Deuxième et techniquement avant-dernière partie de cette fic. Un peu plus courte que la première pour des raisons scénaristiques (ce qui veut dire que j'ai tiré ça aux dés à peu près).
Merci à lissliou, à sook qui me fait bien marrer à chaque fois, Lessy-enne, Yoruichii qui pose toujours plein de questions, mirandapowa qui semble avoir des problèmes de finition de phrase et DameAjisai !
Bonne lecture.
- Tiens. Moi qui étais persuadée que tu ne savais toujours pas lire. Ca doit bien faire… Quoi ? La deuxième fois que je te vois mettre les pieds dans cette bibliothèque.
- Ecrase Nao.
Nao est le genre de personne qui m'agace facilement. Elle n'a pourtant rien de méchant en soi. Mais elle est trop moqueuse, sa dernière phrase suffit à le prouver. Je pense qu'elle passe trop de temps dans cette bibliothèque.
Elle est issue d'une sous-branche de la famille Voirloups et a quelques pouvoirs de métamorphoses. Sans parvenir à garder sa forme de renard plus de quelques minutes, elle est néanmoins agile et rusée. Que ce soit sous forme animale ou humaine. Et elle s'amuse comme une folle au milieu des étagères imposantes qui garnissent le sous-sol du manoir.
Il faut dire que la demeure de ma famille s'étend à plusieurs niveaux sous terre. Séquelle de l'époque où nous devions parfois passer plusieurs jours sous terre pour nous faire oublier des villageois qui nous chassaient alors. Aujourd'hui, ces sous-sols qui étaient remplis de vivres en tous genres avaient été reconvertis. L'un en cave à vins, l'autre en bibliothèque où étaient entreposés un nombre incalculables d'ouvrages. Certains étaient des contes banals, que l'on pouvait trouver dans n'importe quelle librairie. D'autres par contre, étaient des manuscrits précieux. Volés par les miens lorsque leur nom apparaissait, ou quand le contenu était intéressant d'une quelconque manière. Des récits de voyages, les généalogies de lignées éteintes depuis des siècles, histoires de familles nobles et riches, de villes qui ont oubliés leurs origines… Traités de lycanthropie, articles de journaux, dossiers de comptabilité…
Et si quelqu'un s'y retrouvait dans ce fouillis, c'était bien Nao.
- Je cherche tout ce qu'il est possible de trouver au sujet de ''Roncecoeur'', déclarais-je en essayant d'ignorer son air suffisant.
Cette salle est en quelque sorte chez elle. Et je me sens bien quand je la vois ouvrir de grands yeux étonnés. Preuve qu'elle n'a aucune idée de ce dont je lui parle. Je me retiens de ricaner bêtement.
- Un autre indice ? me demande-t-elle.
Je secoue la tête en signe de négation. Elle pousse un soupir exaspéré avant de se diriger vers une étagère sur laquelle trônent de nombreux livres marqués d'une ou deux lettres. Elle attrape un ouvrage imposant portant la lettre ''R'' sur la tranche. Elle en chasse la poussière du tranchant de la main et le pose au sol dans un ''pof'' sourd.
Elle l'ouvre alors que je me penche par-dessus son épaule.
Il doit s'agir d'une encyclopédie, ou d'un lexique. Tout un tas de mots enluminés commençant par R sont alignés les uns en dessous des autres. Suivis d'un paragraphe plus ou moins long, de chiffres et de titres d'autres ouvrages.
Je vois Nao parcourir les longues colonnes du doigt, pour s'arrêter sur le mot tant convoité.
- Nom de famille, cœur de sorcière, artefact magique, longévité… Ca peut être tout ça, me fait-elle en levant les yeux dans ma direction.
- Je pense qu'on peut éliminer le cœur de sorcière et la longévité. Tu pourrais m'apporter les bouquins sur le reste ?
Elle referme l'imposant ouvrage avec un soupir exaspéré et se relève pour aller déambuler à travers les immenses étagères. J'attends peut-être cinq minutes avant de la voir revenir avec une petite pile de livres à l'air plus ou moins ancien. Je ne comprendrais jamais comment elle fait pour se retrouver dans cette bibliothèque immense.
- Je vais voir s'il y en a d'autres. Essaie de ne pas les abîmer.
Elle a un sourire qui signifie bien qu'elle ne me fait qu'à moitié confiance. J'essaie de ne pas y prêter crédit et vais m'installer sur une table, les livres près de moi. Le plus logique est de commencer par la famille Roncecoeur.
Je reste peut-être trois ou quatre heures, durant lesquelles Nao m'apporte encore une demi-douzaine d'ouvrages. Au bout de quoi, elle s'est mise à lire en face de moi. La voir s'intéresser à un sujet tel que celui-ci prouve qu'elle ne s'y connaît pas. Nao est du genre à emmagasiner toute information susceptible de lui servir à un moment ou un autre.
Je ferme le livre qui vient de m'apprendre que la famille Roncecoeur a connu son apogée au 15ème siècle, qu'ils se sont hissés à la cour par toute une série d'intrigues diplomatiques et que le dernier représentant de leur lignée est mort sur le bûcher, accusé de sorcellerie. Rien de bien exceptionnel. L'histoire banale d'une famille de nobles au moyen-âge.
- Tu as appris quelque chose ? je demande alors.
Elle lève à peine les yeux de sa page pour me répondre.
- Le Roncecoeur était utilisé pour catalyser les pouvoirs des êtres mystiques. On le portait en pendentif, ou on en mangeait la moitié pour garder l'autre sous son oreiller.
- Et c'est quoi exactement le Roncecoeur ?
Je la vois tourner quelques pages, retourner le livre dans ma direction et me pointer une illustration du doigt. Ce que je vois ressemble à un cristal, ou un petit bijou. Je me dis qu'en pendentif, ce doit être du plus bel effet. Malgré l'aspect ancien du papier, l'artefact est d'une belle couleur cuivrée. La forme me fait penser à celle d'un bourgeon qui entame son éclosion.
- C'est joli.
- C'est bizarre, répond Nao.
- Pourquoi ?
- Je l'ai vu dans une illustration. Et c'était une jeune femme qui l'avait autour du cou.
- Où ça ?!
