Note: Je fête aujourd'hui mes 1 an de publication \o/ Merci à tous pour continuer de me suivre et pour tout ce que vous m'avez apporté au cours de cette merveille année. Je vous aime !
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Chapitre 2 : Dimanche - Lundi
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Les criminels ne s'embêtaient pas du repos dominical, et, par la force des choses, Scotland Yard non plus. C'est ainsi que Lestrade contacta Sherlock tôt ce dimanche matin pour lui transmettre les informations arrachées à l'ordinateur de la jeune fille par sa brigade de petits génies de l'informatique. Des trois semaines de conversations passionnées entre Miss Müller et son prétendant, ils en avaient retiré l'essentiel : pas l'ombre d'un projet de fugue en amoureux, aucune menace directe ou indirecte de la part du petit ami, un pseudo ridicule – Méphisto – un nom et un prénom – Jack Madden – et quelques maigres informations sur le jeune homme. Jack Madden, puisque c'était son nom, venait visiblement de prendre un poste au Royal London Hospital en tant qu'assistant et était d'origine irlandaise. Le reste n'était que flirt grossier et paroles suintantes et écœurantes d'amour éternel. Et bien qu'elle continuât ses recherches, la police n'avait encore rien trouvé de particulier sur cet homme dans ses fichiers : aucune infraction, pas d'adresse connue, pas de numéro de portable.
Fort de ces nouveaux éléments, Sherlock se rua dans la chambre du haut en un objectif bien différent de la veille.
« John ! John, réveille-toi. John. John, debout !
— Sh'lock laiss'tranquille. D'manche matin bordel, marmonna t-il en réponse, le visage toujours à moitié enseveli dans son oreiller.
— Tu as exactement trois minutes pour t'habiller et boire un café, ordonna Sherlock en tirant les draps du lit sous les cris outrés de John qui essayait de les réajuster autour de ses jambes nues.
— Mais lâche ça bon sang! Qu'est-ce qui se passe?
— Nous devons nous rendre à l'hôpital.
— Seigneur, encore une expérience qui a mal tourné ? De quoi s'agit-il cette fois-ci ? Tu es blessé ? Montre-moi.
— Bien que ta sollicitude me touche, sache que je suis parfaitement capable de mener mes expérimentations sans endommager pour autant mon enveloppe corporelle. L'accident de la semaine dernière était, comme son nom l'indique, un accident, et ne se reproduira plus. Je n'ai rien, je vais bien mais nous avons un témoin – ou un suspect – à interroger et il te reste exactement… deux minutes et trente-quatre secondes avant que je ne parte sans toi. Ma patience a des limites.»
Sur ce , Sherlock se redirigea vers le couloir pour se détourner rapidement de la vision troublante du blond ôtant son tee-shirt tandis qu'il grommelait un indécent « C'est bon t'excite pas, j'arrive ».
Cinq minutes plus tard, Sherlock partageait les derniers éléments de l'enquête avec John pendant que le taxi roulait à destination du Royal London Hospital.
« Méphisto. Ce pseudo est particulièrement absurde, se plaignit le détective.
— Les jeunes filles sont attirées par les bad boys et même le grand Sherlock Holmes ne peut rien contre ça. Et ne fais pas l'ignorant, rajouta-t-il en voyant les sourcils du brun se froncer imperceptiblement. Tu en joues toi-même suffisamment comme ça auprès de Miss Hooper.
— Je ne vois pas du tout le rapport entre mon comportement avec Molly – qui, soit dit en passant, n'a rien de répréhensible –, les voyous et ce sobriquet stupide.
— Attends, t'es sérieux là ?
— On ne peut plus.
— Donc tu veux me faire croire que lorsque tu bats froid cette pauvre fille alors qu'une seconde plus tôt tu l'éblouis de ton sourire le plus enjôleur, tu ne te comportes pas comme un enfoiré ?
— Pourquoi parle-t-on de cela ? esquiva Sherlock, touché sans le vouloir par l'insulte de son ami et se redressant dans la banquette du taxi pour soulager la douleur diffuse dans son dos.
— Molly – Dieu l'en garde – est attirée par ton côté mauvais garçon et tu en as parfaitement conscience. Tu devrais donc comprendre pourquoi Cathy Müller a été séduite par ce pseudo. Et puis c'est très en vogue chez les jeunes de se donner un style ténébreux sur le net.
— Un style ténébreux ? »
Il ne comprenait pas un mot de ce que John racontait et commençait à s'impatienter.
« Méphisto. Le diminutif de Méphistophélès, tu sais, un des sept princes de l'enfer ?
— Pourquoi diable devrais-je le savoir ?
