(Le personnage de la comtesse de Fersen est un personnage inventé. Il appartient à Rosetta.)
Il resserra d'un geste sec le noeud de sa cravate et jeta un coup d'oeil vers l'horloge: huit heures venaient de sonner. Réajustant sa veste noire, il se contempla un instant dans le miroir qui ornait le mur principal de sa chambre. Il portait son costume noir de cérémonie, et était parfaitement bien mis. Paré de ses principales décorations, le Comte de Fersen en imposait encore par son assurance malgré les années et les épreuves passées. Le reflet lui renvoya l'image d'un homme au regard sévère, voire hautain, dont le visage ne semblait pouvoir s'orner d'aucun sourire. Un imperceptible voile de tristesse passa devant ses yeux noirs. La vie ne lui avait pas fait de cadeau; il y avait maintenant 17 ans de cela, elle l'avait cruellement poignardé en plein coeur en lui ôtant Celle pour qui il aurait donné sa vie cent fois. Pas un jour ne se passait sans qu'il n'ait une pensée pour Elle, et ce jour-ci plus qu'aucun autre: le 20 Juin.
"Ce maudit 20 Juin... Que ne suis-je resté à leurs côtés!..."
Il soupira; pas un jour ne se passait non plus sans qu'il ne se maudisse de L'avoir abandonnée. Il se regarda d'un peu plus près. Ses traits tirés trahissaient un peu plus chaque jour la fatigue et la lassitude grandissantes qui l'envahissaient intérieurement. Plusieurs fois il s'était demandé "A quoi bon continuer...? Ma vie est finie, elle s'est achevée en même temps que la Sienne". Mais la réponse qui revenait toujours à son esprit le fit sourire doucement. S'il était encore en vie c'était bien grâce à elle, cette femme si douce et si dévouée qui l'aimait, il le savait, corps et âme. Sa petite rose, son épouse, Rosetta.
Un domestique vint le tirer de ses pensées mélancoliques. Il avait fort à faire. Aujourd'hui était un jour tristement important: On mettait en terre le prince héritier de Suède, Karl-August; et le Comte de Fersen en tant que grand maréchal du Royaume devait organiser les funérailles royales. Tout à l'heure il devra escorter le convoi mortuaire.
Il sortit de ses appartements et alla tout droit vers ceux de sa femme. Il se remmémora la nuit passée, il était resta là. Sa chère petite épouse... Elle était la seule qu'il avait pu aimer à la mesure de son amour pour Elle. Arrivé devant ses appartements, il glissa son regard dans l'embrasure de la porte restée entrouverte. Il sourit de nouveau. Rosetta était sagement assise à sa coiffeuse, on terminait de la préparer. Malgré les années elle était restée cette petite femme fragile, douce et jolie. Ses longues boucles brunes encadraient son visage serein. Mais ses joues rouges et son regard troublé témoignaient de sa nervosité. Le Comte de Fersen devina sans peine la raison de son trouble: voila plusieurs jours qu'on menaçait de mort les Fersen, et lui en particulier. Ses proches ne cessaient de le prier de ne pas escorter le convoi, sa femme et sa soeur Sofia les premières, mais il n'avait pas peur. Il n'avait plus peur depuis de nombreuses années maintenant... Il se rappela une nouvelle fois, le regard éteint. La dernière fois qu'il avait eu peur, c'était encore lors de cette fuite maudite...
Le bruit d'une chaise sur le parquet le tira de ses pensées; Rosetta s'était levée. Hans Axel de Fersen poussa la porte et entra dans la chambre fleurie. Il fut accueilli comme toujours par le visage souriant et le regard ébloui de Rosetta. Quel doux réconfort elle lui apportait tous les jours... Il l'embrassa tendrement sur le front, mais fronça les sourcils lorsque le beau sourire de Rosetta s'envola. Une nouvelle fois elle lui demandait de ne pas partir, de rester avec elle au palais. Il ignora ses peurs.
"N'ayez crainte Madame, je serai de retour à vos côtés dès cet après-midi."
"Bien Hans..."
La comtesse de Fersen obéit à son mari, comme elle le faisait toujours, et s'obligea à retrouver le sourire. Ensemble ils se rendirent au salon où les attendait Sofia. Cependant la petite main tremblante de Rosetta au bras de Fersen trahissait la peur insidieuse que la comtesse ne pouvait s'empêcher de ressentir au fond de son âme.