Elle me désigne un petit livret, qui ressemble à un journal. Et je me rends compte qu'il s'agit réellement d'un journal en l'ouvrant. Je le feuillette un instant, sans m'attarder. Quelques mots attirent mon attention. Dehors, le soleil doit être en train de se coucher. Je fourre le journal intime dans une de mes poches.
- Merci. Je le ramènerais dans les prochains jours.
- T'as intérêt.
Je me lève et laisse Nao à ses nouvelles lectures.
J'ai couru longtemps. Peut-être deux heures et demi, pour me rendre au petit val boisé. Je ne m'approche pas de la banshee. Je ne suis pas venue pour la voir ce soir, mais pour être au calme, et avoir des éléments de réponse sous la main au cas où.
Je m'installe à mon aise contre le tronc d'un chêne. Cachée de la route. La lune n'est pas assez claire pour me permettre de voir correctement. J'ai beau y voir beaucoup mieux qu'un humain lambda dans le noir, face aux galéans, je ne fais pas le poids. Heureusement que la lampe torche a été inventée.
J'ouvre le petit livre avec le plus de délicatesse possible. Il a l'air ancien, mais admirablement bien conservé.
Le papier est un peu raide. J'ai peur de le casser. Mes yeux parcourent la première page. Il n'y a qu'un nom et un prénom, écrits d'une écriture déliée.
Viola Rena.
Si tout le journal est écrit de cette police, je garantis le mal de crâne… Je tourne à nouveau une page.
14 octobre 1415
J'ai décidé de coucher par écrit ce qu'il se déroule en ce moment. Je sens que des changements vont arriver, comme beaucoup ont déjà eu lieu. Notre mère est tombée malade, notre père ne semble pas s'en préoccuper et passe de plus en plus de temps à battre la campagne. Il dit qu'il cherche la créature qui a empoisonné son épouse et qu'il se fera un collier de ses entrailles.
Je doute énormément que ce soit une créature surnaturelle qui ait rendu notre mère malade. Elle a besoin de médecins, pas d'incantations magiques.
J'ai un sourire en songeant à cette dénommée Rena. Pour son époque, elle fait preuve d'un incroyable sens des réalités. J'ignore si une créature peut rendre un humain malade. Une malédiction par contre… Mais pourquoi la lancer sur la mère de cette enfant alors ?
Le craquement d'une brindille m'oblige à faire volte-face. Ce n'est qu'une bande de sangliers qui passent rapidement leur chemin. Rassurée après avoir rapidement jeté un coup d'œil aux alentours, je reprends ma lecture.
16 octobre 1415
Nina affirme avoir vu une silhouette blanche à l'orée du bois. Elle me parle d'un fantôme ou d'un esprit. Pour la rassurer, je l'ai accompagnée le soir, pour voir de quoi il en retournait. Aucune trace d'un quelconque esprit. Mais des loups, ça oui. Nous les avons entendus hurler au loin.
Père est parti les chasser avec une poignée d'hommes. Ils ne sont armés que de pierres et de bâtons. J'espère sincèrement qu'ils rentreront tous et en bonne santé. Passer la nuit dehors en cette période de l'année est loin d'être l'idéal. Heureusement que le temps est encore doux. Peut-être que ça aidera notre mère à se rétablir.
17 octobre 1415
Ils sont rentrés. Pas tous, et dans un état pitoyable. Nina et moi avons passé la journée à soigner les blessés. Et même encore maintenant, j'écris ces lignes au milieu des lits de fortune aménagés dans la demeure pour ceux qui ne peuvent plus se déplacer par eux-mêmes.
Les blessures de certains entraînent la fièvre. Beaucoup délirent et parlent dans leurs songes d'animaux géants sur deux pattes. Des loups, des renards, des sangliers, des chats… Ils auraient les yeux aussi brillants que le soleil, et une fourche rouge à deux dents sur l'épaule.
Je lève les yeux en me disant que cette Rena a du entendre parler de mes ancêtres en ce 17 octobre 1415. Je ne possède pas la marque à deux dents sur l'épaule gauche, mais Mikoto ou ma mère l'ont. Tous les Voirloups ne l'ont pas forcément, mais tous ceux qui l'arborent sont forcément des Voirloups.
20 octobre 1415
Mère se sent assez bien pour effectuer quelques pas dans le jardin. Nina la surveille du coin de l'œil tout en faisant ses devoirs. Et moi, je me renseigne sur ce qui a bien pu mettre les hommes et mon père dans cet état. Une simple meute de loups n'y serait pas arrivée. Mais les animaux géants qu'ils décrivent n'existent pas. On parle de loup-garou dans le village. Une battue sera organisée à la prochaine pleine lune pour attraper les soi-disant fauves. En attendant, un couvre-feu a été instauré et les rares patrouilles ont été doublées. On croise des gardes à tous les coins de rues. Il est étrange de voir ces hommes, épées au flanc et arbalète à la main dans notre petite bourgade. J'espère qu'ils n'auront pas à s'en servir.
25 octobre 1415
Hier soir, j'ai entendu des cris. Ce n'était ni les chiens du village, ni les loups des bois. Si Nina ne m'avait pas réveillée, je n'aurai sûrement pas eu l'idée d'aller voir de quoi il s'agissait. Et dans le jardin, peu avant le bois, j'ai vu le fantôme que m'avait décrit ma petite sœur. Je suis partie en courant quand le spectre a tourné la tête dans ma direction. J'en tremble encore.
- C'est toi qui lui a fait peur, hein ?
La banshee, jusque là penchée par-dessus mon épaule, ne me répond pas. Elle observe le journal que je tiens dans mes mains d'un air très concerné. Ca fait bien quelques minutes qu'elle lit avec moi, sans que je m'en offusque.
- Roncecoeur… Ca a quelque chose à voir avec cette Rena Viola ?
Elle me traverse de ce regard chargé de chagrin. J'en ai presque le cœur brisé. Ca me met mal à l'aise, il faut que je bouge. Je referme alors le vieux livre, éteins ma lampe de poche, salue la banshee d'un signe de la main et m'enfuit à petites foulées. Car c'est bien l'impression que j'ai.
Fuir.
Quand elle m'a regardé, alors que je lui demandais si Roncecoeur avait un lien quelconque avec la femme du journal, il m'a semblé que je lui devais quelque chose. Une dette d'un autre temps.
