Sa vie

Chapitre 2 : sevrage

Le bébé de trois mois avait grandit et profité.

Si sa vie se partageait toujours entre manger, dormir et souiller ses langes, le nourrisson commençait aussi à s'intéresser à son environnement.

De plus en plus, il ne se satisfaisait plus des partages que son père lui offrait.

A travers ses yeux, il découvrait la vie du Sanctuaire, les visages des gens qu'il serait emmené à côtoyer, des sensations et des odeurs.

Comme tout bébé Atlante, il était nourrit aussi bien de lait que de l'esprit de son père.

Ho bien sur, il lui manquait une présence féminine pour rassasier son esprit perpétuellement actif, comme il lui manquait les bras d'une mère, mais ses deux nounous la remplaçaient un peu.

Le bébé aimait bien son grand frère Manigoldo.

Il était bizarre. Son esprit était totalement différent de celui de son papa.

L'esprit de Sage était clair, ordonné, parfaitement lisse et construit. Des zones lui étaient interdites, la plupart d'ailleurs.

Il n'aurait pas été bon pour un bébé qu'il aille traîner du coté des mises à mort, des relations intimes de son père ou des secrets de son fameux yak à la graisse d'ours et aux airelles marinées dans du vin de miel.

Il était encore trop jeune pour comprendre la portée de ce genre de choses (et surtout l'intérêt du vin de miel)

L'esprit de Mani par contre était un monstrueux capharnaüm où les émotions à fleurs de peau se mélangeaient avec les désirs, les passions, la mort et le désespoir.

Le bébé ne comprenait bien sur rien de ce qu'il voyait chez Manigoldo, mais il l'aimait bien quand même.

Comparé à la verte prairie de l'esprit de son père, Manigoldo était comme un roller-coster particulièrement violent.

Et le jeune Shion aimait le roller-coster.

Lorsque Manigoldo le rendait à l'une de ses nourrices, le bébé était toujours infiniment agité dans ses langes.

Les nourrices détestaient ça.

Elles s'étaient plaintes plus d'une fois au pope.

Sage avait un peu grondé son élève qui s'était contenté de hausser les épaules. Il ne faisait rien de mal !

Comment aurait-il pu savoir que le bébé se connectait directement à son esprit comme tous les petits Atlantes ? il ne s'en rendait même pas compte….

A l'inverse, les nourrices adoraient confier le nourrisson au Capricorne.

Le digne jeune homme savait toujours comment calmer et endormir le petit.

Là où il revenait toujours en train de miauler et de hurler, d'agiter ses bras voir de jeter télékinétiquement des objets contre les murs avec Manigoldo, le petit était infiniment calme avec El Cid.

A peine le jeune homme se présentait-il à la porte de la nurserie qui donnait directement dans les appartements du pope que le bébé s'éveillait.

Shion ne disait jamais rien avec lui.

Il ne babillait pas comme avec l'italien ou son père.

Il se contentait de fixer le visage du Capricorne comme s'il était Dieu le Père lui-même.

El Cid le prenait doucement dans ses bras.

Il s'asseyait sur l'un des fauteuils de la nurserie, prenait le biberon remplit de lait maternel que l'une des filles du harem jeune maman avait bien voulu mettre de côté puis nourrissait le bébé avec précaution.

Ses petites mains étroitement serrées autour des poignets du jeune homme, Shion buvait le liquide avec concentration.

Petit à petit, à mesure que le biberon se vidait, les yeux du petit se fermaient lentement.

Lorsqu'il avait finit son biberon, El Cid le posait sur son épaule, lui faisait faire un rot à faire trembler les temples, le gardait contre lui jusqu'à ce qu'un sourire de satisfaction apparaisse sur son visage, lui retirait son lange souillé, puis le baignait dans de l'eau tiède.

Le bébé s'agitait alors.

Content comme tout, il se tortillait pour échapper aux mains du Capricorne.

La première fois, El Cid avait un peu paniqué quand le bébé était tombé dans le petit bassin mais le pope l'avait rassuré.

Du haut de ses quelques jours, le bébé savait déjà s'agiter assez pour remonter à la surface et avoir le réflexe de retenir son souffle.

Shion était un bébé nageur tout potelé qui allait probablement être frisé comme un mouton !