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Un officier de la garde vint chercher le Comte de Fersen, alors qu'il se tenait dans le petit salon en compagnie de sa femme et de sa soeur. L'atmosphère était pesante, Rosetta restait silencieuse, sa main tremblant légèrement alors qu'elle tournait la cuillère dans sa tasse de thé, tandis que Sofia lançait des regards insistants à son frère. Il était le seul à ne pas saisir la mesure du danger. Plusieurs fois Sofia avait demandé à Hans de ne pas y aller, mais il avait ignoré une fois de plus les prières de sa soeur et les regards implorants de sa femme. Neuf heures sonnaient au carillon de l'entrée lorsque Hans Axel de Fersen s'apprêta à partir avec le garde. Il se retourna une dernière fois vers Rosetta, en souriant. La comtesse s'aggripa alors à la veste de son mari, les yeux rougis.
"Je vous le répète, tout ira bien. La cérémonie ne sera pas longue et je serai vite de retour."
"Hans... je vous en supplie... Pour l'amour de nos enfants et du mien, je vous en conjure, n'y allez pas!"
Le Comte de Fersen lui sourit de nouveau, mais avait cependant l'air grave. Sa femme lui réclamait rarement des choses, elle devait être persuadée que quelque chose allait mal tourner.
"Votre sollicitude me touche madame, je vous promets de rester prudent. Rien n'arrivera."
"Hans..."
Elle baissa la tête, le visage baigné de larmes. Le Comte se pencha vers elle, et l'embrassa longuement. Séchant ses larmes d'un geste de la main, il l'embrassa sur le front cette fois et tourna les talons. Rosetta resta de longues secondes à regarder son carrosse s'éloigner jusqu'à ce que son mari disparaisse dans les rayons aveuglants de cette matinée ensoleillée.
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Une fois dans le carrosse, Fersen avait aussitôt retrouvé son air grave. Il ne souriait plus. Il connaissait son impopularité et les risques qu'il prenait. Mais il était maréchal du royaume, son devoir était d'escorter le prince héritier. Du reste, il n'avait strictement rien à se reprocher... C'était donc la tête haute qu'il se présenta à la tête du cortège. Il y régnait un silence pesant; Fersen fut accueilli par plusieurs officiers, et fut rapidement conduit jusqu'au carrosse d'apparat où il devait se tenir. L'attelage était magnifiquement décoré, et était tiré par de beaux chevaux blancs richement parés. Derrière lui, le carrosse noir transportant la dépouille du prince héritier avait piètre allure...
Alors que les douze coups de midi résonnaient dans les clochers de la ville, le cortège funèbre se mit en route. A la tête de ce cortège se tenait Silversparre, à la suite duquel suivaient les voitures de la Cour, puis le Comte de Fersen et derrière lui enfin le corbillard. Emprisonné derrière les vitres dorées, Fersen ne bougeait pas, et gardait un visage impassible. Cette longue avancée était lugubre, et un inquiétant vent de haine semblait flotter dans les airs. Il pouvait le sentir. Il jeta un coup d'oeil à la foule présente le long du parcours, et fut frappé par les regards hostiles qui le foudroyaient littéralement. Lorsque les premières insultes parvinrent jusqu'à lui, il détourna la tête et fixa de nouveau son regard à l'avant. Il faisait tout pour garder son calme mais les injures qu'on lui crachait témoignaient de l'intensité de la haine qu'on ressentait à son égard. Il ne comprenait pas... Comment pouvaient-ils croire un instant qu'il avait ordonné l'assassinat du prince héritier! C'était une aberration...!
