Chapitre 2 : Plis au carré

Notes :

Un grand merci à tous mes lecteurs et lectrices et surtout, à ceux et celles qui ont pris le temps de laisser un commentaire. Je veux éventuellement traduire de la fiction professionnellement, alors c'est une expérience très positive pour moi. Merci!

Merci à Fukan pour sa révision.


Il dort. Sa respiration possède la qualité rythmique de l'inconscience; superficielle, régulière, silencieuse. Léger sifflement de l'air inspiré par le nez, soupir lors de l'expiration. Il est couché sur le côté, dos à la porte, les genoux pliés et un bras sous l'oreiller. Endormi. Une condition réversible, mais je ne le réveillerai pas. Du moins pas encore. Pas cette nuit. Un jour, peut-être.

(Peut-être pas.)

La porte est entrouverte, comme elle l'est souvent. Il y a suffisamment d'espace pour que je puisse rester là à le regarder. Je peux rester immobile pendant des heures, sans faire un bruit. Je peux le faire, je l'ai déjà fait. Plusieurs fois.

Il ne reste pas un seul angle ou circonstance sous lesquels je ne pourrais reconnaitre John Watson. J'ai effectué une étude détaillée de John, de la longueur de ses cuisses et la forme de chacun de ses orteils à la dynamique de sa démarche. Si John était kidnappé pour une quelconque période de temps (incapable d'effectuer sa toilette régulièrement) : je pourrais évaluer la longueur précise de ses cheveux, y compris de de sa barbe. Je pourrais dessiner la forme de ses ongles de mémoire. Si on me donnait une photo sur laquelle John est dissimulé dans une foule et avec seulement son épaule droite de visible : je pourrais l'identifier (en quinze secondes).

(Dans une vidéo; en dix.)

De la porte, je peux voir son dos : la ligne de ses épaules est presque parallèle au jet de lumière du lampadaire, filtré par la fenêtre. Je ne peux pas voir son visage. Dommage. Son image dans mon esprit : jamais aussi satisfaisante que le vrai.

Laisse-t-il sa porte entrouverte intentionnellement? (Peut-être m'invite-t-il, me tourmente-t-il, me défie-t-il.)

Non, probablement pas. Pensée agréable, par contre. Trop sournois. Quelque chose que je pourrais faire (pas John). John ne joue pas à ce genre de jeu subtil. Prétendre être endormi derrière une porte entrouverte afin d'être observé, adoré, désiré silencieusement (et de loin). L'agression passive n'est pas son modus operandi. Non, la porte est ouverte parce qu'il veut être réveillé si une perturbation survenait ailleurs dans l'appartement au beau milieu de la nuit (une supposition pas injustifiée.) Pas un message secret pour moi. Quelque chose à propos de chat appelé un chat. Je ne m'en souviens pas. Je l'ai effacé il y a longtemps. (John s'en souviendrait.)

Son lit : si ordonné. Obscène. Des plis au carré sur les draps, sur la couverture de laine que Mme Hudson a laissée sur son lit il y a des mois. Même la couette a des plis au carré. Je m'assoie là pendant la journée (jambes croisées, ou en position fœtale, ou étendu sur le dos) quand John n'est pas là : les coins se défont. Je peux m'assoir là, défaire ses plis au carré, penser. Respirer. Laisser une trace dans l'espace et le temps.

Parfois : je m'étends dans son lit et je regarde le plafond. J'observe les motifs lumineux provenant de la fenêtre, suivant les fissures dans le plafond jusqu'à leurs fins logiques. Un lit parfaitement conventionnel, parfaitement fade. Je m'étends du côté où John ne dort pas, le côté droit. (John est gaucher.) Couché là comme si John dormait de l'autre côté, occupant l'espace laissé pour un partenaire. (Est-ce que tous les gauchers dorment sur le côté gauche du lit? Pourquoi?)

John ne remarque jamais que les coins de la couette sont défaits lorsqu'il revient à la maison. Les lignes légèrement dérangées du lit. Il n'a jamais, d'aussi loin que je puis déduire (substantiellement loin), vu que les coins de son lit ont été défaits. Qu'on s'est assis sur le lit. Il ne laisse aucun signe pouvant laisser croire qu'il a remarqué l'empreinte aisément reconnaissable que ma tête a laissé sur l'oreiller. (Si évident. On peut sentir l'odeur d'une personne sur une taie d'oreiller en coton. Je sais. Je l'ai fait. Plusieurs fois.)

