Debout devant une psychée plus grande qu'elle, Emma regardait sa camériste mettre au point les derniers détails de sa coiffure. La jeune princesse laissa apparaître un rictus dégoûté à la vue du chignon haut faussement négligé, parsemé de perles et de rubans. Heureusement, elle avait pu substituer les roses initialement prévus contre du gris et du bordeaux s'accordant à sa robe. Tout de même elle trouvait que l'ensemble lui donnait un air étrange, à la fois elle-même et une autre.

- Écoute Ruby, je crois qu'on est bon là, supplia-t-elle une nouvelle fois.

- Pas tout à fait princesse il me faut juste attacher une ou deux épingles si on ne veut pas que tout se casse la figure au milieu de la soirée.

- Est-ce que ça serait si mal ?

La jeune brune à ses côtés leva un sourcil ironique. D'aspect bien plus jeune qu'elle ne l'était réellement, la femme était une présence familière qui avait toujours, lui semblait-il, été à ses côtés. Petite fille elle avait été présente pour jouer avec elle quand ses parents n'avaient pas le temps. Plus tard, quand Snow lui avait "suggéré" d'accepter le poste de camériste d'Emma, cette dernière en était venue à se confier à elle. Pendant que Ruby lui brossait les cheveux, qu'elle l'aidait à s'habiller, la jeune adolescente lui racontait ses peines et ses frustrations . Et au fur et à mesure que Ruby s'attachait à l'enfant, ses propres relations avec Blanche-Neige s'étaient distendues jusqu'à s'effilocher carrément. Aujourd'hui, elles ne s'adressaient que de brefs signes de tête, n'échangeant plus que peu de paroles.

Ruby comprenait parfaitement les tourments qui agitaient sa jeune princesse. En effet la femme était un loup-garou de naissance, un secret bien gardé, seulement confus de quelques personnes dont la famille royale. Sa nature l'avait elle aussi obligée à dissimuler une part importante de qui elle était. Elle connaissait les affres de celui qui devait constamment se maîtriser, se retenir. Elle souffrait pour sa jeune amie bien sûr, mais ne pouvait pas y faire grand-chose. Dans le Château Blanc personne ne s'opposait à Blanche-neige. Alors, forte de sa connaissance des deux femmes, elle s'est efforcée d'atténuer les conflits entre elles. Comme convaincre la plus jeune d'arborer une choucroute, plus conforme aux idéaux de la Reine. Et tant pis si Emma devait bougonner.

La jeune princesse, de son côté, n'attendait pas de réponse. Bien qu'elle ait besoin d'extérioriser son humeur elle maîtrisait depuis longtemps les règles du jeu. C'était juste que parfois, comme ce soir-là, la négociation permanente qu'était sa vie la fatiguait. Elle en avait marre de combattre pour des choses à la fois si triviales mais pourtant essentielles. Elle était la future reine bon sang et sa mère voulait faire d'elle un animal de boudoir, un chien de manchon aussi décoratif qu'inutile. Emma ne comprenait pas comment Blanche-Neige en était arrivée à se dire que cette vie pourrait la rendre heureuse.

Et ce discours qu'elle lui avait fait parvenir l'après-midi même par son chambellan, s'attendait-elle vraiment à ce qu'elle débite ce torrent d'inepties ? Réellement ? Emma ne savait pas très bien encore ce qu'elle allait dire mais une chose était sûre ce ne serait pas ce qu'avait prévu Snow. Elle avait deux cadeaux d'anniversaires possibles en tête, ne sachant trop lequel privilégier, mais demander l'autorisation d'aller visiter tous les célibataires du coin n'en faisait définitivement pas partie. Au final tout dépendrait de l'attitude de sa royale génitrice se dit-elle en jetant un dernier regard dégoûté à son reflet. Autant dire qu'on pouvait s'attendre au pire !

