. Un tout petit dragon de la taille d'un gros chien, peut-être, qui le dévisageait de ses pupilles brulantes. Dans le rêve, Marcurio s'avançait vers le reptile prudemment, à petits pas, pour ne pas l'effrayer, ne pas réveiller le souffle mortel qu'abritaient ses poumons. La bête l'observait avec la même suspicion, probablement soupçonnait-elle l'homme qui lui faisait face d'être capable de quelques sorcelleries (bien qu'aux vues de la quantité d'alcool que Marcurio avait consommé ce soir-là, il aurait été bien en peine de jeter le moindre sort). Le magicien cherchait seulement à contourner le dragon et à poursuivre son chemin, sans s'inquiéter outre mesure de la présence d'un tel animal au pied du château du Jarl.

Dans le rêve, les dragons sont comme les chiens, une partie du paysage.

Marcurio ne s'attendait donc pas à ce qu'un Cri soudain vienne le cueillir au creux des reins et le propulse en avant à travers une fenêtre, des meubles, des murs de pierre. Il se réveilla avant que la douleur ne s'installe dans son corps brisé.

Sa chambre était plongée dans la pénombre, les hauteurs du baldaquin et du plafond allant se perdre dans l'obscurité qu'il scrutait, encore enroué de sommeil. Sa gorge était sèche, les draps râpeux contre sa peau. Marcurio s'extirpa de sa couche, frissonnant au contact de la pierre glacée contre ses pieds. Le feu dans l'âtre s'était éteint, il raviva les braises d'une flexion des doigts et passa une robe de chambre par-dessus sa tunique, vaine tentative d'échapper au froid pernicieux. Il n'avait pas rêvé de dragons depuis longtemps. Il restait un fond d'eau dans la chope sur sa commode et c'est alors qu'il aspirait goulument ces quelques gouttes pour apaiser sa gorge parcheminée que les cris lui parvinrent. Les sorts naquirent dans les paumes de ses mains quand la première femme de chambre hurla. Elle hurlait encore quand Marcurio déboula à travers le palais jusqu'aux appartements de la Haute-Reine. Les enchantements entre ses doigts moururent en silence face au tableau qui l'attendait. Il n'y avait rien à faire.

Sa mort commence avec une chute. Elle tombe depuis les étages du palais au milieu des éclats de verre. Elle tombe vers la mer déchaînée en cette nuit d'orage. Le goût du fer se répand sur sa langue, le sang ruisselle sur son visage et imprègne ses cheveux. Un vent furieux vient fouetter ses vêtements, l'accompagner dans sa descente infernale vers les flots tumultueux. Elle heurte une corniche de pierre. Le souffle qui lui manquait déjà finit d'échapper à ses poumons malmenés. La douleur s'empare de ses membres brisés. Son corps n'est qu'une marionnette aux mains de dieux capricieux. L'océan l'accueille en son sein glacé dans une éclaboussure dont le fracas s'étouffe sous les hurlements de la tempête qui s'époumone au-dessus des vagues. Son sang se mêle à l'eau salée, petites spirales rougeâtres dans l'immensité. Le froid vient la palper doucement du bout de ses doigts de gel, la saisir aux creux de ses paumes et lentement ankyloser ses mains, ses pieds, ses joues. Aucune partie de son corps ne répond à sa tentative d'échapper à l'emprise des eaux, elle reste inerte et immobile, s'enfonçant toujours plus loin dans les profondeurs. L'orage vient cribler les vagues de centaines de gouttelettes, elle peut les voir percer le voile qui la sépare de la surface. La mer la fait sienne en quelques secondes et tandis qu'elle l'aspire dans son cœur, l'enfant de dragon voit pour la dernière fois les lumières du palais scintiller loin au-dessus d'elle. Elle aimerait crier une dernière fois. Quitter ce monde dans le même hurlement qui l'a vu naître héroïne d'un pays tout entier, mais l'eau salée envahit sa bouche, sa gorge et ses poumons. La haute-reine de Bordeciel meurt, dans le silence et sous la pluie.

La fenêtre donnant au-dessus de la baie était brisée. Les morceaux de vitre éparpillée brillaient de reflets dorés sous la flamme des bougies. Marcurio pouvait voir son visage défait, encore empreint de sommeil, lui retourner un regard hébété, tout juste tiré d'un rêve. Il s'arracha à sa contemplation. Ce n'était pas un rêve. Les quartiers de la haute-reine avaient été retourné, les meubles gisaient au sol, les draps s'étendaient en flaque autour du lit. Des traces de brûlure laissées par des sortilèges constellaient les murs. Il y avait du sang partout. Sur le matelas, sur les tapis, sur la hache plantée dans le dossier d'une chaise. Sur les éclats de verre encore accrochés au cadre de la fenêtre. Partout. Sauf sur l'épée de la reine, encore dans son fourreau, posée négligemment après une longue journée de travail sur une table basse. Marcurio s'approcha du vide que surplombait la chambre. Un orage monstrueux faisait rage à l'extérieur, la pluie venant tambouriner furieusement contre les vitres, ou, par la trouée nouvellement formée, consteller les dalles du sol de petites taches grises. Le magicien jeta un coup d'œil à la houle en contrebas. Il faisait trop sombre pour y apercevoir quoi, ou qui, que ce soit. Il se tourna vers le garde le plus proche.

