PARTIE I
PARTIE I - CHAPITRE I
Elerinna franchit le grand portail en fer de son collège public qu'elle fréquentait depuis quelques mois déjà. La journée était enfin finie et il était temps de rentrer à la maison. Comme d'habitude, elle tenait, serrée contre son cœur, une grande pochette verte en carton. Elle n'avait qu'une hâte, retourner à ses crayons et dessiner.
Alors qu'elle commençait à s'éloigner de la foule de collégiens amassée devant le bâtiment et s'engageait dans une ruelle adjacente, un éclat de voix retint son attention.
« Eh, regardez ! C'est la p'tite Elerinna, là-bas ! Encore toute seule, ha ! »
Elle n'eut pas besoin de se retourner pour deviner de qui il s'agissait. La raillerie dans sa voix et les forts rires qui suivirent son commentaire furent amplement suffisants. La fillette décida de les ignorer. Elle n'avait peut-être que douze ans, mais elle se voulait plus intelligente qu'une bande de collégiens véreux en quête de reconnaissance sociale, et savait que le silence était le plus grand des mépris.
C'était bien sûr sans compter sur leur volonté malfaisante de l'humilier davantage. Parce qu'ils tenaient absolument à importuner la petite fille, comme s'il s'agissait là de l'activité la plus amusante qui soit, à ne rater sous aucun prétexte, ils coururent jusqu'à elle pour la rattraper. Elle entendit les pas accélérés se rapprocher dans son dos, et envisagea un instant de courir pour les fuir. Pourtant, elle n'en fit rien. Ses jambes étaient courtes ; elle savait pertinemment qu'elle ne ferait pas long feu face à la bande de garçons trop grands à son goût qui avaient décidé de la prendre pour cible depuis quelques temps déjà. Il ne se passait pas une journée sans qu'ils ne fassent de commentaires blessants à son égard, qu'il s'agisse de ses vêtements, de sa coupe de cheveux, de sa solitude, de son comportement, ou de tout autre prétexte qu'ils jugeaient valide pour la rabaisser.
Elerinna poursuivit obstinément son chemin alors qu'un des garçons, à la chevelure fauve rasée court et aux tâches de rousseur étalées sur tout le visage, lui emboîtait le pas.
« Comment ça va, aujourd'hui, la sans-ami ? » scanda-t-il ironiquement, avant de ricaner.
La fillette l'ignora, ne lui lança pas même un regard. Voyant qu'elle continuait son chemin sans lui porter la moindre considération, il empoigna sa veste dans son dos et la tira violemment en arrière, lui arrachant un cri de surprise.
« Je t'ai posé une question, non ? Alors tu réponds, petite conne, » reprit-il, beaucoup plus menaçant cette fois-ci, et Elerinna sentit une boule d'angoisse naître dans son ventre.
Elle se débattit pour qu'il relâche son emprise sur sa veste. Le seul effet que ce geste provoqua fut de le faire rire encore plus fort.
« T'as aucune force, planche à pain ! Espère pas t'enfuir ! »
A nouveau, ses quatre acolytes s'esclaffèrent – leur leader était décidément trop drôle.
« Laisse-moi, » fit-elle timidement. Le rouquin fit mine de tendre l'oreille.
« Quoi ? Je t'entends pas ! Parle plus fort ! Personne t'entend quand tu parles ! »
Elerinna avait depuis longtemps décidé d'ignorer ces remarques blessantes, mais il n'était pas facile d'en faire fi lorsqu'elles étaient répétées, jour après jour, avec tant de violence gratuite. Malgré elle, elle sentit sa gorge se nouer et pria pour qu'ils la laissent vite tranquille. Elle refusait de s'enfuir en laissant sa veste dans les bras de ces brutes.
« Encore à dessiner des horreurs ? » s'exclama alors le collégien en scrutant du regard la pochette verte qu'elle gardait contre elle.