*

Enfin Emma entendit les cors annonçant son entrée. La jeune femme fulminait contre cette tradition stupide qui voulait qu'en tant qu'invitée d'honneur elle arrive en dernier. Ce que la plupart des gens ignoraient, c'est qu'elle attendait depuis l'arrivée du premier convive dans un boudoir à l'exiguïté étouffante. Cela faisait deux heures qu'elle tournait en rond dans l'attente de ce moment. En elle, la tension était à son comble, elle allait devoir jouer une comédie complexe où chaque scène serait attentivement examinée. Mais il n'était plus temps de penser à cela, la porte s'ouvrant sur son chambellan qui lui faisait signe d'avancer.

La foule, un instant silencieuse, se mit à applaudir son exultation. Les occasions pour eux de croiser leur princesse étant rares et ils en profitaient pour la détailler tout leur soûl. Si certains sourcils se froncèrent à la vue des couleurs arborées, la majorité avait la mine réjouie de constater la beauté de la jeune femme. Parmi eux, les futurs soupirants se gargarisaient déjà à l'idée de la séduire. Blanche-Neige, elle, grinça des dents devant la parure scandaleusement minimaliste de sa fille. Elle avait espéré jusqu'au dernier moment que celle-ci se rangerait à la raison et accepterait son point de vue. David naturellement avait essayé de la prévenir mais que pouvait en savoir un garçon de ferme ? Ce n'était pas pour le dénigrer mais il n'avait pas grandi à la cour et encore aujourd'hui n'en connaissait pas bien ses codes. Elle regarda sa fille passer de groupe en groupe avec un naturel calculé, pour la voir finalement se poster près d'une colonne à l'écart des festivités. Décidément la jeune adulte avait décidé de ne pas lui faciliter la tâche. Mais si Emma n'allait pas aux soupirants, alors les soupirants viendraient à elle.

Emma exhala d'exaspération. Le jeune homme à ses côtés qui pérorait sur ces récents exploits n'était que le dernier gredin d'une liste bien trop longue à son goût. Pour la plupart, elle avait pu les éloigner avec plus ou moins de tact, mais celui-ci se montrait particulièrement obstiné. Un quart d'heure plus tôt il était arrivé avec un "je peux ?" et sans attendre de réponse s'était emparé de son bras avant de commencer à déballer sa vie. Elle avait tenté de l'envoyer chercher un verre mais il s'était contenté d'appeler un serveur, elle avait voulu s'esquiver mais par deux fois il l'avait retenu d'une poigne un peu trop ferme. Elle ne savait pas son nom et s'en fichait, il resterait le gars au costume orange trop grand pour lui. Sa patience atteignant ses limites et bien décidée cette fois à s'échapper pour de bon, Emma lança un " désolée, une amie m'a fait signe " et partit sans demander son reste, esquivant au dernier moment le bras tendu.

Enfin libérée de l'inopportun, elle se dirigea d'un pas qui ne tolérait aucune interception vers Rose, la fille d'Aurore et Philippe. Encouragées par leurs parents, elles se côtoyaient depuis leur plus jeune âge et inévitablement une véritable amitié en était née. Bien que de caractères très différents, elles s'entendaient à merveille et s'étaient même, à plusieurs reprises fortement rapprochées. Aussi c'est avec une aisance née de l'habitude qu'Emma se lova contre son amie et lui déposa un baiser rapide à la commissure des lèvres. Ce geste innocemment ambigu, elle l'avait répété maintes fois, mais ce soir-là, Aurore se dégagea le regard fuyant.

- Emma non, ne fait pas ça, souffla-t-elle pour que personne d'autre ne l'entende.

La princesse contempla son amie, étonnée, jamais encore celle-ci ne l'avait repoussé de la sorte. Or dans cette robe en brocart blanc filigrané d'or si près du corps, Rose éveillait en elle un brasier ardent. Ce côté virginal cachait une passion refoulée. Elle le savait bien, elle qui avait eu l'honneur de l'entendre crier son nom. Mais peut-être pas ce soir finalement.

- Aurore qu'est-ce qui se passe? demanda-t-elle.

- Je… je suis désolée Emma mais ce n'est plus possible, je suis fiancée.

Ces mots, elle les prit en plein cœur, à tel point que celui-ci oublia de battre le temps de quelques secondes.

- Quoi..croassa-t-elle

- Avec Gwydion le fils d'Arthur..

