Le suspect releva soudainement la tête comme foudroyé et la dévisagea, le visage sidéré.
Elle se sentit déstabilisée sous la force de ce regard émeraude. Jamais elle n'avait ressenti ça avant, c'était extrêmement bizarre. C'était comme s'il venait de découvrir la réponse à l'une des grandes énigmes de la vie. Son regard la transperçait de part en part. Elle était comme hypnotisée, incapable de quitter l'attraction de ces prunelles vertes. Mais que lui arrivait-il ?
« Vous allez nous suivre bien gentiment vers la voiture et nous allons vous auditionner en arrivant » déclama-t-elle pour se donner une contenance, priant pour que son second n'ait rien remarqué. Il se payerait sa tête sans la moindre pitié si c'était le cas.
« Allez mon gaillard, pour une fois c'est toi qui sera assisté d'un avocat », lui dit le commandant de police qui venait de l'arrêter. A nouveau, la sidération. Mais enfin comment n'avait-il pas pu le reconnaître sur le quai ? Finalement, il se dit qu'être arrêté par ces deux-là était peut-être la meilleure chose qui puisse lui arriver. Il trouvait cependant très étrange d'être le seul à avoir réagi. Il les suivit donc sans broncher. De toute façon, les menottes qui lui maintenaient fermement les mains dans le dos lui empêchaient toute tentative de fuite. Et surtout, il n'avait absolument aucune intention de la quitter maintenant qu'il venait de la retrouver.
Il avait l'impression de s'être réveillé d'un long rêve. Visiblement ce n'était le cas ni pour Oscar, ni pour Alain. Il se demanda ce qu'il se passait, pourquoi avaient-ils tous été transférés dans cette nouvelle vie ? Et pourquoi semblait-il être le seul à se souvenir de leur ancienne vie au 18ème siècle ?
Il se retrouva bien vite assis sur la banquette arrière de leur véhicule de fonction. Cela lui permit de les observer en silence. Malgré cette rencontre tombée du ciel, il ne perdait pas de vue qu'il était accusé de meurtre et l'avocat qu'il était connaissait les procédures et recommandations qu'il faisait habituellement à ses clients. Il savait qu'une garde à vue l'attendait, et une probable mise en examen. Il avait fui non pas parce qu'il était coupable, mais pour prouver son innocence.
Peu à peu, et bien malgré lui, un sourire monta sur son visage. Elle était toujours aussi belle. Ses longs cheveux blonds semblaient quelque peu plus disciplinés. Ses yeux bleus lui tournaient toujours autant la tête. Il jeta de rapides coups d'œil à Alain, mais ses yeux revenaient invariablement sur elle. Leurs regards, le sien clairement agacé, se croisèrent grâce au rétroviseur central.
C'est grâce à une radio transmission qu'il apprit qu'elle était commissaire. Il sourit à nouveau, bien sûr, dans cette vie aussi elle avait une carrière d'ordinaire masculine. Elle n'était pas militaire, soit, mais la police, c'était assez proche tout de même. Il regrettait de ne pas avoir entendu son nom même si sa situation allait lui apprendre bien assez tôt, ayant réalisé l'arrestation, elle participerait sûrement à la suite.
Sans qu'il ne s'en soit rendu compte, ils s'étaient garés et il dû descendre de voiture. Chose peu aisée lorsque l'on a ses mains tenues dans le dos par des menottes. Il fut empoigné par Alain qui le dirigea vers l'accueil du commissariat. Il se retrouva pris en charge par un agent de police qui lui fit faire la procédure habituelle en lui signifiant le début de sa garde à vue. Oscar ayant disparu de sa vue, il se dit qu'il était tout de même temps de s'inquiéter de sa situation, il se retrouvait tout de même accusé d'un meurtre ! Tout se liguait contre lui et il lui fallait trouver le moyen de convaincre le procureur de la République de son innocence.
Une fois la paperasserie faite, il se retrouva dans une salle d'interrogatoire où un officier se chargeait de tout prendre en note tandis qu'Oscar et Alain se chargeaient de lui poser les questions sur l'affaire. C'est là qu'il apprit son nom, Commissaire De Bellenay. Ou Debellenay après tout, il ne pouvait savoir oralement si son nom avait une particule ou pas. Aucune indication concernant son prénom par contre. Alain et lui-même avaient gardé la même identité. C'était très étrange qu'Oscar ne soit plus une De Jarjayes. Quoique … le général n'avait pas eu de descendant mâle pour transmettre son nom. Etait-ce là une explication ?
Il répondait machinalement aux questions qui s'enchainaient. Il devait absolument se concentrer sur les questions et les réponses qu'il y apportait, sa liberté était en jeu. Fort heureusement, la France de cette époque ne maniait plus la guillotine et autres condamnations à mort, et c'était une bonne chose. Néanmoins ce n'était pas une raison pour se laisser condamner à perpétuité !