Courir m'éclaircit les idées, m'allège l'esprit. En rentrant chez moi, je m'endors directement. Sereine.
- Encore toi ?! Mais tu as décidé de te civiliser ?!
- Nao…
- Pincez-moi je rêve ! Natsuki la bagarreuse, deux jours d'affilée dans la bibliothèque !
- Nao.
- Et tout ça sans dévorer une seule page. Il me semble que la première fois où tu es venue, tu avais déchiré un livre d'images parce que tu n'arrivais pas à déchiffrer la légende…
- Nao !
Elle me tourne le dos et s'en va en ricanant.
- Apporte-moi de la doc sur les banshees ! je lui lance tandis qu'elle disparaît derrière une étagère.
Car s'il est révélation plus stupide que celle que l'on peut avoir sous les yeux depuis le début, c'est une de celles-là qui m'a frappée au réveil. Enfin… réveil. Une fois que mon esprit embrumé se soit mis en marche. Une banshee était une âme en peine et quoi d'autre ? Il était intéressant de voir si l'une d'elle avait une affinité avec le Roncecoeur.
On ne sait même pas encore ce qu'est exactement ce Roncecoeur…
Nao arrive avec un bestiaire à la main.
- C'est pourtant la base… marmonne-t-elle en s'éloignant à nouveau.
Je la remercie de mauvais cœur en allant m'installer à une table.
C'est une illustration griffée qui m'accueille en ouvrant l'ouvrage à la bonne page. Une femme aux traits tirés par la douleur et la tristesse se griffe le visage de ses longs doigts crochus. Je me dis que la banshee que je connais ne ressemble en rien à celle-ci.
On les dit annonciatrice de mort par leur cri. Ce dernier est soi-disant capable de tuer celui qui l'entend (surtout si elles sont énervées), de réveiller n'importe quel endormi, il est audible dans la tempête la plus violente… Il se raconte que les grandes familles ont chacune leur banshee et qu'elle se manifeste avant un décès dans la famille.
Je ne crains rien pour la mienne. Ma rencontre avec celle du val tient plutôt du hasard le plus total. Drôle de hasard tout de même.
J'ai rejoins le val ce soir encore. Ma mère ne semble pas s'offusquer de mes absences répétées la nuit. En fait, elle semble énormément prise par autre chose, ainsi que mon oncle. Ils restent enfermés de longues heures dans le bureau de ma mère. Cependant, Midori, qui remplit le rôle de tuteur lorsque ma génitrice est absente, ne m'a pas donné de contre-indications.
Le seul qui semble ne pas prendre mes sorties nocturnes à la légère, c'est Takeda. Je ne lui ai pas parlé du journal, mais je ne doute pas que quelqu'un d'autre le fera pour moi.
Je cherche la banshee des yeux, affectueusement surnommée Roncecoeur par Mikoto quand je lui ai raconté une partie de l'histoire (ce qu'elle peut être insistante quand elle s'y met…), et la voit non loin du virage habituel. Etrangement, les journaux n'ont pas encore fait mention de la banshee. Il y a pourtant du passage sur cette route, même la nuit. Il est étonnant de voir que les légendes portant sur les dames blanches n'ont pas refleuries dans le secteur.
Ce n'est peut-être pas plus mal. Nous avons remarqué qu'il suffit qu'une simple créature fasse un peu parler d'elle pour que l'engouement populaire reprenne du poil de la bête. Et ça équivaut bien souvent à des ennuis en pagaille et des précautions à prendre pour ne pas être démasqués.
Je sors la lampe de poche et me cale au même rocher que la veille. Le papier émet un petit bruit sec mais reste entier sous mes doigts.
28 octobre 1415
Mère est morte avant-hier. Nina est effondrée. Notre père par contre, a l'air un peu plus dément chaque jour. Il crie à la volée qu'il trouvera celui qui a fait ça à son épouse et qu'il l'égorgera lui-même. Il parle d'une justice divine, du diable… Il se moque complètement de nous, ses filles. Je suis obligée de m'occuper seule de ma petite sœur et des obsèques de ma mère. Le fantôme reste près de l'orée du bois. Je me demande bien ce qu'il veut ou attend.
29 octobre 1415
Il y a une croix au nom de ma mère au cimetière dorénavant. Je me sens bizarre. La femme de la maison, c'est moi. Et en tant que maîtresse des lieux, mon premier devoir a été d'aller demander des comptes à ce spectre. Je n'ai pas proposé à Nina de m'accompagner. Mais quand j'ai insinué que j'irai à l'encontre du fantôme, elle m'a assuré que la mort de mère me rendait folle.
Je me suis donc rendue au bois, une simple lanterne à la main. Le spectre n'a pas bougé mais m'a regardé tout le long de mon avancée. J'ai eu beau essayer de me contrôler, j'ai tremblé tout le long du chemin.
C'est en arrivant à une longueur de bras que j'ai eu envie de rire aux larmes. Ce que nous prenions pour un revenu d'entre les morts n'étaient que quelques draps blancs cousus sur un mannequin de bois. Tout ça pour ça. Je les ai ramenés avec moi.
En rentrant, Nina m'a demandé pourquoi j'avais un linceul dans les mains.
J'entends un rire et me retourne. C'est Roncecoeur, la banshee, qui glousse discrètement. Je me redresse et lui fait face.
- C'est toi qui lui a fait cette blague, hein ?
Elle hoche la tête, l'œil brillant, tranchant agréablement avec la tristesse que l'on peut habituellement y voir.
- Tu as songé à la peur qu'à pu avoir cette pauvre fille ?
Elle s'approche à nouveau de moi et pose un doigt sur la date de la prochaine entrée du journal.
31 octobre 1415
Halloween.
Fête de tous les saints et accessoirement occasion trop rare de se défouler pour les créatures de notre genre. S'il y a bien une date que tous les Voirloups attendent, enfants ou adultes, c'est Halloween. Nous avons exceptionnellement le droit de nous exhiber sous notre forme animale à l'extérieur. Nos déguisements passent bien souvent pour les mieux réussis et les plus « naturels ». Les humains n'ont pas idée du point auquel ils peuvent être naturels. Et le plus drôle bien sûr, est de pouvoir effrayer les humains sans remords ni scrupule.