Pour le Bélier, c'était de circonstance.

Une fois le bébé propre et sec, Rodrigue l'installait avec juste son lange dans sa chemise, s'asseyait sur le fauteuil à bascule puis lui lisait une histoire jusqu'à ce qu'il s'endorme contre lui.

Il n'était pas rare qu'il décide de rester là une minute ou deux de plus, pour ne pas risquer de réveiller le bambin quand il le coucherait dans son lit.

Il n'était pas rare non plus que ce soit la main de Sage sur son épaule qui le réveille de sa sieste impromptu avec le bébé sur sa poitrine.

Le pope semblait trouver l'affection du dure Capricorne pour son fragile fils hautement adorable…

A moins que comme Asmita ou Degel, il ne voit les premiers signes de l'attachement total qui existait toujours dans un couple de chevalier.

Du haut de ses sept ans, Degel hochait la tête lorsqu'il voyait le Capricorne passer avec le petit bébé.

Il Savait, lui… comme Kardia Savait.

Eux aussi avaient ressentit cette évidence, ce lien automatique et puissant qui s'était noué entre eux la première fois qu'ils s'étaient vu sans qu'ils aient leur mot à dire.

L'age, le sexe, les inclinaisons, la langue… rien n'avait d'importance.

Le cosmos décidait.

Qui étaient-ils pour refuser de s'incliner devant les ordres de l'univers ?

Manigoldo charriait sans pitié son camarade caprin.

Shion n'était il pas un peu jeune pour lui ?

El Cid avait faillit s'en irriter au début.

Mais il lui suffisait de baisser les yeux sur le regard améthyste du bébé qui reposait dans sa chemise ouverte pour qu'il ne puisse même plus protester.

Oui…. Il était jeune. Mais il était à lui….Le bébé en avait-il conscience lui-même ?

Probablement.

Aussi, c'était sur cette base de confiance, d'amour naissant, de cosmos irradiant et pour ainsi dire, de terreur contenue, que le noble espagnol, héritier de terres de toscane, fils aîné d'un Seigneur Chrétien descendant directe de croisé avait la lourde tache de faire passer l'adorable petit bébé du pope qui charmait tout le monde du lait, à la bouillie.

Shion y avait déjà épuisé deux nourrices.

Lorsqu'on lui retirait son biberon de lait pour le remplacer par un de bouillie de blé et de lait de vache, le bébé commençait par se figer.

Son petit nez se fripait, sa petite bouche s'ouvrait, la bouillie en coulait lamentablement, puis l'enfant prenait sa respiration avant de hurler tout ce qu'il savait comme si le liquide lui brûlait la bouche.

Sage avait essayé d'insister lui-même une ou deux fois.

Mal lui en avait prit.

Dans l'esprit de son fils, il n'avait perçut que de l'inconfort et de la protestation.

Il avait insisté encore.

Les hurlements du bébé avaient redoublés.

Pour finir, le biberon avait volé en éclat.

La bouillie avait volé aussi.

Mais directement dans le visage de Sage qui s'était retrouvé avec un masque pour la peau, tout chaud.

Shion avait vite prit le truc.

Dès que le Biberon des Ténèbres tentait de s'approcher de son gosier, il le faisait voler en éclat et hurlait comme un agneau qu'on tentait d'égorger.

Sage avait bien tenté d'étouffer la psychokinèse de son fils mais le petit avait alors utilisé son cosmos pour détruire le biberon.

Un biberon plus tard et le cosmos de Shion bloqué, c'était un coup de pied dans la mâchoire qui avait eut raison de la patience de Sage.

Le bébé savait être un poison violent.

Pour un peu, le pope aurait vu dans ses manières la patte de Manigoldo.

Autant dire que l'italien était particulièrement fier de son petit frère.

Même pas six mois et le têtard faisait déjà chier son monde. Il promettait !

Aussi était-ce El Cid qui du haut de ses dix huit ans et de sa dignité de chef militaire canonique allait devoir expliquer à son futur compagnon que oui, il devait manger sa bouillie comme un grand garçon.

Pour l'instant, le bébé était installé dans ses bras.

Dans une main, le capricorne tenait le Biberon des Ténèbres.

Les sourcils froncés, le bébé babillait avec agitation.

