NDA : Merci à tout ceux qui ont laissé des reviews ou ont mis cette fiction parmi leur favorite ou leur fiction à suivre. Voici la suite des aventures de Noé, ou plutôt, ce qui s'est passé avant. Bonne lecture.
Les arches de Noé
Partie 1 – La fin de l'arche humaine
Sept ans auparavant...
« Noé ! Noé ! » cria Caroline Madley. « Mais où est encore passé ce chenapan ? » murmura-t-elle ensuite pour elle-même.
C'était à chaque fois pareil, dès que le dimanche arrivait, cet enfant devenait plus glissant qu'une anguille.
« Laura, va me chercher ton frère, » décida finalement la mère de famille en se tournant vers sa fille aînée.
Cette dernière soupira avec mauvaise humeur alors qu'elle finissait de tresser ses lourds cheveux de jais encore humides.
« Pourquoi encore moi ? » protesta-t-elle.
« Parce que tu vois bien que je n'ai pas encore fini avec Édith ! » s'exclama Caroline en montrant une petite fille d'une dizaine d'année qui faisait ses ablutions dans un grand bac en bois.
« C'est toujours pareil, dès qu'il s'agit de se laver, il s'enfuit ! Pourquoi tu ne le ligotes pas sur une chaise en attendant que ce soit son tour ! » se plaignit la jeune fille de presque treize ans.
« Laura, ne dis pas de bêtises s'il te plaît, comme si j'allais ligoter ton frère, c'est ridicule ! » répondit la mère de famille en frottant avec énergie les cheveux noirs de son autre fille.
« Aïe, maman, tu me fais mal ! »
« Pardon, ma chérie. Laura, fait ce que je te demande. Il ne doit pas être très loin. Sans doute à essayer de trouver des œufs ou des fruits. »
Manière élégante, s'il en était, de dire que le petit dernier de la famille devait chaparder de la nourriture pour le soir-même.
« Pff, de toute façon, tu ne lui dis jamais rien à ton chouchou. »
« Laura ! Cesse tes enfantillages et va chercher ton frère ! » s'énerva Caroline.
La jeune fille soupira une nouvelle fois mais consentit à sortir de la masure qui leur tenait lieu de logis. Elle se retrouva sur une petite rue de terre, en plein soleil. Il n'y avait pas beaucoup d'autres taudis alentours, c'était surtout des champs et un peu plus au loin, la forêt.
Laura donna du pied sur un cailloux qui avait eu la mauvaise idée de se trouver devant elle alors qu'elle réfléchissait à l'endroit où pouvait se cacher son idiot de petit frère.
« Salut, Laura. Tu as pris ton bain ? »
« Salut, Hannah, » répondit l'adolescente à une autre jeune fille d'environ son âge. « Oui, mais je dois chercher Noé. Tu ne l'aurais pas vu ? »
Hannah secoua ses tresses blondes.
« Non, désolée. »
Les deux filles commençaient à marcher ensemble tout en discutant quand le clocher de la ville toute proche, Chourave, sonna de façon incongrue. Elles se regardèrent et s'exclamèrent en même temps.
« La Présentation ! »
Elles se mirent à rire et dévalèrent le sentier en direction de la grande ville, à la fois si proche et si éloignée de leur petit quartier appelé par les gens du canton, Quartier Nord. Ce n'était pas très original, sachant qu'effectivement, il était situé au Nord de la ville, l'une des plus importantes du Royaume de Poufsouffle après sa capitale, Helga. Mais c'était surtout le quartier des pauvres, ceux qui s'étaient retrouvés peu à peu exclus de la ville et de ses belles rues pavées. Sans argent, sans terre, ses habitants vivaient dans des cabanes de glaise et de branches. Certains avaient quand même quelques poules, par contre, les champs et les troupeaux qui y paissaient ne leur appartenaient pas. Ils appartenaient à de riches fermiers qui vivaient plus à l'Est de la ville. Ceux du Nord travaillaient simplement pour eux. C'était d'ailleurs bien pour cette raison que les habitants du Quartier Nord fermaient si facilement les yeux quand leur progéniture ramassait des fruits ou des légumes qui poussaient là.
« Qu'est-ce que je suis bête, » fit Laura en riant de toute ses dents alors qu'elles passaient sous l'arcade Nord, ouverture dans le rempart de ville. « C'est sûr qu'il doit être là-bas ! »
Les deux jeunes filles continuèrent à rire tout courant en se tenant par la main. Noé ne ratait jamais une Présentation depuis qu'il était en âge d'y aller. C'était une véritable obsession pour lui, obsession que sa sœur avait de plus en plus de mal à comprendre.
Elles arrivèrent sur la grande place où de nombreuses personnes s'agglutinaient devant l'estrade installée la veille au soir. Les deux amies échangèrent un regard dépité devant la foule. Bien, elles allaient devoir être attentives pour dénicher Noé, d'autant que le morveux avait le chic pour passer inaperçu.
« Il doit être devant, tu ne penses pas ? »
« Si, sûrement » acquiesça Laura.
Elles se faufilèrent tandis qu'un énorme gong retentissait. Levant la tête, Laura vit qu'un homme, revêtu d'une toge d'un rouge carmin qui recouvrait aussi sa tête venait de frapper dans un lourd tambour en or. Elle ne put s'empêcher de s'arrêter pour regarder, les yeux grands ouverts, comme les autres habitants de la ville. Cela faisait bien longtemps qu'une Présentation n'avait pas eu lieu et elle n'avait pas assisté aux deux dernières, trouvant ce spectacle sans grand intérêt. Après tout, elle serait bientôt une femme et les porteurs n'étaient pas pour elles. Indépendamment de son sexe, de toute façon elle n'aurait pas eu les moyens d'en posséder un si elle avait été un mâle.
Le silence se fit dans la foule, un silence respectueux alors que deux jeunes hommes sortaient de la tente à la couleur sang posée sur l'estrade, chacun accompagné par une autre forme vêtue de carmin.
Laura sentit son souffle se couper. Ainsi qu'un sentiment doux-amer dans son cœur. Les deux porteurs présentés étaient beaux. Ils étaient toujours beaux... et si inaccessibles.
L'un avait la peau aussi pâle que la lune et des cheveux d'or. Le second était plus hâlé et ses cheveux d'un brun chaud. Tous deux avaient un visage aux traits fins, presque androgynes, comme leur corps svelte et musclé de façon longiligne. Ils arborait la tunique courte propre aux porteurs, c'est à dire laissant voir leurs jambes jusqu'en haut des cuisses. Laura eut un reniflement dédaigneux. Pour eux, cette chose s'appelait tunique, alors que pour elle, simple femme, c'était une jupe. Et si par malheur elle avait été aussi courte, sa mère lui aurait arraché les cheveux ! Le tissu était blanc, semblait doux, bien loin du coton rustre qui les habillait, sa sœur et elle.
Son regard se posa ensuite sur le ventre nu des porteurs. Car bien sûr, ils le dévoilaient, comme à chaque fois, montrant ainsi le tatouage en forme de calice, ou de fleur, elle ne savait pas trop, qui entourait leur nombril et descendait ensuite plus bas, sous la tunique. L'hiver, les porteurs avaient le droit de mettre un pantalon et une chemise, mais leur ventre, lui, devait toujours rester visible. Aujourd'hui il faisait chaud, ainsi, les deux garçons étaient simplement torse nu. Leurs cheveux mi-longs retombaient avec grâce sur leurs épaules dénudées, ils étaient détachés, en dehors des deux fines tresses propre à leur caste qui prenaient naissance sur leurs tempes.
Oui, ils étaient beaux, plus que beaux, magnifiques. Et Laura reconnut cette fois sans peine le sentiment qui l'envahissait : la jalousie.
« Ils sont trop beaux, » s'extasia comme en écho Hannah à ses côtés.
« Oui, mais ils ne sont pas pour nous, » répondit Laura, acide. « Ils sont pour eux, » continua-t-elle en désignant de la tête plusieurs hommes, de tout âge, installés dans un box sur le devant de la scène. « Regarde-les, ils en bavent presque. Quand je pense que certains ont plus du double, voir le triple, de l'âge de ces garçons, ça me dégoûte ! »
Hannah se contenta de hausser les épaules.
« Bah, ils sont riches. Ils seront à l'abri du besoin et aimé ! Que peut-on souhaiter de mieux ? »
« Ne pas être considéré comme de la viande qu'on expose ? » fit Laura de façon sarcastique.
Hannah se contenta de rire, alors que sur l'estrade, les deux porteurs étaient présentés à la foule. Un de leur bras était maintenu levé par l'un de leur gardien qui les faisait tourner sur eux-même afin que chacun puisse les voir, de face, de dos et de profil.
« Ton frère, lui, il a l'air d'aimer, » rétorqua Hannah en montrant un jeune garçon, assis par terre, qui regardait la scène, le visage extasié et la bouche ouverte.
Laura pinça les lèvres, vexée et soucieuse.
Elles jouèrent un peu des coudes, jusqu'à se retrouver à côté de l'enfant.
« Noé ! Qu'est ce que tu fiches là ! » lança Laura en attrapant son frère par le coude.
L'enfant sursauta mais retourna bien vite au spectacle sous ses yeux. Plusieurs hommes avaient été autorisés à grimper sur l'estrade et parlaient avec les gardiens tout en étudiant de plus près les porteurs.
« Je regarde ! » s'écria le bambin, comme une évidence. « Il paraît qu'il y a un Elfe dans les prétendants ! »
« Les Elfes n'existent pas, Noé. Et toi, maman te cherche partout, tu devais prendre ton bain ce matin ! »
« M'en fiche du bain, c'est mieux d'être là. »
La jeune file soupira alors que son frère repartait dans sa contemplation.
« Noé, pourquoi tu aimes tant les regarder ? »
« Ils sont beaux. Ils vont êtres riches. Ce sont des Sorciers. »
Laura émit un petit bruit de bouche dédaigneux.
« Des Sorciers, oui, mais incapable de faire de la grande magie, à peine des tours de passe-passe ! »
« Ils peuvent avoir des bébés ! » fit Noé, écarquillant ses grands yeux d'un vert pur.
« Les femmes aussi ! »
L'enfant secouant ses boucles d'un joli châtain mâtiné d'or.