— Eh bien justement, le Diable, Faust… Ça ne te dit vraiment rien? Je dois avoir quelques grands classiques sur lui dans notre bibliothèque, c'est une référence…
— Tes goûts littéraires sont à pleurer John. Contrairement à toi, je ne me sens pas obligé de tout connaître de l'obscur folklore germanique.
— Okay, capitula John en se pinçant l'arête du nez et en inspirant profondément. Laisse tomber Faust mais sache que Méphisto est considéré comme la réincarnation du Diable sur terre et qu'adopter un tel surnom sur la toile peut déclencher les passions auprès des jeunes filles en mal d'amour. C'est tout.
— Tu ne m'enlèveras pas l'idée que tout ceci est ridicule », bouda le brun.
Il détestait quand son colocataire le prenait pour un ignare.
« Un merci aurait suffi. »
Le reste du trajet se fit en silence.
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La secrétaire semblait bien plus intéressée à faire les yeux doux à John qu'à consulter les dossiers du personnel, ce qui irritait profondément le détective.
« Madden vous dites ? Son nom ne me dit rien mais c'est vrai que nous avons beaucoup de monde qui… vont et viennent par ici », minauda-t-elle avec petit un clin d'œil appuyé.
Sherlock priait pour que cet abominable sous-entendu sexuel ouvre les yeux du blond sur la vulgarité de cette bonne-femme et qu'il cesse immédiatement de sourire comme un abruti.
« Oui Madden, Jack Madden. M-A-D-D-E-N, épela un Sherlock furibond. Il travaillerait pour l'hôpital depuis environ trois semaines. Nous sommes de la police, déclara-t-il en lui présentant brièvement l'insigne dérobée à l'inspecteur Lestrade. Nous avons des questions à lui poser. C'est urgent.
— S'il a été récemment engagé je n'aurai pas encore accès à son dossier. Les délais du service RH sont épouvantables depuis que Barts Health est en restructuration. Parfois nous ne les récupérons que des mois après les prises de poste, ce qui occasionne tout un tas de problèmes vraiment handicapant pour nos services. Mais bon, je devrais tout de même pouvoir vous dégoter son emploi du temps.
— Faites donc, nous sommes pressés, précisa sèchement Sherlock pour couper court à ce babillage incessant qui lui vrillait les tympans.
— S'il vous plaît », ajouta la voix trop douce et trop aimable du médecin.
La secrétaire pianota quelques instants sur son ordinateur avant de relever les yeux et de s'adresser directement à John en papillonnant, ignorant délibérément le brun.
« Je l'ai ! Jack Madden. Assistant prothésiste à temps partiel depuis… exactement trois semaines. Il travaille les lundis, mercredis et samedis matin au service chirurgie, 13ème étage, section D. Vous ne le trouverez pas aujourd'hui mais pouvez toujours vous adresser à son supérieur, le Docteur Patersons, même étage. Lui non plus n'a pas la chance de pouvoir traîner au lit le dimanche matin.
— Vous prêchez un converti, soupira John. Merci pour votre aide précieuse Madame.
— Mademoiselle.
— Mademoiselle, répéta bêtement l'ex-militaire, donnant à Sherlock des envies de meurtre.
— Oh attendez, j'ai également son numéro de portable ! Je ne suis pas censée le transmettre à quiconque mais vu que vous êtes de la police… dommage d'ailleurs que vous ne portiez pas l'uniforme… »
Le regard lubrique que posa la jeune femme sur le torse de John – seule partie visible derrière le comptoir d'accueil – brisa le contrôle du détective qui laissa libre court à son exaspération et s'empara vivement du papier griffonné qu'elle tendait au blond.
« Donnez-moi ça. John, on y va, ordonna-t-il en plaquant sa grande main au creux de ses reins tout en le poussant devant lui. Madame. »
Sur ce salut froid et sarcastique, ils disparurent dans les longs couloirs immaculés de l'hôpital. Sherlock attendit que les portes de l'ascenseur se fussent refermées sur eux avant d'examiner de plus près le papier toujours serré dans son poing. Il leva les yeux au ciel lorsque ledit papier délivra non pas un, mais deux numéros de téléphone différents, l'un en-dessous de l'autre, le dernier agrémenté d'un horripilant petit cœur. Penché sur lui, John eut un rire franc qui résonna chaudement aux oreilles du brun.
« Je crois que ceci m'appartient.
— Ne sois pas ridicule, John. Je t'évite de grosses emmerdes, elle est infidèle et souffre de terribles fuites urinaires.
— Oh vraiment ? Et comment l'as-tu déduit ? demanda-t-il, dubitatif.
— Tu ne veux pas le savoir », rétorqua Sherlock en déchirant le papier en deux.
Quand les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur le 13ème étage, John arborait un sourire clairement amusé tandis que Sherlock se débarrassait de la boulette de papier inopportune en la jetant au sol.