Pour un peu, on aurait put croire qu'il négociait avec l'agresseur pour ne pas avoir à se soumettre.

Mais El Cid était inflexible comme l'acier trempé.

Il approcha le biberon de la bouche du bébé.

Shion se mit à pleurer.

De grosses larmes apparurent aux coins de ses yeux avant qu'il ne se mette à miauler d'angoisse.

"- Shion… Si tu veux devenir aussi fort que ton père, il faut que tu manges ta bouillie."

"- Ha !! Habah!!! Naaaa !!!"

Sage haussa un sourcil.

Naa ? Non ? à trois mois ? Et bien…. Il faudrait le surveiller celui là.

El Cid finit par reposer le biberon.

Il souleva Shion devant lui en passant ses mains sous ses aisselles pour le monter à hauteur de ses yeux.

Comme tous les bébés Atlante, Shion avait sut tenir sa tête dès sa naissance.

"- Qu'est ce qui ne te plait pas dans cette bouillie ? Est-elle trop chaude ? Trop froide ? Je ne comprend pas poussin."

Le bébé pleurnicha encore un peu.

"- Nourrice ?"

Une très vieille femme avec une tête de fœtus de chèvre s'approcha.

"- Pouvez vous refaire un biberon de bouillie ?"

"- Mais…"

"- Un avec autre chose que du lait de vache et un autre avec autre chose que du blé."

Sage hocha la tête.
Ses devoirs de pope lui prenaient tellement de temps qu'il ne pouvait passer qu'une ou deux heures avec son fils, à son grand regret.

Il n'avait pas pensé à la possibilité d'une allergie au lait de vache ou au blé !

Là où vivaient les Atlante, il n'y avait que des yaks et des chèvres et des lentilles, du riz ou des espèces de tubercules qui ressemblaient vaguement à la dernière coqueluche en date de l'Europe : les pommes de terre.

Les deux biberons furent gouttés par le bébé avec enthousiasme mais aussitôt dédaigné avec un "NAH!!" définitif.

Un troisième biberon fut tenté avec de la farine de pois chiche et du lait de brebis.

Cette fois, Shion le siffla à la vitesse d'un faucon en piqué.

Un second biberon fut avalé presque aussi vite et ce n'est qu'a la moitié du second qu'il s'endormit dans les bras de l'espagnol.

"- Bon… et bien on sait qu'il est allergique au lait de vache, au lait de chèvre, au blé et à l'épeautre…." Soupira Sage."

Le bébé rota si fort qu'il fit sursauter son père.

"- Mon fils, tu es un goinfre."

Rodrigue se sentit obligé de voler au secours de son compagnon en couches.

"- Voyons grand pope. Il devait avoir grand faim surtout ! Depuis quatre jours que nous essayons de lui faire prendre de la bouillie…"

Le bébé se soulagea.

La nourrice le prit des bras de l'espagnol pour le laver et le changer puis le rendit au Grand Pope qui le berça contre lui.

Le nourrisson prit une longue mèche de cheveux parme entre ses doigts.

Très vite, il se mit à mâcher la mèche dans son sommeil.

Manigoldo ricana.

Cela manquait un peu de dignité de voir son maître avec une mèche couverte de bave.

Son fils dans ses bras, le Pope décida de le garder avec lui pour ses audiences de l'après midi.

Tant pis…. Il passait trop peu de temps avec lui.

***

La salle d'audiences voyait un ballet incessant de gens du commun aussi bien que de chevaliers.

Certains venaient pour un jugement pour la possession d'un carré de terre, d'autre pour la bénédiction d'un mariage ou la naissance d'un nouveau né…
Ces bénédictions là étaient en recrudescence d'ailleurs. Comme si savoir que le pope était père encourageaient les jeunes mamans à demander sa bénédiction pour leurs propres petits.
Sage la leur donnait avec bienveillance.

Sur ses genoux, couché sur le ventre, Shion dormait du sommeil des bébés, vêtu d'une réplique miniature de ses propres robes de pope.
C'était un Kardia maladroit et comme toujours brutal qui l'avait apporté.

Du haut de ses sept ans, il l'avait presque jeté au pied du pope.

"- Pour le nabot, pour qu'il attrape pas froid !"

Sage avait trouvé ça adorable.

