Ça fait maintenant une demi heure qu'on est monté dans ma chambre et Feliks n'a toujours rien dit – ce qui est inquiétant quand on connaît Feliks.
Du coup, je n'ose pas non plus lui demander quoi que ce soit. Pourtant, ce ne sont pas les questions qui me manquent.
Qui exactement est Mr Ivan?
Pourquoi ce changement de comportement si radical en sa présence?
Quel est exactement le lien qu'il a avec nous?
" Tuteposesdesquestionsàproposdugéant?"
Je tourne la tête brusquement. Touché.
" Ou…oui… "
" Ehbien,demande-moicequetuveux.Jeterépondraidanslamesureoùj'enailedroit."
Dans la mesure où il en a le droit? Mais c'est quoi ça? Y'a-t-il une organisation secrète en jeu, et Mr Ivan en est-il le chef? Et Toris et Feliks ses larbins?
" MrIvan…c'estquiexactement…enfait?"
" Ben,toutd'abordc'estgenrelefrangindeMlleBra,etd'lavieillesorcière…etpuisc'estundecespolitoscheszarbi.Enplus,c'estgenreundétraquéetunalcolo… "
" Ah… "
Bon, c'est pas ça qui va m'avancer, c'est ce que je savais déjà de toute façon. Mais au moins Feliks a retrouvé sa façon de parler…bizarrement. Ça me rassure.
" Etdonc…pourquoinel'avezvousmêmepaslaissémesaluer? "
Je vois Feliks lever les yeux au plafond de manière exaspéré, accompagné d'un geste de la main las.
" Carça,monp'titchou,c'estledébutdelafin.D'abordtulesaluespolimentetpuistu… "
Il s'arrête. Je crois d'abord qu'il cherche ses mots – quoique c'est plutôt improbable…après tout, c'est de Feliks qu'on parle. Mais je vois qu'il ne compte pas reprendre. Il a les yeux toujours rivés vers le plafond, la tête un peu incliné en arrière et sa main s'est figée dans l'air. Alors je tente de le relancer.
" Etpuisje…? "
Il redresse sa tête et me fixe d'un air grave, tandis que sa main se remet à bouger de manière étrange.
" Là,tuvois,ons'avanceenterraininterdit! "
" Ah…d'accord."
Bon, maintenant c'est officiel, je ne comprends plus rien. En quoi le fait de saluer poliment le frère de la femme nous ayant recueilli chez elle – et celui qui me finance des cours de violon assez coûteux, d'ailleurs! – pourrait-il mener en terraininterdit?
Bon, peu importe. De tout façon, vu la facette de caractère de Feliks que je viens de découvrir, je n'ai pas envie de l'interroger d'avantage.
Même si ça m'intrigue.
…
Après avoir passé encore vingt minutes affreusement silencieuses dans ma chambre, quelqu'un frappe et Feliks se lève pour ouvrir la porte sur Toris.
" Alors?"
Demande-t-il, d'un ton inquiet.
" C'estbon,vouspouvezsortir.Ilvientdepartir."
Feliks lâche un soupir de soulagement et retrouve d'un coup sa mine joviale qu'il a toujours. Enfin, toujours, c'est ce que je croyais jusqu'à il y a une heure…
" Mais,Toris,pourquoiest-ilsidangereux? "
Je me lance. Après tout, Toris est mon frère, alors il devrait me répondre, lui. Non?
Il me regarde, hésitant, puis s'avance vers moi et pose ses mains sur mes épaules. Il me regarde droit dans les yeux, sans ciller.
" Rai…jepréfèrenepast'enparlerpourl'instant,maispromets-moiunechose,s'ilteplaît,promets-moideresteréloignéd'IvanBraginskidumieuxquetupeux.Siunjour,parmalheur,tulecroisaisdanslarue,ignore-le!"
Je suis légèrement secoué par ce ton dur que je n'ai pas du tout l'habitude d'entendre chez Toris. Puis, il ajoute plus doucement:
" C'estd'accord? "
Je hoche la tête. Après tout, ça ne me coûtera rien.
…
J'ai mal dormi. Vraiment mal. J'ai l'impression que des milliers de petits bonhommes me tapent sur la tête avec des haches, des marteaux ou des pics.
Je ne sais pas.