Subitement prise de panique, Elerinna amorça un geste pour protéger la pochette dans son dos, mais il était plus rapide et plus fort qu'elle et lui arracha l'objet des mains sans aucune difficulté. Il l'ouvrit, malgré les protestations de la fillette.
« Mais c'est dégueu ! fit-il en mimant une grimace de dégoût et en survolant du regard les multiples dessins. Arrête de dessiner, vraiment, ça vaudra pour tout le monde ! Regardez ça les gars, et elle se croit douée ! »
Il montra les travaux d'Elerinna à ses acolytes qui confirmèrent ses dires. « C'est trop moche ! » « Elle sait pas dessiner ! » « Ses dessins sont aussi moches qu'elle, après tout. ». Elerinna, que la colère et la peur commençaient à faire trembler, se rua désespérément sur le roux pour récupérer ses œuvres, mais celui-ci, qui la dépassait facilement d'une tête et demi, tint ses bras en l'air, et il lui fut impossible de récupérer ce qui était à elle. Ses gesticulations ne le firent que s'esclaffer davantage.
« Fais-toi une raison, espèce de débile. Tu dessines des horreurs. Pas étonnant que t'aies aucun ami. »
Sans crier gare, il jeta toutes ses feuilles en l'air. Elles se répandirent au-dessus de leurs têtes comme une pluie de confettis, avant de retomber lentement vers le sol. Elerinna se figea, observant les fruits de sa passion s'éparpiller un peu partout, sans se rendre compte que les larmes lui montaient aux yeux. Les garçons rirent encore de la voir sur le point de pleurer.
« Et chialeuse, avec ça ! Allez, passe une bonne soirée, la moche ! » conclut le rouquin, avant que lui et ses amis ne s'éloignent enfin, et leurs rires résonnèrent encore longtemps avant qu'Elerinna ne trouve la force de bouger.
Des larmes brûlantes lui emplirent les yeux. Alors qu'elle se laissait aller à ses sanglots retenus jusqu'à présent, elle s'agenouilla et commença à ramasser ses dessins. Il y en avait tellement, des dizaines et des dizaines. A plusieurs reprises, elle dut s'interrompre pour essuyer ses larmes qui coulaient sans relâche sur ses joues, se remémorant en boucle dans son esprit la scène qu'elle venait de vivre. Elle aurait dû les frapper. Crier, alerter la foule. Elle n'avait rien fait. Rien osé faire.
Qu'avait-elle fait de si mal pour qu'on s'en prenne à elle ainsi ? Rien qui puisse porter préjudice à qui que ce soit. Tout ce qu'elle voulait, c'était dessiner. Pourquoi fallait-il qu'on lui en veuille pour ça ? Pourquoi y avait-il autant de méchanceté autour d'elle ? Pourquoi devait-elle être la victime de la malveillance d'autrui ?
« Tout va bien ? »
Elerinna retint un cri de surprise et fit volte-face. Elle sécha ses larmes d'un geste du poignet dans un réflexe de pudeur, réticente de montrer ainsi ses sentiments, pourtant il était évident qu'elle était en détresse.
Vêtu de son uniforme de collège, le garçon aux cheveux onyx qui lui avait posé la question avait l'air bien embêté. Il s'avança doucement vers elle, avant de s'arrêter dans sa marche, de s'agenouiller et de ramasser les feuilles en papier à sa portée. Elerinna le regarda faire, interdite, les yeux écarquillés.
Lorsqu'il lui tendit une première volée de feuilles, elle reprit ses esprits et récupéra ses biens en reniflant.
« Merci, souffla-t-elle, la voix basse et tremblante.
— Comment tu t'appelles ? » demanda alors le garçon en lui adressant un petit sourire qui la déconcerta.
Elle renifla.
« El-Elerinna, répondit-elle, coupée par un sanglot qu'elle ne put contrôler.
— Enchanté, Elerinna. Je m'appelle Noctis. »
Tandis qu'il recommençait à ramasser ses dessins, la petite fille laissa son regard s'attarder sur lui, l'air profondément confus.
« Je… je sais. Tu es le Prince, » fit-elle, choquée.