- Mais…

- Non Emma, c'est un garçon gentil je ne veux pas lui faire ça. Et puis nous savions bien toi et moi que ça ne pouvait pas durer.

- Mais…

- Allons Emma tu sais parfaitement que ce ne sont que des jeux d'enfants en attendant de trouver l'homme parfait. Il faut grandir un jour tu sais.

Aurore se détourna avec un dernier regard attristé avant d'aller rejoindre son promis qui l'observait de l'autre côté de la pièce. Emma, à nouveau seule, n'arrivait pas à analyser ce qui venait de se passer. Aurore allait se marier à ce benêt de Gwydion. Aurore ne voulait plus d'elle. Un jeu d'enfant ? Était-ce vraiment tout ce qu'elle représentait pour son amie ? Abattue, la jeune princesse s'empara d'une coupe d'hydromel sur le plateau d'un serveur qui passait par là et entreprit d'oublier que son cœur lui faisait mal.

Et puis était-ce sa faute si elle s'ennuyait ? Elle ne pouvait pas aller danser au risque d'encourager tout mâle un tantinet disponible à venir l'importuner, elle ne pouvait pas rejoindre Aurore qui ne quittait pas le bras de son bellâtre. Pendant un moment elle avait observé les autres invités, mais la plupart des visages lui étaient inconnus, les autres appartenaient à des proches de ses parents. Ainsi, elle enchaîna les verres, ressassant cette journée exécrable. Elle finit même par se détendre un peu et commença à jouer au chat et à la souris avec les servantes de sa mère. Elle faillit en coincer une dans une alcôve obscure quand une large main se posa sur son épaule tandis que sa proie en profitait pour s'enfuir.

- Non mais qu'est-ce que… commença-t-elle prête à vilipender le gêneur. Lance ?!

- Bonsoir Princesse, sourit le chevalier railleur.

- Je peux savoir ce que vous….Non soupira-t-elle excédée, Lancelot pas vous aussi.

- Et bien si vous parlez de la course au mariage j'ai bien peur que si. Mais présentement je vous sauve des foudres de votre mère.

Levant la tête et balayant la salle du regard pour voir l'ampleur des dégâts, Emma rencontra bien trop vite le regard plein de colère de sa mère. Celle-ci semblait avoir quelque chose de coincé dans le gosier tellement son sourire était forcé. Elle reporta bien vite son attention sur l'homme d'une quarantaine d'années. Elle devait admettre qu'il avait toujours belle prestance avec ce corps fin et élancé, engoncé dans un costume bleu nuit finement souligné d'argent. Les cheveux bruns qu'il portait longs et sans un seul fil de gris, ses traits délicats, presque féminins qui avaient fait sa renommée fut un temps, ainsi que ses yeux d'un bleu clair glacial, finissaient d'ajouter à son charme un côté irrésistible. Il était loin d'être le pire des postulants. Mais toujours pas son genre déplora Emma.

- Elle allait fondre sur vous comme un rapace sur une souris,repris le brun. Je me suis dit que c'était le bon moment pour venir me faire éconduire. Promis je dirais à tous que vous l'avez fait avec grâce.

- Je vous trouve bien sûr de vous.

- De croire que vous allez m'éconduire ?

- Non, de penser que je puisse faire preuve de grâce, répondit-elle avec un sourire taquin.

Ils rirent de concert, insouciants du regard jaloux des malchanceux rejetés. Blanche-Neige aussi suivait l'échange avec beaucoup d'intérêt, ce n'était pas son premier choix naturellement. Lancelot du Lac était certes un beau parti mais ses liens avec les sorcières Viviane et Morgane ainsi que son âge, le même que le sien se rappela-t-elle, n'en faisait pas la meilleure option. Bien sûr elle avait noté les manœuvres dilatoires de sa fille et s'était mise à douter de sa bonne volonté. Peut-être le chevalier ferait-il l'affaire après tout.

Pendant ce temps, Emma profitait enfin un peu de sa soirée. L'homme charmant et attentionné avait surtout l'indéniable avantage d'éloigner les prétendants. Elle avait déjà eu plus que son compte des avances plus ou moins subtiles de ces "gentilshommes" en papier mâché. De plus, son cavalier du moment était d'un commerce agréable, plus cultivé qu'on ne s'y serait attendu (de la part) d'un guerrier de renom, et il avait également cette humilité qui faisait gravement défaut au reste de la cour. En tout état de cause, elle passait un bon moment.

