Merci à mon amour de hibou d'avoir corrigé ce chapitre

Merci à Pandinette (je t'ai répondu normalement) et à mixou pour vos reviews anonymes. Merci à tous les autres pour vos reviews, pour vos mises en follow, favorite, alert et tout et tout. 22 reviews pour ce premier chapitre... c'était super adorable. Maintenant j'espère que la suite va assurer, vous n'imaginez pas la pression que j'ai.

Petite note rapide avant la lecture. Avouez, vous ne vous y attendiez pas. Pourtant voilà un nouveau chapitre de SAS. Non, la publication ne sera pas plus fréquente, parce que je n'ai toujours pas fini cette fiction (même s'il ne me reste que 4 chapitres à écrire) et que j'ai d'autres trucs en cours que j'écris en parallèle.

Voilà. Bonne lecture


2

Deux corps fusionnaient dans la grande chambre luxueuse du vaste appartement qui occupait le vingtième étage d'une tour londonienne.

– Mon amour, mon amour, répétait inlassablement l'un des deux tout en se mouvant entre les cuisses fermes de son amant.

Ce dernier était étendu sur le dos, ses cheveux bruns en bataille reposaient sur l'oreiller, formant une auréole sombre sur la taie blanche. Il arquait son corps fin tandis que son compagnon continuait ses allées et venues en lui. Ses doigts s'étaient plantés dans le dos musclé, tout comme ses talons dans les cuisses. Il gémissait, les yeux clos, ses dents blanches maltraitant ses lèvres.

– Tu aimes ? souffla l'autre sans cesser ses coups de hanches.

– C'est parfait chéri, répliqua le jeune homme avec un sourire tout en venant caresser les mèches claires qui tombaient sur les yeux bleus.

Ledit chéri enfonça son visage dans le cou gracile.

– Jack, murmura-t-il. Tu me rends dingue !

Il grogna et son corps se tendit soudain avant de s'affaisser sur son amant, pris dans les affres de l'orgasme.

– Pourquoi ? fit-il après de longues minutes de silence à peine troublé par leurs respirations saccadées.

– Pourquoi quoi chéri ? demanda Jack en caressant les cheveux blonds qui reposaient sur sa clavicule.

L'homme se redressa, s'arracha à la caresse douce et s'assit sur le bord du lit. Il se leva pour retirer le préservatif usagé qu'il jeta dans la corbeille de la salle de bains toute proche.

– Je voudrais t'avoir pour moi tout seul, dit-il en revenant.

Il s'accouda au montant de la séparation entre les deux pièces, son corps tout en muscles complètement nu. Son regard clair dériva sur son amant toujours étendu entre les draps chiffonnés du vaste lit.

– Ça ne te fait rien du tout, n'est-ce pas ? Je ne dois pas être le premier qui te demande ça.

Jack s'assit à son tour et fixa l'homme, clairement désabusé. Non, ce n'était pas la première fois.

– Combien ? Dix ? Quinze ?

– Pas autant chéri. Pas autant.

Cinq ou six, cependant Jack ne dit rien. Il se leva à son tour et commença à s'habiller, se fichant du regard affamé de son compagnon sur sa personne.

– Jack, reste.

– Tu veux que j'te dise quoi, Brad ?

– Que tu arrêtes ce que tu fais et que tu restes avec moi. Je pourrais te rendre heureux.

Le jeune homme éclata de rire. Un rire sans la moindre joie. Un rire sec. Comme si cette simple affirmation n'était que pur mensonge. Il termina d'enfiler son pantalon et mit son pull à même sa peau.

– J'aime pas être entretenu, Brad et tu sais que nous, ça pourra jamais coller. T'es marié ! Et j'préfère pas casser les couples.

Il gratifia son amant d'un clin d'œil. Après tout, c'était exactement ce qu'il était en train de faire. Brad Chaume trompait sa femme avec lui, un homme. Si cela venait à se savoir, leur couple serait fini.

– Je peux divorcer.

Jack grogna et leva les yeux au ciel avant de finir de lacer ses baskets. Toujours la même rengaine.

– Tu l'fras jamais. Tu sais pourquoi ? Parce que je suis une pute et que ta femme a de la thune. J'crois qu'tout est dit. Ciao !