Cela faisait déjà un bon moment qu'elle l'avait remarqué, lui, le petit garçon un peu mystérieux et peu loquace, à l'allure princière malgré le profond sentiment d'ennui qu'il dégageait, mais définitivement trop mignon pour son propre bien. De prime abord, elle avait été fascinée par sa présence, son visage aux traits fins et délicats et ses yeux d'un bleu qu'elle n'avait jamais réussi à reproduire sur ses peintures. Mais son statut royal l'avait toujours intimidée plus que de raison – elle n'avait que douze ans, après tout, et croyait encore aux histoires de famille royale qui allait la punir sévèrement si elle ne finissait pas ses légumes, si elle refusait de faire ses devoirs, ou si elle jetait encore un regard insolent à son père, et qu'elle finirait aux cachots de la Citadelle sans toile ni pinceaux ou crayons. Son père pouvait se montrer impitoyable quand il s'agissait d'exploiter la naïveté de sa fille.
Pourtant, il avait beau être le Prince, la fillette décelait chez lui une incroyable humilité et une accessibilité qu'elle n'aurait jamais soupçonnée avant cela.
Noctis laissa échapper un bref rire, avant d'acquiescer.
« T-tu n'es pas obligé de m'aider à ramasser mes dessins ! s'empressa-t-elle de lui dire, mais le garçon ignora ses propos.
— Je t'aide parce que j'en ai envie, » répondit-il simplement.
Devant un tel élan de gentillesse, la fillette sentit à nouveau ses yeux s'emplir de larmes, et ne put retenir ses reniflements. Le Prince s'en avisa et lui adressa un regard inquiet.
« Dis-moi… depuis combien de temps ça dure, ce calvaire ? » s'enquit-il, l'air profondément soucieux.
Parce qu'elle était incapable de répondre, il décida de parler pour elle.
« Des jours ? Des semaines ? Des mois ? » Elle hocha la tête. « Des mois ? Combien ? Depuis le début de l'année ? » Elle acquiesça une nouvelle fois, pleurant et reniflant, et la mauvaise surprise déforma les traits du garçon.
« Pourquoi tu n'as rien dit ? continua-t-il, manifestement pris de compassion.
— Je pensais qu'ils arrêteraient…
— Tu aurais dû en parler tout de suite. » lui reprocha doucement le garçon.
Un petit soupir s'échappa de ses lèvres. Son regard accrocha alors le dessin qu'il tenait. Il s'agissait d'une maison devant laquelle se tenait debout une petite fille à la mine désemparée – probablement elle, à en juger par la pâleur de sa chevelure. A l'extrémité de la feuille, un homme, si l'on en croyait la taille et la barbe, marchait loin d'elle, lui tournant le dos. Noctis fut saisi par la signification de ce dessin, mais il ne dit rien, estimant qu'il s'agissait là de sa vie privée.
Il perçut le petit soupir que poussa Elerinna, et constata que ses sanglots faiblissaient. Dans le silence, ils finirent de ramasser les dessins éparpillés dans l'allée. Noctis remarqua comme ils étaient particulièrement colorés. Peut-être un peu trop, parfois. Les couleurs étaient vives. Son coup de crayon n'était pas mal, mais le coloriage, lui, était à revoir, à son humble avis.
Le Prince ne lui en dit pas un mot. Il termina sa tâche et attendit patiemment que la petite fille ait fini de ranger tous ses travaux dans sa pochette verte. Celle-ci leva alors ses yeux rouges et bouffis vers lui, et contre toute attente, lui adressa un grand sourire, si grand que ses yeux devinrent deux fines fentes rieuses.
« Merci beaucoup pour ton aide, Noctis ! fit-elle joyeusement. Je ne vais pas t'embêter plus longtemps.
— Ça va mieux ? demanda-t-il le plus sincèrement du monde.
— Oui. Merci encore.
— Tant mieux alors. »
Il jeta un coup d'œil à sa montre, eut l'air pensif un instant, puis posa un nouveau regard sur la fillette face à lui.