« Qu'on envoie des bateaux aux pieds du palais. Peut-être trouveront ils quelque chose qui nous éclairera sur ce qui s'est passé. »

« Bien monseigneur. »

Marcurio entreprit de faire le tour de la pièce méticuleusement, notant tous les détails qui pouvaient lui servir, la façon dont les ouvrages d'histoire avaient chu de leur étagère, comment telle table basse se retrouvait sous tel coussin. Il ne fallait que penser, analyser les indices, trouver des réponses, punir les coupables, protéger la paix nouvelle. Surtout ne pas ressentir. Ne pas se souvenir du sourire satisfait qui suivait chaque Cris envoyant ses ennemis au loin. Ne pas imaginer son air renfrogné face à toute la paperasserie nécessaire à l'application de ses idées. Ne pas penser aux idées. Ne pas se remémorer les discussions tardives sur l'état du monde, les combats côte à côte, les longues marches à travers le pays. Ne pas penser à la mort comme une fin, mais comme une bifurcation imprévue du chemin. Surtout ne rien montrer. Être comme toujours cynique et académique, peut-être noyer son chagrin dans l'alcool. Marcurio posta des gardes devant les appartements et se rendit jusqu'à la salle du trône. Il y trouva Lydia. La jeune femme s'élança entre ses bras avec un sanglot. Le magicien lui accorda quelques secondes d'effusion de sentiments puis la repoussa délicatement. La guerrière avait revêtu son armure de garde de Solitude et c'est alors qu'il prit conscience qu'il ne portait qu'une chemise de nuit et une robe de chambre et qu'il était pied nu. Impossible de recevoir qui que ce soit ainsi. Et du monde affluerait à Solitude avant même que le soleil ne soit levé. Lydia le regardait en retenant ses larmes.

« Marcurio… Je ne veux pas y croire… Comment... ? Qu'est-ce que... ? Sans personne pour s'opposer à… »

Elle baissa la tête pour essuyer ses larmes.

« Reprends-toi, Lydia. Il nous faut agir désormais. Je veux que tu choisisses les messagers à envoyer aux différents Jarls toi-même. Des soldats de confiance. Il nous faut faire vite et… »

Il fut interrompu par un garde se précipitant vers eux depuis l'entrée du palais.

« Maître Marcurio ! Venez vite dans la cours, vous devez voir quelque chose ! »

Le magicien jura.

« Un instant. Lydia, rassemble un groupe fiable et part immédiatement. Il faut que la nouvelle vienne de nous. »

La guerrière hocha la tête. Ils descendirent les escaliers et se séparèrent dans la cours. Tandis que Lydia poursuivait sa route, Marcurio suivit le garde jusqu'à l'entrée de la ville. Un homme encapuchonné se tenait devant les portes, encerclés par une dizaine de gardes l'épée à la main.

« Il a seulement dit qu'il voulait vous voir, murmura le soldat au magicien, et avec ce qui s'est passé peut-être qu'il sait… »

« Maître Marcurio ? demanda l'inconnu d'une voix tranchante. »

« C'est moi. »

« Je suis envoyé par Haeneld Ulrahrikssen. Il tient à vous faire savoir que dans un mois il marchera contre Solitude pour réclamer le trône vacant. »

Marcurio grinça des dents. L'histoire avait une fâcheuse tendance à se répéter.

« Le trône est déjà occupé, rétorqua-t-il avec acidité. »

L'inconnu sourit sous sa capuche.

« Vraiment ? Il me semble pourtant qu'à l'heure où nous parlons, votre reine nourrit les poisso… »

Propulsé par un éclair soudain, l'homme alla heurter les portes de Solitude de plein fouet. Il se releva avec une grimace mais déjà Marcurio le dominait de toute sa hauteur, un sort crépitant dans une main.

« Ecoute moi bien, petite ordure, siffla-t-il en soulevant le messager par le col, retourne vite auprès de ton maître Haeneld Ultratruc et fais-lui savoir que le trône de Bordeciel n'est pas et ne sera jamais à lui. D'autres ont déjà essayé et échoué auparavant, qu'il ne commette pas la même erreur. »

Il relâcha son col et l'homme s'affaissa au sol.

« Ouvrez les portes. »

L'inconnu se redressa, le visage déformé par la haine.

« Ignorez Haeneld autant que vous le voulez, mais ne soyez pas surpris lorsque nous reviendrons frapper à votre porte. »

Il cracha aux pieds de Marcurio, s'enroula dans sa cape et sortit dans la nuit.

Les portes claquèrent en se refermant et le magicien fut parcouru par un long frisson. Tout ceci ne pouvait être qu'un rêve. Un long et terrible rêve mais un rêve tout de même. Il allait finir par se réveiller, rien n'aurait changé, elle serait affaissée sur le trône quand il arriverait, écoutant les doléances de ses sujets et lancerait un coup d'œil amusé à ses cheveux du matin. Il frissonna à nouveau. Il était toujours en chemise de nuit et pieds-nus dans la boue gelée.

« Doublez les patrouilles pour la nuit, capitaine. A l'aube nous rassemblerons les nobles de la ville au palais. »

Le soldat salua et se tourna vers ses hommes. Marcurio renifla. Avec toute cette pluie, il n'allait pas manquer de tomber malade. Il retourna au palais en pataugeant dans les flaques.