Si les métamorphes ont le droit de se lâcher, pourquoi pas les banshees ?
Je n'y avais jamais songé.
Le coup des draps blancs au fond du jardin il y a six siècles n'était donc qu'une farce en prévision d'Halloween. Vu comme ça, j'ai plutôt envie de rire de cette Rena. Parce qu'à la place de Roncecoeur, j'aurais sûrement fait la même chose.
- Tu as fait d'autres choses comme ça ? je demande alors.
Sa réponse est de se poster près de moi, de saisir un côté du journal de ses mains glacées et de parcourir les lignes d'un doigt blanc.
Les draps se seraient mis à voler tout seul, les taupes du jardin auraient envahies la cave à vin, on aurait retrouvé l'épouvantail d'un voisin pendu au balcon…
Même une banshee peut être farceuse et c'est une agréable surprise.
Minute !
- Tu étais banshee à cette époque ? Ou encore humaine ?
Son regard se voile et je comprends que j'ai amené un sujet qui fâche. Elle me tourne le dos et commence à s'éloigner en direction du ruban de bitume gris.
- Hey, attends ! Excuse-moi.
Mais rien à faire, elle m'ignore complètement. Je tente alors un geste jamais essayé encore, je l'attrape par le bras. Le contact est gelé, j'ai l'impression que mes doigts vont se briser au moindre mouvement trop brusque et elle me repousse. Pas physiquement, mais en aboyant un ordre bref qui me vrille les tympans et me laisse sonnée.
La seule chose pouvant sortir de la gorge d'une banshee est son cri. Fracassant.
Je titube, haletante et les poings sur les tempes. Face à moi, la banshee affiche une expression paniquée, tend la main dans ma direction, se mord la lèvre puis fait définitivement volte-face. Me laissant seule avec mon mal de crâne.
Voir Reito réprimander quelqu'un est déjà quelque chose d'effrayant en soi. Voir Reito réprimander Mikoto tient carrément de la torture psychologique. Le motif ? Une simple balade au clair de lune, sous forme animale. Il semblerait que ma cousine n'ait pas réussi à se retenir de dévorer quelques oiseaux nocturnes au passage. Le sang à ses lèvres tend à confirmer cette hypothèse.
Le pire est que je ne peux même pas prendre la défense de ma cousine. Reito est encore sous sa forme de grand chat, à faire les cent pas dans le hall d'entrée. Mikoto quant à elle, n'est plus qu'une petite silhouette voûtée par la fureur de son père. Les oreilles basses, la queue entre les pattes et le regard fuyant. Et si jamais elle tente de répondre, Reito fait taire le début d'explication d'un feulement furieux.
Bien sûr, un tel vacarme réveille le manoir en entier. Et il ne faut que quelques minutes pour que la majorité de la famille Voirloups assiste au sermon de Mikoto. Tout ce monde murmurant autour du père et de la fille ne font qu'aggraver mon mal de crâne. Je décide donc de passer au travers et ne prête plus attention au monde autour de moi.
Grave erreur.
Une masse lourde me tombe sur le dos et je ne peux que me recroqueviller pour atténuer les dégâts. Je reconnais l'odeur de Reito et lance un hurlement affolé.
- Tu pensais réellement passer au travers des mailles du filet toi aussi ?! lance-t-il tout en me maintenant toujours au sol. Tu penses que nous ne savons pas où tu te rends depuis quelques nuits ?
- Je n'ai rien fait de mal !
Je me débats et entame une transformation pour me défendre de ces accusations injustes quand un autre lycan vient à mon secours. Il s'agit de Takeda. J'ai rarement été si heureuse de voir débouler mon demi-frère par surprise. Mais même avec toute la volonté du monde, il ne fait pas le poids face aux années d'expérience de mon oncle et se fait rapidement maîtriser.
Intervient alors un personnage que je n'aurais jamais cru revoir de sitôt. J'ai tout juste le temps d'apercevoir une masse de muscles de près de 2 mètres et demi de haut plaquer sauvagement Reito au mur opposé et le maintenir à près de 30 centimètres du sol d'une poigne forte et solide sur sa gorge.
Les Voirloups présents se taisent alors que je reste figée face à cette apparition qui toise mon oncle de haut.
- Si tu as quoi que ce soit à reprocher à ma filleule, c'est à moi que tu es prié de t'adresser dès maintenant.
La voix est basse, comme si elle résonnait en passant à travers ses cordes vocales. Mon oncle se débat un moment, ses pattes griffues lacérant le vide sous son corps et s'agrippant à la poigne étouffante qui se resserre. Jusqu'à se défaire et laisser le galéan toucher sol. Ils se défient du regard, l'un haineux, le deuxième intimidant. Et Reito déclare forfait. Il rejoint Mikoto, l'attrape par l'épaule et monte à l'étage sous les regards ahuris de ma famille. Regards tout autant étonnés lorsqu'ils se tournent vers celui qui a mis fin à cette bagarre.
Si un humain le voyait ainsi, le premier mot qui lui viendrait à l'esprit serait : « minotaure ».
Seulement, un minotaure possède un corps humain. Le métamorphe présent est bel et bien semblable à un taureau bipède.
Je reprends ma forme humaine tandis que Takeda fait de même avec ses esprits, et fonce en direction du nouveau venu. Celui qui a été comme un père pour moi, un mentor. Et assez proche de ma famille pour être mon parrain.
- Yamada !
Je me jette dans ses bras et il me fait tournoyer en l'air, légère comme une plume. Qu'est-ce qu'une humaine d'une cinquantaine de kilos pour un être capable de déplacer un roc de plusieurs tonnes ?
- Alors ma toute belle, ce chat mal léché t'a encore cherché des puces ?!
- Laisse mes puces tranquilles et occupe-toi déjà des tiennes.
Il me repose à terre et ébouriffe mes cheveux en un geste affectueux. La tête me tourne et je mets quelques secondes à me rendre compte que l'on me tend une longue robe de chambre.
- Et je peux t'assurer que ce n'est sûrement pas la dernière fois, je lui réponds en enfilant le vêtement ample.
On a tendu le même à Takeda qui nous rejoint craintivement. Maintenant que j'y pense, il n'a jamais vu Yamada. Ce dernier avait accepté d'être le parrain de tous les enfants de mon père, sans condition. Takeda et moi ayant le même père, il est donc également filleul de Yamada. Et celui-ci ne vient que trop rarement nous voir, trop occupé à régler les différends de sa propre famille.