« Est-ce que tu veux qu'on te ramène chez toi ? En voiture ? Ce sera sûrement plus rapide, et puis tu as déjà perdu du temps… »
Elerinna crut s'étrangler face à sa proposition. Comment le Prince pouvait-il être aussi attentionné ? Elle avait déjà aperçu, de loin, le jeune homme qui le conduisait tous les jours à l'école. Ce devait être agréable d'avoir un conducteur, et de ne pas avoir à faire le chemin à pied seul.
Pourtant, la petite fille secoua la tête, les joues rosies.
« Non, t'en fais pas, je ne tiens pas à t'embêter, et puis j'ai l'habitude de marcher, c'est pas si loin.
— C'est comme tu veux.
— En tout cas, merci beaucoup. C'est vraiment gentil. »
Noctis hocha la tête.
« Dans ce cas, je vais y aller. Ignis m'attend. A plus tard, Elerinna. »
Il avait déjà tourné les talons lorsque la petite fille, encore interloquée, lui répondit.
« Salut… Noctis. »
Le cœur lourd, Elerinna poussa la porte d'entrée. Les grincements des gonds résonnèrent dans la maisonnée, vide de toute présence, plongée dans le silence. Avec l'air désabusé de celle qui ne connaît que trop bien la solitude dans laquelle elle baigne tous les jours, la fillette ferma la porte derrière elle, posa les clés sur le meuble à chaussures situé à l'entrée, enfila ses chaussons et fila directement dans sa chambre, à l'étage. Le crépuscule était déjà en train d'effacer les restes d'un ciel blanc de nuages, alors même que l'horloge n'indiquait que dix-huit heures. Les journées se faisaient courtes pendant ce mois de janvier.
Avec une impatience trépidante, Elerinna s'installa à son bureau en posant en évidence sa pochette verte près d'elle. Un instant pensive, elle s'empara alors d'un crayon à papier et d'une feuille blanche, au sommet d'une pile posée sur son grand bureau.
Tous les jours, elle avait ce même rituel qui embellissait sa vie. Sans que jamais sa passion ne faiblisse – au contraire, elle grandissait de jour en jour – la jeune fille rentrait et se mettait à dessiner. Du plus loin qu'elle se souvienne, cela avait toujours été ainsi. Elle pouvait y passer des heures, parfois jusqu'à ce que ses yeux piquent de fatigue et qu'elle s'endorme sans même avoir dîné – lorsque son père ne rentrait pas, ou très tard.
Que pouvait-elle faire d'autre, après tout ? Son père n'était jamais là, ou très peu. Accaparé par son travail, il n'accordait que peu de temps à sa seule fille, qui trompait alors sa solitude par le dessin. En réalité, l'homme faisait tout pour que sa fille ne s'ennuie jamais. Il lui avait acheté un arsenal de dessin et de coloriage non négligeable, des toiles vierges et des palettes de peinture, des consoles et des jeux en pagaille, pléthore de films et dessins animés ; tout ce qui pouvait la divertir lors de ses absences prolongées. De toute façon, elle avait fini par s'habituer à être seule chez elle, malgré son jeune âge.
Pourtant, ce jour-là… Elerinna ne pouvait s'empêcher de sourire. A plusieurs reprises, plongée dans ses pensées, elle ne s'était pas rendue compte que ses lèvres s'étaient inconsciemment étirées en un petit sourire niais. Elle se sentait encore profondément touchée par cette démonstration de gentillesse du Prince en personne. Le Prince. L'héritier de la famille royale du royaume. En personne. Lui-même n'avait probablement pas conscience de l'impact que son geste, né par compassion et bienveillance, avait eu sur la jeune fille.
Elle doutait pourtant qu'ils se reparlent un jour. Parmi toute cette population de collégiens, elle était insignifiante tandis qu'il était le Prince, le garçon que tout le monde essayait d'approcher sans toutefois y arriver. Après tout, elle le voyait souvent seul, et s'était toujours demandé comment un garçon populaire tel que lui pouvait avoir ce goût pour la solitude.