Peut-être l'a-t-il remarqué. Le sous-estimerais-je? Il est possible qu'il le sache et qu'il approuve, qu'il apprécie mes petites batailles contre les vestiges de ses habitudes militaires. Toutefois, mes premières déductions, bien plus probables, sont sans doute correctes; John est un idiot. Il n'observe tout simplement pas les signes que quelqu'un, son colocataire évidemment (qui d'autre pourrait-ce bien être?), se roule en position fœtale dans son lit outrageusement bien fait pendant l'après-midi (au lieu de s'étendre auprès de l'objet de ses désirs pathétiques, juvéniles, ridicules et non-partagés.) C'est pour le mieux. Les relations interpersonnelles : vraiment pas mon domaine. (Évidemment.)

La nuit, John défait un seul coin de sa création parfaitement pliée et rangée et se glisse dans son lit sans déranger les couvertures. Alors, en s'endormant, il semble être enveloppé dans une sorte de pâtisserie en forme de lit, le contour de son corps parfaitement visible pour un quelconque observateur. Ses pieds, ses mollets. La courbe de ses reins. Ses épaules, s'élevant pour cacher son visage à mon regard. Son lit le couvre, le tient, le réconforte. (Je pourrais faire ça.)

(Pourrais-je? Vraiment? Aurais-je la patience? Est-ce que ça deviendrait ennuyant? Peut-être. Probablement. Peut-être pas. Impossible à dire. Irritant.)

Mais la nuit il rêve. Rêver est plutôt inadéquat; il n'y a pas de verbe pour faire un cauchemar. Lentement dans la nuit, lorsque la peur approche (sous la forme d'un terroriste? La menace d'engins explosifs improvisés sous ses pieds? Mort et destruction, cris? Je ne sais pas, je n'ai jamais demandé.), il se met à trembler, puis il roule sur le dos, comme s'il était prêt à se défendre, appuyé contre un mur, protégeant des enfants afghans derrière lui, ou un autre acte héroïque qu'il revit dans ses rêves, et il défait un coin de son si-soigneusement-fait lit. Ses bras et ses jambes commencent à bouger, d'abord presque imperceptiblement, puis avec plus de violence. Il combat dans son sommeil, se débat, gémit, des mots emplissent sa bouche mais n'en sortent pas. Le coin près de sa tête se défait d'abord puis, après environ huit minutes, c'est le tout du dernier coin au carré restant à ses pieds. J'en déduis que dans ses cauchemars John se bat d'abord, avec ses mains, puis il court. Il court parce que le combat est perdu, ou parce qu'il a gagné et que quelqu'un est mort par sa main.

Si John rêvait qu'il tuait des gens avec son arme, il ne massacrerait pas son lit toutes les nuits. L'action d'appuyer sur une gâchette est un mouvement précis et élégant : seuls trois muscles sont nécessaires. Fléchisseur superficiel des doigts, fléchisseur profond des doigts et interosseux palmaires. Toute autre personne que moi pourrait ne pas apercevoir le mouvement subtil de ces trois muscles de l'index gauche de John, même avec les draps tirés si serrés contre lui toutes les nuits. John ne rêve pas qu'il appuie sur des gâchettes.

C'est ainsi que l'ordre soigneusement construit de la literie de John est complètement détruit; d'une parfaite symétrie (les draps, la couverture et l'édredon sont toujours étendus uniformément sur le lit, chaque côté égalant son opposé avec une précision mathématique) à un degré variable de chaos le matin venu. Parfois, il retire complètement les draps de son lit, dénudant le tissu chatoyant du matelas. Une fois, il s'est réveillé, enroulé dans ses couvertures, à l'intérieur de l'armoire – le matelas poussé du cadre du lit, les oreillers au pied du mur. C'était au début, peu de temps après Moriarty et la piscine. Il avait été effrayé, poussé à se rappeler de choses dont il ne voulait pas se souvenir, poussé dans un endroit désagréable et sans doute terrifiant. Tout ce que l'on pouvait encore voir de lui de lui était un bout de drap coincé en bas de la porte de l'armoire. Il avait dû enrouler ses bras autour de ses jambes et rester là, endormi, tendu, attentif aux bruits de pas cauchemardesques sur le sol, une baïonnette rouillée plantée dans le mur. Je l'ai laissé là. Qu'aurais-je pu faire d'autre? Son boitement était prononcé le matin suivant, ses draps sentaient légèrement la cire à chaussures et les boules à mites.