- Aah… Takeda je suppose ?
Il lui tend une main massive, capable d'écraser celle de mon demi-frère sans forcer. Ce dernier hésite un peu avant de tendre la sienne, ridiculement petite.
- En… Enchanté… bégaye-t-il.
J'éclate de rire.
- Ne crains rien, fais-je à mon frère qui devient de plus en plus pâle. Sous ses airs de buffle, il est doux comme un agneau.
- C'est bien vrai gamin. Il n'y a que ce galéan stupide de Reito qui me débecte quand il s'y met.
- Content de le savoir… balbutie Takeda en reprenant quelques couleurs.
Une voix impérieuse se fait entendre.
- Yamada !
- Houlà, le chef se fâche… marmonne-t-il en se penchant vers nous.
Il fait ensuite volte-face vers ma mère qui vient de l'interpeller et écarte les bras.
- Saeko ! Toi aussi tu m'as manquée tu sais !
- Garde tes belles paroles pour quelqu'un d'autre ! Tu sais parfaitement ce que je pense de ton retour spontané !
Je ricane bêtement. Parce que malgré son ton mordant et ses fausses accusations, je sais que ma mère adore Yamada.
Je jette un coup d'œil à mon demi-frère qui observe la scène avec curiosité et surprise.
- Ca te dirait de les laisser à leurs retrouvailles, et qu'on aille se coucher ?
Il se contenta d'hocher la tête, blême.
Je me tiens à quelques kilomètres du val lorsque j'entends un cri affreux déchirer la quiétude nocturne. Je reconnais le timbre de voix particulier de la banshee et accélère l'allure. Les arbres défilent à une vitesse folle, je traverse champs et petites routes sans me soucier d'être à découvert et arrive finalement aux côtés d'une silhouette pâle et effondrée.
Elle ne crie pas. Elle pleure.
Je l'ai lu dans le livre de Nao. Les pleurs d'une banshee annonce une mort prochaine dans la famille de celui qui les entend.
Ma famille.
Roncecoeur semble s'être calmée, même si elle reste à distance et me jette parfois un regard teinté de pitié et de chagrin. J'ai du mal à supporter ça mais décide de rester tout de même. Elle peut toujours m'aider pour le journal de Rena.
Lire ce vieux journal ne peut que m'aider à me détendre. La journée a été longue et pesante. L'ambiance s'est inévitablement refroidie depuis le sermon de Reito. Il n'a fait que réveiller d'anciennes peurs et jouer sur une rigueur qui n'est plus d'actualité. Quelques oiseaux ne changeront pas l'histoire du monde. Et même si fondamentalement, il n'a pas tort, je n'arrive pas à me convaincre qu'il a raison. Mikoto devrait savoir maîtriser son appétit depuis longtemps, mais elle n'a pas à posséder tous les dons des anciens Voirloups non plus. Décidément, Reito en demande trop à sa fille.
Qu'importe si elle ne sait pas embraser une forêt entière à l'aide de la seule phosphorescence de ses yeux, si elle n'est pas capable de régénérer un membre brisé en moins d'une heure, si son feulement est incapable de briser le verre et ses griffes de fêler la pierre ?
Je trouve déjà hallucinant qu'elle puisse bondir aussi haut et aussi loin tout en conservant un équilibre impeccable. Sa vitesse et son agilité sont sans pareille. Ce n'est apparemment pas suffisant pour Reito qui lui en demande toujours plus.
Je me demande de quelle manière je réagirais si ma mère avait un tel comportement à mon égard. Ca se réglerait sans doute dans une bataille plus ou moins organisée, et je continuerais à faire ma tête de mule quoi qu'il arrive. Takeda et Midori ont raison, j'ai vraiment un sale caractère quand je m'y mets…
Je jette un dernier coup d'œil à Roncecoeur. Elle a repris son poste habituel, près du grand virage, et garde la tête basse. Ses épaules sont secouées de sanglots. J'aimerais faire quelque chose, mais dans la mesure où elle ne peut pas parler et où on ne peut pas se toucher, réconforter quelqu'un est un problème ardu.
J'ouvre le journal et m'étonne de la date de l'entrée suivante. J'avais quitté Rena et ses problèmes fin octobre. Je la retrouvais mi-mars. Cependant, les premières lignes me rassurèrent. Il ne manquait pas de pages.
17 mars 1416
L'hiver ne m'a pas permis d'écrire dans ce journal. Trop rude pour que je puisse m'occuper d'autre chose que la gestion du domaine et de la maison. Nina a eu beau m'aider, je suis éreintée. Et ce n'est pas terminé. Les rigueurs de l'hiver ne sont pas encore terminées. Nous ne sommes pas à l'abri d'une averse de grêle ou d'une gelée tardive qui détruirait les semis. En ces temps troublés, ce serait une catastrophe dont nous aurions du mal à nous remettre.
En parlant de catastrophe… J'ai l'impression que notre père les accumule. Il s'est brisé la jambe au cours d'une chasse au sanglier en décembre. Son cheval a dérapé sur une plaque de verglas et s'est renversé sur le côté, lui écrasant le genou. Nina m'a proposé d'aller voir cette femme qui vit à l'écart du village. On dit d'elle qu'elle est une faiseuse de fantômes et un peu sorcière.
Avec les délires de mon père sur ces animaux bipèdes qui rôdent en forêt, je ne suis pas rassurée.
19 mars 1416
La faiseuse de fantômes est venue. De prime abord, elle a l'air d'une jeune femme tout à fait banale, mais ma mère m'avait appris à ne pas me fier à une première impression trop doucereuse.
Et au fur et à mesure qu'elle invoquait d'étranges noms en chuchotant et qu'elle faisait boire de nombreux breuvages à mon père, j'ai vu qu'il fallait s'en méfier. Elle porte un pendentif représentant une manticore. Et même si je ne suis pas sorcière moi-même, je sais qu'il s'agit du seul charme capable de briser celui du scorpion, qui lui, est capable de bloquer les pouvoirs d'une sorcière.
Et il y a ces yeux rouges qui ont l'air de briller à la lueur des chandelles. J'en frissonne encore. Ils sont brûlants, comme s'ils m'avaient percée d'une flèche de feu.