Avec un sourire attendri, Elerinna fit glisser la mine de son crayon sur sa feuille vierge.
Haletant, Noctis leva son épée devant lui et para un coup qui aurait pu lui être fatal s'il n'avait pas eu le réflexe de se protéger avec son arme. La force qu'il déploya pour absorber le choc le fit reculer d'un pas. En serrant les dents, il s'efforça de reprendre ses appuis au sol. Une fois sa posture stabilisée, pourtant, il ne vit pas ce pied fouineur entourer sa cheville droite et qui, d'un geste sec, le fit tomber à terre en le privant de son équilibre fraîchement retrouvé. La collision lui arracha un grognement de colère. Etalé de tout son long au sol, le visage masculin de Gladiolus apparut alors dans son champ de vision, au-dessus du lui. Ce dernier dirigea la pointe de son épée en bois contre la gorge du garçon, avant de lâcher un rire narquois.
« J'ai gagné, » fit-il, un grand sourire crâneur aux lèvres.
Le Prince soupira d'exaspération, avant de dégager l'arme en bois de son cou d'un geste énervé. Il se redressa et s'assit en tailleur, laissant son épée d'entraînement gésir à côté de lui, indifférent à son sort.
« J'arrête, j'en ai marre, déclara-t-il en essuyant une goutte de sueur qui perlait sur sa tempe.
— Son Altesse déclare déjà forfait ? T'as plus dix ans, Noct. T'as grandi depuis. Je pensais que t'étais devenu plus déterminé que ça…
— Je suis fatigué.
— Hm. Dure journée ? »
Le garçon haussa les épaules, l'air ailleurs. En poussant un petit soupir, son entraîneur, Bouclier et ami s'assit à côté de lui. Ce simple geste arracha un petit sourire en coin au Prince. Deux ans auparavant, lorsqu'ils ne partageaient rien d'autre qu'un ressentiment mutuel, jamais Gladiolus n'aurait accepté cet abandon du futur Roi, et l'aurait relevé de force. Depuis qu'ils étaient amis, toutefois, les choses avaient légèrement changé. Bien sûr, le Bouclier restait ferme et dur en ce qui concernait les entraînements du Prince, mais il était aussi bien plus conscient de ses états d'âme et tentait toujours de communiquer avec lui si le besoin s'en faisait sentir.
Evidemment, quand la raison de sa morosité n'était pas valide à ses yeux, il le forçait à retourner au combat. Le naturel reprend toujours le dessus.
« T'as l'air pensif depuis le début de l'entraînement, t'es au courant ? Il s'est passé quoi dans ton école ? T'as eu une mauvaise note ? Si c'est le cas, t'as qu'à demander à Ignis de t'aider. Il a l'air d'être tout à fait le genre de type intelligent qui peut te sortir du pétrin scolaire dans lequel tu t'es fourré.
— Hé ! J'ai des bonnes notes, d'abord, rétorqua le garçon, vexé d'une telle insinuation.
— Ah ouais ? Je sais pas, je suis pas ta nounou… C'est quoi le souci, alors ?
— C'est rien, soupira-t-il.
— Hm-mh. Avant que je perde ma patience, dis-moi une bonne fois pour toute ce qui te tracasse ou je te relève fissa parce que ton petit caprice est en train de nous faire perdre du temps. »
Noctis lui lança un regard de défi, avant de soupirer à nouveau et de prendre appui sur ses mains, posées derrière lui, et d'étendre ses jambes devant.
« Rien, c'est juste que… des fois, je ne comprends pas les gens de mon école. »
Du coin de l'œil, il distingua le haussement lent du sourcil du Bouclier.
« Quoi, c'est tout ? Bah, c'est pas nouveau, ça. Il y a des cons partout, hein. Tu vas pas porter tout le poids du monde sur tes épaules pour un ou deux sales gosses. Si tu les comprends pas, tant pis. Est-ce que c'est vraiment si important, franchement ? »
Noctis ne répondit rien, l'air toujours pensif. Gladiolus, à ses côtés, soupira face à son mutisme.