Oscar ne participait pratiquement pas à l'interrogatoire, mis à part les questions usuelles du début concernant son identité, elle n'avait plus ouvert la bouche. Elle se tenait assise, face à lui, les yeux fixés sur les différentes pages du dossier qu'elle examinait attentivement, de temps en temps, elle le fixait du regard, attentive à certaines de ses réponses.
Il avait tenté de lui rendre son attention, mais elle avait froncé les sourcils. Ça l'avait fait légèrement sourire, se disant que le fier Colonel de Jarjayes n'aurait pas renié ce regard. Elle avait surpris ce sourire et ses yeux lançaient désormais des éclairs. Cela le fit revenir sur terre, ce n'était pas du tout le moment de jouer au séducteur, surtout avec elle, il s'avait que ça ne fonctionnerait jamais. Il baissa la tête, l'air contrit, et reprit du mieux qu'il le pouvait sa défense.
Il signa le procès-verbal de son interrogatoire et se laissa guider vers la cellule où il passerait très certainement la nuit. Au moins il était à des années-lumière de l'inconfort d'une cellule de la Bastille, c'était déjà ça.
Le lendemain, l'interrogatoire reprit de plus belle. Il était assisté d'un avocat commis d'office, quelle ironie du sort, c'était lui d'habitude qui se retrouvait dans cette situation. On lui reposa une bonne partie des questions de la veille, très certainement afin de vérifier qu'il répondait bien la même chose. On lui tendit des pièges, qu'il déjoua avec facilité, puisqu'il disait la vérité. Il connaissait Stéphanie Delcourt, il n'était pas son amant, elle l'avait convoqué pour l'une des affaires sur laquelle ils travaillaient tous les deux, en dehors de toute procédure, et il avait découvert son cadavre, arrivant à peine quelques minutes avant les forces de l'ordre et réussissant par miracle à s'enfuir.
Sa fuite n'avait pas duré bien longtemps. Mais c'était elle qui l'avait retrouvé. Entendre sa voix et la découvrir avait été un moment incroyable. Il avait retrouvé la mémoire de leur ancienne vie en un clin d'œil et en avait presque eu le vertige. S'il exceptait qu'elle n'avait pas du tout réagit face à lui, c'était un moment irréel. Comment avait-il pu vivre si longtemps sans réaliser qu'elle manquait à sa vie ? Et comment lui faire retrouver la mémoire à elle aussi ?
Et d'ailleurs que signifiait donc tout cela ? Que les vies antérieures existaient ? Qu'ils avaient été choisi pour revenir vivre sur terre ? Il se souvint de ses derniers instants, du désespoir brut d'Oscar lorsqu'elle comprit qu'il vivait son dernier souffle. La douleur de sa blessure était moindre s'il devait la comparer à la douleur de l'abandonner alors qu'elle était au comble du malheur.
Il se concentra sur le présent, il était persuadé qu'il réussirait à la convaincre de son innocence. Oscar était une championne de la justice, elle saurait faire la différence.
Il la couvait de l'œil aussi discrètement que possible. Elle avait repris la même posture que la veille, lisant le dossier attentivement et ne participant à l'interrogatoire que par sa présence. Du moins c'est l'impression qu'elle donnait. Il savait qu'au contraire, elle n'attendait qu'une faille dans ses réponses pour attaquer. Mais de faille, elle ne trouva point, elle était donc condamnée au silence et à la lecture du dossier. Elle l'avait déjà repris trois fois aujourd'hui. A chaque fois qu'elle en touchait la fin, elle reprenait les feuillets depuis le début, un par un, méthodiquement. Et elle réagissait invariablement aux mêmes endroits, fronçant imperceptiblement les sourcils, comme intriguée. Oh personne n'aurait pu le remarquer tant c'était maîtrisé. Mais lui, lui il la connaissait par cœur, jusqu'aux tréfonds de son âme et elle n'en avait pas conscience.
Lorsque le procureur lui demanda enfin s'il avait quelque chose à ajouter, il déclara qu'il était innocent. Il la regarda droit dans les yeux et le répéta avec fermeté. « Je suis innocent ! ». Elle soutint son regard, à nouveau happée par la profondeur du vert qui ne semblait exister que pour elle dans cette vie. A nouveau remuée et touchée en plein cœur par cet inconnu qu'elle ne connaissait nullement.
L'agent de service le menotta à nouveau et le sorti pour le reconduire vers sa cellule. Elle se retrouva seule avec Alain, elle n'avait toujours pas bougé de sa chaise.
« Ils disent tous ça hein Léa ? » lui dit-il amusé.
Elle sembla enfin sortir de sa transe et le regarda, « Oui c'est vrai, ils le disent tous. Mais vois-tu, celui-ci est le premier que j'ai envie de croire. »