Il avait enfilé la petite robe sur les épaules de son fils avant de sourire.

Le paquet de lange donnait un tombé bizarre à la robe mais elle était chaude et bien réalisée pour dire que c'était un enfant qui l'avait cousue.

Sage avait dignement remercié Kardia avant que le Scorpion ne retourne près du Verseau.

Ces deux là ne se quittaient quasiment jamais.
Au début, Sage avait confié le Scorpion à Dégel pour qu'il soulage la douleur de son cœur malade.
A présent….

Il voyait en eux un vrai couple, comme entre Rodrigue et son fils…

C'était étrange.

Le Verseau et le Scorpion étaient du même âge alors que dix huit ans sépareraient son fils et le Capricorne.

Qu'est ce que cette différence d'age sous-tendait ?

"- ASHIO !"

Sage prit son fils tout juste réveillé par son éternuement dans ses bras.

Il le cacha à moitié dans ses longues manches pour le réchauffer.

Shion était un bébé très costaud mais il attrapait facilement froid. Ses poumons étaient encore un peu fragiles.
Chez les Atlantes, c'était souvent la cause du la mort chez les nourrissons.

Il arrivait même parfois que le froid gèle les petits poumons dans le thorax des bébés tellement les hivers étaient froids et rigoureux.
C'était aussi pour ça qu'un maximum de bébés étaient conçus en fin de printemps ou en début d'été.

Il leur fallait toutes les chances pour être assez fort lorsque l'hiver reviendrait.

Près du trône, Albafica jeta un regard d'envie à ce bébé.

Il y avait si longtemps que personne ne l'avait ainsi serré dans ses bras… Depuis que son maître était mort, vaincu finalement par le poison des roses, près de trois ans auparavant.

Le jeune poisson soupira.

Non loin, Manigoldo lui jeta un petit regard désolé. Il aurait aimé rassurer le petit poisson, le prendre dans ses bras ou simplement le faire sourire.
Mais il ne le pouvait pas.

Il ne pouvait rien faire pour lui.

Il détestait son impuissance.

Dans les bras de son père, Shion toussa encore un peu.

Ses pommettes étaient roses.

"- Je crois qu'il a un peu de fièvre." S'inquiéta la nourrice qui ne s'éloignait jamais vraiment de l'enfant.

Sage concentra son cosmos sur le bébé pour lui libérer les poumons.

La respiration sifflante du petit se dégagea.

Shion s'endormit encore.

Le pope effleura son front délicat que ses cheveux verts envahissaient davantage de jours en jours.

Le cosmos de l'enfant était déjà fort pour un nourrisson de son âge, la longueur de ses mèches le prouvait mieux que n'importe quoi d'autre. C'était la marque d'un vrai chevalier d'or en devenir, il en était certain.

Le bébé soupira de plaisir dans son sommeil sous la légère caresse.

Le sourire de Sage se fana un peu.

Si seulement le fils de son frère avait été aussi fort que Shion…

Depuis la naissance de son neveu, il recevait régulièrement des nouvelles, toutes plus mauvaises les unes que les autres.

Le bébé était petit, fragile, facilement malade et ne semblait gagner aucun poids ni grandir.

Sage attendait l'arrivée de son frère avec son fils d'un jour à l'autre à présent.

La mère de l'enfant avait regagné son logis en laissant le bébé au père, c'était donc à Hakurei de s'occuper de lui.

Seul à Jamir, il lui fallait de l'aide.

Peut-être qu'avec Shion pour l'aider, le bébé gagnerait en force, tiré vers le haut par ce cousin qui avait le diable au corps et le cœur déjà prit par un jeune prince andalou.

A moins qu'il ne soit toscan…

Sage avait toujours été une catastrophe en géographie.

***

Le bébé était minuscule contre Shion.

Si Shion était un bébé fort et vigoureux, son cousin était petit et presque rachitique.

Nourrit au lait de yak depuis sa naissance ou presque, il commençait lentement à se développer grâce aux nourrices qui avaient acceptées de le nourrir.

Pourtant, il n'était pas tiré d'affaire, loin de là.

Penché au dessus du berceau, les traits tirés par l'angoisse, Hakurei surveillait son seul et unique enfant né vivant en deux siècles et demi.