« T'as qu'à te dire que t'es trop intelligent pour eux, voilà tout. Ça fera du bien à ton ego.
— Mon ego va très bien.
— Ça devrait pas être le cas, vu tes prouesses à l'escrime. »
Avec un petit sourire amusé, Noctis donna une légère tape de reproche à son Bouclier, qui lui répondit par un cri feignant l'outrance. On ne tape pas son entraîneur hors combat !
« Gladiolus Amicitia ? » intervint alors une voix, celle d'un domestique du château, dont la silhouette venait d'apparaître dans l'entrebâillement de la porte aux doubles battants. Les deux garçons se relevèrent brusquement en retrouvant leur sérieux. « Quelqu'un est là pour vous. »
La porte s'ouvrit alors davantage pour laisser entrer-
« Iris ?! » s'écria Gladiolus en écarquillant les yeux, alors que sa petite sœur courait vers lui en pouffant et riant à tout va.
« Grand frère ! » cria-t-elle. Elle s'écrasa dans les bras de son aîné, qui accusa le choc en lâchant un faible grognement.
« Mais qu'est-ce que tu fais là ? » demanda-t-il alors, l'air abasourdi.
Sa question resta suspendue dans l'air alors que la fillette avait jeté son dévolu sur Noctis et s'était agrippée à son cou. Ce dernier adressa un regard suppliant à son Bouclier, que la scène amusa beaucoup, une fois passée le mécontentement d'une absence de réponse.
« Allons, Iris, laisse-le respirer, ordonna-t-il doucement.
— Je suis contente de te voir, Noct ! s'exclama-t-elle avec un gigantesque sourire aux lèvres.
— Moi aussi…
— Qu'est-ce que tu fais là, pour la deuxième fois, Iris ? » reprit Gladiolus en croisant les bras.
Les prunelles de sa cadette brûlèrent d'un éclat de fierté tandis qu'elle se redressait et posait fièrement les poings sur les hanches.
« Je suis la digne sœur de mon digne frère, voilà pourquoi. Il fallait absolument que je te raconte ce qui m'est arrivé aujourd'hui, à l'école ! J'ai une amie qui est très intelligente, tu sais, Flora, elle a toujours les meilleures notes de la classe, et à cause de ça, il y a des garçons qui l'embêtent beaucoup… ils l'appellent « intello » et « fille à papa », ce genre de chose. Et en sortant de l'école, tout à l'heure, ils sont venus l'embêter, alors j'ai pris sa défense ! Et comme ils ont pas aimé, ils m'ont embêtée aussi, alors je les ai frappés, comme tu m'avais montré comment on faisait, et après ils ont fui, ces gros lâches !
— Tu as quoi ? répéta Gladiolus, abasourdi. Attends, Iris, tout va bien ? Comment ça, ils t'ont embêtée ? Ils t'ont fait quoi ?!
— Ils ont essayé de me tirer les cheveux mais je les ai bien remis à leur place !
— Pardon ?! »
Lorsque le Bouclier vociférait ainsi, les choses s'annonçaient toujours mal. Bouillonnant de fureur, Gladiolus serra les poings son visage n'exprimait rien de bon. Même Iris, pourtant très proche de son frère, eut subitement l'air moins rassurée.
« Non mais tout va bien, hein ! fit-elle pour calmer le mastodonte enragé. Je sais me défendre grâce à toi !
— Ils vont me le payer ces petits fils de p-
— En plus, il a pleuré quand je lui ai mis une baffe. Faut dire que j'ai de la poigne, hé hé. » se félicita la petite fille, et Gladiolus se tourna vers elle, l'air crispé.
Il poussa un profond soupir. A ses côtés, Noctis se renfrogna davantage, morose.
« Iris, dis-moi comment ils s'appellent, et je te jure que plus jamais tu n'auras affaire à eux.