« Tu comprends rien... »
Les deux jeunes filles se regardèrent mais Hannah se mit à rire.
« Ne compte pas sur moi, Laura. Je suis d'accord avec ton frère. »
Elle désigna l'estrade, où le porteur blond s'éclipsait sous la tente en compagnie d'une grand et bel homme brun.
Devant l'air entendu de son amie, Laura préféra se détourner, boudeuse. Ses yeux sombres tombèrent sur son jeune frère, toujours en admiration devant le dernier porteur qui rougissait adorablement devant un homme qui lui souriait. Le porteur hocha la tête et tous d'eux disparurent à leur tour sous la tente, faisant pousser des soupirs de dépit à la foule.
« Bon, la foire est finie, on s'en va, » décréta Laura en prenant d'autorité la main de son frère.
Alors qu'ils retournaient vers la porte Nord, Laura ne cessait de regarder Noé. Une vague de malaise et d'une peur sourde l'envahissait. C'était vrai, Hannah avait raison, elle était jalouse des porteurs. Mais ce n'était pas pour cela qu'elle ne voulait plus voir les Présentations. Elle non plus ne comprenait pas les réactions de sa mère, vis à vis des porteurs. Elle semblait en avoir peur. Son jeune frère gambadait en babillant avec Hannah, insouciant. Sans savoir pourquoi et comment, Laura craignait que la peur de sa mère ait à voir avec Noé.
Elle passa sa main dans les boucles douces de son frère, si claires par rapport à ses cheveux ou ceux de sa mère ou d'Édith. L'enfant releva ses yeux d'absinthe et lui sourit, creusant ses fossettes sur ses joues enfantines.
« Laura, regarde ce que j'ai attrapé tout à l'heure ! »
Le gamin fouilla dans ses poches et en sortit un petit pain blanc ainsi que plusieurs pièces.
« Noé ! Tu as encore volé de l'argent ! »
Le petit haussa les épaules, peu impressionné.
« C'était facile et maman a dit hier qu'elle n'avait plus de viande séchée. Elle pourra en racheter. Les richards n'ont qu'à mieux fermer leur bourse, après tout ! Et le pain, on me l'a donné, » finit-il en battant des cils.
Hannah se mit à rire devant l'air angélique de l'enfant.
« Tu as de la chance de ne pas te faire attraper, Noé, sinon, tu auras mal aux fesses, crois-moi ! Tout le monde ne te pardonnera pas tes larcins grâce à ta petite bouille d'ange ! » Elle se tut un instant avant de reprendre tout en dévisageant cette fois Laura.
« D'ailleurs, il est très beau lui aussi, ton frère. Il a les traits fins... Tu es sûr qu'il n'y avait pas de Sorciers dans ta famille ? »
Un frisson glacé courut le dos de Laura.
« Non, certainement pas ! Nous sommes des sans-pouvoir, comme les trois quarts des Poufsouffle ! »
« C'est bon, c'est bon, ne t'énerve pas, » fit Hannah en levant ses paumes en signe de paix. « C'est juste qu'il a les traits très fins et qu'il ne vous ressemble pas vraiment en plus. »
Laura se retourna vers son amie, dans une colère noire.
« Et alors ? Il tient de papa, c'est tout ! Et arrête avec tes idées stupides ! »
« Pardon, pardon, » s'empressa d'ajouter Hannah, confuse.
Les deux jeunes filles ne dirent plus grand chose alors qu'elles franchissaient le mur d'enceinte de la ville et se dirigeaient sur le sentier de terre, jusqu'au Quartier Nord. L'une parce qu'elle était triste d'avoir blessé son amie, l'autre parce qu'un nœud d'angoisse lui enserrait la poitrine. C'était ce que sa mère disait toujours, que Noé ressemblait à leur père, mais elle savait que c'était faux. Peter Madley était mort alors que Caroline était enceinte de Noé, Laura avait alors cinq ans et se rappelait parfaitement de son père. Noé ne lui ressemblait absolument pas.
Serrant la main de son frère un peu plus fortement dans la sienne, Laura accéléra le pas. Peut importait, Noé était son frère.
... ... ...
Trois ans auparavant...
Une douce odeur de pomme cuite flottait dans l'air. Noé s'approcha de la cuisinière en inspirant profondément par le nez.
« Attention à ne pas te brûler, » lui lança Édith, toujours prudente.
Le petit garçon lui tira la langue alors que sa sœur retournait à son tricot, sans le voir.
« Rabat-joie, » murmura-t-il tout en s'approchant un peu plus de la vieille dame en fonte.
Cette cuisinière était leur bien le plus précieux, c'était elle qui leur permettait de cuire leur repas mais aussi de réchauffer leur masure pendant les mauvais jours. Comme aujourd'hui où la neige et le blizzard soufflait à l'extérieur.
Alors qu'il se penchait, sa chaîne sortit de sa chemise en toile épaisse. L'enfant la prit et tourna le médaillon entre ses doigts.
Non, il y avait un autre objet précieux, mais cette fois uniquement en raison de sa valeur financière. Noé n'avait jamais compris comment, dans une famille aussi pauvre, il pouvait posséder un tel bijou en or. Ni pourquoi lui. Après tout, il était un homme, il n'avait pas besoin de bijou, contrairement à ses sœurs. Laura avait dépassé ses quinze ans, c'était elle qui aurait besoin d'un collier ou d'un bracelet. Avec l'or qui pendait autour de son cou, Noé aurait pu lui en acheter, en argent ou avec des perles. Il aurait pu aussi acheter de quoi manger ou des étoffes plus belles, permettant à sa mère et à Édith de leur coudre des tenues plus légères pour l'été ou au contraire, plus chaudes pour l'hiver.
Mais Caroline Madley avait toujours refusé qu'il s'en défasse. Elle disait que c'était un cadeau de son défunt père, le dernier qu'il lui avait fait avant qu'il ne meurt, quelques jours avant sa naissance, écrasé par un rocher dans la carrière à marbre où il travaillait, à l'époque où ils habitaient Helga.
« Ça sent bon, mon chéri ? » demanda sa mère, le sortant de ses pensées.
« Oui, j'adore la tarte aux pommes mais... »
« Mais tu préfères celle aux abricots, » termina la femme à la place de son enfant. « Quand les bons jours reviendront, tu pourras en cueillir avec tes sœurs. »
« Maman, je ne serai plus là au printemps, » lui fit remarquer Laura, installée sur la paillasse qui leur servait de lit, à Édith et elle.
« Ne dis pas de bêtise. Tu ne seras plus là tous les soirs, mais tu reviendras quand tu pourras. Tu auras droit à des jours de repos, de temps en temps. C'était comme cela, quand j'étais servante chez les MacMillan. »
« Je sais, » soupira Laura. « Tu nous l'as déjà dit. Mais j'en aurais moins que toi à l'époque ! Tu étais mariée, tu avais deux enfants, alors que je suis célibataire ! Et les Cauldwel sont sûrement moins riches que ne l'étaient les MacMillan. »
Caroline pinça les lèvres, peu heureuse que sa fille la reprenne de la sorte.
« Peut-être, en attendant, tu as intérêt à te faire bien voir de cette famille ! Si tu ne retiens pas un peu ta grande langue, tu risques le renvoi ! C'est une chance pour toi qu'ils aient accepté que tu travailles chez eux. Et pour nous tous, un peu d'argent supplémentaire ne nous fera pas de mal. Je suis âgée, je n'arrive plus à laver autant de linge qu'autrefois. Nous avons besoin de toi, Laura. Et puis, tu apprendras des choses intéressantes dans cette famille, si tu t'en montres digne. C'est grâce aux MacMillan que j'ai pu apprendre à lire, et vous aussi par la même occasion. »
« Ne t'inquiète pas, maman, tout se passera bien. »
« Je l'espère, » soupira la mère.
Noé ne put s'empêcher de se sentir honteux. Il ne comprenait pas pourquoi mais depuis quelques temps, il n'arrivait plus aussi bien qu'avant à chaparder. Il avait manqué se faire attraper deux fois, la semaine précédente. Cela ne lui était jamais arrivé ! Depuis qu'il savait marcher, il savait voler. C'était un don chez lui, ce qu'il voulait, ce qu'il voyait, il pouvait le dérober, comme par magie. Mais alors qu'il venait d'avoir onze ans, son don lui faisait défaut.
Ce manque de larcin commençait à se faire sentir dans la famille. S'il se faisait prendre, il risquait plus que simplement quelques coups de fouets bien sentis. Trop vieux pour se faire attraper, mais trop jeune pour travailler vraiment chez un maître en tant qu'apprenti ou simplement manœuvre. D'autant qu'il était plutôt petit et frêle pour son âge. Si cela était un avantage en tant que voleur, ça l'était beaucoup moins pour un travail honnête.
« Ne sois pas triste, Noé, » fit alors sa mère.
« J'irai faire un tour sur le marché demain, » répondit simplement l'enfant.
Édith ricana.
« Sur le marché ? Tu veux dire que tu vas encore aller voir la Présentation ! »
Noé jeta un regard assassin à sa sœur qui continua son rang, un air satisfait sur le visage.
« La Présentation ? Je refuse que tu y ailles ! »
« Maman, je n'irai pas, juste au marché. Promis. »
La mère le regarda, dubitative.
« Pourquoi tu ne veux pas que j'y aille ? » demanda soudain Noé.
« Parce que... Parce que... Ce sont des êtres humains, pas des animaux ! Je refuse que tu assistes à ce spectacle, point ! »
Le garçon baissa la tête devant le ton sans appel de sa mère. Cependant, alors que celle-ci retournait voir cette peste d'Édith – qu'elle s'étrangle avec sa laine ! – Noé se mit à sourire. Il irait bien au marché demain, mais aussi à la Présentation !
Le lendemain, dès l'aube, le jeune garçon se leva de sa paillasse. Il avait la chance, si l'on put dire, d'en avoir une pour lui seul. Si d'habitude il en était plutôt heureux, l'hiver, il enviait ses sœurs, collées l'une contre l'autre. Il compensait le manque de chaleur humaine en se rapprochant le plus possible de la cuisinière en fonte, même si cette dernière finissait invariablement par s'éteindre durant la nuit.