Il fila vers la porte de l'ascenseur sans que son amant n'ait le temps de l'arrêter. Il ferma les yeux, soudain épuisé. Son téléphone indiqua qu'il n'était que minuit. Encore assez de temps pour une ou deux passes ce soir avant de rentrer et se coucher. Avec un peu de chance, il se dit qu'il pourrait se faire près de mille livres.

Par acquis de conscience, Jack sortit de sa poche une enveloppe contenant une liasse de billets de vingt. Deux cents livres pour deux heures de sexe et un supplément de cent pour une fellation. C'était ses tarifs. Sauf que Chaume avait rajouté deux cent livres de plus, parce qu'il trouvait Jack à son goût. Un moyen de le payer pour le garder à ses côtés.

Au sortir de l'ascenseur, Jack Daniel's croisa le portier qui ne lui adressa pas un regard. Ce n'était nullement étonnant, le jeune homme était très loin d'être un de ces riches propriétaires. Il n'en avait pas le look et le gardien l'avait vu rentrer en compagnie de Brad. Ce n'était pas la première fois mais peut-être la dernière en ce qui le concernait.

Il n'appréciait pas les gens qui s'accrochaient à lui, lui faisaient mille promesses qu'ils ne tiendraient jamais. Jack n'était pas stupide. Ses clients ne voulaient pas atteindre son cœur, juste le garder comme trophée pour eux seuls.

Il avait fait cette erreur une fois. Une seule fois. Et s'était juré de ne plus se faire avoir.

Cela remontait à ses débuts en tant que prostitué. Il avait quatorze ans quand un homme avait voulu faire de lui son protégé. Peter Pettigrow, un riche investisseur. Ce dernier lui avait fait miroiter beaucoup de choses et lui, adolescent perdu, avait voulu y croire. Il s'était retrouvé reclus dans une pièce, ne pouvant sortir, ne pouvant vivre comme les couples. L'un avait quatorze ans et l'autre, le double de son âge. Ce qui rendait leur relation interdite. Et puis, il avait fini par s'enfuir pour retourner dans la rue, refusant d'être une simple chose, parce que c'était ce qu'il était aux yeux de Pettigrow. Une chose.

– Divorcer, ricana Jack une fois dehors. Quelle connerie.

Il remonta la rue chic du quartier huppé de Londres sans s'inquiéter de se demander s'il était à sa place ou non. Parce que la réponse était claire, Jack n'avait rien à faire ici. Il n'était pas un de ces riches. Il n'était personne, sauf une prostituée qui faisait le trottoir pour vivre.

Sept ans qu'il était ainsi, à vendre son corps pour de l'argent.

Jack avait commencé à quatorze ans. Après s'être enfui de chez son oncle et sa tante, il avait traîné dans la rue, fouillant dans les poubelles pour trouver de quoi manger. Et puis ensuite, il y avait eu la première proposition, qu'il avait refusée. Quand un homme d'une cinquantaine d'années lui avait demandé contre deux cents livres de passer un peu de bon temps avec lui, il n'avait pas pu dire non, car ce prix signifiait avoir un lit et un repas et parce que Jack était fatigué de lutter tous les jours pour survivre.

Ensuite, il avait continué. Pas par plaisir.

Il avait arrêté ses études au collège. Plus de moyens pour payer les frais de scolarité et il aurait été renvoyé chez son oncle et sa tante. Chose qu'il refusait. Après tout, ils avaient tout fait pour le mettre dehors. Pour ce qu'il en savait, ils n'en avaient jamais été inquiétés. Ils avaient dû dire qu'il s'agissait d'une fugue.

Sept ans. Sept longues années d'enfer desquelles Jack ne voyait pas le bout. Il n'avait pas choisi cette vie mais n'en avait pas d'autre. Alors, comme beaucoup de ses connaissances, il faisait avec ce qu'il avait, se contentant de survivre à cette journée en espérant pouvoir voir le jour suivant.

– Salut beau gosse, le héla-t-on.

Aussitôt un sourire factice se dessina sur son visage et son corps prit une pose aguichante. Il ne se rendait même plus compte de ces changements sur sa personne. Cela faisait partie de lui maintenant.

Celui qui l'appelait était en voiture. Une jolie berline métallisée. Elle s'arrêta sur le bord de la chaussée et Jack s'approcha de la fenêtre.

