Cette nuit John rêva. Dans son rêve, tous les matelots avaient le visage de l'homme énigmatique. Le navire tanguait et il avait le pistolet à la main en lieu et place de sa canne. Incapable de conserver son équilibre, il cognait tout le monde jusqu'à heurter le ventre rondouillard du noble anglais. Celui-ci lui jeta un regard froid avant de la pousser jusqu'au bastingage, où il l'éjecta par-dessus bord.
Il se réveilla alors en sursaut, l'arme en poing comme pour tirer sur son agresseur. Bien entendu, la cabine était vide, le violon s'était tu laissant place au silence relatif d'un navire en mer. John reposa le pistolet et passa ces mains tremblantes sur son visage, dégageant les mèches humides de son front. Une fois calmé, il se rendit compte que le bateau était à l'arrêt. A l'extérieur de sa cabine, il pouvait sentir la rumeur d'une activité qui se voulait discrète. Peut-être se ravitaillait-on ? Mais ça semblait idiot, ils seraient dans un grand port demain matin…Mais après tout il y avait mile raison pour un navire de s'arrimer…pas vraiment de quoi s'alarmer. Cependant le capitaine Watson n'avait pas gagné ces galons en restant passif, et même si maintenant tous le considérait comme infirme, il était toujours le même homme. Il passa alors en hâte sa robe de chambre et mis le revolver dans sa poche. Il entre-ouvrit la porte le plus discrètement possible et passa sa tête par l'entrebâillement. Parfait, une faible bougie éclairant les murs lui permettait de bien voir l'ensemble : la voie était vide. En restant ici, il devrait être à l'abri d'être surpris par les matelots, il n'y avait aucune raison qu'ils passent par ce couloir. Mais une fois sorti où aller ? Vers le pont ? Vers la cale ? Il pouvait sortir sur le pont sans avoir l'air suspect, alors qu'il n'avait rien à faire à la cale. Cependant, sortir au grand jour sans connaitre la situation était risqué. Surtout quand cette même situation vous donne envie de porter une arme !
Il finit par se décider pour la cale, plus discrète et plus proche. Il remonta le couloir à tâtons, et tourna à l'angle. La porte de la cuisine était ouverte, et déjà les commis s'agitaient, l'aube ne devait pas être loin. Il glissa sans bruit devant la porte pour ne pas se faire repérer, les cuisiniers trop occupés à leurs tâches ne tendirent même pas l'oreille. Les planches craquaient au dessus de lui, et il entendait les pas sourds des matelots s'affairant sur le pont. Soudain, le bateau se remis en avant, il devait faire vite. Watson accéléra vers son but, quand il fut stoppé net dans son élan.
-Que faites vous là, Monsieur ?! Tonna une voix derrière lui.
John vit volte face prêt à répondre la première chose qui lui viendrait à l'esprit. Mais il s'arrêta, la question ne lui était pas adressée, en haut des escaliers à l'autre bout du couloir se trouvait l'homme aux cheveux bouclés que le capitaine regardait d'un air mécontent.
-Je ne sais pas. Ce que font les personnes montant sur le pont en pleine nuit. Prendre l'air sans doute.
Le ton de sa voix ne laissait personne dupe, il prenait le marin pour un imbécile. Celui-ci soupira et serra la mâchoire avant d'héler un de ces hommes : « Veille à raccompagner Monsieur Holmes dans sa cabine, les nuits ne sont pas sûres et je ne veux aucun passagers sur le pont. » puis il ajouta avec une pointe de menace « Je n'ai pas envie de jouer à la pêche aux marins d'eau douce.» et il s'en fut. Le matelot ouvrit la marche avec politesse au dénommé Holmes, qui le suivit en grommelant. Le marin avisa alors le médecin : « Monsieur, le petit-déjeuner ne sera pas servit avant encore 2 heures, d'ici là veuillez rester dans vos quartiers afin de ne pas gêner le bon fonctionnement du navire. ». Résigné à ne pas assouvir sa curiosité, John leur emboita le pas.