Il attrapa un morceau de pain et le mâchonna longuement. La tarte aux pommes de la veille avait été engloutie, il n'en restait plus rien, même pas une miette. Non, il n'aimait vraiment pas l'hiver. Il n'y avait rien à glaner dans les champs ou à l'orée de la forêt, les étales étaient presque vides au marché et les commerçants peut enclins à donner un légume ou deux.
« Noé, n'oublie pas, tu dois prendre ton bain aujourd'hui. »
« Oui, maman, quand je rentre, » répondit le garçon par automatisme.
Encore une autre chose de pénible, l'hiver, le bain du dimanche ! Il fallait faire vite si on ne voulait pas prendre froid. Sans compter que ses sœurs le prenaient uniquement s'il n'était pas dans l'unique pièce de la maison. Il devait donc attendre dehors, qu'il vente, pleuve ou neige. Et vous pouviez compter sur Édith pour toujours choisir le pire moment pour cela. Tout en avalant le croûton de son pain, Noé réfléchit au fait que lui aussi, désormais, ne voulait plus que ses sœurs, ni même sa mère, ne soient présentes durant son bain. Il avait onze ans, c'était presque un homme ! Un homme ne se mettait pas nu devant des femmes, hors de question.
Fort de cette nouvelle résolution, Noé se contenta de prendre un peu d'eau dans le pot pour se laver le visage, passa son pull en laine, sa cape d'hiver avec capuche, son vieux sac en toile de jute, ses gros souliers aux semelles de bois et sortit de la mansarde.
Il courut jusqu'à l'entrée de la ville et prit les différentes ruelles de Chourave, traversant les différents quartiers, regardant les devantures des magasins. Ici, il était sur son territoire. Il connaissait chaque rue, chaque commerce, savait ceux chez qui il pouvait marchander ou soutirer quelques pitances, ceux qu'il valait mieux éviter. Il connaissait aussi les autres gamins des rues, orphelins pour certains, simplement miséreux pour les autres. Ils n'étaient pas très nombreux et tous étaient discrets, comme lui. Surtout les orphelins. Si les gardes les trouvaient, ils étaient embarqués dans un char et emmenés à Helga, d'où ils ne revenaient pas. D'après les rumeurs, il y avait des maisons là-bas, où les garçons apprenaient le métier de soldat, les filles celui de servante, de cuisinière ou couturière. Mais personne, parmi les connaissances de Noé, ne voulait prendre le risque de se faire embarquer.
La place du marché était relativement pleine. Le gamin ne s'en étonna pas. Aujourd'hui, il y avait une Présentation alors les gens faisaient leurs courses maintenant, afin de pouvoir y assister. Noé se faufila entre les badauds, laissant traîner ses mains baladeuses. Quand les cloches se mirent à sonner, appelant la population à assister à la Présentation, il se décida à courir, voulant absolument être le plus près possible de l'estrade.
Il réussit à se glisser et s'installa à côté d'autres gamins, bien mieux habillés que lui, au premier rang, juste à côté des prétendants.
Noé ne leur accorda aucun regard, trop occupé à compter sa cueillette du matin. Il avait pris la petite bourse entière d'un bourgeois, qui révéla quatre Mornilles et pas moins de cinquante Noises. Il avait aussi réussi à attraper dans la poche d'une grosse femme les deux Gallions qu'elle avait fait tourner entre ses doigts quelques minutes avant, devant le marchand de pâtisseries. Noé fut heureux de constater que la montre du vieux grincheux qui tâtait les pommes de terre une à une avait l'air d'être en or. Il pourrait en récupérer un bon peu chez son revendeur habituel, ou au pire, la faire fondre pour en faire un bracelet à Laura !
Dans son sac, il constata avec satisfaction qu'il y avait largement de quoi faire une bonne soupe qui leur durerait au moins deux jours. Il avait pu prendre un petit fromage entier mais n'avait par contre pas réussi à attraper le pain noir qu'il avait repéré. Tant pis, ils allaient devoir s'en passer. À moins qu'il ne dépense un peu de l'argent pour un gros pain blanc ? Cela faisait si longtemps qu'ils n'en avaient pas mangé !
Sa décision prise, Noé attendit que le gong ne retentisse, annonçant la venue des porteurs. Il était à la fois heureux et impatient. Sa chance légendaire, connue dans tout le Quartier Nord, semblait lui être revenue ! La preuve avec le fromage et la montre. Il avait peine pensé à les prendre, les avait à peine effleurés qu'ils s'étaient retrouvés dans sa main, en toute discrétion.
Enfin le tambour résonna, bientôt suivi de la sortie de trois porteurs accompagnés des ombres en rouge. Noé en reconnut deux, le troisième était tout jeune, cela devait être une de ses premières Présentations. Noé savait pertinemment que le temple où vivaient les garçons, dès leur naissance ou leur treizième anniversaire pour ceux qui étaient issus de famille aisée, était situé à la capitale. Ils faisaient la majorité des Présentations là-bas, ne venant à Chourave et dans les autres villes du Royaume qu'une à deux fois par an.
Les deux plus âgés semblaient aussi beaucoup plus blasés, tandis que leur gardien les faisait tourner sur eux-même. Le plus jeune, lui, avait l'air effrayé. Noé eut soudain un élan de pitié envers lui, se rappelant les réflexions incessantes de sa mère sur les porteurs. Pourtant, un rapide coup d'œil au deux autres, ainsi qu'aux prétendants qui attendaient dans le box à côté éteignit rapidement cette sensation. Les porteurs étaient chanceux, décréta l'enfant.
Tandis que cinq hommes étaient autorisés à monter pour regarder de plus près les porteurs, Noé sentit soudain un regard lourd sur sa nuque. Il se retourna, ses yeux verts tombant directement dans ceux, gris mêlé d'ambre, d'un jeune homme installé près de lui, dans le box. Le grand brun le dévisageait fixement, ce qui étonna l'enfant.
La beauté du prétendant n'avait rien à envier à celle des porteurs, songea Noé. Ces derniers avaient décidément bien de la chance. Il était sûr que ce jeune homme, à peine plus âgé que le plus vieux des porteurs aurait beaucoup de succès. Surtout si sa bourse était bien remplie. Les yeux gris le fixaient toujours, mettant Noé peu à peu mal à l'aise, puis son nez se plissa, comme s'il humait l'air autour de lui, tandis qu'un pli d'incrédulité se formait sur son front.
Noé se sentit soudain glacé, et cela n'avait rien à voir avec le léger vent de cette matinée d'hiver qui lui mettait ses boucles devant les yeux. Il avait l'impression que l'homme le... sentait, ce qui était du plus haut ridicule.
Aussi brusquement qu'il avait commencé, le jeune brun cessa de le regarder et s'approcha d'un des gardiens en rouge. Il lui parla à l'oreille, ou du moins là où devait se trouver cette dernière, étant donné que le voile rouge recouvrait entièrement le visage et la tête des gardiens, laissant juste une fente pour leurs yeux. Malgré cela, Noé frissonna quand les yeux du prétendant et du gardien se posèrent sur lui.
Pour la première fois de sa vie, il eut peur alors que les deux hommes s'avançaient désormais vers lui.
Noé sauta sur ses pieds, se mettant rapidement debout et s'enfuit à toutes jambes, comme si le diable était à ses trousses. Oubliant le boulanger chez qui il avait décidé de passer quelques minutes auparavant, l'enfant ne cessa de courir que lorsqu'il dépassa la porte Nord et se retrouva sur le sentier familier qui le mener à la trentaine de masures plus ou moins branlantes qui constituaient le Quartier Nord.
Ce ne fut que tard dans la nuit que Noé se reprit, chassant la peur absurde qui l'avait saisi. Il se tourna sur sa paillasse, s'entortillant dans sa couverture. Sa mère avait sans doute raison, il avait passé l'âge d'assister aux Présentations, et puis ce n'était pas si intéressant que cela en fin de compte.
Quand il s'endormit, pourtant, il ne put détourner son esprit des délicats tatouages qu'arborait chaque porteur. Les pleins et déliés du calice qui entourait le nombril, la ligne décorée plus ou moins sombrement qui s'étirait jusque sous leur tunique et qu'ils ne montraient pleinement qu'à leur amant... L'enfant soupira dans son demi sommeil. Ils étaient si beaux...
... ... ...
Un an et demi auparavant...
Les plus hautes branches de l'arbre croulaient sous les fruits orange et mûrs à point. À son pied, une jeune fille ne cessait de regarder en l'air avant de jeter des regards inquiets tout autour d'elle.
« Noé, bon sang dépêche-toi ! Le vieux Gradew nous étripera s'il nous voit encore en train de chiper ses abricots ! »
Seul un rire cristallin lui répondit du sommet de l'arbre.
« Il n'est pas là, Édith ! Ce que tu peux être poltronne ! »
« Non, je ne suis pas poltronne, je suis prudente, nuance, » protesta la jeune fille brune.
« À ce point-là, ce n'est plus de la prudence ! » rétorqua l'adolescent. « Tiens, attrape ! »
Édith leva les bras et attrapa au vol un lourd sac en toile de jute, rempli des fruits dorés.
« Allez, descends maintenant ! »
« Non, attends, il y a une branche, là-haut, il y en a encore et mon second sac n'est pas plein ! »
« Noé, c'est de la folie ! Redescends ! C'est bien trop haut et nous sommes là depuis bien trop longtemps ! Maman va se faire du soucis ! »
« Mais quelle rabat-joie ! »
Édith releva les yeux, inquiète. Son acrobate de jeune frère se hissait encore plus haut. Pendant un instant, elle en fut admirative. Le garçon ressemblait à un funambule ou un oiseau tant il semblait sauter, voler d'une branche à une autre. Noé était doué, elle était obligée de l'admettre.
Il atteignit enfin son but, tendit son bras et commença à cueillir les fruits tant convoités. Soudain, un crac retentit, l'une des fines branches céda et l'enfant chuta, disparaissant de la vue de sa sœur pour s'écraser sur le sol.
« Noé ! » cria Édith, affolée, en contournant le tronc en direction de son jeune frère.
« C'est bon, j'ai rien ! » lança le garnement, debout et miraculeusement sain et sauf.
La jeune fille le dévisagea, cette fois ahurie.