Chaque matin, il observe les preuves dans ses combats nocturnes et il défroisse le tout de nouveau; refait le lit, renforce l'ordre, ajuste les oreillers. C'est incongru, ces habitudes militaires contre la douceur de la literie, le tapis tressé sur le plancher, les rideaux guingans placés (si tendrement) par Mme Hudson sur les fenêtres. Des coins au carré sur un lit (double, moelleux). Incongru.

On pourrait penser que le rituel des coins au carré provient du temps que John a passé dans les forces armées, et on aurait raison, bien sûr. Mais ce n'est pas tout : c'est un rituel grâce auquel il exorcise le chaos de ses terreurs nocturnes. Efface la violence de son sommeil. Lutte contre elle. Crée une nouvelle réalité. Je ne suis pas sûr qu'il aime la nouvelle réalité qu'il crée. Je suis même plutôt certain qu'il ne l'aime pas, pas vraiment. Alors je la dérange pour lui. N'est-ce pas de cette façon que quelqu'un démontre son l'affection? En lui donnant ce qu'il veut, ce qu'il veut secrètement? Un désordre qui n'est pas le sien?

Un léger mouvement, délibéré. Sa respiration a changé de rythme. John est éveillé. Pourquoi? Je n'ai rien dit, je n'ai pas bougé, je n'ai fait aucun bruit. Il me tourne le dos, il ne peut sûrement pas –

« Sherlock. » Sa voix est ensommeillée. (Même pas une question.)

(Comment sait-il?)

Premier réflexe : rester complètement immobile, comme une biche prise dans les phares d'une voiture. Si je dis quelque chose, se retournera-t-il pour me regarder? (Comment sait-il?) Deuxième réflexe : rivalisant avec le premier (émanant clairement de mon tronc cérébral plutôt que de mon cerveau), fuir. Dévaler les escaliers, m'esquiver dans ma chambre, claquer la porte, me cacher sous les couvertures. Prétendre dormir. Tout nier.

Son épaule bouge, il roule sur le dos. Emporte le coin au carré inférieur gauche avec lui, mais ça ne semble pas l'ennuyer. Je peux voir son visage maintenant (dans l'ombre, ses yeux ressemblent à deux puits d'obscurité). Il soupire, bouge ses mains. Passe sa main sur son visage, puis dans ses cheveux.

« Est-ce que tu vas bien? Qu'est-ce qui ne va pas? » Il s'assoie. « Sherlock? »

Il faut que je dise quelque chose. « Je me demandais si tu étais réveillé. »

« Est-ce que tu as mal? »

Je considère la question un instant : la réponse honnête est oui. Brûlure au niveau des côtes, douleur à plusieurs endroits sur mon visage, mal de tête. Facile à ignorer. « Non. »

« Menteur. » Il pose ses pieds sur le sol, les glisse dans ses pantoufles; allume la lumière. Mes yeux se sont habitués à le regarder dans la pénombre. La lumière est douloureuse. Je plisse les yeux. « Allez viens, assieds-toi. » Il va vers sa commode; ouvre un tiroir.

J'entre dans sa chambre, m'assoie sur son lit. J'essaie de croiser les jambes, mais ma jambe droite proteste. (Je murmure un juron.)

Il s'approche de moi simplement vêtu d'un t-shirt et un boxeur. (Il y a un espace entre le bas de son t-shirt et l'élastique de son boxeur : il tombe bas sur ses hanches. Je vois ses muscles pelviens. Je le fixe peut-être un peu; il ne semble pas s'en rendre compte.) Il me tend trois comprimés, m'indique le verre d'eau sur sa table de chevet.