Le ciel bleu s'assombrit soudain de gros nuages gris, lorsque le cortège arriva à mi-parcours. L'ambiance était des plus tendue, les insultes pleuvaient et s'intensifiaient au fur et à mesure qu'ils avançaient. "Assassin! Meurtrier! Empoisonneur! Traître!" La foule était déchaînée, et les gardes jalonnant la route avaient bien du mal à la contenir. Tout à coup une pierre vint s'abattre sur la vitre du carrosse et la brisa. D'autres projectiles suivirent rapidement, faisant éclater le verre en mille morceaux. Abasourdi, Fersen s'enfonça contre la banquette, se protégeant de ses mains. Il se mit à saigner au visage, mais son regard restait inflexible. Soudain la faible résistance des gardes céda et la foule ivre de colère vint se jeter sur le carrosse, le secouant et le bousculant sans relâche. Fersen eut un choc. Cette scène lui en rappelait une autre, et ce souvenir le plongea aussitôt dans une douleur sans nom. Elle aussi avait du éprouver cette peur qu'il ne pouvait s'empêcher de ressentir. Cette sensation d'être bientôt étouffé, ou étranglé. Sentir son coeur battre à se rompre, avoir l'impression de ne plus avoir assez d'air pour respirer... Lors de ces horribles journées du 5 et 6 Octobre, ou pire encore lors de leur retour à Paris en Juin 1791, Marie-Antoinette avait du ressentir cette oppression et cette terreur intérieure. Cette pensée lui redonna l'énergie nécessaire pour se redresser et toiser du regard ces gens qui voulaient sa tête. Elle avait su tenir, lui aussi. Les coups redoublaient mais il n'était pas disposé à se laisser faire pour autant. Le carrosse tanguait dangereusement et on continuait de le frapper à coups de pierres. "Mort à Fersen, mort au meurtrier!!" Le Comte interpella l'un des laquais tombé à terre, et lui ordonna d'aller chercher de l'aide. Silversparre n'était pas loin, il l'aiderait à sortir de ce bourbier.
Plusieurs minutes s'écoulèrent, de longues minutes durant lesquelles Fersen luttait pour rester en vie. Le carrosse était maintenant complètement immobilisé. Littéralement pris au piège, il ne pouvait rien faire, et l'aide qu'il avait réclamée ne venait pas... C'était anormal. Mais le Comte de Fersen n'eut pas le loisir de s'en demander la raison; il était encerclé, les vitres étaient toutes brisées et ce n'était qu'une question de minutes ou de secondes avant que la porte de la voiture ne cède enfin aux attaques des révoltés. Il ferma un instant les yeux, et retrouva pendant quelques secondes le calme de sa demeure. Le visage souriant de Rosetta lui apparut. Un bruit fracassant le sortit brutalement de ses pensées, on avait arraché la portière du carrosse.
"Rosetta..."
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Seul le bruit du thé remplissant les tasses de porcelaine blanche venait déranger le calme de la demeure des Fersen. Rosetta et Sofia étaient restées toutes deux au salon et attendaient. Derrière le calme apparent, la nervosité était à son comble. Sofia gardait le visage fermé, déballant des banalités qui n'avait d'intérêt pour aucune des deux. Rosetta retenait avec toutes les peines du monde ses larmes, le coeur oppressé par une peur qui la terrorisait. Elle n'osait imaginer ce qu'elle deviendrait s'il arrivait quelque chose à son mari... Elle n'osait y penser... Plusieurs fois au cours de sa vie elle avait craint pour son mari. Si Hans ne revenait pas, elle en mourrait... Elle le savait. La chaude voix de sa belle-soeur la ramena à la réalité.
"Reprenez-vous ma chère, vous êtes plus blanche qu'un linge. Calmez-vous, tout ira bien."
Mais le regard de Sofia trahissait ses véritables pensées, et les deux femmes se comprenaient. Rosetta acquiesça de la tête, et porta à ses lèvres le thé brûlant, dans le silence moite de cette chaude journée.
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Au milieu du déchaînement populaire, Fersen aperçut l'ombre d'un espoir en la personne d'un ancien adjudant qui tentait de rejoindre le carrosse à cheval. Bousculant plusieurs personnes sur son passage, le militaire atteignit la portière arrachée, agrippa le Comte par le bras et le fit sortir, non sans recevoir lui aussi quelques pierres au visage. Le souffle court, Fersen restait accroché à ce cheval et à son cavalier, et réussit à atteindre l'autre côté de la rue. Ils s'engouffrèrent aussitôt dans une maison et verrouillèrent la porte derrière eux.