Tout ce que je sais c'est que ça ne peut pas continuer comme ça. Ça fait déjà quatre jours que ça dure. Depuis…depuis la visite de Mr Ivan. Le comportement de Toris est redevenu le même et Feliks est plus extraverti que jamais. Hier, il a débarqué avec un manteau rose fuchsia, avec plein de dentelle, de lacets et de froufrous. Toris lui a dit que le jour du flamand rose, ça n'existait pas – et que ça n'existera jamais pour éviter que les gens meurent d'une overdose de rire. Feliks lui a dit d'aller se faire voir. Et puis ils ont rigolé et sont partis au travail.
J'ai mal partout et mon matelas est trop dur, malgré ça, je n'ai pas envie de sortir du lit.
J'y suis pourtant obligé quand j'entends sonner la clochette de la porte.
Je sors donc du lit et, armé d'un manteau, me précipite vers la porte. Je suis à mi-chemin lorsque je suis comme frappé par un éclair. Et si c'était Mr Ivan?
Dois-je aller prévenir Toris? Ou Mlle Braginski?
Là, je me dis que je suis bête. Il n'y a aucune raison que ce soit lui.
Bon, il n'y en a pas non plus que ce soit pas lui, mais bon…un peu d'espoir est permis!
Et me voilà devant la porte. Je m'apprête à l'ouvrir lorsque le son de la cloche qu'on sonne une seconde fois me fait sursauter. Et j'ouvre d'un coup.
" Ah,tantmieuxquecesoittoisurquiontombe! "
C'était la dernière personne que je m'attendais à voir.
" M…monsieurBeillschmidt… "
" Nah,pourtoi,Gilsuffira.Oualorsvotregénialité,c'estcommetuveux!"
" Gilbert,ç-çaserabien… "
Je marmonne. C'est alors que j'aperçois Heidi à côté de lui. Qu'est ce qu'il se passe ici?
" Bonjour,Raivis.Dis,jepeuxteparlerunpeu? "
Je hoche la tête, trop abasourdi – et un peu fatigué encore, aussi – pour parler. Je m'écarte pour les laisser entrer mais elle me prend par la manche et me tire à quelques mètres de la maison. Elle s'approche de mon oreille afin de parler le plus doucement possible.
" Raivis,jesuisvenutedireaurevoir. "
" Pardon? "
Je ne sais pas pourquoi, mais tout d'un coup, je me sens parfaitement réveillé.
" Ehbien…tusais,samedidernier,quandjet'aiditquej'aimaisGilbert,lesoirjel'aicroisédanslarue,etquandilm'asaluéjen'aipaspum'empêcherdepleurer.Jenelevoulaisvraimentpas,etjesaisquec'étaitpathétique,maisc'estvenutoutseul.Puisilm'ademandécequisepassait.Jen'airiendit,puisj'aiessayédelepersuaderquej'allaisbien.Evidemment,ilnem'apascru.Jevoulaislefairerenoncer,puisçam'aéchappé.Jeluiaidit"Ich liebe dich…", etilm'aembrassé. "
Elle marque une pause, et c'est mieux, car j'ai un peu de mal à digérer tout d'un coup. Puis, quand elle s'aperçoit que je suis prêt à entendre la suite, elle reprend.
" Ilm'aexpliquéquelemariageavecElizavetaétaitarrangé,maisqu'ilsnedevaientpaslelaisserparaître.Jemesuissentiemalpourelle,carjesais…jesaisqu'ellel'aimevraiment,ducoup,jesuispartieencourant.Unefoischezmoi,jemesuisrésolueàl'oublier,maisilestvenu,et …ilm'ademandédepartiraveclui."
"Ettuasaccepté?"
Des larmes commencent à couler le long de ses joues rosies quand elle hoche doucement la tête.
" O-oui…parceque…moi,jel'aime… "
J'ai l'impression qu'elle est sur le point d'éclater en sanglots et je la prends dans mes bras au préalable. Je la serre fort contre moi, ce qui étouffe ses reniflements et lui caresse avec affection la tête.
Je prends une profonde inspiration et je fais ce qu'un meilleur ami est censé faire dans ce genre de moment.
" Tuasfaitlebonchoix…Lili… "
Je la sens se crisper contre ma poitrine, puis repartir en pleurs.
Et nous restons comme ça quelques minutes. Puis on se sépare et Gilbert vient nous rejoindre. Il pose un bras autour d'Heidi et la serre doucement contre lui pour l'embrasser sur la tête. Il se tourne alors vers moi en souriant et m'ébouriffe les cheveux joyeusement.