« Je suppose que c'est pour ça que tu es ici. » Sauvé par une supposition erronée. « Mes trois derniers, ne te fais pas d'idées. »

Je les examine. Ronds et blancs; narcotique opioïde alcaloïde. Probablement de la morphine. Probablement restants de sa convalescence. J'aurais dû fouiller ses tiroirs plus minutieusement.

Je les mets sur ma langue et je goute leur amertume alors qu'ils commencent à se dissoudre. Il prend le verre d'eau et me le donne. Je le prends. Pendant un instant, ses doigts s'entrelacent aux miens.

L'eau est tiède. Les comprimés glissent le long de ma gorge. Il reprend le verre et le repose sur la table de chevet. Il le repose sur un sous-verre où il est écrit « Beautiful Torquay! » avec l'image décolorée d'une chute d'eau. Il prend mon poignet dans sa main. (Je grimace. C'est encore sensible.)

« Tu as une foulure. » Il a l'air surpris, son index appuyant doucement sur l'enflure.

« À peine. » Je l'ignore. Je devrais retirer mon poignet de sa prise, mais je ne veux pas le faire. Ses doigts délicats, qui appuient sur des gâchettes, appuyés contre moi.

« Ça a dû te faire mal, de jouer du violon ce soir. » Attentionné. Observateur. (Vrai.) « Pourquoi as-tu fait ça? »

« Ça m'aide à réfléchir. » Ses doigts sont sur ma joue; il regarde mes contusions.

« Tu ne serais pas sorti aujourd'hui, si tu étais raisonnable. » La paume de sa main effleure ma mâchoire. « Mais tu es un peu cinglé, n'est-ce pas? » Il le dit gentiment (affectueusement).

« Lestrade aurait eu un autre cadavre sur les bras si je n'y étais pas allé. » Ma propre voix sonne étrangement à mes oreilles. Plus profonde, plus intime, un peu tendue. (Non-intentionnel.) Elle manque de son mordant habituel. La douleur affecte-t-elle ma langue? Ou est-ce seulement l'effet d'être assis sur le lit de John? Au beau milieu de la nuit. À fixer ses muscles pelviens.

« Mouais. » La chaleur de sa main sur ma joue. « C'est probablement vrai. » Il scrute mon visage, puis passe délicatement ses doigts sur le pansement sur mon nez. Je ferme les yeux. Il écarte mon peignoir et soulève mon t-shirt. Je peux sentir son genou près de ma cuisse. Ses mains. Une sur ma taille, comme pour me stabiliser, l'autre retraçant la côte fêlée. Je retiens un gémissement. « Si j'avais su que tu prévoyais de valser dans l'appartement toute la nuit, je n'aurais pas enlevé le bandage. »

Je soupire en réponse, vexé. Je ne valsais certainement pas. Je n'ai pas valsé depuis ce désastreux cours de danse (1982). Simpliste, ennuyeux, fastidieux et humiliant.

« Je pourrais mettre un bandage souple. » Ses doigts tracent ma côte douloureuse. « Ça te va? »

Je hausse les épaules.

« Je vais trouver de vieux draps. » Il se lève. Je sens le lit se redresser avec son absence. « Reste ici. »

Je reste. Estomac vide; eau tiède. Comprimés qui se dissolvent. Je suis somnolent, étourdi.

Pelotonné sous les couvertures. Le côté droit du lit. Le lit de John. Si familier. Confortable. Parfait. Les quatre coins au carré du lit de John sont détruits. Son lit : un chaos de moi. Il devrait être ravi. Je lui ai fait cadeau du désordre.

« Debout. » John. Sa voix semble venir de loin. Il tire la couverture et m'assoie. Je sens mes pieds glisser sur le plancher.

Je flotte peut-être, possiblement suspendu dans un liquide chaud.

Je sens le tissu de mon peignoir glisser sur ma peau, puis mon t-shirt passer par-dessus mes épaules et ma tête. L'air : frais contre ma poitrine (c'est agréable).