« Pollueur.
— Un merci aurait suffi ».
Le rire mélodieux qui s'en suivit le fit frémir de la tête aux pieds.
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Sherlock était furieux. Personne dans ce foutu hôpital ne pouvait correctement décrire physiquement l'assistant prothésiste. Son attitude était tellement effacée que ni ses collègues ni même son supérieur ne pouvaient clairement dire s'il s'agissait d'un homme grand, petit, mince, gros, châtain ou brun. Et il ne fallait surtout pas compter sur leur mémoire défaillante pour obtenir des informations plus précises – et pourtant si simples – comme, par exemple, la couleur de ses yeux.
'Marrons ?' 'Eh bien, n'a-t-il pas les yeux bleus ?' 'Oh je sais pas, il me semblait qu'ils étaient verts.' 'À bien y penser, je ne l'ai jamais regardé en face, je crois bien l'avoir toujours vu tête baissée et regard fuyant.'
Comment les gens faisaient-ils pour être aussi aveugles ?
Madden était uniformément dépeint comme quelqu'un de timide, réservé, ne parlant jamais à personne et qui se faisait tellement discret qu'on en oubliait jusqu'à son existence même. Il n'en restait pas moins un bon élément et faisait son travail correctement. Son supérieur leur apprit cependant qu'il ne s'était pas présenté à son poste la veille et ce, sans se donner la peine de prévenir qui que ce soit ou de justifier son absence auprès de l'hôpital. Le docteur avait immédiatement pris la décision de mettre fin à sa période d'essai et de le licencier sur-le-champ – il n'avait pas de temps à perdre avec des feignants au professionnalisme inexistant. Le principal intéressé n'était bien évidemment pas encore au fait de son nouveau statut mais sa lettre de licenciement lui serait envoyée sous peu et il serait froidement accueilli s'il avait l'audace de revenir la bouche en cœur lundi matin.
Sherlock écoutait les menaces du Docteur Patersons d'une oreille distraite. Cette nouvelle était inquiétante. Que Madden s'absente de son travail le lendemain même de la disparition de sa petite amie n'augurait rien de bon et le détective avait l'impression de perdre un temps précieux à interroger les incapables qui fourmillaient dans cet hôpital puant l'antiseptique. Agacé, il prit congé à sa manière et entendit vaguement John s'excuser de son attitude et remercier son confrère avant de trotter derrière lui.
Il les conduisit rapidement hors de l'hôpital par la sortie sud, évitant ainsi soigneusement une nouvelle confrontation avec l'horrible secrétaire fétichiste des uniformes.
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« Le numéro que vous demandez n'est pas attribué, veuillez contacter le service des renseignements. Le numéro que vous demandez n'est pas attribué, veui-
— Raaaah ! s'exclama le brun en jetant rageusement le Nokia N97 sur la table basse du salon et de laquelle il faillit dégringoler pour s'écraser sur le parquet en bois massif.
— Hey ! C'est MON téléphone, fais un peu attention. J'y tiens, le réprimanda John.
— Eh bien c'est stupide ! Tu ne devrais pas tenir autant à un simple objet John. Ce sentimentalisme dégoulinant dont tu fais preuve est complètement irrationnel. Tu gardes ce téléphone, offert par ta sœur, uniquement pour te remémorer les jours meilleurs où vous arriviez à vous parler sans que ça tourne systématiquement au vinaigre. Mais tu devrais savoir, depuis le temps, que ce 'cadeau' n'était qu'une façon de se débarrer d'un objet dont elle ne voulait plus. Tout comme elle s'est débarrassée de toi quand tu as voulu l'hospitaliser pour alcoolisme chronique. Dis-moi John quel effet ça fait d'être considéré comme une benne à ordures ? Ça ne te dérange pas de récupérer les objets cassés de ta grande sœur chérie ? Non, ne dis rien. Bien sûr que ça ne te dérange pas, vu que tu aimerais plus que tout récupérer les restes du cœur brisé de son ex-femme ! »
Sherlock n'aurait pas dû lui parler sur ce ton, il n'aurait pas dû amener sur le tapis le sujet sensible de l'alcoolisme de sa sœur ou de son ancien béguin pour Clara. John ne se confiait pas souvent, la sociopathie du limier étant un obstacle qu'il ne franchissait qu'en de rares occasions. Alors, quand le blond se laissait aller à quelques confidences, Sherlock les chérissait comme de véritables petits trésors. Il savait que John n'en parlait à personne d'autre, pas même lorsqu'il consultait encore cette psychologue incompétente. Il n'accordait sa confiance qu'à un cercle réduit de personnes, cercle qui ne s'étendait en fait qu'à lui-même – ce qui lui allait tout à fait et le remplissait d'une intense satisfaction.