Le retour jusqu'aux cabines n'était pas très long, mais il en profita pour détailler son compagnon d'infortune. Celui-ci avait pris le temps de se peigner et de s'habiller avant de partir à l'aventure. John eu soudain honte de lui, il devait avoir l'air dépenaillé. Il entreprit alors de plaquer ses cheveux d'un geste nerveux de la main et réajusta les pants de sa robe de chambre. L'homme l'intimidait, il dégageait une aura un peu inquiétante, mais non moins attirante. Il portait un long manteau sombre dont le col relevé dissimulait sa nuque. Sa démarche était souple, presque féline. Ses cheveux noirs de jais, luisaient doucement à la lumière des bougies. Même sous l'épaisseur de son manteau, on devinait une silhouette fine et osseuse. Définitivement tout en lui rappelait au médecin un de ces jaguars noirs, que l'on pouvait croiser dans l'archipel.
-J'espère que vous aimez le violon.
Watson sursauta, Holmes s'était retourné vers lui. Manifestement ils étaient arrivés à leurs cabines, et le soutier avait déjà tourné les talons.
-Ah, oui, euh… Je veux dire c'était vous qui…commença John avant d'être interrompu.
-Bien parce que ça risque de durer jusqu'au matin.
Et il disparut derrière sa porte, laissant Watson sans voix, le goût d'une conversation mourant dans sa bouche.
-Bon et bien je suppose que je vais retourner me coucher alors, dit-il à la porte close avant de franchir la sienne.
Le violon retentit alors, rompant la langueur qui commençait à envahir son esprit. Son voisin était visiblement contrarié, il jouait avec vigueur des airs stridents inconnus à John. Ne pouvant trouver le sommeil, l'ancien militaire s'assit dans son lit essayant de mettre bout à bout les évènements de la journée. Il se passait définitivement quelque chose d'étrange sur ce bateau. Mais peut-être était-ce due à la présence de son excentrique voisin ? C'était lui le plus suspect sur ce navire, mais quelque chose en lui donnait à Watson envie de lui faire confiance. Il ne lui semblait pas fondamentalement mauvais, étrange oui, mais digne d'être cru. Peut-être que c'était le vent qui les soufflait dans la même direction qui lui donnait cette impression, mais le militaire pensait à lui en terme de compagnon. Le champ de bataille lui manquait-il déjà ? A priori suffisamment pour faire de quelques pierres une montagne. Il avait envie d'action, et voyait le mal partout… Mais pourtant, cet arrêt inexpliqué ? L'équipage au comportement suspect… L'échange qu'il avait interrompu sur le pont…
John se retourna sur sa banquette, tout ceci était idiot. Il savait mieux que quiconque qu'il y avait milles raisons de stopper un navire, et que les passagers embarrassaient plus qu'autre chose les marins. Quant à l'échange, il pouvait s'agir de n'importe quoi, comme d'une surinterprétation de sa part. Dans la cabine concomitante, le violon continuait de hurler au grès des humeurs de l'interprète. Le tout était ponctué par des coups sourds donnés dans le mobilier. Maudit soit ce Holmes et ses attitudes de fous !
L'aube perçait à travers les planches quand le sommeil commençait à ravir John à ses pensées. La brume envahissait ses yeux, son corps s'engourdissait, et le bruit du violon devenait plus lointain jusqu'à s'éteindre dans le ressac. Dans le brouillard, il lui sembla entendre le bruit de la porte de sa cabine mais son corps était trop lourd pour qu'il ait le courage de se retourner.
John sursauta quand un commis vint lui annoncer que le petit déjeuner était servi. Finalement, le sommeil avait fini par l'emporter. La salle commune était vide mais les reliefs de deux tasses de thé confirmaient qu'il était le dernier lever. Il déjeuna pourtant sans se presser, désireux de s'habituer à la « normalité » d'une vie civile. Ce n'était pas l'étape la plus difficile, siroter son thé avait toujours été l'une des rares choses pour laquelle il avait toujours pris son temps. Plus que le thé, il savourait le fait d'être à bord, bien conscient que ce ne serait plus son quotidien. Il se perdit dans ses souvenirs de tempête, de canonnades avec les pirates, d'îles mystérieuses… Quand il fut de nouveau interrompu par un matelot.
-Nous serons à quai d'une minute à l'autre Monsieur. Nous venons d'avoir l'autorisation de nous arrimer.
L'annonce refroidit Watson, lui qui pensait faire un dernier tour sur le pont avant pour humer le large…
-Bien, je vais faire mes valises alors.
-Que Monsieur ne se donne pas cette peine, le garçon de chambre s'en ai chargé.
