Emma fit quelques pas hésitants dans la rue. Sa voiture était garée plus loin, dans l'avenue principale, mais elle n'était pas sûre de vouloir quitter Storybrooke de suite. Elle ne pouvait supporter l'idée de laisser Henry alors qu'il avait semblé placer tant d'espoirs en elle. Elle n'avait pas l'habitude qu'on attende quelque chose d'elle, pourtant elle sentait qu'il aurait été vain de combattre son envie de connaître son fils. Sans parler de sa mère adoptive, cette femme impressionnante et à laquelle Emma s'était retenue de tenir tête – elle n'avait aucune envie de commencer un conflit dès le premier abord. Mais elle était en quelque sorte soulagée de voir que celle ayant éduqué son fils était une femme au fort caractère, et surtout qui se souciait de lui.

Cela ne l'empêcha cependant pas de rester pour la nuit. Demandant la direction d'un hôtel à un passant, on lui indiqua Chez Granny et elle s'y rendit sans attendre. Une vieille femme au caractère jovial lui loua une chambre. L'endroit était d'un calme presque inquiétant, comme si elle en était l'unique cliente. Elle tâcha de ne pas prêter attention à l'étrangeté de sa situation – sans doute les histoires de contes de son fils l'influençaient-elles un peu, lui insufflaient une drôle d'angoisse. Mais le matelas était d'un confort irréprochable et elle ne tarda pas à céder au sommeil, la tête remplie d'images de cette soirée peu ordinaire.

Dans les méandres de son esprit, l'attendait un rêve familier. Celui du jour où elle avait donné naissance à Henry. Avant qu'elle ne doive le tendre à l'infirmière, elle avait put une seule et unique fois poser les yeux sur lui. Et en lieu et place de la douleur et du chagrin auxquels elle s'était attendue, elle avait ressenti une immense fierté d'avoir su donner la vie. Elle se battait cependant avec la culpabilité, semblable à un nuage de fumée l'entourant et voulant l'étouffer elle et le nouveau-né dans l'obscurité.

Le rêve papillonna autour d'elle, et soudain le cadre changea, la ramenant encore plus loin dans sa jeunesse. Elle se trouvait à Disneyland avec sa sixième famille d'accueil. Elle avait une quinzaine d'années et commençait à espérer qu'il s'agisse du bon foyer. Ses parents adoptifs ne pouvaient pas avoir d'enfant biologique. Ils la dorlotaient depuis le début, la couvrant de cadeaux et d'affection, si bien qu'elle se sentait enfin vivante et aimée. La veille, ils lui avaient acheté une superbe robe de princesse, de la couleur de l'or, supposée être celle de Belle mais qu'Emma considérait plus comme l'apparat d'une grande reine conquérante et sûre d'elle. Elle aimait plus que tout la façon fluide dont les jupes légères tombaient sur ses jambes, sans la gêner et sans descendre plus bas que les mollets. La dentelle des manches la grattait un peu mais elle s'en moquait. Elle était toute sourire, jusqu'à ce que ses parents adoptifs disparaissent soudainement et que d'autres souvenirs la rattrapent. Eux-aussi l'avaient finalement abandonné, comme les précédents. Tombant à genoux, la jeune fille se mit à pleurer dans ses mains.

Elle sentit vaguement le rêve changer encore, et s'attendait à découvrir un nouveau moment tiré de sa mémoire. Mais quand elle se redressa, elle se trouva face à un paysage inconnu. Elle portait pourtant encore la robe. Sous ses pieds nus, l'herbe était verte et légèrement humide. Les près s'étendaient jusqu'à l'horizon autour d'elle, recouvrant collines parfois semées d'une forêt éparse. Ce rêve-ci était d'une précision poignante, et elle en fut si bousculée qu'un instant elle pensa qu'elle allait se réveiller.

Mais un détail à la périphérie de sa vision retint son attention. Il s'agissait de plusieurs silhouettes au sommet d'une colline. Un couple s'embrassait à l'ombre d'un chêne, et plus loin un cheval broutait paisiblement. Emma fronça les sourcils. Tout cela ne lui disait rien, et n'avait pas l'absurdité coutumière des rêves. Retroussant ses jupes, elle entama la montée. Comme elle s'approchait d'eux, la jeune fille et son amant se tournèrent d'un bloc. Ils paraissaient aussi surpris qu'elle. Le jeune homme commença alors à perdre de sa consistance. Pareille à la fumée poussée par le vent, sa silhouette disparaissait. La jeune fille se tourna vers lui et des larmes se formèrent au coin de ses yeux. Elle secoua la tête, le suppliant de rester. Alors, il lui sourit et répondit :

« Ne t'inquiètes pas, Regina, ce n'est qu'un rêve. »

Elle lui sourit en retour, mais déjà il avait disparu. Emma en resta bouche bée, et dévisagea la jeune femme. Il s'agissait de l'exact portrait de Regina Mills, âgée d'une vingtaine d'années de moins et habillée de vêtements d'équitation. Où avait-elle atterri ? Si ce n'était « qu'un rêve » alors comment était-il possible qu'elle y trouve une version plus jeune de la femme ayant adopté son fils ? Se laissant tomber sur les fesses, la blonde se massa les tempes et essaya de démêler la situation. La voix de Regina lui fit relever les yeux.