Dans son sommeil, Shion avait prit son minuscule cousin dans ses bras et le réchauffait sans même s'en rendre compte de son cosmos naissant.

Bien sur, cela fatiguait le mini bélier qui dormait beaucoup plus, mais ça n'inquiétait pas vraiment Sage.

Il était au contraire soulagé de voir son fils aider aussi naturellement son cousin.

Gâté pourrit comme il l'était par la moitié des chevaliers d'or, il serait dommage qu'il soit déjà égoïste alors qu'il n'avait pas encore quitté ses langes.

"- Tu crois qu'il vivra ?" souffla doucement Hakurei qui pour une fois avait besoin du soutient de son jeune frère.

Sage passa un bras autours des épaules de son jumeau.

Il lui fallait être honnête.

Le bébé était si fragile…

Quand il l'avait vu, il avait eut l'impression qu'il était né la veille et non depuis presque cinq mois !

"- Je n'en sais rien mon frère…. Tu aurais du venir ici dès sa naissance…"

"- Sa mère ne voulait pas quitter les montagnes."

Sage ne dit rien mais voua la mère aux gémonies.

Cette décision allait probablement coûter la vie à l'enfant.

Le bébé était le premier enfant d'Hakurei à naître en vie.

Jusque là, il avait déjà perdu deux filles et trois fils.

Un seul avait prit une inspiration avant….sans que ses poumons ne parviennent à se déployer.

Le bébé était mort à quelques instants, bleu et ridiculement petit.

Le pope soupira.

Lui aussi avait eut d'autres enfants.

Sur le lot, deux avaient vécus assez pour avoir eux même des enfants.

Le dernier en date juste avant Shion aurait du avoir l'age de Mani.

Comme Mani, il était fier, enthousiaste, enjoué et totalement hors de contrôle.

Il était mort à sept ans, quelques jours avant que Sage ne parte en voyage pour soulager son cœur blessé de père et ne trouve le jeune italien durant son deuil.

Peut-être Athéna lui avait-elle fait croiser sa route pour le soulager finalement ?

Le pope avait répercuté tout son amour pour son fils décédé sur le jeune cancer pour le traiter comme s'il était né de ses reins.
Cela avait sauvé leur raison à tous les deux.

A présent, il était heureux d'avoir Shion.
De tous ses enfants, il était le plus vigoureux.
Le plus fort aussi.

Son cosmos était puissant pour un nourrisson.

Comme El Cid l'avait pressentit, il serait sans doute le chevalier d'or du Bélier.

Cela faisait mal à Sage.

Il y avait fort à parier que Shion ne survivait pas à la guerre qui aurait lieu dans quinze ou vingt ans.

Au moins Sage aurait-il la consolation de le voir grandir… C'était peu, mais c'était déjà ça…

La nourrice leur apporta les biberons.
Les deux pères prirent leur fils dans leur bras.

Shion attrapa immédiatement le poignet de Sage entre ses petits doigts potelés pour serrer de toute sa poigne.
Cela fit sourire le pope.

Il avait de la force ce petit diable !!

Affamé et goulu, le bébé se siffla deux biberons de bouillie mélangée avec quelques légumes écrasés avant de s'estimer satisfait.
Dans l'autre fauteuil, Hakurei ne parvint à faire boire que la moitié de son biberon à son fils avant que celui-ci ne s'endorme, épuisé par l'effort.

Le bébé buvait de moins en moins.

Les deux pères recouchèrent les deux enfants dans le même berceau.

Immédiatement, Shion prit son cousin dans ses bras pendant que Sage faisait de même avec son jumeau.
Les deux hommes et le jeune héritier du pope vivaient pour chaque inspiration supplémentaire du petit malade dans le berceau.

***

El Cid bondit de son lit.
Quelque chose n'allait pas.
Et ce quelque chose était là haut, au palais du pope.
Ca avait peur, ça se sentait mal et ça ne comprenait pas pourquoi.

Le Capricorne prit à peine le temps d'enfiler un pantalon en toile sur sa nudité pour courir au palais du pope.

Il ne fut pas surpris de sentir la présence de Manigoldo derrière lui, à quelques maisons.

Il se rua dans la nurserie.

Au milieu du petit lit d'enfant, en pleurs, Shion épuisait son cosmos à réchauffer le petit corps immobile dans ses bras.