« Mais... Comment... »
Elle s'arrêta, mal à l'aise alors que Noé riait, ses yeux clairs brillant de bonheur pendant qu'il passait sa main dans ses boucles folles. Elle ne comprendrait jamais comment faisait son frère. Il arrivait parfois à accomplir des choses que nul autre que lui ne pourrait. Ces étranges aptitudes lui laissaient de plus en plus un sentiment déplaisant dans la poitrine, au fur et à mesure qu'elle grandissait. Noé semblait parfois... anormal.
« Viens, rentrons, » dit-elle en prenant le garçon par la main.
« Oulà, oui, il y a au loin des gens qui semblent forts mécontents ! » répondit Noé en lui montrant du doigt deux à trois silhouettes qui s'avançaient vers eux.
« Vite ! » cria Édith.
Les deux adolescents se mirent à courir, chacun avec un sac passé en bandoulière. Ils se digèrent vers la forêt et, sautant par dessus les branches, glissant sur les feuilles mortes, remontèrent en direction du nord, s'éloignant des protestations furieuses des propriétaires de l'arbre. Après une longue course folle, Édith cria grâce et s'adossa contre un grand sapin. Noé s'arrêta à son tour et se rapprocha de sa sœur, un sourire franc sur les lèvres.
« On les a semés, ces gros lourdauds du Sud, » déclara-t-il en lui faisant un clin d'œil moqueur.
La jeune fille éclata de rire, vite rejoint par son cadet. Une fois leur fou-rire passé, ils reprirent leur marche, s'avançant cette fois lentement vers le Quartier Nord.
Le garçon ouvrit son sac et tendit un fruit juteux à sa sœur qui mordit dedans avec plaisir.
« J'aime la belle saison, » déclara soudain Noé. « Avec tous ces fruits et ces champs bien plein, on mange toujours mieux, tu ne trouves pas ? »
« Oui, » fit l'aînée, soudainement soucieuse.
« Édith ? Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Rien... » soupira la jeune fille avant de se reprendre. « Noé... L'année prochain, tu devras être plus prudent, promets-le moi. »
L'enfant regarda sa sœur, étonné.
« Pourquoi dis-tu cela, je suis toujours prudent ! »
« Non, tu ne l'es pas ! Et au beaux jours prochains... je ne serai plus là. »
Les yeux verts s'écarquillèrent de stupeur.
« Pourquoi !? »
« Je... Noé, maman ne va pas très bien, tu le sais, sa santé est fragile. Laura a une bonne place mais elle a sa vie maintenant, elle vient de moins en moins souvent et... »
« Et ? »
« Je crois qu'elle voit quelqu'un, » avoua la seconde fille de la fratrie.
Devant le regard blessé de son frère, elle s'empressa d'ajouter.
« Noé, c'est normal ! Nous grandissons, tous, cela fait partie de la vie ! Laura se mariera un jour, moi aussi et toi aussi ! Elle a eu dix-huit ans et moi j'en aurai bientôt seize. Il est temps pour moi de faire autre chose que...ça ! » finit-elle en montrant les sac remplis de fruits.
« Non, t'es pas obligée ! »
« Si et tu le sais. Je suis déjà partie en ville, montrer quelques ouvrages que j'avais fait. Madame Whiteby m'a dit de revenir au printemps prochain. Je commencerai mon apprentissage en temps que couturière. »
Noé la regarda, la gorge serrée. D'un côté, il était heureux pour sa sœur, il devait être heureux pour elle. La maison Whiteby était connue à Chourave, c'était la meilleure maison de couture et les plus riches familles se servaient chez elle. Qu'Édith puisse avoir un apprentissage chez elle, c'était inespéré et l'assurance pour elle d'avoir non seulement du travail, mais surtout un travail bien payé.
« Félicitations, » réussit-il à croasser. « Tu vas devenir une bourgeoise, » termina-t-il, tentant de faire un peu d'humour afin de faire reculer sa tristesse.
Il n'avait pas le droit d'être triste, ni égoïste. Édith était une bonne travailleuse, elle était calme et douce. Elle réussirait à se faire une bonne place et à vivre une belle vie. Elle le méritait.
« Noé... ne sois pas si triste, je reviendrai, je ne vous abandonnerai pas... »
Pas comme Laura, pensèrent les deux enfants en même temps, sans le savoir. Ils n'arrivaient cependant pas à en vouloir réellement à leur aînée. Elle avait passé sa vie à aider leur mère, à s'occuper d'eux. Depuis un an, ils ne la voyaient quasiment plus et l'argent qu'elle gagnait chez les Cauldwel non plus. Au début, elle revenait dès qu'elle avait un jour de repos et donnait à leur mère tout ce qu'elle avait perçu. Mais elle ne le faisait plus, ne donnant que quelques pièces, de temps en temps. Noé comprenait, désormais. Si elle avait quelqu'un dans sa vie, il lui fallait économiser, afin d'apporter sa dot et faire son trousseau.
D'abord Laura, maintenant Édith. Bientôt il ne resterait plus que lui.
« Je sais, » souffla-t-il. « Je suis content pour toi, sincèrement. »
« Quand je gagnerai beaucoup d'argent, j'achèterai un petit logement, en pleine ville, » commença alors Édith, des petites étoiles illuminant son regard de nuit. « Je vous ferais venir, maman et toi. On aura chacun sa propre chambre ! Maman ne sera plus obligée de travailler et toi, je t'habillerai comme un jeune lord ! Toutes les filles voudront se marier avec toi ! »
Noé éclata de rire, sa bonne humeur de retour dans son cœur.
« Eh bien, j'ai hâte de voir ça, parce que les jeunes filles, j'ai surtout l'impression qu'elles veulent jouer à la poupée avec moi. C'est vexant, j'ai treize ans ! »
« Tu es une poupée, c'est pour cela. Regarde-toi, tu es petit, un joli teint de porcelaine, des yeux si clairs que l'on dirait du verre et tes cheveux ! C'est des boucles de soie ! Bien sûr qu'elles veulent jouer avec toi ! »
« Hé ! » protesta l'enfant, vexé malgré les compliments.
« Pour l'instant les jeunes filles de ton âge ne sont pas prêtes et celles plus âgées te voient comme un enfant. Mais cela va vite changer, crois-moi, » continua Édith, plus sérieusement.
Les deux adolescents arrivèrent bientôt devant les mansardes qui constituaient le Quartier Nord. Autour du puits, deux autres jeunes filles discutaient et leur firent signe en les voyant.
« Lisa ! Morag ! » s'écria Édith en courant vers ses amies, Lisa Turpin, une petite blonde à l'aspect frêle et maladif, et Morag MacDougal, une jolie rousse au visage constellé de taches de rousseur.
Noé leur fit simplement signe de la main, ne souhaitant pas accompagner Édith. Pas qu'il n'aimait pas Lisa et Morag mais elles faisaient justement partie de ces jeunes filles qui le regardaient en lui pinçant les joues, comme un bébé.
« Je vais faire la tournée, » cria-t-il simplement à sa sœur qui se retourna vers lui pour acquiescer en souriant, faisant voler sa longue natte noire par la même occasion.
La tournée du gamin, c'était pour lui une habitude et un devoir, tout à la fois. Il frappa à la porte bancale de plusieurs masures et entra sans forcément attendre qu'on lui réponde. Ici vivaient les plus pauvres parmi les pauvres.
« Merci, Noé, » fit Hannah alors que l'enfant déposait plusieurs abricots ainsi qu'un petit pain sur la table en bois de la petite pièce.
Une toux rauque lui fit détourner le regard. Hannah suivit son mouvement en direction d'une forme allongée sur un semblant de couverture à même le sol.
« Comment va-t-elle ? »
« Pas très bien, » répondit laconiquement le jeune fille. « D'après Andrew, elle ne passera pas l'hiver. »
Noé hocha la tête silencieusement. La mère de Hannah souffrait de tuberculose depuis maintenant des mois, que la fin soit proche n'était pas une réelle surprise. Elle laisserait Hannah et ses cinq frères et sœurs, tous plus jeunes.
Le garçon sortit et se dirigea en courant dans sa propre demeure. Sa mère leva un visage pâle vers lui en souriant.
« La récolte a été bonne ? »
« Excellente, » répondit le garçon.
... ... ...
Quelques mois auparavant...
Le vent soufflait dehors, vent d'hiver glacé qui faisait tourbillonner les derniers flocons de neige de la saison.
Noé se retourna sur sa paillasse, n'arrivant pas à fermer l'œil. Toute la journée, il avait entendu les rumeurs les plus folles dans la ville.
Tout le monde craignait que la guerre qui faisait rage entre les sorciers, plus loin, très loin même, sans doute à des milliers de kilomètres du Royaume, ne finissent pas venir noircir la terre paisible de Poufsouffle.
Noé refusait d'y croire même s'il savait que plusieurs compagnies de soldats étaient parties sur ces terres lointaines à la demande du grand sorcier Harry Potter, le chef de la résistance contre le Seigneur Noir.
Le jeune garçon frissonna à la simple mention de Celui-Dont-On-Ne-Devait-Pas-Prononcer-Le-Nom. Ce que l'on racontait sur lui était horrible. Et chacun savait qu'il les détruirait, tous, s'il parvenait à ses fins. Les habitants de Poufsouffle étaient pour la quasi-totalité des sans-pouvoir et les familles sorcières bien trop permissives et pacifiques à son goût.
Il ne savait pas pourquoi mais la ville semblait nager dans une étrange ébullition depuis le matin. La peur était présente et les gardes patrouillaient sur les remparts.
Une nouvelle fois, Noé regretta que le Quartier Nord se situe à l'extérieur du solide mur d'enceinte de la ville. Jamais il ne lui avait semblé si éloigné de la forteresse rassurante.
À l'instant même où il pensait cela, un long hurlement déchira le silence de la nuit, faisant sursauter les trois occupants de la maisonnette. Bientôt suivi par un autre, puis encore un autre.
« Qu'est-ce que c'est ? » cria Édith, affolée.
« On dirait des loups... » répondit Noé.
Pourtant, les cris étaient trop forts, trop puissants... trop proches.