« Qui es-tu ? » demandait la jeune fille.

Emma la regarda avec des yeux ronds. Elle s'était attendue à se faire agresser, mais cette Regina-ci n'avait rien à voir avec celle qu'elle avait rencontré le jour même. Il restait hors de question qu'elle lui dévoile son identité. Se relevant tant bien que mal, Emma sourit et choisit le premier prénom qui lui vint à l'esprit :

« Blanche. »

N'était-ce pas ainsi qu'Henry l'avait appelé ? La chevalière blanche ? Elle n'en riait à présent plus, et trouvait même que le surnom était de circonstance. Elle espéra simplement que le mensonge ne dure pas trop longtemps.

Regina répondit avec un large sourire auquel Emma ne s'était pas attendue :

« Je suis Regina. Sois la bienvenue dans mon rêve. »

Emma la remercia en bafouillant, ne comprenant pas comment la brune pouvait être aussi peu dérangée par la situation. Soudain, celle-ci saisit la main de la blonde et l'entraîna avec elle. Tandis qu'elle l'emmenait vers le cheval, elle continua de babiller.

Se laissant faire, Emma en profita pour observer la jeune fille. Son incroyable beauté ne lui échappa pas, et elle se souvint brusquement qu'elle avait eut la même pensée en voyant la vraie Regina. Elle se demanda un instant laquelle était la plus époustouflante, mais la question nécessitait plus qu'une seconde de réflexion.

« Blanche ? Tu m'écoutes ? »

Emma se secoua.

« Oui !
- Bien. Alors, tu sais monter à cheval ou non ?

« Non...
- Pas grave, je t'apprendrai. Allez, viens par là. »

Emma obéit, s'approchant du flanc du cheval. Il s'agissait d'une petite monture alezane, qui ne portait rien d'autre qu'un filet. Emma n'était pas à l'aise près des chevaux, et se demanda si Regina comptait vraiment monter sans selle. Elle ne s'attendait pas à ce que celle-ci la saisisse par les hanches et la fasse grimper sur le dos de la bête. Le plus surprenant fut sans doute qu'elle n'eut aucune difficulté à y parvenir, alors qu'Emma ne devait avoir guère plus que trois années de moins qu'elle. Puis d'un bond, la brune monta derrière elle.

« Tu vois, pas besoin de savoir », affirma-t-elle.

D'abord stressée, Emma se détendit grâce à la présence rassurante du corps de Regina dans son dos. Celle-ci tenait les rênes d'une main sûre, guidant le cheval sur un petit chemin descendant la colline. En même temps, Regina continuait de parler de sa voix assurée :

« Tout ceci m'appartient. De la forêt là-bas », elle pointa du doigt une forme sombre au loin, puis une silhouette rocheuse à l'opposé. « Jusqu'aux montagnes de ce coté. »

Emma écoutait silencieusement, de plus en plus impressionnée par cette Regina si différente de celle qu'elle avait entraperçu plus tôt.

« La plupart du temps, je suis seule. Parfois, mon cheval est là. Et en d'autres plus rares moments, Daniel vient. »

Emma sentit le souffle de Regina soupirant près de sa nuque, puis le menton de celle-ci venant se poser sur son épaule.

« Je sais qu'il n'est pas réel, mais cela me réconforte quand même. Notre fin heureuse, elle est ici. Tu comprends, Blanche ? »

Emma hocha le menton avec hésitation. Elle n'osait rien dire de plus de crainte de briser l'instant présent. Cette douceur qu'elle percevait dans la voix de Regina, elle se surprit à souhaiter l'entendre à nouveau.

Elles stoppèrent au bas de la colline, où une petite étable les attendait, et Regina aida Emma à descendre. Bien que celle-ci restait persuadée qu'elle ne faisait que rêver, les détails qu'elle percevait ne cessaient de la perturber. Un rêve n'avait définitivement pas cette netteté et cette impression de pleine conscience.

À nouveau, Regina vint placer sa main dans celle d'Emma et lui sourit. Emma n'avait jamais vu quelqu'un d'aussi rayonnant, et aussitôt sourit en retour.

« Tu n'es pas non plus réelle, n'est-ce pas ? »

Emma ouvrit la bouche pour protester, mais Regina l'en empêcha :

« Non, pas la peine de mentir. Daniel aussi a essayé, au début. Ce n'est pas grave, tu sais, je m'y suis faite depuis longtemps. Mais je suis contente que tu sois là. C'est juste étrange, je ne me rappelle pas de toi... »

Regina fronçait à présent les sourcils, mais l'expression fut furtive. Emma sentit soudain la réalité la rappeler, et devina au visage légèrement peiné de Regina qu'elle disparaissait à son tour. Trop intriguée pour réagir, Emma se contenta de baisser les yeux sur sa propre silhouette en train de se dissiper.

« Reviens vite, Blanche », furent les derniers mots qu'elle entendit avant de se réveiller.