Il mit plusieurs secondes pour reprendre son souffle. Les vêtements en lambeaux, le visage et le corps lacérés de coups sanglants, Fersen avait peine à retrouver ses esprits. Tout était confus. Il avait la tête remplie de ces cris, de ces hurlements qui réclamaient sa mort. Il avait mal partout. Sentant que la porte ne tiendrait pas longtemps, l'officier qui se nommait Bartholin empoigna le Comte et le sortit de sa torpeur pour l'emmener au premier étage. La maison était un commerce, et à l'étage ils se retrouvèrent face à des clients assis à quelques tables. Tous fusillaient du regard les deux hommes qui venaient de faire irruption dans la salle. Au dehors, on entendait toujours la clameur populaire qui exigeait la tête du "clan Fersen". Bartholin alla jusqu'à la fenêtre et soupira. Exténué, Fersen s'effondra sur une chaise. Il ne comprenait pas, pourquoi lui en voulaient-ils autant?! Il était innocent de tout crime.
Un autre homme fit alors irruption dans la petite pièce, c'était Silversparre. Le visage fermé, il s'approcha du Comte, tandis que ce dernier le toisait sévèrement du regard.
"Vous en avez mis du temps pour arriver!"
"J'ai eu du mal à atteindre votre position..."
Fersen eut un sourire ironique, il avait compris. Il commençait à comprendre pourquoi la foule était aussi déchaînée, pourquoi on l'avait laissé en pâture à ces enragés. Ses ennemis les plus farouches ne venaient pas du peuple mais bien des instances les plus hautes.
"Sortez-moi de là" lâcha-t-il le visage crispé.
"Je vais tenter de calmer la foule votre Excellence"
Fersen le regarda se diriger jusqu'à la fenêtre et l'ouvrir. Il soupira. Il n'avait aucune confiance en cet homme.
"Je suis mort..."
Tandis que Silversparre essayait de calmer les ardeurs de la masse agglutinée en bas du bâtiment, Fersen eut la surprise de voir une jeune femme s'approcher de lui, des linges à la main. Il la reconnut, il l'avait déjà vue auparavant. Timidement, la jeune femme commença à soigner les diverses plaies qu'il avait sur le visage.
"Vous êtes bien bonne... Passez demain, je vous donnerai quelque chose"
"Oui je passerai monsieur... même si monsieur est en prison..."
Sans un mot de plus, le Comte de Fersen regarda cette femme finir de le soigner. Ainsi la situation était-elle à ce point aussi grave...?! Les exclamations de la foule continuaient de monter de la fenêtre, et ne semblaient plus vouloir s'arrêter. Les insultes et les menaces se faisaient plus violentes, et la porte du bas subissait les assauts répétés du peuple en colère. Une phrase qu'on lui cria en français le terrassa sur place: "C'est vous le responsable de la Révolution Française!!"
Le responsable... Etait-il le responsable de ce désastre tant politique que personnel? Etait-ce lui le coupable..? Oui, depuis de nombreuses années déjà il se tenait pour responsable de la mort de la Reine, il le savait. Mais cette culpabilité qu'on lui hurlait à la figure le poignarda une nouvelle fois en plein coeur. Oui, Elle était morte à cause de lui, à cause de ses faiblesses et de son incompétence... Il méritait bien ce qui lui arrivait aujourd'hui...
Un énorme fracas suivi de cris puissants retentirent soudain, le faisant sursauter. La porte d'entrée avait cédé, et le peuple révolté s'engouffrait maintenant dans le petit escalier. Silversparre et quelques hommes firent barrage devant Fersen qui s'était levé, et arrêtèrent la masse qui venait d'apparaître face à eux. Tous étaient fixés sur Fersen, celui-ci ne disait rien et tentait avec les quelques forces qui lui restaient de soutenir leurs regards haineux. Silversparre recommença ses négociations. Il promettait d'escorter le Comte de Fersen jusqu'à la prison s'ils les laissaient passer sans dommage. Ils hésitaient, ils n'avaient pas confiance et continuaient de fusiller le Comte du regard. Finalement on accepta. Fersen se laissa entourer de deux hommes ainsi que de Silversparre et commença à descendre les escaliers encombrés. Mais il n'était pas arrivé en bas que le peuple reprit de plus belle: ils avaient Fersen entre leurs mains. On lui arracha violemment ses décorations et on les écrasa par terre. Fersen fut traîné dehors, bousculé, et frappé sans ménagement. Il encaissa les coups sans rien dire, tant il était épuisé. Il avait à peine la force de lever ses bras pour se protéger le visage. Il tenta de se justifier mais ses paroles se perdirent dans le brouhaha général. Séparé de ses prétendus gardes du corps, Axel de Fersen fut littéralement traîné jusqu'à la place de la noblesse.
