Une jeune fille aux cheveux bruns marchait dans les rues enneigées d'Avignon. Ses cheveux, longs et frisés, s'emmêlaient au gré du vent. Elle frissonna. Bordel. Elle avait froid. Ses yeux bleus gris fixaient le sol, l'air vides de sens. Et pourtant... Et pourtant, ils étaient tout ce qu'il y a de plus censés. Des tâches de rousseur parsemaient son visage pâle. Elle était fine, élancée. Une jolie fille en somme. Mais une future meurtrière. Manon y réfléchissait depuis deux ans. Deux putains de longues années. D'abord, ç'avait été sa soeur. La quatrième victime. Laura Theurel. Puis son père. François Theurel. La vingt-et-unième victime, et le célèbre Commissaire. Puis sa mère, Anna Theurel, qui s'était plongée dans l'alcoolisme, dévastée. Et son frère, Théo Theurel, qui était parti dans la marine, les laissant seules pour ne pas avoir à affronter la vie.

Elle arriva devant l'immeuble. C'était une belle bâtisse un peu rongée par le temps, mais les multiples balcons lui donnaient un air charmant que Manon aimait énormément. Elle poussa la porte après avoir tapé le digicode, et pénétra dans l'enceinte, soupirant de bien être grâce aux radiateurs présents. Elle jeta un bref coup d'oeil à l'ascenseur, encore en panne. Elle grimpa les neuf étages en courant pour se réchauffer un peu, puis saisit ses clés pour rentrer rapidement dans le petit appartement, où elle vivait désormais avec son oncle, Anthony Theurel.

- J'suis rentrée !

- Je suis dans le salon !

L'homme atteignant le début de la quarantaine, 42 ans -soit trois ans de plus que son frère-, ressemblait trait pour trait à son cadet, ce qui était assez déstabilisant. Les seules choses les distinguant étaient leur taille, Anthony étant plus grand, et leurs yeux, ceux de l'aîné étant d'un beau vert vif. Il se leva du canapé pour serrer sa nièce dans ses bras, qui l'embrassa sur la joue.

- Manon, je ne sais pas si c'était une excellente idée d'y aller seule... Comment tu te sens?

- Ça va, Tony, promis.

C'était un jeu entre eux. Ils étaient de grands fans de Marvel, alors le surnom hérité d'Iron Man était venu naturellement. Elle se dégagea doucement de son emprise pour se réfugier dans sa chambre, jetant son manteau sur le lit. Le pistolet émit un petit bruit métallique. Manon se tendit. Aucun bruit du salon. Il n'avait pas entendu. Elle regarda son sac à dos. Il était prêt pour son départ. Après deux ans de recherche, elle allait enfin se trouver face à ce connard. Elle sursauta et échappa le sac quand son oncle frappa à la porte.

- Manon? Tu veux qu'on aille voir ta mère vers 15h? Ça te va?

- Ou... Oui ! Très bien !

Mensonge. Elle serait partie avant. De toute façon, les visites à l'hôpital l'angoissaient. Voir sa mère dans cet état, c'était... Non, il n'y a pas de mots. Ça lui faisait peur. Elle ne voulait pas croiser son regard vide. Elle déglutit difficilement pour dégager la boule d'angoisse qui venait de se former dans sa gorge. Elle retint courageusement un sanglot. C'était pas en faisant la sentimentale qu'elle arriverait à loger une balle dans l'occipital de cette ordure de première classe ! Elle enfila le manteau, et ouvrit la fenêtre murale.

Elle frissonna, refermant chaque bouton, avant d'attraper son sac d'une main pour le balancer sur son épaule. Elle jeta un dernier regard à sa chambre, et frotta ses yeux pour sécher les larmes qui pointaient. Elle regarda l'enveloppe blanche sur son bureau, parée du nom d'Anthony. Dedans, une lettre. Elle lui expliquait tout, et le suppliait de ne pas partir à sa recherche. Elle ferma la fenêtre avec un sourire résigné, et descendit chacun des balcons avec grâce. Ses boots émirent un petit froissement dans la neige, et elle comprit qu'elle ne pourrait plus faire marche arrière.