Je lève la tête du journal. Roncecoeur n'a pas bougé. Ces yeux rouges… sont-ce les siens ? Je bloque la page en glissant un doigt entre les deux feuilles anciennes et descend de mon perchoir. Je m'approche prudemment. Qui sait si ses pleurs se sont réellement calmés, et quel cri elle pourrait être capable d'employer dans de telles circonstances ?
Elle m'entend avant que je n'ai dit quoi que ce soit et tourne vers moi un visage ravagé par le chagrin. Je tends lentement le journal à la page ouverte et attend une réaction. Roncecoeur parcourt rapidement le papier des yeux et un sourire triste se dessine sur sa figure.
Je pousse mentalement un soupir de soulagement et ramène le journal face à moi pour en lire quelques lignes encore.
J'ai appris que son art venait d'au-delà la mer de l'Ouest, tout comme son prénom. Shizuru.
J'échange un regard complice avec la banshee. Celle que je nommais jusque là Roncecoeur pourrait bien changer d'identité en l'espace de quelques secondes.
- Alors c'est toi la sorcière du journal ?
Elle acquiesce d'un hochement de tête.
- Shizuru…
Et au-delà de son funeste présage, les larmes qu'elle verse ce soir-là semblent être de joie.
Yamada éclate bruyamment de rire après m'avoir poussée une énième fois au sol.
- J'ai appris que tu en avais fait de belles pendant mon absence. Une banshee ! Rien que ça !
Je me redresse après avoir dégagé les mèches de cheveux noires de devant mes yeux et éternue brusquement. Foutues graminées ! Il fallait vraiment que j'adore ma cousine pour lui offrir ce cadeau. Heureusement que mon parrain était là avec moi, il craignait beaucoup moins que moi le pollen.
Je le vois mâchonner un brin d'herbe tout en continuant à ramasser des brassées de valériane. Plus connue sous le nom d'herbe au chat. J'avais entendu dire que Reito lui menait la vie dure depuis l'autre soir, et j'espérais que l'effet des herbes lui remonterait le moral et l'apaiserait un peu.
- Après tout… Venant d'une gamine qui veut droguer sa cousine, je m'attends à tout, marmonne Yamada.
- Hé !
Il est vrai que trop d'herbe au chat a tendance à avoir des effets un peu trop euphorisants…
- Je ne vais pas tout lui donner. Je ferais sécher le reste.
Je l'entends vaguement dire que c'est tout à fait l'excuse qu'il avait sorti à une petite galéan de son village natal.
- Ecoute, tu as beau être mon parrain, je me fous de ta vie amoureuse et sexuelle. Je veux juste que tu m'aides avec ces herbes de malheur.
Il me les met sous le nez avec un sourire sadique. Je suis prise d'une nouvelle crise d'éternuements.
- Bon sang, tu veux ma mort ?!
- Peut-être.
Il hausse les épaules et retourne à la cueillette tandis que je tente désespérément de calmer les protestations de mon système respiratoire. L'odeur est aussi entêtante que les éternuements qu'elle provoque. Une fois mon souffle repris et assurée que ça ne changera pas de sitôt, je décide de questionner Yamada. Un détail du journal de Rena m'intrigue. Et il me semble que mon parrain m'en avait déjà parlé.
- Dis-moi, la manticore est bien une créature de Perse ?
- Oui. C'est moi qui t'avais raconté cette histoire il y a longtemps. Ca m'étonne que tu t'en souviennes. Tu devais être grande comme ça.
Il met sa main libre au niveau de sa hanche. A cette taille là, je devais avoir six ou sept ans.
- Et tu passais le plus clair de ton temps à faire courir Midori dans tout le manoir en hurlant comme un loup à la lune.
Je le devine nostalgique.
- Et tu t'arrêtais seulement si ton parrain te racontait ses voyages. Ouais, une vraie sauvage !
Je m'imagine enfant, en train de hurler en sautant sur les meubles. Midori m'en parle parfois encore. Même si elle préfère l'adjectif de « tornade » à celui de « sauvage ».
- Mais tu parlais de la manticore…
Il lève un sourcil soupçonneux.
- Tu pourrais m'en parler un peu plus ?
Il se baisse pour pincer une tige épaisse entre ses doigts et la brise avant de la porter à sa bouche.
- Il n'y a pas grand-chose à dire. Si ce n'est que c'est un vieux camelot qui m'en a parlé. Il disait que toute sa famille avait été dévorée par une manticore. Et que les rafales de kalachnikov n'avaient même pas entamé sa peau.
- C'est une créature cuirassée ?
- Non. C'est pour ça que je doute un peu des propos de ce vieillard. La manticore est une mangeuse d'hommes par nature, rapide et sanguinaire. Elle attaque avec sa queue de scorpion et emporte le cadavre dans sa gueule de lion pour aller le dévorer plus loin à l'abri. Elle ne fait pas dans la finesse et ne laisse généralement pas le temps d'aller chercher une arme pour se défendre.
- Elles sont si rapides ?
- Sur certaines représentations, on les afflige d'ailes de chauve-souris pour symboliser leur rapidité. Ca te donne une idée.
En effet. Pour que les humains eux-mêmes aient ailés la bête, elle doit être d'une vitesse extrême.
- Midori ne t'a pas raconté tout ça ? Elle est mordue de tout ce qui concerne les créatures comme celles-ci.
- Euh… Si. Je voulais être sûre d'avoir tout retenu.
Ce mensonge est pitoyable, et mes talents de fourvoyeuse aussi. Yamada n'est pas dupe, mais ne dit rien. C'est un des côtés que j'apprécie le plus chez lui. Même en voyant que je mens, il ne me demandera pas la vérité. A l'inverse de ma mère.
Il se redresse, les bras encombrés de tiges de valériane.
- Je pense que tu en auras assez pour fournir Mikoto toute l'année. Si on allait la chercher ?
Il m'emboîte le pas.
- Regarde Takeda ! Regarde ce que Natsuki m'a offert aujourd'hui !