Ils furent interrompu par un coup de tocsin annonçant l'allocution des souverains, tandis que messire Lukas faisait des grands signes pour indiquer à sa princesse de se rapprocher de l'estrade royale. Elle abandonna son compagnon à contrecœur, revenant bien malgré elle à ses préoccupations des derniers jours. Son père, à son habitude se montra concis mais plein de chaleur, il rappela à tous les qualités d'une héritière et souhaita à sa fille de réaliser ses rêves. Sa mère, elle, la perdit dès les premières minutes d'un discours bien trop long. Elle commença pas les qualités typiquement féminines que toute jeune demoiselle bien née se devait de cultiver pour finir par s'enliser dans les rêves qu'elle-même entretenait pour sa progéniture. Sa volonté évidente de la caser acheva de convaincre Emma sur son choix de cadeau. Autant pour les cours de gestion. Aussi, quand vint son tour de prendre la parole, quand sa mère lui demanda comme le voulait la coutume ce qu'elle désirait pour son anniversaire, c'est d'une voix claire mais forte qu'elle lui répondit.

- Je tiens d'abord à vous remercier, vous tous, d'avoir pris la peine de vous déplacer pour cette occasion. Je sais que nombre d'entre vous ont dû parcourir des distances folles pour venir vider nos bouteilles, j'espère qu'ils ne sont pas déçus.

Des éclats de rire ponctuèrent ses facéties, amusement non partagé par Blanche-Neige qui ne reconnaissait absolument pas le discours qu'elle avait elle-même écrit.

- Le cadeau de majorité est quelque chose de particulier, à ne pas prendre à la légère. Il est le premier pas dans une vie d'adulte, un choix déterminant s'il en est. J'y ai longuement réfléchi ces derniers mois, m'interrogeant sur l'impulsion que je voulais donner à ma vie. J'ai fait des recherches également dans les archives, je voulais voir ce que mes prédécesseurs avaient choisi.

Emma regardait droit devant elle, les yeux fixés sur un point imaginaire au milieu de la foule. Elle savait que Snow devait se contenir pour ne pas laisser échapper son mécontentement. En fait, la Reine s'inquiétait plus qu'elle ne s'énervait, elle n'avait pas entendu parler de ces recherches et n'avait aucune idée de là où sa fille voulait en venir.

- Et puis j'ai trouvé mes amis. Il s'agit d'une vieille tradition passée aux oubliettes de l'histoire, une tradition qui eut cours pendant des siècles pourtant. Ce que je demande pour mon anniversaire c'est l'assurance d'être à la hauteur quand viendra mon tour de régner. Ainsi selon la coutume initiée par Roland de Roncevaux, je demande à ce que me soit accordé la possibilité de partir diriger l'un de mes domaines. Je demande à ce que me soit adjoint une cour réduite ainsi qu'une garde personnelle. J'espère apprendre à diriger sagement et avec discernement afin d'être digne de vous et de mes parents.

Elle s'inclina d'abord en direction de ses parents et ensuite vers les nobles pour marquer la fin de son intervention. Un silence interloqué suivit, brisé finalement par une salve d'applaudissements enthousiastes. Tous se congratulaient du sens des responsabilités de la jeune femme. Tous ? Peut être pas, Blanche-Neige bouillonnait de frustration. Cette péronnelle l'avait encore prise pour une imbécile. Elle se savait prise en otage par cette demande publique qui avait reçue, qui plus est, l'approbation de tous ceux qui comptaient dans cette région du monde. Et puis un sourire fit son apparition, pas vraiment un sourire agréable non, plutôt un rictus d'amère satisfaction. Elle avait une idée pour contrer les velléités de sa fille. Ah elle voulait gouverner, elle voulait se "montrer à la hauteur", et bien elle avait exactement ce qu'il lui fallait. Se reprenant presque immédiatement, elle arbora un air aimable si ce n'est satisfait quand elle donna son accord.