Elle appela un taxi, et donna l'adresse d'un petit village. Elle serra les poings, jusqu'à ce que ses jointures deviennent blanches, se mordant la lèvre pour ne pas pleurer. Bordel ! C'était pas le moment de renoncer ! Elle allait enfin avoir sa revanche ! Elle tuerait ce... Ce... Elle l'avait tellement insulté que plus aucune insulte ne lui venait à l'esprit. Et pourtant, elle en connaissait un rayon ! Elle cacha son visage dans ses mains. Elle avait enfoncé un bonnet violet dans ses cheveux sombres, et une écharpe de même couleur entourait son cou.

- Papa... Tout sera bientôt fini...

Le trajet fut long. Deux heures. Deux ans, deux heures... Que c'était ironique. Ses mains gantées, elle aussi de violet, se tendaient et détendaient, nerveuses. De temps à autre, les doigts fins caressaient l'arme sous le manteau. Ça la rassurait un peu. C'était déjà ça. Le taxi finit par se stopper, et Manon paya rapidement avant de descendre. Elle marchait dans les petites rues, une photo du Tueur dans le poing. Celle que son père avait autrefois accroché dans son bureau. Son père...

Il lui manquait. C'était de lui qu'elle avait toujours été la plus proche. Elle avait développé le même désir de justice que lui, elle aimait courir avec lui le samedi matin, elle aimait sentir sa barbe contre sa joue quand il l'embrassait pour lui souhaiter une bonne journée ou une bonne nuit, elle aimait l'odeur du café qu'il buvait au réveil, elle aimait le sourire qu'il lui tendait quand elle lui racontait sa journée. Tout. Il lui manquait terriblement. Elle marchait dans le village, ne sachant pas trop où aller. Finalement, elle rentra dans un petit café, où un vieux commerçant leva les yeux de son journal pour les poser sur elle.

- Heu... Bonjour monsieur.

- C'est pour quoi?

"Très aimable" fut la première chose qui lui traversa l'esprit, mais elle ravala sa remarque acerbe, avant de lui tendre la photo.

- C'est un ami de mon père, mais j'ignore où il habite... Peut-être pourriez vous m'aider...?

Il écrasa sa cigarette dans le cendrier prévu à cet effet et enleva rapidement ses lunettes, son journal tombant dans un bruit sourd sur le bar.

- J'sais pas c'que vous lui voulez, mademoiselle, mais vous feriez mieux de ne pas aller le voir. Ça a jamais vraiment tourné rond chez lui. Jamais. Je sais pas si vous me mentez ou pas, mais je vous conseille de partir.

- Son adresse, je vous prie.

- Vous êtes têtue... La dernière maison, au nord. Avec une grange, vous pouvez pas la rater.

- Merci, monsieur.

Elle lui tourna le dos, une sueur froide dévalant lentement son dos. Désagréable sensation de frayeur. Elle prit une grande inspiration, puis se dirigea vers la maison indiquée. Elle allait se trouver face à lui. Enfin... Enfin. Elle arriva à la maison indiquée, avec la fameuse grange qui la fit frissonner. Elle sonna à la porte, qui se déroba au bout de quelques minutes, faisant râler un homme de l'autre côté de la porte. Un grain de beauté sous la lèvre, des cheveux en bataille, des yeux noisettes, un corps enrobé... Pas de doute, c'était bien lui. Le Tueur.

- Vous me voulez quoi?

Il n'était pas armé. Elle lâcha un sourire. Sa peur s'était envolée. Elle sortit son arme, et plaqua le canon sur son front. Il manqua de crier, mais il s'abstint en croisant le regard de la jeune fille.

- Te tuer.