La vie d'une branche est absolument fascinante, d'autant plus si elle est nordique. En effet, les branches nordiques sont connues pour avoir un sens de l'aventure plus développé que n'importe quelle autre race de branche. Une branche nordique se trouve sur tout type d'arbre, même du tec ou du rosier des steppes ou encore du très rare citronnier de Sibérie tropicale. Ce jour là, Fernande la branche s'était réveillée très tôt. Elle s'était ébrouée histoire d'avoir les yeux en face des trous, ce qui avait délogé la famille de pigeons mafieux qui avaient campé sur elle pendant la nuit. Il faisait très froid, et le ciel avait l'air d'une humeur massacrante : la journée s'annonçait glorieuse. Fernande se prépara un café du Guatemala, qu'elle avait acheté chez l'épicier qui a repris le fameux magasin de trompette qui détenait la vérité sur la vérité. Sa faillite est une tragédie universelle dont personne n'a conscience, même pas Fernande. Elle se fit griller des tartines qu'elle mangea nature, car elle était allergique à tous les fruits et presque tous les légumes. A une époque elle mettait du beurre sur ses tartines, mais un jour elle avait eu le malheur de goûter celui produit par Queue-En-Boudin avec le lait de sa vache Aglaé. Depuis, elle ne pouvait plus tolérer aucun autre beurre, sous peine d'un œdème de Quincke. Aglaé ayant trépassé depuis une bonne douzaine de pages, Fernande avait dû adopter un régime forcé. Elle prit quelques minutes pour lire l'intégralité de la presse internationale en sirotant une deuxième tasse de café, puis se prépara pour son jogging matinal. Elle sauta dans la gadoue et entreprit de s'échauffer, avant de se lancer dans son marathon quotidien, un gai splitch-splotch accompagnant chacune de ses foulées.
Soit dit en passant, je pense que ça vaudrait le coup de dédier une histoire entière à l'extraordinaire personnage qu'est Fernande. Ferai-je un jour une fanfiction de ma propre fanfiction ? Ah, c'est très tentant… Mais quittons Narcisse pour revenir à Fernande.
En plein breakdown de sa chanson préférée de son groupe de death reggae médiéval favori, elle aperçu une étrange silhouette. Un tas qui semblait converser avec une branche curieusement épaisse et souple. Fait encore plus étrange, la branche ne semblait pas répondre au tas ! Pour laver cet affront, Fernande se sentit obligée de s'approcher, pour s'excuser auprès du tas de l'attitude déplorable de cette branche, qui ne reflétait vraiment pas la mentalité du reste de la communauté de l'Annel. Annel voulant dire Anneau en vieux Français (ça aurait été trop dommage de la manquer celle-là). Plus Fernande s'approchait, moins la branche ressemblait à une branche, mais plus le tas ressemblait à un tas. Un chat. Je voulais dire un chat. Enfin Fernande voulait dire un chat. Bon soyons honnête, Patpat mange bien à la cantine, par conséquent c'est un gros tas. Voilà. Le mystère est levé. Donc, Fernande s'approchant à grandes enjambées, quoique ralentissant au fur et à mesure que le tas grossissait, finit par se rendre compte dans un spasme d'horreur et d'horrification (ça existe, incroyable, la langue française est vraiment pleine de merveilles) que le tas était bel et bien un gros félidé roux, mais plus choquant encore, que la branche se trouvait être une volumineuse queue toute hérissée. Saisie d'effroi, Fernande eut un arrêt respiratoire, une crise cardiaque, une rupture d'anévrisme, et un frisson qui acheva de signer son trépas. Mais c'était sans compter sur la réactivité de Pattenrond, qui était attiré par cette branche, d'autant plus qu'elle avait un certain air de famille avec Titine. Il vola au secours de sa future destinée, atterri lourdement à quelques centimètres de Fernande, se leva péniblement, et se traîna aux côtés de sa belle. Là, il s'effondra, tout en se demandant pourquoi il s'était pris pour un sauveteur d'Alerte à Malibu. Il reprit douloureusement son souffle, se tourna sur son flanc gauche, bien capitonné de graisse (on aura beau dire, c'est quand même plus moelleux que des os), et entama la Danse des Moustaches à l'Ibérique. Cet exercice étant à la fois très techniques et très efficace, et puisque Pattenrond en était le maître incontesté, Fernande revint presque immédiatement à la vie. De peur qu'elle ne fasse une deuxième crise cardiaque sous le coup de l'émotion, Pattenrond l'assoma vigoureusement. Trop vigoureusement. La branche étant incurvée, elle fut catapultée dans les airs, et elle s'en alla vers d'autres horizons, sans paraître vouloir un jour revenir. Pattenrond poussa un très long soupir de découragement, eut une soudaine envie de massacrer sa queue, sans trop savoir pourquoi, et sur ces bonnes pensées finit par s'endormir. Ce repos était bien mérité, puisqu'il avait tout de même cheminé pendant au moins trois jours sans interruptions, et en supportant les moqueries incessantes et les anecdotes soporifiques de sa queue. Et en plus il avait marché vite, voire même carrément trottiné par instants ! Le pauvre était exténué, et sa tentative d'envol qui s'était terminée en plat dans l'herbe l'avait anéanti.