« Habillez-vous, vite ! » ordonna leur mère. « Et courez à la ville, maintenant. »
Les deux enfants ne pensèrent pas à protester, un sentiment d'urgence les englobant tout entier. Sentiment qui se transforma en terreur alors que d'autres cris, humains cette fois et reflétant la douleur et l'épouvante, s'élevèrent dans l'obscurité.
Noé se précipita vers la porte, l'ouvrit et allait en sortir, suivi de sa mère et de sa sœur quand il stoppa net. Ils restèrent figés alors que devant eux, tous les habitants couraient déjà en tous sens, apeurés, où se tenaient devant leur propre porte. Ce n'était plus que cris et fuites parmi les villageois du Quartier Nord.
Déjà les premières maisons, celles les plus proche de la forêt commençaient à s'enflammer et dans les ombres des flammes, chacun vit les loups énormes qui s'avançaient dans la rue principale, leur gueules ouvertes dévoilant leurs longs crocs menaçants.
L'un d'eux était là, juste à un mètre de lui, de sa mère et de sa sœur. Le loup tourna son énorme tête vers eux, lentement, comme au ralentit. Sa gueule s'ouvrit révélant deux rangées de dents acérées qui pointaient au milieux de bave mousseuse et rougeâtre. De sang.
Tout alla vite, si vite, que Noé ne comprit d'abord rien à ce qui arriva.
« Cours, Noé, cours ! » hurla sa mère en le poussant sur le côté.
L'enfant se retrouva éjecté et chuta sur ses genoux. Il se retourna juste à temps pour voir un loup énorme se jeter sur celle qui était sa mère, la projetant dans la pièce de leur masure, et lui déchiqueter la gorge.
« MAMAN ! » hurla le garçon, horrifié.
La bête était sur Caroline, le sang giclait, coulant sur la terre battue du sol de leur maison. Sa mère n'avait même pas eu le temps de crier, ses bras étaient déjà inertes, son corps ne bougeait pas tandis que le monstre la lacérait de ses crocs et de ses griffes.
« Noé, dépêche-toi ! » fit Édith en lui saisissant le bras.
Elle l'obligea à courir, le traînant plus qu'autre chose, alors que le garçon, tétanisé, continuait de hurler le nom de sa mère.
« Dépêche-toi ! » cria de nouveau sa sœur, les larmes de peur coulant sur ses joues pâles. « Ce sont des Werwulfs ! »
Noé trébuchait, courait, mais son cœur hurlait de peur et de douleur. Il ne pouvait pas croire ce qu'il avait vu ! Pas ce sang, ces flammes, ces monstres hurlant et sa maman... non !
Il se retourna de nouveau et son sang se glaça dans ses veines. Un loup, énorme, le fixait, à quelques mètres de lui, ses yeux noirs mêlés d'ambre reflétant la cruauté et le vice. Ce n'était pas des yeux d'animaux, non, certainement pas ! Sa truffe frémissait, comme si une odeur alléchante le titillait. Un hurlement sortit de la gueule ensanglanté et Noé hurla à son tour, d'une terreur sans nom.
Il courut, courut, en direction des remparts, Édith juste devant lui, il devait atteindre les enceintes de la ville, les gardiens seraient là, avec leur lances et leurs arcs, pour tuer les monstres qui les poursuivaient.
Soudain, un poids énorme fut sur lui, l'écrasant au sol, lui coupant la respiration. Sans savoir comment, il arriva à se retourner, ses mains entrant en contact avec un pelage rugueux, puant et humide de sang.
« NON ! » hurla-t-il alors que la créature démoniaque le fixait.
Un autre cri se fit entendre et une lourde branche s'abattit sur le crâne de la bête, le faisait à peine frémir. Noé retourna sa tête, découvrant Édith, revenue sur ses pas, qui défendait son frère.
« ÉDITH ! » cria le gamin, ne sachant s'il devait lui dire de fuir ou de le sauver.
Mais la bête sur lui décida à sa place. Un hurlement s'échappa de sa gueule, un appel, auquel un loup gris répondit en sautant sur sa sœur, ses crocs se refermant sur sa gorge.
« NON ! » hurla de nouveau le garçon.
Il se débattit, ne comprenant pas pourquoi les griffes et les dents du monstre ne le déchiraient pas. L'hideuse créature grogna, la gueule se rapprocha de lui, le faisant éclater en sanglots tandis que son haleine fétide lui emplissait le nez. La truffe humide se nicha dans son cou, une langue râpeuse le goûta, comme si le loup s'enivrait de son odeur.
Noé se débattit en vain une nouvelle fois alors que ses yeux d'absinthe rencontraient ceux meurtriers du loup-garou. Un son proche du rire et du grognement sortit de l'animal avant qu'il ne plonge ses crocs dans l'épaule du garçon, le faisant hurler de douleur.
... ... ...
Noé s'éveilla une première fois, gémissant péniblement dans un océan de douleur. Il était allongé à plat ventre sur quelque chose de mouvant et de particulièrement poilue. Il tenta de bouger ses bras et ses jambes, sans succès. Il ouvrit un œil, voyant les grands arbres sombres de la forêt qui défilaient devant lui à une vitesse folle. Il comprit qu'il devait être attaché sur le dos d'un des Werwulfs qui galopait dans la nuit. La souffrance l'envahit de nouveau, lui donnant la nausée. Il sentait le froid sur son dos lacéré et le sang qui collait sur lui. Ce fut la dernière chose auquel il pensa avant de tomber de nouveau dans le noir béni de l'évanouissement.
Quand il reprit une deuxième fois conscience de son environnement, il était allongé, sur le dos cette fois et sur une dure surface plane. Le soleil perçait à travers les branches d'arbres et de sapins. Il gémit, papillonna des yeux. Les souvenirs de cette nuit atroce fondirent sur lui alors que la douleur l'englobait tout entier. Il ne put retenir un sanglot. Il avait le sentiment que son cœur allait exploser de chagrin tandis que son corps tout entier brûlait. Son sang était comme de la lave liquide dans ses veines.
Une ombre se posta devant lui, lui cachant le soleil qui l'aveuglait malgré sa pâleur. Puis l'ombre lui lança un coup de pied dans les côtes, faisait hurler l'enfant.
« Celui-là est bien vif, il devrait survivre, Alpha, » ricana une voix grave.
« Barbatus, cesse de jouer avec lui, il est à moi, » gronda une voix sourde qui terrifia le jeune garçon.
Une deuxième ombre s'accroupit devant le visage de Noé et se saisit de son menton afin de le regarder dans les yeux.
« Tu vas être un bon petit chiot, pas vrai ? » susurra l'homme.
Noé ne put s'empêcher de pleurer plus fort face aux yeux mauvais de la brute en face de lui. L'homme dégageait une puissance et une force écrasante, il avait des cheveux gris en batailles, ses dents jaunâtres semblaient pointues et il puait la sueur, la terre et le sang.
« Oh, le pauvre petit bébé se met à pleurer, » se moqua-t-il en relâchant le fin menton blanc.
D'autre rires provinrent jusqu'à Noé, nombreux et lointains.
« Combien de temps encore ? » fit une autre voix.
« Le venin aura fini son œuvre cette nuit. On verra alors qui a survécu, » gronda le grand homme.
Noé ferma de nouveau ses yeux. Il était terrifié, souffrait le martyr et était désespéré. Il laissa son corps être secoué de spasmes et de sanglots, sans pouvoir se retenir. Pour la première fois de sa courte vie, il espéra mourir.
Son troisième réveil fut plus doux, plus calme, bien que la douleur soit toujours présente. Pourtant, même cette dernière lui sembla plus supportable. Noé ouvrit ses yeux, constatant que la nuit était de nouveau tombée. Il gémit, se tordant sur la terre et les feuilles qui recouvraient le sol. Des bruits de pas se firent entendre, cependant, il n'eut pas le temps de penser à quoi que ce soit que des bras recouverts de poils sombres se saisissaient de lui pour le mettre assis. Il cria de douleur, ses plaies se réveillant à lui.
« Assis, louveteau, » grogna le même homme que tout à l'heure.
Noé le dévisagea, puis ses yeux verts se fixèrent sur les autres ombres autour de lui. Plusieurs hommes, le torse nu, se tenaient assis ou debout autour d'un immense feu. Ils portaient des pantalons mais pas de chaussures. Tous étaient grands, leurs cheveux broussailleux tombaient dans leur cou et la crasse les recouvrait tout entier. Ils devaient être une petite quinzaine, jugea l'enfant terrifié.
Tous le regardaient, en silence. Noé ne savaient pas comment déchiffrer leur regard, néanmoins il tremblait de peur face à eux. Soudain, il entendit des bruits de pleurs, sur sa droite. Il détourna son regard des flammes et des Werwulfs, puisque cela ne pouvait être qu'eux, pour découvrir d'autre formes, allongées à même le sol ou adossées contre le tronc abattu d'un arbre.
« Hannah ! » lança Noé, reconnaissant tout d'abord l'amie de sa sœur.
La voir ici le fit pleurer de nouveau. C'était à la fois un soulagement et une nouvelle peur pour lui. Hannah était comme Laura, forte, protectrice, c'était un rappel de ce qu'il était, d'où il venait. Mais c'était aussi un rappel de sa mère et de son autre sœur, assassinées par les hommes avec eux.
Il tendit la main vers elle mais reçu un coup puissant sur celle-ci, lui arrachant un cri.
« Tu n'as pas à parler, louveteau, » grogna l'homme devant lui.
Noé jeta des coup d'œil furtifs à Hannah et au Werwulf. Cela ne dut pas plaire à ce dernier car il lui lança une forte claque, faisant de nouveau pleurer l'enfant.
« Tu n'as pas non plus à regarder ailleurs quand je te parle. »
« Vous ne me parliez pas, » pleurnicha Noé.
Il put à peine finir sa phrase, l'homme se jetant violemment sur lui. Sa main épaisse et calleuse, dont les ongles longs étaient noirs et taillés en griffes, se referma sur sa gorge et le souleva, comme s'il ne pesait rien.
Noé porta ses deux mains autour de celle du Werwulf, tendant de se débattre en secouant ses pieds qui ne touchaient plus terre. De nouveau, des étoiles apparaissaient devant ses yeux tandis qu'il étouffait. Puis l'homme ouvrit sa main, laissant l'enfant s'effondrer au sol. Noé se roula en boule aussitôt en inspirant et crachant tout à la fois. Il se recula, apeuré, alors que le lycanthrope se penchait vers lui.