« Sherlock, tu vas bien? » John. Il tient mon menton. J'ouvre les yeux (mes paupières sont lourdes). John. Éclairé par l'arrière et à sa gauche. La lumière provient d'une lampe sur sa table de chevet. (lueur jaune-orange.) Je peux le reconnaître de cette façon aussi, je peux voir la symétrie parfaite de ses yeux, la ligne ferme de sa bouche, le coin gauche relevé légèrement vers le haut. Ses yeux sont bleus, tachetés de brun (si on regarde de près). Iris complexe, une masse de motifs et de désordre. Pas de coins tranchants. Pas de coins au carré. « Sherlock, ça va? »

« Oui, ça va. » J'essaie le dire. Je ne suis pas certain que les syllabes sortent dans le bon ordre.

« Je n'avais peut-être pas besoin de te donner les trois comprimés. » La voix de John. Ses mains sur mes épaules. John. « Mains sur la tête, d'accord? » Il bouge mes bras (faits de caoutchouc mou), place mes mains sur ma nuque. « Ne bouge pas un instant. Expire. »

J'expulse l'air de mes poumons. J'attends. Il enroule une bande de flanelle autour de ma poitrine une, deux fois. Je prends une grande inspiration et sens la constriction du tissu. J'expire de nouveau; il enroule une deuxième bande sous la première. C'est comme être enlacé (comme le lit de John l'enlace). Ordre autour du chaos. Une révélation : il est mon ordre, je suis son chaos. Yin et yang. Il a besoin de moi (j'ai besoin de lui). Une correspondance parfaite, une paire parfaite. Évident.

« Respire. » Il met ses mains sur ma poitrine. Ce n'est pas trop serré? »

Je n'ai pas vraiment d'opinion. Je me sens bien. (Plus que bien.) Je fais un son qui pourrait être interprété d'une façon ou d'une autre.

« John. » C'est important.

« Oui? »

« Je suis ton chaos. » Je pointe vers le lit. Plus de coins au carré. Plus d'ordre terrible, paisible et complet qui laisse John vide et cassé, plein de douleur et de regrets. Aucune preuve de ses cauchemars. Seulement moi. « J'ai fait ça pour toi. Comme Tchaïkovski. »

Fais le lien : c'est si évident. Une seconde épiphanie. Ces choses que je fais, je les fais parce qu'elles le réconfortent, le font sentir plus proche du monde hors de l'Afghanistan, de moi. Pour le réconforter, comme ses draps tirés serrés le réconfortent dans la nuit quand je ne peux pas le faire. (Pourrais-je? Je pense que oui. Je pourrais essayer.) Il fait la même chose pour moi, son ordre me réconforte. Symétrie, comme ses yeux. « Oui? »

Il me regarde (vaguement amusé, plutôt perplexe). Comment peut-il être perplexe? C'est si clair, si évident.

« D'accord. » Il le dit lentement. « Merci. » Il rit. « J'apprécie. Je pense. »

Oui. Je ressens une vague de joie pure.

« C'est ce que j'espérais. » Je souris. Je me penche vers l'avant. Mon font touche le sien. Je ferme les yeux, je sens mes lèvres contre les siennes.

Je l'embrasse.

Il est chaud (goût de dentifrice).

Je mets ma main dans ses cheveux. Je l'embrasse encore. Parfait.

Il soupire contre ma joue. (Chaud.)

Il m'étend dans son lit, me borde. Lisse mes cheveux avec sa main, me remet en ordre. (Réconforte.)

« Dors maintenant. »

Je sens le matelas s'affaisser derrière moi. John est sur le côté gauche, je suis à la droite. J'ai imaginé ça si souvent; c'est absolument parfait. Merveilleux. Il est chaud, comme s'il était la source de toute chaleur. Un soleil qui tourne autour d'une planète froide comme moi.

(Sauf que c'est le contraire, n'est-ce pas, la planète tourne autour du soleil? N'est-ce pas? Qu'importe. Qu'importe.)

Je bouge et appuie mon front contre sa nuque, une main sur sa hanche.

« Système solaire. » Des mots dans son épaule. « Les étoiles sont chaudes, les planètes sont froides. Elles tournent. »

« Dors, Sherlock. » John tapote ma main. Dors.