Mikoto s'élance vers mon demi-frère trempé de sueur et épuisé. Elle a les bras chargés du bouquet de valériane, tellement grand qu'on ne la voit presque plus derrière ce rideau de végétation. Sans qu'elle n'en ai mâché une tige, l'effet euphorisant fait déjà effet. Peut-être que ce cadeau n'est pas approprié. Je sens qu'elle va être infernale pendant quelques heures encore.
Takeda me lance un regard implorant alors que Mikoto danse en rond autour de lui. J'interpelle ma cousine.
- Mikoto, ça ne te dirait pas d'aller montrer ça à Midori ? Dis-lui que je te les ai données et elle saura quoi en faire. Ok ?
Elle ne me répond pas, mais part en courant en direction du manoir. Je sais que Midori lui en donnera une petite partie à consommer immédiatement et qu'elle entreposera le reste à l'abri jusqu'à ce que je m'en occupe.
- Heureusement qu'il n'y a pas d'herbe ayant le même effet pour les lycans… déclare Takeda.
- On a l'argent.
- L'effet n'est pas forcément le même. L'herbe au chat la booste, l'argent nous détruit petit à petit.
- A long terme l'effet est le même. Ca leur bousille les neurones s'ils en prennent trop, trop longtemps. Comme une drogue. Qu'est-ce que tu faisais avant qu'on arrive ?
Il baisse les yeux sur le sol de terre battue. Il s'agit d'une petite cour d'entraînement sur le côté Est du manoir. Assez grande pour nous exercer seul au combat. A deux, on commence à être à l'étroit et à trois, c'est impossible.
- J'essaie de travailler ma souplesse. Quand Reito m'a attrapé l'autre soir, Midori m'a dit que j'aurais pu m'en sortir avec un simple mouvement. Elle me l'a montré et… j'essaie de le reproduire. Mais je n'arrive pas à pivoter correctement le bassin.
J'oublie un peu facilement que Takeda n'a pas bénéficié de l'entraînement des Voirloups dès son plus jeune âge. Il a commencé les exercices lors de son arrivée au manoir. Alors que ça faisait facilement quatre ou cinq ans que je maîtrisais les mouvements et exercices de base, il commençait à peine à se familiariser avec un milieu de métamorphes. Ces quelques années ratées lui laissaient des lacunes. Notamment en rapidité et en souplesse.
Nous passons le reste de l'après-midi à travailler la figure. Je l'aide à corriger ses placements et lui sers de partenaire. Cela me permet également de réviser mes propres mouvements de combat. En soi, ils ne sont pas différents de ceux des humains pratiquant les arts martiaux, seulement adaptés pour que nous profitions de nos griffes, de nos crocs, de notre grande taille et de notre allonge. Un style assez offensif en fait quand on y regarde de plus près. Et qui me convient parfaitement.
21 mars 1416
La fièvre de père a baissée. Il semble plus lucide dans ses délires. Shizuru vient toujours lui administrer des drogues qui le laissent abruti de longues heures pour oublier la douleur. Mais quand il se réveille, il ressemble à l'homme qu'il était avant la mort de mère, et d'un coup, il bascule.
Ses cris effraient toute la maisonnée. Peu de domestiques acceptent de l'approcher. Quelque part, je trouve Shizuru extrêmement courageuse. Elle n'a pas peur de ces histoires d'animaux géants et dit même que c'est dans l'ordre des choses.
Lorsque je lui ai demandé de quoi elle voulait parler, elle m'a assuré qu'il y avait énormément de créatures dont je ne soupçonnais même pas l'existence et qui vivaient dans les environs. D'après elle, ces grands animaux ne feront plus parler d'eux. Je n'ai pas pu m'empêcher de lui faire remarquer qu'en tant que faiseuse de fantômes, elle avait sûrement un lien avec ces créatures. Elle s'est juste contentée de me sourire.
22 mars 1416
L'arrivée du printemps commence à se faire sentir. Surtout pour Nina et son rhume des foins. Elle a constamment les yeux larmoyants et est obligée de rester à l'intérieur. Je suis allée en hâte chercher Shizuru pour lui demander un remède à l'intention de ma petite sœur.
Je me sens incroyablement stupide.
Je m'attendais à trouver une vieille cabane décrépie, aux poutres grinçantes et sur le point de s'écrouler. Mon imagination par rapport à l'intérieur ne m'a pas donné une image plus favorable.
Lorsqu'elle a ouvert la porte, elle semblait surprise de me voir. Et quand elle m'a invité à pénétrer dans cette petite maison à l'air modeste mais bien tenue, j'ai hésité un instant. J'étais angoissée. Mais au moment où je lui ai demandé quel genre de potion était en train de bouillir dans une marmite sur le feu et qu'elle m'a répondu qu'il s'agissait d'un simple ragoût en éclatant de rire, j'ai été soulagée.
Nous l'avons goûté ensemble. Et je suis heureuse de pouvoir dire que je cuisine aussi bien que cette faiseuse de fantôme.
Roncecoeur… Non. Shizuru lit par-dessus mon épaule, absorbée par les lignes du journal.
- Tu sembles être attachée à cette Rena.
Elle ne dit rien et continue à lire. Je lui tends le journal qu'elle saisit d'une main fébrile. Je la vois en tourner les pages frénétiquement, visiblement à la recherche d'un passage précis. Elle stoppe vers les dernières pages du petit ouvrage, paraît soulagée et me le rend.
- Qu'est-ce qu'il y a de si précieux là-dedans ?
Je m'apprête à ouvrir le journal sur ses dernières pages quand Shizuru m'impose son contact glacé. Venant de quelqu'un d'autre qu'une banshee, cela aurait pu être doux, voire chaleureux. Mais son étreinte par derrière est glacée, tout autant que la main qu'elle pose sur mon front.
Elle m'entraîne dans cette dimension où elle m'a appris l'existence du Roncecoeur. L'endroit qui lui appartient et dans lequel je n'ai plus d'emprise sur mon propre corps.
L'image qui apparaît devant nous semble être un reflet vu dans un miroir crasseux. La silhouette d'une femme se dessine. Assez grande, de longs cheveux noirs, des yeux bleux…
Rena… souffle une voix dans mon esprit.
Et je contemple cette jeune femme qui a vécu six siècles avant moi. Cette femme que Shizuru a connue.