« Je suis l'Alpha, louveteau, et toi, tu n'es rien. Rien qu'un misérable cancrelat né uniquement pour mon bon plaisir. Ne t'avise plus jamais de me prendre pour ton égal. Compris ? »
Noé hocha la tête, grelottant de terreur et de douleur. Il osa à peine lever ses yeux inondés de larmes vers son bourreau.
Avisant que l'homme ne parlait plus, il tenta de demander d'une voix faible et craintive.
« S'il vous plaît, monsieur, qui êtes-vous ? Pourquoi je suis là ? »
Les autres loups se mirent à rire grassement, de même que l'Alpha, son rire résonnant dans la forêt comme un aboiement. Sa main puissance s'abattit sur l'épaule blessée du gamin qui cria aux milieux de ses pleurs.
« Écoute bien, louveteau, car je ne le répéterai pas. Je suis Fenrir Greyback, je suis un Loup-garou et voici ma meute. Et toi, » il enfonça son index dans le sternum de Noé, « ainsi que tes amies, vous êtes là... pour nous servir, » finit-il en riant en compagnie des autres membres de la meute.
L'homme se redressa et se tourna vers les loups de sa compagnie.
« Silence ! » tonna-t-il. « Que personne ne touche aux femelles avant la prochaine lune. Leur transformation ne sera complète qu'à ce moment. Et je nous connais, si nous nous amusons avant avec elles, elles n'y survivront pas. »
Il éclata de rire, vite suivi par les autres. Chacun retourna devant le feu, assis en rond autour de lui. Certains sortirent des sacs de la nourriture et des outres qu'ils firent tourner, Greyback se servant en premier.
Noé grelottait toujours, tout en les dévisageant. N'y tenant plus, il rampa jusqu'au petit groupe de filles qui se tenaient collées les unes contre les autres.
« Hannah, » gémit-il en s'approchant d'elle.
Aussitôt la jeune fille ouvrit ses bras, recueillant le jeune adolescent qui se nicha dans son cou, le corps secoué de sanglots. Il pleura longtemps, la main de Hannah passant et repassant dans ses boucles douces. Enfin, ses larmes se tarirent et il put vérifier qui d'autres étaient avec eux. La première chose qu'il vit fut les cheveux d'un blond pâle de Lisa qui reposaient sur des genoux inconnus. La jeune fille avait les yeux clos, ses lèvres étaient pâles et elle semblait encore plus malade qu'auparavant.
« Elle n'a pas encore repris connaissance, » fit une petite voix étouffée de l'autre côté de Hannah.
Noé se pencha découvrant sans peine que la tête de Lisa était posée sur les genoux de Morag et, cramponnée à elle, Megan Jones dont les cheveux bruns cachaient la moitié du visage.
« Peut-être... peut-être qu'il vaudrait mieux qu'elle ne se réveille pas, » murmura Hannah.
« Comment peux-tu dire une chose aussi horrible, » s'écria Morag dans un sanglot.
« Tu n'as pas compris ce qui va nous arriver, Morag ? » fit à son tour Hannah, la voix tordue pas les larmes. « Tu ne vois donc pas ce que tous ces hommes attendent de nous ? »
Les pleurs désespérés de Megan interrompirent Hannah dans sa diatribe furieuse. Noé se colla un peu plus à elle. Hannah était si courageuse. Quoi qu'elle ait voulu dire, les deux autres jeunes filles la comprenaient, mais ce n'était pas le cas de Noé.
« Hannah, qu'est-ce qu'ils nous veulent ? Et pourquoi il a dit les femelles ? Je suis un garçon. »
Un silence pesant lui répondit tout d'abord.
« Noé, » finit par se lancer Hannah alors que Morag et Megan s'étaient prises dans les bras l'une de l'autre en pleurant. « Ces hommes... Ce sont des hommes, justement et nous... Ils vont se servir de nous, tu ne comprends donc pas ? »
Noé leva son visage vers elle, découvrant qu'elle pleurait aussi, en silence.
« Ils vont... ils vont... Nous serons leurs femelles et toi... Toi aussi... »
L'enfant la dévisagea encore, les sourcils froncés, avant qu'un éclair de compréhension et de terreur, n'envahisse les yeux clairs.
« Non... Non ! Non ! NON NON NON NON ! » hurla-t-il en se reculant de la jeune fille blonde.
« Noé, » gémit Hannah en levant une main vers lui.
« NONNNNN ! » hurla toujours le garçon.
Il fut soudain soulevé dans les airs, tandis que les jeunes filles se terraient en sanglotant plus fort. Noé hurlait encore, faisant fit des douleurs de son corps et des bras qui le tordaient. Il hurlait, se débattait, inconscient de tout ce qui se passait autour de lui. Il fut projeté sur le sol, au pied du feu, la meute l'entourant en ricanant.
Il ne réalisa cependant ce qu'il lui arrivait que lorsque le visage de l'Alpha fut devant lui, sa main de nouveau autour de sa gorge.
Ses yeux furent aspirés par ceux d'ambre et de noir devant lui, il hoqueta, cherchant à reprendre tant sa respiration que ses esprits.
« Il n'est pas permis de troubler notre repas, louveteau. »
Noé fondit en larmes hystériques.
« Non, » gémit-il.
L'Alpha sourit, il se pencha vers lui, sa langue parcourut le cou du garçon, le faisant frisonner de dégoût.
« Humm, tu vas être délicieux, louveteau. Et cette odeur, si pure, si savoureuse... Je sens que je vais t'adorer. »
Les autres loups éclatèrent de rire alors que Noé fermait ses yeux de désespoir.
« Sentez cette odeur, loups ! » fit Greyback, traînant le garçon devant ses compagnons qui le reniflèrent avidement.
Noé se tordit, se débattit comme il pouvait, ses blessures se rouvrant sous le traitement.
« Quel est cette odeur, Alpha ? » demanda l'un des loups-garous, un homme grand et mince aux cheveux roux.
« Ça, Neuri, c'est le doux fumet d'un futur Oméga. »
Cette déclaration fut suivit d'un silence respectueux.
« Tu en es sûr, Alpha ? »
L'impudent qui avait osé parler se retrouva avec le chef de la meute sur le torse, le visage en sang.
« Je sais ce que je dis, Vircolac ! »
Le grand homme blond aux muscles fins baissa ses yeux bleus en signe de soumission tandis que Fenrir grognait encore après lui.
« Que veux-tu en faire, Alpha ? » demanda avec respect un autre loup, énorme, les cheveux longs, raides et broussailleux d'un noir d'encre, tout comme ses yeux.
« Il est pour moi, Bêta. Les Omégas sont rares, il me revient de droit. Quand il aura accompli son rôle, vous pourrez l'avoir à votre tour, pas avant. »
Les autres loups grognèrent, apparemment ravis de la perspective. Fenrir se rapprocha alors de la forme tremblante qui se recroquevilla un peu plus sur elle-même. Il le prit par les cheveux et le tira derrière lui, sans tenir compte des cris de douleurs du garçon qui plantait ses talons dans la terre molle de la forêt. L'Alpha s'installa là où il se trouvait auparavant, proche des flammes. Il colla Noé à plat ventre par terre, la tête bouclée contre lui, reposant sur ses cuisses. D'une main, il se saisit de viande et de pain, dévorant son repas, son autre main posée de façon possessive sur le dos du gamin, ses ongles égratignant la peau tendre.
Noé continua de pleurer, jusqu'à qu'il finisse par s'endormir sous le coup de l'épuisement.
... ... ...
La fumée envahissait le ciel, teintant les nuages blancs de noir. De la cendre retombait par instant, selon la force et la direction du vent. Pourtant, la jeune fille n'en avait cure. Elle était là, les bras ballants, à regarder les restes fumants de ce qui avait été autrefois sa maison et celles de ses voisins, de ses amis.
Pire que la fumée, c'était l'odeur âcre de la chair brûlée qu'elle retenait. Et celle métallique du sang. Il y avait du sang partout, sur le sentier et les petits chemins de terre, sur les quelques murs rescapés et sur les corps qui n'avaient pas brûlés.
« Laura, il n'y a plus rien à voir ici, » fit un jeune homme en posant ses mais sur les épaules de la petite femme brune.
Cette dernière ne sembla pas le remarquer, ou tout du moins, cela n'eut pas l'effet escompté. En effet, au lieu de la faire reculer, ce geste sembla réveiller Laura qui s'avança. Ici, c'était la maison de Bocket, là, celle de la veuve Fling. Et là-bas... c'était la sienne.
« Laura... »
Cette fois, il lui prit la main et la tira en arrière. Le jeune fille trébucha puis se décida enfin à suivre son compagnon.
Néanmoins, elle craqua et s'écroula devant un cadavre recouvert d'un linceul, quelques mètres plus loin. Le tissu blanc à l'origine ne l'était plus.
Elle pleura et leva son visage défait vers son futur amant.
« C'était ma mère ! Ma mère ! Johanes ! »
Le grand blond s'accroupit à son tour, la prenant dans ses bras. Laura tendit une main, désignant un point plus loin.
« Et Édith... Ils étaient si proches de la porte... Pourquoi... »
L'homme ne répondit pas, se contentant de la bercer. Enfin, au bout de plusieurs minutes, un gardien de la cité s'approcha d'eux.
« Il faut partir... Les croque-morts sont arrivés... Merci d'avoir aidé à identifier les corps. »
Laura se redressa, un rire nerveux s'échappant de ses lèvres.
« Merci ? Merci ? Merci de quoi ? D'avoir pu mettre quelques noms sur des restes ?! »
« Laura... C'est important pour les survivants. »
Laura se retourna vivement.
« Les survivants ? Ils sont neuf ! Neuf ! Seulement neuf ! » Elle se tourna de nouveau vers le garde. « Pourquoi seulement neuf, hein ? » accusa-t-elle.
« Mademoiselle, nous avons fait ce que nous avons pu, nous sommes arrivés aussi vite que nous pouvions, dès les premières flammes et... et les premiers cris. »
Laura hocha la tête, les larmes coulant sur ses joues.