Dès qu'il vit El Cid, le bébé se mit à vagir lamentablement.

Sage et Hakurei entrèrent enfin dans la pièce, réveillés de leur sommeil épuisé par les soins à donner au plus petit des deux bébés par l'angoisse du petit bébé contagieuse de Shion.
Sans le vouloir, le petit bélier avait émit empathiquement sa détresse.

"- Non…. Non….."

En larmes, le cœur brisé, le maître de Jamir prit son fils dans ses bras.

Un long gémissement de bête blessé lui échappa avant qu'il ne s'écroule en lourds sanglots de désespoir.

Il n'y avait rien à faire.

Il n'y avait jamais eut rien à faire…

Il aurait fallut que le bébé naisse ici, au Sanctuaire, qu'il soit entouré de soins dès sa naissance et non qu'il reste avec son seul père pour le soutenir. Aussi puissant soit-il, il fallait plus qu'un Atlante pour soutenir la vie fragile d'un bébé de leur race mourrante.

Sage s'agenouilla près d'Hakurei pour le prendre dans ses bras.

Silencieux, Rodrigue prit Shion dans ses bras et sortit de la nurserie avec lui.

Pour l'instant, Hakurei aurait eut trop mal

Manigoldo le rejoint enfin.

"- Qu'est ce qui s'est passé ?"

"- L'autre bébé est mort."

Le Cancer hocha la tête.

Il n'était pas étonné.

Dans les bras de l'espagnol, épuisé et à moitié mort lui-même de l'effort inconscient et maladroit qu'il avait fait pour soutenir les force déclinantes de son cousin, Shion hoquetait doucement.

La détresse de son père le heurtait de plein fouet sans qu'il ne puisse la comprendre réellement.

Il n'était encore qu'un tout petit bébé et bien incapable de saisir la portée des événements.

Il savait juste que le copain qui dormait avec lui depuis plusieurs semaines était malade et ne répondait plus à son cosmos comme il l'avait fait avant.

Sa présence avait toujours été faible, mais là, elle avait disparue.

Il s'y était habitué pourtant et ne plus la sentir lui avait fait très très peur.

De toutes ses forces inconsciente, il avait "secoué" son cousin pour le réveiller, pour qu'il revienne, pour que tout aille comme avant.
Quand son grand doudou était arrivé, il avait comprit quelque que chose n'allait pas.
Quand son papa et le doudou de son papa étaient arrivés, il avait fondu encore plus fort en larmes.
Non de sa propre tristesse, mais parce qu'il ne pouvait supporter la douleur des deux adultes.

Il avait été un peu soulagé quand El Cid l'avait prit dans ses bras pour le faire sortir.

Son grand doudou était toujours là pour l'aider.

Un peu rasséréné, il finit par s'endormir, la tête sur l'épaule de l'espagnol pendant que son père et son oncle pleuraient l'enfant décédé.

***

Hakurei était repartit avec le corps de son bébé depuis déjà plusieurs mois.

Sage avait voulu le convaincre de rester mais la présence de Shion, vigoureux et en pleine santé lui crevait tellement le cœur que Sage n'avait pas insisté.

Le pope avait insisté auprès de son frère pour qu'il participe au prochain festival mais l'ancien chevalier d'argent avait refusé.

Il n'en pouvait plus de voir mourir ses enfants l'un après l'autre.
Ce bébé était son dernier espoir, son dernier essai.

A présent, il allait se concentrer sur la réparation des armures en attendant que le moment de la guerre vienne avec la chance de perdre la vie contre Hypnos et Thanatos.

Sage serra Shion contre lui.

Un peu surprit par la quantité de câlins inusitée qu'il recevait de son père, Shion lui tapota maladroitement la tête.

Il avait vu faire El Cid une fois ou deux quand il tentait de rassurer un de ses élèves, dans un de ses souvenirs.

Le Pope releva les yeux sur son fils.

"- Je suis désolé tu sais…"

Il se rendait compte que son fils recevait trop de chose, qu'il ingurgitait trop de souvenirs et d'expériences qui n'étaient pas les siens et surtout qu'il ne pouvait comprendre.
Une fois, il l'avait surprit à toucher l'armure de Rodrigue pour "voir" en elle ses vies passées.