Près de Rena, une autre silhouette se dessine, plus petite. C'est une enfant de 14 ou 15 ans, au visage marqué par les épreuves de la vie. Ses cheveux aux reflets bleus foncés sont lâchés dans son dos et ses yeux dorés brillent d'une lueur furieuse. Je devine en elle une grande rage de vivre.
Nina, répète la voix.
Et j'observe les deux sœurs face à nous, qui ne bougent pas, ne semblent pas nous voir. Quelque chose m'agace dans ce tableau. Ce n'est que lorsque je trouve de quoi il s'agit que je ne parviens plus à détacher le regard des deux ombres des sœurs.
Celle de Rena est la plus normale, mais quelques détails ne correspondent pas. La carrure est trop large, les cheveux trop courts. Et celle de Nina n'est carrément plus humaine. Il s'agit d'une ombre massive et imposante, mouvante, vive et… furieuse. La présence d'une créature mythique à côté de laquelle les lycans font figure de louveteaux en peluche.
- Qu'est-ce que c'est ?
- A la fois une délivrance, et une malédiction.
J'observe celle qui vient de dire ces mots à haute voix. Les sœurs n'ont pas bougées, pareilles à des mannequins. La banshee m'étreint toujours, mais je ne l'ai pas sentie remuer dans mon dos. Et pourtant, c'est bien elle qui s'approche d'une démarche souple et l'œil taquin. Ce n'est pas la banshee d'aujourd'hui, mais bel et bien la Shizuru d'autrefois. La faiseuse de fantôme. Fidèle à la description qu'en fait Rena dans son journal.
Etrangement, cette femme n'a pratiquement rien à voir avec celle qui me tient contre elle. La banshee est l'incarnation même du chagrin et de la tristesse, tandis que la faiseuse de fantômes à l'air pleine d'assurance et de gaieté sereine. Qu'a-t-il bien pu se passer pour qu'elle en arrive à un tel point ? Je ne peux pas m'empêcher de penser que ça a un lien avec la famille Viola.
- Elles ont toutes deux été dévorées par les ombres que tu vois à leurs pieds.
Les regards des sœurs restent fixés dans ma direction, affreusement insistants.
- Comment… ?
Avant que je ne rajoute quoi que ce soit d'autre, la banshee derrière moi resserre son étreinte. Ses doigts glacés me brûlent la peau. Shizuru s'approche de la forme de Rena.
- Je l'ai aimée, déclare-t-elle sans préambule.
Et cette affirmation me laisse un arrière goût désagréable. La banshee sanglote doucement derrière moi, alors que la faiseuse de fantôme est radieuse.
- Et c'est sûrement cela qui a causé notre perte. A toutes les deux.
- Dis-moi ce qui est arrivé ! Qu'est-ce qu'il s'est passé ?!
J'essaie de me dégager des mains pâles et froides qui me retiennent. Sans succès.
- Pourquoi dis-tu que vous avez été perdues ? Pourquoi es-tu devenue banshee ?! Et Rena ! Nina !
La faiseuse de fantôme perd son sourire et s'approche de moi. Elle s'arrête à quelques pas à peine et me toise de haut.
- Même si je te le disais, que pourrais-tu y changer ?
- Une chose est sûre, je ne pourrais rien faire du tout si je ne suis pas au courant.
Nous nous défions du regard. Pour une illusion, je trouve qu'elle a beaucoup trop de ''substance''. Impossible de ne pas croire qu'elle est réelle.
Elle fait volte-face.
- Il y a un second journal, sûrement caché dans la bibliothèque du manoir Voirloups. Tu y trouveras d'autres réponses.
- Pourquoi tu ne me dis pas les choses toi-même ?
- Parce que je n'ai été qu'une spectatrice.
Son regard se voile et pendant une seconde, j'aperçois la banshee en devenir. Et quand elle se tourne à nouveau dans ma direction, ses yeux sont suppliants.
- J'ai… besoin d'aide Natsuki. J'ai besoin que tu m'aides.
- Et comment ? Je ne sais même pas ce qui est arrivé à Rena et Nina. Ni à toi. Je ne sais même pas ce qu'est le Roncecoeur.
Elle fait un geste de la tête en direction des formes de Rena et Nina.
- Pour nous trois, tu l'apprendras certainement dans le second journal. Quant au Ronceoeur…
Elle porte une main à sa poitrine.
- Il s'agit du cœur d'une sorcière. Et dans ce cas, il s'agit précisément du mien.
- J'ai peur de comprendre.
- Je te demande de m'aider à retrouver mon cœur.
- Une... Une dernière question et après j'arrête.
- Dis.
- Pourquoi moi ?
Elle s'approche à nouveau de mon visage, attrape une de mes mèches de cheveux et joue un instant avec.
- Parce que tu lui ressembles terriblement.
Je crois voir Rena me sourire avant qu'elle ne disparaisse. Elle, Nina et Shizuru.
Retour à la réalité. Ma réalité. Celle où je me rends compte qu'il n'y a aucune pulsation dans mon dos malgré le corps de la banshee. Celle où je viens d'être violemment propulsée, chargée d'une mission surnaturelle. Celle où des sanglots couvrent tous les sons nocturnes. Où Shizuru est une banshee et pas une jeune femme au tempérament espiègle. Où elle m'a choisie, moi, parce que je ressemble à son amante.
Elle me libère de son contact glacé. Se cache sous sa capuche, comme honteuse. J'avance ma main, retire sa capuche et fait apparaître un visage désespéré. Elle est à bout.
- Ne pleure plus.
Regard étonné et scrutateur. Elle cherche à voir si je mens. Je ne sais toujours pas mentir.
- Ne pleure plus. Je vais t'aider.
Entre deux créatures mystiques, une promesse de ce genre ne se brisera que dans le sang. Me voilà liée jusqu'à ma mort.
Anecdote inutile qui vous fera vous coucher moins bête : Le Coeur de sorcière est aussi le nom d'un champignon qui reste enterré sous la forme d'une boule blanche (rien de passionnant vous m'direz), mais qui lorsqu'il grandit, sort de terre et se déploie en une dentelle rouge. On l'appelle Lanterne grillagée ou Lanterne du Diable également. C'était trop bizarre pour ne pas être signalé.
La manticore, pour ceux qui ont vraiment la flemme de chercher, est une créature possédant un corps de lion et une queue de scorpion. Elle possède parfois des ailes de chauve-souris.