« Qui a fait ça ? Est-ce que les rumeurs sont vrais ? J'ai vu le corps de ma mère, de ma sœur, de tant d'autres... Est-ce que c'est vrai ? »
« Werwulfs, » confirma le gardien. « Je les ais vu... »
Laura reprit le silence, marchant à côté de son compagnon et de l'homme armé.
« Et pour les autres ? » chuchota-t-elle.
« Les autres, mademoiselle ? »
« Oui, les autres. Je ne vous parle pas de ceux qui ont réussi à vous rejoindre et à se cacher derrière la muraille, je vous parle de ceux qui manque ! »
Le gardien déglutit, mal à l'aise.
« On ne sait pas combien manque. Certains corps étaient déchiquetés, vous le savez, d'autres tellement brûlés... C'est impossible de savoir qui manque. »
« Mon frère n'est pas parmi ces corps, » affirma Laura.
« Vous ne pouvez en être sûr, » commença le gardien.
« Je le suis ! » cria Laura avec fureur. « Il était avec ma mère et ma sœur, il devrait donc être là, ou avec l'une, ou avec l'autre ! Il ne les aurait pas laissé et elles non plus ! Édith... elle n'aurait jamais abandonné Noé. »
L'homme se mit bien en face de la jeune fille et lui posa à son tour les mains sur ses épaules.
« Je suis désolé pour votre famille. Mais sincèrement... nous avons fouillé les bois alentour, nous n'avons pas retrouvé d'autres corps. Cette meute sévit dans le royaume depuis des mois, depuis le début de l'hiver. Si elle emmène des prisonniers, on retrouve en général leurs restes dans les environs. »
La jeune fille sera les poings.
« En général ? Est-ce toujours le cas, sergent ? »
L'homme soupira mais ne détourna pas le regard.
« En général, » répéta t-il. « Mademoiselle Madley, je vais être franc avec vous. Si votre frère était encore en vie, lui et d'autres personnes, quand la meute est partie, s'il était leur prisonnier... Alors priez. »
La jeune fille fronça les sourcils en une question muette.
« Priez pour qu'il soit mort, désormais, » reprit le soldat.
Il fouilla dans sa poche, sans sembler se rendre compte du hoquet de stupeur de la jeune femme. Il en retira une chaîne brillante qu'il posa dans la paume de Laura.
« On l'a retrouvée, à côté du cadavre de votre sœur. Croyez-moi. Il faut mieux pour lui que votre jeune frère ne soit plus de ce monde et qu'il repose en paix. Toutes mes condoléances. »
Sur ces paroles, il tourna les talons et repartit en direction de la tour Nord et de la porte dont les battant en bois seraient bientôt refermés.
Laura ouvrit sa main, découvrant ce qu'elle pensait y trouver. Son autre main se posa sur sa bouche alors qu'un sanglot l'étouffait. Dans sa paume, le médaillon en or de Noé semblait la narguer.
« Il est vivant, Johanes, il est vivant, je le sais ! » pleura-t-elle en redressant son visage vers son fiancé.
« Laura, tu n'en sais rien... »
« Si, je le sais ! Il était là, avec Édith, et son corps n'est plus nul part ! Il est vivant ! »
Elle s'accrocha au corps de l'homme pleurant à chaudes larmes.
« Oh mon Dieu, Noé, que sont-ils en train de te faire pour qu'il affirme que la mort serait préférable... » murmura-t-elle entre deux sanglots, la tête nichée au creux de l'épaule de Johanes.
Sa main se referma sur la chaîne, ses ongles pénétrant sa peau.
« N'abandonne pas, Noé, n'abandonne pas, je t'en supplie, » dit-elle enfin dans un souffle.
... ... ...
Froid, lenteur, douleur, faim et soif...
La vie de Noé ne semblait être que ça depuis les heures où la meute parcourait le sol désormais aride de la montagne. Il n'y avait plus de forêt depuis longtemps, seul la roche et le sol glacé recouvert d'un épais tapis de neige par endroit.
La traversée de la gorge entre les montagnes des Rocheuses, chemin qu'avait choisi l'Alpha pour les franchir, semblait sans fin. Pourtant, en redressant régulièrement la tête, Noé constatait sans cesse leur lente progression. Bien que lente soit un mot très relatif. Les Werwulfs galopaient malgré leur charge, le vent, la neige et les obstacles. Ils parcouraient sans doute le triple de distance qu'un homme en pleine course, et pendant des heures, contrairement aux humains.
Ils ne s'arrêtaient que pour manger un peu, boire, faire leur besoin naturel. Noé en profita d'ailleurs pour faire les siens, accroupi derrière un rocher tandis que les autres membres de la meute ne se cachaient nullement.
Les prisonniers étaient régulièrement changés de dos, passant de l'un à l'autre, afin de ne pas trop fatiguer les porteurs. Ils n'étaient plus que trois, Lisa ne s'étant jamais réveillée. Ses plaies s'étaient infectées et Fenrir avait décidé de son exécution, ne voulant pas s'encombrer d'un fardeau inutile.
Noé vit que Hannah ne pouvait retenir une grimace de dégoût alors qu'elle se retrouva ficelée sur le dos du Bêta. Même lui dut en effet faire sa part de travail, ainsi que Daniel, eux qui en avaient été jusque là exemptés.
Ce fut par contre sans surprise que Noé se retrouva sur le dos de ce dernier. C'était toujours le mâle qui l'attachait aux dos des autres, veillant à ne pas le blesser et à lui recouvrir la tête de la couverture. Ce fut donc lui qui le porta, tandis qu'Archus, son frère, faisait son travail en posant les cordes sur le corps mince du garçon.
Noé aurait pu en être touché, si son cœur n'était pas plus glacé que le vent sifflant autour de lui. Daniel était le plus prévenant, du moins avec lui. Il l'avait soigné et presque consolé, lui disant qu'il veillerai sur lui.
L'enfant savait pertinemment que le Loup-garou n'était pas ''gentil'', tout comme le lui avait dit Morag. Il n'était pas cruel, mais attendait patiemment son heure, celle où il pourrait lui aussi profiter du corps de l'enfant. Une partie de son esprit l'avait en tout cas bien assimilé, tandis que l'autre luttait farouchement, voulant à tout prix croire que l'homme n'était pas mauvais, qu'il pouvait s'en faire un allié, peut-être un ami, et qu'ensuite, il l'aiderait à s'enfuir. S'il éprouvait des sentiments à son égard et que Noé devait utiliser ses fesses pour atteindre ce but, alors il le ferait. Il en était arrivé à cette amer conclusion la nuit tombée, quand il avait réalisé que de toute façon, ses fesses ne seraient déjà plus à lui depuis longtemps le jour où cela arriverait.
Pourtant, comme à chaque fois que son cerveau désespéré commençait à avoir de telles pensées, il les chassait violemment.
Quand on le détacha, il tomba rudement au sol. Il se sentit soulevé dans les airs et ne montra aucune résistance. Déjà parce qu'il était désormais trop faible, mais parce qu'il avait reconnu les bras forts, musculeux qui le portaient, ainsi que l'odeur qui les empreignait. Il préféra donc faire celui qui n'arrivait pas à se réveiller, ce qui n'était pas totalement faux.
Alors que l'Alpha s'asseyait sur le sol, Noé entre ses cuisses, la tête calée contre sa clavicule répugnante, le jeune garçon ouvrit péniblement un œil. Un frisson le secoua tandis que le froid et le chaud se battaient dans son corps. Il gémit, sans pouvoir s'en empêcher. Est-ce qu'il tombait malade ?
« Comment vont les chiennes ? »
« Elles sont en vie. Deux sont déjà plus vigoureuses que la troisième, » répondit la voix d'Archus au loin. « Faut-il les nourrir ? »
Fenrir ne répondit tout d'abord pas avant d'aboyer, sa voix grave résonnant dans la tête douloureuse de Noé.
« Donne-leur un morceau de pain. Cette nuit nous chasserons et ferons des réserves de viande. »
Sa main se posa sur les cheveux de Noé, les enlevant de son front moite.
« Ta transformation s'annonce, louveteau. Sens-tu mon venin dans tes veines ? Le sens-tu te parcourir de sa force, de sa chaleur ? »
Le gamin hocha la tête, plus par réflexe que par réelle envie de répondre.
« Tu seras un parfait petit Oméga et je vais bien te dresser. Tu répondras à tous mes désirs, toutes mes envies. Tu devras être à la hauteur de mes espérance, Oméga, et remplir ta fonction jusqu'au bout. As-tu compris, chiot ? »
De nouveau, Noé hocha la tête, sans trop savoir pourquoi. Il ne voulait pas devenir un jouet sans conscience... mais il ne voulait pas souffrir non plus.
« Tu seras un parfait petit docile, entièrement soumis à ton Alpha. Tu ne pourras te soustraire à mon regard, à mon désir, à ma volonté. Tu seras mien. Cette nuit, tu n'existeras plus, chiot, tu ne seras qu'à moi. Réponds ! »
« O-oui... Alpha... » murmura le gamin.
Lui qui avait eu froid jusqu'à présent avait maintenant chaud, trop chaud, alors que son Alpha le retenait plaqué contre lui. Il ne réalisa tout d'abord pas ce qu'il avait dit et écarquilla les yeux quand il comprit.
« C'est bien, c'est très bien, » ronronna Fenrir en passant sa main sous la chemise, caressant le ventre nu.
Noé frissonna, de peur et dégoût mêlés. Puis les ongles crochus se plantèrent dans la chair tendre, le faisant cette fois gémir de douleur. Il sentit le sang qui coulait lentement sur sa peau et ne put retenir un sanglot quand la langue de l'homme lui lécha le cou et la tempe.
« Oh, oui, tu vas tant me plaire, Oméga... Comme j'ai hâte de m'enfoncer en toi, de te pilonner avec force, de faire céder ton petit cul. Je veux entendre tes cris, tes suppliques. Je veux te voir te tordre sous moi. Tu vas être si doux, si étroit, si bon, si bon. »
« Avant cela, il faut qu'il survive, » le coupa dans sa lancée lyrique la voix reconnaissable de Daniel.
Greyback gronda, ses yeux noirs se planta dans ceux de l'imprudent qui baissa rapidement la tête.