Le matin. Le soleil vient de la mauvaise direction. Le lit est moelleux, les couvertures sont chaudes, c'est étrange. De la douleur. Ma tête, mon nez, mes côtes, seigneur. Mes côtes. Quelque chose compresse ma poitrine. Jambe droite. Poignet. Des yeux collés qui ne s'ouvrent pas. Un bruit de pas qui vient d'ailleurs.

Dans le lit de John. Mes yeux s'ouvrent subitement. Tout défile devant mes yeux : se tenir devant porte, le regarder dans l'obscurité. Il s'éveille, me voit, me donne de la morphine.

Oh seigneur. Je l'ai embrassé. Deux fois. Oh seigneur.

Autour de moi, le lit n'est pas complètement fait, sans plis au carré, mais ordonné, lissé. L'oreiller a été retiré et replacé de façon ordonnée, sans trace d'empreinte. C'est comme si j'avais passé la nuit ici seul (lorsque je sais que ce n'est pas le cas).

Des pas dans les escaliers. Les pas de John; je reconnaîtrais le son des pas de John n'importe où, dans n'importe quelles circonstances. Incluant celles-ci. Incluant être au bord d'une crise de panique, ma vie qui défile devant mes yeux. (Qui d'autre cela pourrait-il bien être?)

J'ai chaud, puis froid. Les pas atteignent le haut des escaliers et nos rôles sont inversés; il se tient dans l'encadrement de la porte (entrouverte) et me regarde dans son lit, évaluant les dommages de la nuit. Pas de plis au carré, seulement du chaos. Seulement son chaos : moi. Je sens mes joues brûler.

(Les dommages de la nuit : quelle est sa gravité?)

« Oh. » Sa voix. Sa voix de tous les jours, sa voix normale. Sa voix tout va bien. « Tu es réveillé. Bien. » Il tient deux tasses dans ses mains. « J'allais essayer de te réveiller. »

« Je... » Je n'ai pas le vocabulaire pour ça. Comme le jauger?

Le visage de John : libre de toute émotion évidente. Pas de peur, de colère, de détresse. Il semble calme, ouvert, détendu. Comme toujours, comme il l'est tous les jours lorsqu'il revient à la maison et qu'il ne remarque pas les perturbations dans son lit. (Est-ce plus qu'une perturbation dans son lit?)

« Tu as mal? » Une inquiétude strictement professionnelle sur le visage.

Je soupire. « Oui. » Je suis trop confus et incertain pour mentir cette fois-ci. (Bien sûr que j'ai mal.)

« Je n'ai plus de morphine. » Désolé. Un peu ironique. Il va le mentionner. Que dire?

Je choisis mes mots (« Évidemment! »). Ils sortent de ma bouche d'une voix rude, plus crue que je ne l'aurai voulu, plus intime que aussi. Je n'apprécie pas l'embarras. Il sourit légèrement (expression difficile à décrypter).

« C'est probablement pour le mieux. J'ai de l'ibuprofène codéiné, par contre. » Il dépose les tasses sur la table de chevet, sort un flacon de sa poche. « Je suis allé en chercher ce matin. »

« Quelle heure est-il? »

« Deux heures. Tu as été inconscient un moment. Désolé pour ça, j'ai clairement oublié à quel point ces comprimés étaient forts. Je n'aurais pas dû t'en donner trois. » Il secoue le flacon pour en faire sortir deux comprimés et les dépose dans ma main, il me tend une tasse de thé. « Ceux-ci devraient aller. »

« Ils ne seront pas aussi bons, tu veux dire. »

Il sourit. « Ça devrait faire l'affaire. »

Et juste comme ça. Tout est pardonné. Soulagement (mais autre chose l'accompagne.) Déception. Je suppose que je ne voulais pas vraiment être pardonné. Je ne peux pas être plié et bordé sous un matelas comme un autre morceau de chaos nocturne. Mais aujourd'hui, il semble que oui. Lissé. Aucun dommage.

Je bois mon thé, avale mes comprimés. John retourne à l'étage pour me préparer à déjeuner. Je donne un coup de pied aux couvertures sur le côté droit du lit, même si ça fait mal. Un peu plus de chaos.

Une prevue.