Un « garçon de chambre », pensa le médecin en congédiant l'homme de main, c'était définitivement le grand luxe ! Il rougit cependant à l'idée que quelqu'un d'autre avait touché ses culottes… Songeant à l'arme sous son oreiller, il retourna tout de même à sa cabine pour la récupérer, mais le dessous de l'oreiller était vide. Les employés étaient très consciencieux manifestement… N'ayant plus guère de choix, John pris la direction de l'air libre. En passant dans le couloir, il ne put s'empêcher de constater que la cale était désormais chargée de caisses aux proportions étranges.
Sur le pont tout le monde s'afférait aux manœuvres d'arrimage. La ville de Sainte-Lucie se dessinait sous le ciel bleu. Les maisons blanches à toits plats de la ville proprement dite succédaient aux masures plus modestes des pécheurs sur la grève. Les mouettes sillonnaient le port espérant profiter des déchets humains. L'ensemble était baigné par la lumière déjà chaude du matin, et bruissait d'une rumeur plaisante et accueillante. John fut tiré de sa contemplation par une ombre effilée derrière lui. Quand il se retourna, Holmes le regardait le sourcil relevé.
-J'aurais espéré un peu mieux de vous, vous n'êtes pas très sur le qui-vive pour un militaire.
John inspira, prêt à répondre, mais il ne lui en laissa pas le temps.
-Ah oui pardon, ex-militaire. Bon néanmoins ce fut un très agréable voyage en votre compagnie, Docteur Watson. J'espère que vous vous plairez à Sainte-Lucie.
Et il partit, ne laissant pas le temps à John de répondre d'autre manière que par un air éberlué. Comment cet homme pouvait en savoir aussi long sur lui alors qu'ils n'avaient pas échangé un mot de tout le voyage ? Le temps de se remettre de son étonnement, il était déjà arrivé sur le quai où l'attendaient le gouverneur et une dizaine d'hommes qui visiblement n'avaient pas été engagés pour leur intelligence. L'homme était courtaud, la cinquantaine grisonnante, légèrement efféminée, dans l'ensemble il aurait pu être décrit comme fragile, son visage bien que très maquillé était tiré par les douleurs de la maladie. John posa sa valise près de lui, attendant une quelconque invitation de l'homme politique. Mais comme le gouverneur ne semblait pas vouloir lui accorder un brin d'attention, il finit par se racler la gorge :
-Bonjour, Monsieur, hum. Je suis le Capitaine John Watson, enfin devrais-je dire, le Docteur John Watson.
A cette annonce le visage de l'homme s'étira de surprise, faisant menacer de tomber la mouche sur le haut de sa joue.
-Mais bien sur, Docteur Watson ! Nous n'attendions pas votre arrivée aujourd'hui ! Mais quelle bonne surprise, Dit-il affable en lui serrant vigoureusement la main. En tout cas je vois que vous savez profiter des bonnes choses. C'est un excellant navire, avec un personnel aux petits soins !
Watson lui rendit sa poignée de main, songeant vaguement que ce n'était pas uniquement de la goutte que semblait souffrir le petit homme. Une sénilité précoce ? Il verrait bien en temps et en heure.
-Oui, le service est excellent, très impressionnant.
-Ah oui, oui, oui. Personnellement je ne prends que peu la mer, mais je leur fais confiance pour transporter mes petits invités !
-Vos invités, Monsieur ? interrogea John, se demandant qui de Holmes ou du grincheux allait les accompagner.
-Ah justement les voilà ! Répondit-il extatique, avant de se retourner vers les gaillards qui l'accompagnaient. Messieurs vous savez quoi faire, mais n'oubliez pas surtout soyez dé-li-cats !
Watson se retourna prêt à découvrir des passagers qui lui auraient été cachés. Mais à la place, les matelots étaient en train de décharger les étranges caisses qu'il avait vues dans la cale.
-Drôles d'invités, Monsieur, nota-t-il.
-Oh, mais ils sont tout à fait exceptionnels ! Voyez vous je suis un peu scientifique à mes heures, botaniste pour être plus précis. J'aime agrémenter ma serre de toutes sortes de plantes étranges et rares. Mais vous verrez tout cela bien assez tôt. Laissons là le travail de força et suivez moi à ma voiture.
John lui emboita le pas. Et bien, il n'y avait décidément aucune énigme autre que Holmes sur ce navire. Cette nuit, il avait dû croiser un autre navire qui leur avait amené les plantes. Surement un navire beaucoup moins luxueux, afin de réduire les frais de transport, mais faire croire au gouverneur que ses « invités » avaient été traités comme des rois tout le trajet. Aucun autre mystère que l'étrange pouvoir de l'argent sur les hommes…