Il l'avait grondé mais le bébé n'avait pas comprit.

Pourquoi son père lui interdisait-il sur un objet ce qu'il faisait couler en lui depuis avant même sa naissance ?

Sage serra encore son enfant contre lui.

Quelle serait sa vie ? Celle d'un chevalier d'or.

Quelle serait sa mort ? Probablement aux mains d'un ennemi quelconque en protégeant Athéna.

Quels seraient les bonheurs de sa vie ? Rares et misérables par rapport à tout ce qu'il sacrifierait….

Le cœur du vieillard se serra.

Il avait tellement de mal à s'occuper de ce petit bouchon en plus de toutes ses autres fonctions… Sans l'aide d'El Cid et de Manigoldo il ne savait pas comment il aurait fait jusque là… Le spectre de devoir le confier à quelqu'un d'autre se rapprochait rapidement.

Shion allait devoir avoir besoin d'un maître de toute façon.

Lui n'avait pas le temps.

Il avait déjà formé Manigoldo, mais c'était à une autre époque. La guerre n'était pas aussi proche et chaque année écoulait augmentait sa charge de travail.
Bientôt, il n'aurait même plus assez de temps pour voir son fils entre deux portes.

Le pope passa une main dans la courte crinière verte bien fournie.

Le bébé lui rendit un sourire édenté mais heureux de vivre.

Sage lui caressa la joue.

Shion gloussa avant de miauler de joie.

Il aimait tellement son père…..

Shion avait maintenant onze mois.

Dans quatre semaines, il fêterait son premier anniversaire.

Pour lui, ça ne voulait rien dire, mais pour son père, c'était important.

Le premier anniversaire marquait le passage "d'objet" du bébé à "membre vivant de la maisonnée".

Il serait circoncit comme c'était la tradition, tatoué de la marque de sa maison, puis baigné dans de l'eau pour le purifier, dans du lait pour lui garantir la santé, du miel pour la prospérité puis du sang pour la force.

Une fois le bébé dégoûtant, il serait posé sur une peau de mouton retournée.

Le petit serait encouragé à bouger sur la peau de mouton.

Un Ancien serait spécialement choisit pour interpréter les premiers pas de l'enfant au sein de sa maisonnée, même s'il ne faisait que ramper, puis la peau serait brûlée avec de l'encens, de la myrrhe et la tête du mouton qui aurait donné sa peau et son sang.

Le symbole serait d'autant plus fort que le bébé devait être le prochain chevalier d'or du Bélier.

Enfin, le bébé serait lavé une dernière fois par son père puis présenté officiellement aux membres du clan.

Pour Shion, ce serait un peu particulier.

Les seuls membres du clan de Shion étaient son père et son oncle. Tous les autres étaient morts.

Il serait donc présenté devant les membres du Sanctuaire.

Enfin, on offrirait des cadeaux au jeune père pour le féliciter de cette naissance.

L'enfant serait considéré comme né le jour de ses un an.

Il serait ainsi trop fort pour que des démons veuillent l'emporter.

Bien sur, Sage ne voyait pas qui pourrait lui offrir des cadeaux ou même être simplement là pour la "présentation" !

Il était un Ancien, il ferait la lecture des pas de son fils seul, son frère ne viendrait pas, Shion était né en pleine nuit et surtout, personne au Sanctuaire ne connaissait les traditions de son peuple.
Personne…
A part Manigoldo…

Très fier de lui et tout à fait conscient que jamais son maître ne le croirait capable de prévenir tout le monde, le Cancer avait déjà fait le tour de toutes les Maisons actuellement pleines pour prévenir ses frères des événements à venir.

Il n'y avait pas tant de fêtes que ça pour qu'ils n'en profitent pas !

D'ici un mois, ils feraient une fête à tout casser.

Aussi bien pour leur pope que pour son gosse.

….Surtout pour leur pope en fait….

Mani ne l'aurait jamais avoué, même sous la torture, mais il aimait Sage comme un père.
Mieux encore, il l'aimait comme un père qu'il aurait pu choisir de son propre chef.

Dans les bras de son papa, Shion finit par s'endormir.

Il était un peu ronchon depuis un jour ou deux.
Ses gencives le chatouillaient et ce n'était pas agréable.