— Mais t'es sourd ou quoi ? Je te dis que tout va bien maintenant ! Il a pleuré et après ils avaient peur de moi. Ça se voyait à leurs yeux. Je vais devenir la nouvelle star de mon école, ha !
— Ce n'est pas drôle, Iris. Ça aurait pu mal finir. Ils auraient pu te faire mal, ou qui sait ! Ne prends pas ces choses à la légère.
— Mais Gladio-
— Je suis très sérieux, Iris. »
La fillette parut exaspérée lorsqu'elle se tourna vers le Prince, les yeux suppliants.
« Il est toujours aussi têtu ? » demanda-t-elle effrontément, avant de pousser un petit cri de surprise lorsqu'elle reçut une tape de remontrance sur l'arrière du crâne. « Hé !
— Ne sois pas insolente, espèce de sale petit garnement, lâcha le Bouclier, un petit sourire aux lèvres.
— Mais je te dis que tout va bien… tu devrais être fier de moi, rétorqua-t-elle en faisant la moue, et son frère s'adoucit.
— Je suis très fier de toi, Iris. Mais je m'inquiète pour toi, c'est tout. Si jamais ça devait recommencer, tu m'en parles tout de suite.
— Oui, oui…
— Promis ?
— Promis ! »
Affectueusement, l'aîné ébouriffa les cheveux de sa cadette qui rit aux éclats. Noctis, lui, plaça les mains dans les poches, l'air préoccupé. En réalité, il ne comprenait que l'on puisse volontairement s'en prendre à une fille qui paraissait aussi gentille et bienveillante… et sans défense. Tout cela le dépassait. La démarche lente, il se dirigea vers la sortie, et ne se retourna même pas lorsque son Bouclier éleva la voix pour lui demander où il allait comme ça. « Dans ma chambre. Profite avec ta sœur. ». Si Gladiolus grogna à cette réponse, force était de constater qu'il ne rétorqua rien, et Noctis ne douta pas un instant qu'au fond, il était ravi de pouvoir passer un moment avec sa sœur.
Profondément concentrée, Elerinna copiait le cours que le professeur dispensait au tableau, buvant ses paroles en même temps qu'elle écrivait dans son cahier. La mythologie d'Eos était incroyablement intéressante, et la jeune fille s'était elle-même surprise à prendre des notes sans avoir à se forcer. Ce professeur, lucisien pur souche comme il se plaisait à le rappeler, était un vrai passionné et il en ressortait que ses cours étaient bien plus captivants que les autres.
Son stylo glissait sur les pages de son cahier avec une rapidité qu'elle ne se soupçonnait même pas. Fière de sa capacité à écouter – elle était plutôt du genre à rêvasser d'ordinaire – la jeune fille se félicita intérieurement. Pour une fois qu'elle parvenait à suivre tout ce qui était dit ! C'était bien la première fois que ça lui arrivait du plus loin qu'elle se souv-
-ienne.
Elerinna se figea. Ses yeux se posèrent sur son stylo. Sa main avait arrêté d'écrire.
… la fureur et l'amertume ont mené ce dieu des flammes dans un gouffre sans fin, puisqu'il était animé du feu éternel de la vengeance… Monsieur Anestel, poursuivez la lecture, je vous prie. Veillez à prendre des notes…
Sa main avait arrêté d'écrire.
Driing.
Le retentissement de la sonnerie la sortit de sa torpeur. D'abord hagarde, Elerinna secoua la tête et se focalisa sur l'instant présent. Reprenant enfin ses esprits, elle regretta presque la fin d'un cours si intéressant, au profit d'une pause acclamée par le reste de sa classe. Les conversations allaient bon train entre les élèves de sa classe, qui se réjouissaient de se retrouver et de profiter de la pause. L'ambiance était dynamique, mais Elerinna ne sentait pas qu'elle avait sa place ici. Inconsciemment, elle effectua quelques moulinets du poignet droit, avant de réordonner sa table d'école en rangeant ses stylos dans sa trousse et en s'apprêtant à sortir le cahier dédié au prochain cours. Cahier qu'elle avait oublié dans son casier. Evidemment... Elle saisit son sac, se leva, marcha jusqu'à la porte et s'apprêtait à en traverser le seuil...