Non, jamais il n'aurait dû retourner les confessions de l'ex-militaire contre lui et le regard blessé de John le transperça tout comme la douleur qui transperçait son dos de plus en plus régulièrement. Et c'est justement cette douleur qui l'irritait prodigieusement et lui faisait perdre la tête. Ça et l'enquête au point mort. Bon, surtout l'enquête au point mort s'il devait être honnête avec lui-même.
Depuis la veille et leur investigation au Royal London Hospital, ils n'avaient récolté que très peu d'éléments nouveaux – pour ne pas dire aucun.
Évidemment le numéro de téléphone de Madden n'était plus attribué. Peu importe le nombre de fois que Sherlock s'évertuait à recomposer les chiffres depuis deux jours, il tombait systématiquement sur la voix métallique qui annonçait sans relâche cette triste vérité. Bien sûr, l'assistant prothésiste ne s'était pas plus présenté à son travail en ce lundi matin qu'il ne l'avait fait le samedi d'avant – c'eût été trop beau. N'ayant absolument rien concernant un ou plusieurs Jack Madden dans leurs propres fichiers, le Yard avait tout de même fait preuve d'un minimum d'efficacité en mettant la pression sur le service RH du groupe Barts Health pour obtenir son dossier personnel. Mais ce dernier s'avéra bien décevant et ne contenait rien de pertinent si ce n'est une vieille carte d'identité irlandaise périmée depuis plus de dix ans aux informations et à la photo obsolète. Impossible que l'homme mûr de 38 ans ait gardé le visage poupon de ses 17 ans, surtout qu'il arborait alors un bonnet en laine et des lunettes lui mangeant la moitié du visage – les nouvelles normes des photos d'identités n'étaient pas encore de mise à l'époque. Sa date de naissance était en fait la seule véritable information qu'ils possédaient véritablement – le 21 octobre 1976. Ils en furent franchement étonnés puisqu'ils supposaient tous, à tort, et depuis le début, que Madden avoisinait l'âge de la jeune Müller. Et Sherlock détestait les suppositions. Surtout lorsque qu'elles se révélaient être complètement fausses.
Le dossier contenait également son adresse et un IBAN, faux, tous les deux. Et c'était bien ce qui faisait enrager Sherlock. Car en dépit de la forte probabilité à faire chou blanc, ils s'étaient tout de même déplacés jusqu'à l'adresse indiquée pour voir où cet autre indice mènerait. La déception était encore plus rude que prévue puisqu'ils s'étaient retrouvés comme deux ronds de flan devant la façade décrépite d'un immeuble abandonné, squatté par des drogués. Et Sherlock avait vu rouge.
Il était maintenant évident que Jack Madden était leur principal suspect, qu'il avait lui-même enlevé la jeune fille et qu'il s'amusait aux dépens de Sherlock, jouant avec lui comme un chat avec une souris. Et si Sherlock adorait jouer, il détestait qu'on lui rappelle son passé peu glorieux de cocaïnomane. Surtout avec John à ses côtés. Il ne supportait pas de voir la pitié et le dégoût dans les yeux bleus de son ami lorsqu'il regardait les silhouettes décharnées, allongées à même le sol, tremblantes du manque ou de l'euphorie de la drogue. Il ne se revoyait que trop bien dans la même situation quelques années auparavant et savoir que John aurait pu poser un tel regard sur lui faisait son cœur se serrer douloureusement et son estomac se soulever avec vigueur.
Alors non, il n'aurait pas dû parler à John comme il l'avait fait, mais sa réaction – lorsqu'ils exploraient à contrecœur le squat à la recherche hautement improbable de l'assistant prothésiste – l'avait en fait profondément blessé. Et la meilleure défense étant l'attaque, il n'avait pu résister à la pulsion sadique de le blesser en retour.
Le claquement sec de la porte d'entrée le tira de ses réflexions peu glorieuses et il comprit en relevant la tête et en avisant le fauteuil vide lui faisant face que John était sorti – sans doute furieux. Les chances étaient faibles qu'il revienne avant le coucher du soleil.
Finalement, John ne rentra pas de la nuit. De toute celle-ci, Sherlock passa son temps allongé inconfortablement dans le sofa, cherchant vainement à comprendre les règles du jeu perfide que Madden avait élaboré pour lui, tout en essayant de refouler la profonde culpabilité qui le dévorait de l'intérieur.
Il ne compta plus le nombre de fois où il fit grincer les ressorts et couiner le vieux cuir patiné alors qu'il se tournait et se retournait sans fin dans le canapé, terriblement dérangé par l'élancement insupportable qui, à présent, irradiait de façon quasi-systématique dans toute la partie supérieure de son dos.
À Suivre...