" Mercid'avoirbienprissoind'elle,petit."
" C-c'estnaturel.Jecomptesurtoipourbienprendrelerelais. "
Je plante mon regard dans ses yeux rouges qui s'écarquillent d'étonnement devant mes paroles. Puis il sourit narquoisement et répond que je n'aurais pas pu trouver mieux trouver comme successeur. Puis Heidi m'embrasse sur la joue et me promet de m'écrire en tenant mes mains dans les siennes fermement et je lui promets de lui écrire aussi. Puis ils partent. Je ne sais pas combien de fois elle s'est retournée avant de disparaître au coin de la rue, mais maintenant, elle est loin, de toute façon.
Et moi je suis là.
….
Je n'ai parlé à personne de l'escapade d'Heidi. Ils n'ont pas besoin de savoir. Par contre, je me demande comment son frère l'a pris. Je suis sur qu'il n'était pas au courant, sinon Heidi n'aurait pas pu faire un pas devant sa porte sans que Vash ne pointe un fusil sur Gilbert et ne l'abatte sans pitié en moins de deux.
Etant donné qu'il était en quelque sorte obsédé par sa sœur, la nouvelle allait sûrement l'abattre...
J'entends la sonnette de la porte d'entée et me redresse dans ma chaise. On n'attend pourtant pas de visite.
Lorsque la sonnette retentit à nouveau je décide d'aller ouvrir, vu qu'apparemment personne d'autre ne veut s'en donner la peine…
« Oui ? »
Dis-je, le plus poliment possible.
Devant moi se tiennent deux grands hommes que je ne connais pas. Les deux blonds, l'un avec de légères boucles, tombant jusqu'aux épaules et l'autre, plus petits, des cheveux courts, l'air de mauvaise humeur et des sourcils remarquables…à tel point que je ne peux pas m'empêcher de les fixer. Impossible.
« Bonjour! Tu dois être Raivis, je suppose? Ou Toris? »
Me salue le plus grand des deux, dans un accent très français et en clignant de l'œil droit, à quoi son accompagnateur rétorque, vraiment de mauvaise humeur:
« Imbécile! Toris a le même âge que nous, c'est donc forcément Raivis! »
« Ou alors quelqu'un d'encore différent…Eduard ou Katy peut-être? »
« Mais puisque je te dis que c'est Raivis! Et puis, Katyusha est une fille! »
« Mais t'en sais quoi? Peut-être aussi que… »
Je dois les arrêter. Là, tout de suite.
« Euh…Je…je suis bien Raivis…et vous êtes? »
« Tu vois! Qu'est ce que je te disais? »
« Oh, c'est bon, pour une fois que tu as eu raison, pas la peine d'en faire un plat… »
Et ça repart.
« Ta gueule, Francis! J'ai plus souvent raison que toi! »
Francis, donc. D'accord…
Je suis sur que j'ai déjà entendu parler d'eux d'un coup. Si c'est le cas, alors l'autre – avec un accent britannique très prononcé, d'ailleurs – devrait s'appeler…
« Arthur… »
« Oui, c'est moi? »
Il se tourne et me regarde alors avec des yeux étonnés.
« Mais…comment tu sais…? »
« C'est que j'ai entendu Feliks parler de vous…et euh… »
Francis me regarde, une lueur étonnée dans ses yeux azur.
« Et…il a dit quoi sur nous ? »
Flashback
" Eh bien, si tu te souviens, je t'ai parlé de ces deux types avec qui je travaille depuis peu, ce français, genre un peu zarbi, Francis Mauvaisefoie – où un truc du genre –, et cet anglais grognon avec les gros sourcils, Arthur Kirmachin, eh bien, quand je suis comme allé chez Francis pour ce contrat trop important hier, ben tu vois, il était avec Artie sur le canapé et ils étaient genre en train de faire-"
" Feliks, ne raconte pas ce genre de choses à mon innocent petit frère! "
Fin du Flashback
Je rougis légèrement à cette pensée et détourne immédiatement mon regard.
« Oh, rien d'important… »
« Bah, de tout façon, Feliks ne parle que pour ne rien dire… »
« Donc, vous êtes là pour… ? »
Deux regards se tournèrent vers moi e ce fût finalement Francis qui prit la parole.