Etendu à terre, Fersen ne sentait plus rien tant la douleur était intense. On le piétinait, on l'écrasait de coups de pieds, de coups de cannes et de pierre. Le visage écrasé au sol, il distingua au loin la garde royale. Il devait y avoir environ 200 soldats, pas un ne bougeait.
Il ferma les yeux, libérant quelques larmes perdues. Il sentait le goût de son propre sang couler dans sa gorge. Il sentait chaque coup porté s'enfoncer dans sa chair meurtrie. Son regard se voila bientôt de noir, et il ne percevait bientôt plus qu'une clameur lointaine, comme étouffée. Il se mit à prier. Un brouillard de souvenirs lui envahit l'esprit. Ses pensées retournèrent vers Elle, une dernière fois. Elle qui avait su mourir avec toute la dignité dont elle pouvait être capable. Il savait qu'elle était montée à l'échafaud l'esprit apaisé, sans peur. Elle qui avait tout perdu, son mari, ses enfants et son pays, était allée à la mort avec un courage à la hauteur de son rang. Il se mit à sourire, alors que les insurgés déchaînés le piétinaient avec rage. Il allait vers Elle, enfin. Son calvaire allait bientôt s'achever et libérer son coeur détruit depuis 17 ans déjà. Une ombre de regret vint le tourmenter au dernier instant, il allait l'abandonner elle, sa tendre épouse, elle qui lui avait tout pardonné, qui l'avait aimé en tout circonstance. Sous les cris de victoire, Hans Axel de Fersen expira dans un dernier râle, abandonnant définitivement cette vie faite de séparations et de déchirements incessants.
"Rosetta... Rosetta..."
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Rosetta de Fersen était debout face à la grande véranda vitrée, admirant d'un regard vide le jardin fleuri. L'horloge se mit à sonner discrètement, il était midi passé de deux heures. La comtesse de Fersen se sentait très lasse, et son visage habituellement si doux semblait être soudainement marqué par les années passées. Une nouvelle larme silencieuse vint se perdre sur l'épais tapis persan. Derrière elle, sa belle-soeur Sofia faisait mine de lire, mais Rosetta l'entendait soupirer toutes les cinq minutes. Le temps passait avec une lenteur affreuse.
Soudain une masse noire vint s'écraser sur la fenêtre juste à la hauteur de la comtesse. Elle poussa un cri de stupeur, et observa, horrifiée, l'oiseau couleur de la nuit, tombé à ses pieds. Il était mort. Rosetta porta la main à ses lèvres tremblantes, complètement tétanisée. Elle ferma les yeux, gardant ses mains fermement collées sur sa bouche pour s'empêcher de crier. Elle pleura sous l'horrible pressentiment qui étreignait brusquement son coeur.
On sonna. Sans se retourner, Rosetta devina sa belle-soeur se lever pour aller ouvrir. Elle n'entendit pas les quelques paroles que s'échangèrent Sofia et l'inconnu. Ce n'est que lorsqu'elle entendit celle-ci crier qu'elle s'effondra au sol, en pleurs. Elle le savait. Elle le sentait au plus profond de son âme.
C'était fini.
20 Juin 1810, StockholmoOoOoOo
"Comte Axel de Fersen, grand maréchal de Suède,
Chancelier de l'académie d'Uppsala, général de cavalerie,
Chevalier et commandeur des principaux ordres du royaume,
Né le 4 Septembre 1755,
Lui qui voulait combattre l'anarchie et la fureur populaire,
Il en a été victime le 20 Juin 1810.
Que son innocence soit reconnue!
Que vienne la vengeance des innocents!
La gloire et la vérité,
Sa mémoire les garde."
Sources: Mona Ozouf "Varennes, la mort de la royauté"; axelvonfersen.free.fr; Françoise Kermina "Fersen"