… quand elle trébucha et s'étala de tout son long à terre. Ses affaires se répandirent impitoyablement sur le sol. Silence.
La collision fut rude. Quelques secondes passèrent avant que la jeune fille ne parvienne enfin à se redresser sur ses avant-bras, l'air légèrement sonné. A peine commençait-elle à retrouver ses esprits qu'elle entendit des éclats de voix retentir dans son dos. Sans aucun doute, ces rires hostiles étaient dirigés vers elle.
Les joues rouges de honte, elle s'assit sur ses mollets et se mit en quête de ramasser ses affaires le plus rapidement possible. Une main se posa sur son épaule.
« Est-ce que ça va ? » demanda une voix féminine, et Elerinna sursauta sous le contact.
Cette fille faisait partie de sa classe, mais Elerinna ne lui avait jamais parlé. Pourquoi ? Elle ne savait pas. Elle avait l'air sympathique, pourtant. Le regard soucieux qu'elle lui adressait ne faisait que confirmer cette hypothèse. Elerinna hocha la tête avant de se remettre à sa tâche. La fille s'accroupit et commença à l'aider, avant que des rires moqueurs ne s'élèvent à nouveau, plus proches cette fois.
« Oh, Tanna, me dis pas que tu vas l'aider. Faut qu'elle apprenne à marcher, la p'tite ! »
Elerinna serra les dents. Non seulement cette bande de garçons aimait beaucoup la prendre pour cible de leurs railleries, mais il fallait en plus qu'ils soient dans sa classe. Le roux, dont elle ne connaissait que trop bien le visage, lui tapota le crâne dans un geste qu'il voulait humiliant. La jeune fille bondit. D'un geste sec, elle dégagea le bras du garçon, le regard noir. Ce dernier ne fit que rire devant sa tentative de résistance.
« Oh, mais regardez-moi ça ! s'exclama-t-il en répétant sa manœuvre, qu'Elerinna évita une deuxième fois. Elle essaie de se défendre. C'est pitoyable.
— Laisse-la tranquille, Kiran… » souffla Tanna, mais la conviction n'y était pas. Elle avait l'air effrayée du garçon.
« Que je… quoi ? La laisse tranquille ? Depuis quand tu t'intéresses à elle ?
— Elle ne vous a rien fait…
— T'as un problème, Tanna ? Tu veux qu'on te règle ton compte, à toi aussi ? »
Tanna rentra légèrement la tête dans les épaules. Kiran était le garçon le plus craint de sa classe ; probablement le plus détesté aussi, car il aimait imposer sa loi partout où il passait.
« J'y peux rien si elle est débile, continua Kiran avec un rictus mauvais. Elle ne sait même pas marcher. Elle tombe tout le temps ! »
Elerinna termina de fourrer ses affaires dans son sac, se releva d'un coup et lança un regard mauvais au roux, avant de déguerpir sans demander son reste. Les rires des garçons l'accompagnèrent un bon moment, jusqu'à ce qu'elle atteigne les toilettes et s'enferme dans une cabine. Lâchant négligemment son sac, elle se laissa glisser contre le mur, jusqu'à s'asseoir. Un long soupir s'échappa de ses lèvres.
Dans le silence, elle entreprit d'exécuter à nouveau des moulinets du poignet droit, puis de ses chevilles. Son regard accrocha alors son genou. Dans sa hâte, elle n'avait pas aperçu que son genou était complètement éraflé. Comme si son cerveau avait assimilé la légère blessure, elle ressentit instantanément des picotements qui la firent grincer des dents.
Désabusée, elle laissa sa tête flancher en arrière, reposant son crâne sur la paroi froide de la cabine.
Quand est-ce que ça allait enfin cesser ?