« Pardon, Alpha, je ne veux pas te manquer de respect, mais l'enfant est jeune. C'est un enfant, justement. Il n'a pas fini sa croissance et ne la finira sans doute jamais au vu... des circonstances. Il n'était déjà pas très bien nourri et la transformation va être éprouvante. Si tu veux que ton projet aboutisse, il faudra en prendre un minimum soin, sinon il ne survivra pas très longtemps. »
« Ne m'interromps plus jamais quand je parle à mon Oméga, loup, ou je t'arrache les griffes une par une, » grogna l'Alpha, des éclairs d'ambre traversant les iris sombres.
Sa main sortit cependant de la chemise du garçon, au plus grand soulagement de ce dernier. Elle se posa sur son menton, l'obligeant à le regarder dans les yeux. Avec satisfaction, il constata que les yeux verts se baissèrent rapidement.
« Parfait, Oméga, parfait. »
... ... ...
C'était comme si un autre lui prenait peu à peu possession de son corps.
Alors que la lumière du jour déclinait de plus en plus, la meute accéléra le pas, petite troupe longiligne derrière l'Alpha, en tête comme toujours.
Enfin les loups s'arrêtèrent. Deux hommes seulement se retransformèrent en humain. Ils détachèrent les prisonniers qui s'effondrèrent au sol. Noé se traîna vers les jeunes filles, les découvrant aussi fatiguée et brûlantes que lui.
Les hommes, Epsilon et Heimdall, leur enlevèrent leurs vêtements, les laissant aussi nus que le jour de leur naissance. Mais Noé ne s'en formalisa même plus. Son cœur battait trop vite, sa respiration s'accélérait alors que le venin, lave liquide dans ses veines, achevait son œuvre. Son corps était brillant de sueur et l'enfant se tordit au sol, alors que la douleur affluait en lui. Il ouvrit grand ses yeux, dans l'attente insoutenable de ce qui allait suivre. Il allait la voir, une partie de lui, inconnue jusqu'alors la désirait de tout son être. Ses yeux fixaient la nuit qui s'installait, cherchant celle qui allait désormais gouverner sa vie.
Sans plus se retenir, l'enfant hurla, son corps s'arqua alors que les premiers rayons de la lune perçaient le ciel. Il sentit que Daniel le prenait dans ses bras, lui parlait, lui disant de se détendre, d'accepter l'inéluctable transformation.
Puis ses os commencèrent à se briser.
De nouveau, son monde n'était plus que souffrance, des larmes coulèrent sur ses joues. Il voulait mourir.
Pourtant, au milieu de son océan de douleur, il continuait de sentir la présence du dominant dans son dos, de ses paroles, de son... appel.
La douleur commença alors à refluer, à s'atténuer et Noé ouvrit des yeux qu'il n'avait pas eus conscience de fermer.
Il vit ce qu'il n'avait encore jamais vu. La lune, si belle, si pâle dont les rayons d'argent recouvraient la forêt de sapin et de mélèzes. Sa truffe pointa vers le ciel, inspirant toutes les odeurs qu'elle découvrait.
Sa truffe ?
Noé essaya de se mettre debout mais s'effondra, les quatre pattes par terre. Il sentit un petit vent de panique le saisir avant que son autre lui ne lui intime l'ordre de se calmer. L'enfant referma ses yeux, se concentra sur les battements de son cœur et sur cet être, qui était aussi lui. Compagnon Loup savait. Il savait des choses qu'il lui faudrait apprendre.
Le gamin rouvrit ses yeux, découvrant avec ses nouvelles pupilles son environnement. Tous les loups de sa meute le regardaient, lui et les trois femelles qui ne s'étaient pas encore redressées. Noé tenta de nouveau de se mettre debout, à quatre pattes cette fois-ci. Il le fit de façon pataude, s'emmêlant ses grosses pattes de louveteau. Il chuta, se redressa encore et tenta de faire trois pas en direction d'un des loups.
Il s'arrêta soudain et choisit plutôt de s'asseoir sur son arrière train, sa truffe frémissante respirant l'air. Il découvrait sa meute d'un œil neuf, ainsi que tous les loups qui la composaient. Tous étaient des dominants, à part Ralph, qui sans être un soumis n'était pas vraiment imposant. C'était le plus bas dans la hiérarchie de la meute, sans l'ombre d'un doute. Enfin à l'exception des femelles et de lui-même. Pourtant, en y respirant de plus près, Noé s'aperçut que l'une des femelles n'était pas une soumise, mais une dominante, elle aussi. Même si pour le moment, elle n'arrivait toujours pas à se dresser sur ses pattes. Hannah.
En se tournant vers elle, Noé vit que Daniel, magnifique loup noir et imposant le regardait. Il voulu faire de même mais ne put soutenir son regard perçant plus de trois secondes. Il se coucha, les oreilles en arrière en gémissant. C'était un Oméga, le plus bas de tous, il ne pouvait pas soutenir le regard de ce dominant, le troisième dans l'échelle de la meute. Compagnon Loup frémit et rampa vers lui en poussant des petits jappements suppliant.
Daniel l'avait aidé, dans sa transformation, alors il voulait aller le voir et lui démontrer sa reconnaissance.
Le louveteau ne put cependant par aller bien loin avant qu'une puissance, une aura effrayante ne se place entre son but et lui. Il geignit, les oreilles plaquées contre son crâne. L'Alpha était là, dans toute sa force, sa splendeur, son odeur forte et fière. Et l'Alpha avait des projets pour lui.
Noé s'aplatit le plus possible contre le sol, souhaitant disparaître. Ce ne fut bien évidement pas le cas et bientôt, la masse énorme du loup gris tomba sur lui, le mordant de ses crocs, le faisait valser sur le sol d'un seul coup de sa patte gigantesque et griffue.
Le petit loup brun chouina, couina et, sentant instinctivement ce qu'il devait faire, s'allongea sur le dos, dévoilant à son chef de meute son ventre et sa gorge. L'Alpha lui sauta aussitôt dessus, enserrant cette dernière de ses crocs. Noé ne bougea pas, cessa même de respirer. Et le monstre le relâcha. La truffe humide du loup partit à la découverte de son corps, le humant de partout, sur le ventre, la gorge, les oreilles, mais aussi ses parties génitales qui furent longuement inspectées.
Apparemment satisfait, l'Alpha consentit enfin à le laissait, enlevant sa patte du petit loup. Ce dernier sautant aussitôt sur ses pattes et tenta une nouvelle fois de marcher un peu. Cette fois, il se dirigea vers l'Alpha, impassible. Une fois son but atteint, Compagnon Loup décida de lui lécher un peu le dessous de la gueule, la truffe, ainsi que les pattes. Puis il se coucha de nouveau devant la bête, dévoilant son ventre.
Compagnon Loup était aussi heureux que Petit Homme, lui, était terrifié par ce qu'il faisait. L'Alpha le laissa faire un moment, puis quand il eut assez du louveteau qui avait décidé de lui mordiller les pattes, il lança un grognement sourd d'avertissement et fit claquer sa mâchoire à quelques centimètres de la truffe de l'impudent.
Noé se redressa et détala comme il put, tombant plusieurs fois, avant de se stabiliser et d'aller à la rencontre des autres loups. Certains lui grognèrent après, d'autres lui posèrent la patte sur la tête, pour le faire s'aplatir et quelques uns consentir à lui passer un petit coup de langue sur les oreilles. Compagnon Loup décida toutefois plus prudent de montrer son ventre à tous, leur permettant à eux aussi de le renifler comme ils le souhaitaient.
Des aboiements furieux et des cris de douleurs le firent de nouveau s'asseoir. Son cœur eut un énorme pincement en voyant que les femelles se faisaient rudement corriger par l'Alpha, notamment la grande louve grise. Elle était belle, forte, et bien plus imposante que lui-même, petit gringalet brun, mais ne faisait nullement le poids contre l'Alpha. Ni contre aucun autre mâle, à part peut-être Ralph, et encore.
Il émit un bref jappement, aussitôt sanctionné par une morsure sur le flanc, de la part du loup noir qu'il reconnut à l'odeur : le Bêta. Gémissant, l'Oméga s'aplatit au sol, la tête sur ses pattes, attendant la fin de la sanction des femelles.
Enfin, l'Alpha se redressa, vainqueur.
Il sauta sur un gros rocher qui surplombait la vallée et, la truffe au vent, il leva sa gueule vers la lune afin de pousser un immense hurlement. Celui-ci fut aussitôt repris par l'ensemble de la meute, qui hurlèrent en chœur.
Noé leva lui aussi sa truffe, pour rendre hommage à la lune. Mais il ne sortit de sa propre gueule qu'un jappement ridicule, preuve de sa jeunesse. Une patte s'échoua sur son dos. Il se retourna et vit un loup noir à l'odeur ami. Daniel. Il sauta sur le grand mâle, lui lécha avec application les babines et les oreilles. Daniel le laissa faire, les yeux rieurs.
Compagnon Loup ne réalisait sans doute pas vraiment ce qu'il faisait, tout tourné qu'il était vers son instinct, mais Petit Homme lui, était toujours terrifié par ce qu'il osait faire. Lui n'avait pas oublié ce qui allait lui arriver, au sein de la meute. Au bout d'un moment, Daniel aboya, lui lança un regard sévère que Noé soutint à peine trois secondes avant de s'aplatir de nouveau. Le grand noir lui posa sa patte sur le cou et gentiment, lui mordilla légèrement l'oreille.
Quand il le libéra, les loups formaient un cercle nerveux, tout n'était que jappements et cris. Noé avisa les femelles et voulut courir pour s'approcher d'elles, mais une nouvelle fois la patte puissante de Daniel se posa sur lui, lui intimant l'ordre silencieux de ne rien en faire. Noé aplatit ses oreilles, obéissant. Petit Homme comprit alors un fait qui allait l'horrifier sans doute pour le reste de son existence : un Oméga ne pouvait se soustraire à un ordre aussi direct, surtout venant d'un dirigeant de sa meute.
Car malgré le dégoût de Noé humain, il n'y avait aucun doute, à la plus grande joie de Noé lupin : il faisait parti intégrante de cette meute et devait obéissance absolue à leur chef, Fenrir.
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À suivre
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