– T'es prêt à passer un peu de bon temps ? lui demanda le chauffeur.

Par moment, Jack se demandait ce qui pouvait pousser les gens à s'arrêter et à lui poser de telles questions. Avait-il son métier gravé sur son visage ? Était-ce marqué dans son dos qu'il se vendait ? Pourtant, ses vêtements étaient comme ceux d'un jeune adulte. Jean, basket, sweat à capuche malgré le petit vent frais qui régnait.

– Ça dépend, minauda le petit brun d'une œillade lubrique.

Son métier lui avait fait rencontrer le pire de la lie humaine. Il savait reconnaître les bons clients des mauvais. Mais malgré le danger, il ne crachait pas sur un peu d'argent. Il en avait besoin.

Il avait eu la malchance de tomber parfois sur des brutes qui aimaient frapper ou se montrer violentes avec leurs amants éphémère.

– De quoi ? fit l'autre avec un petit sourire.

– T'as combien sur toi ?

– Hé, tu veux pas le faire gratis ?

– Dans tes rêves, cracha Jack en s'éloignant.

C'était une autre chose que Jack détestait. Sentir les regards emplis de désir sur lui et avoir le culot d'espérer faire une passe gratuite. Parce qu'ils estimaient les prix trop élevés.

– Allez, sois sympa, continua l'autre.

– Tu m'as pris pour un pigeon ? ! Casse-toi !

– Pédé ! fusa la réponse.

Daniel's ricana quand la voiture le dépassa à toute vitesse. Il se retint de faire un doigt d'honneur au chauffeur. Ce dernier ne manquait pas de toupet d'avoir osé lui demander des faveurs gratuitement. Plus encore, de l'avoir insulté alors qu'il voulait clairement avoir des relations sexuelles avec une personne de son sexe.

– Enfoiré, va, marmonna-t-il.

Ses pieds marchèrent lentement, le menant à Picadilly Circus, non loin de Soho, haut lieu de la prostitution anglaise. C'était là qu'il pourrait se trouver encore un client ou deux. Il y avait toujours des touristes dans les parages et un bon moyen de se faire rapidement un peu d'argent. Peut-être même qu'il pourrait faire les poches de quelques têtes en l'air. Parfois, il doublait son salaire.

– Salut mon mignon, souffla une voix à son oreille tandis qu'un bras venait entourer sa taille un peu trop fine.

Il allait se retourner avec son habituel sourire aguicheur quand il se rendit compte que ce n'était pas un potentiel client. C'était la Mort elle-même s'il restait là. Deux types aussi larges que hauts l'encadrèrent, l'empêchant de s'enfuir.

Lui qui avait espéré pouvoir gagner encore un peu et rentrer chez lui sans soucis, il s'était lourdement trompé. S'il s'en sortait avec seulement quelques contusions, ce serait un miracle.

– Marchons un peu, veux-tu ?

Avec réticence, il consentit à suivre l'homme. La peur lui nouait les entrailles. Comme il aurait voulu rester chez Chaume, au moins pour cette nuit. Parce qu'il n'était pas certain de voir l'aube se lever.

Une voiture noire et rutilante se gara devant l'individu et l'un de ses gardes du corps ouvrit la portière. Jack fut le premier à se glisser sur la banquette arrière, suivi par son « hôte » et de la seconde armoire à glace humaine. Le véhicule s'inséra dans la circulation bruyante alors qu'à l'intérieur de l'habitacle régnait un silence pesant. À minuit passé, le centre de Londres restait animé. À cette heure, Jack aurait voulu être dans ce la petite chambre qu'il louait, au fond de son lit et non ici.

– Mon très cher Jack, tu sais pourquoi je suis là, n'est-ce pas ?

– Plus ou moins, essaya Daniel's bravement.

– Je t'écoute.

– Vous voulez votre argent ? hasarda le garçon.

Il savait qu'il ne pourrait se tromper. Il devait de l'argent à cet homme, Walden McNair, un pourri de la pire espèce. Un être qui contrôlait le marché très lucratif et totalement illégal de la drogue, petit vice de Jack. Ce dernier était tombé dedans et cela l'aidait à ne pas penser à ce qu'il faisait de sa vie. Cependant, chaque dose avait un prix et le jeune homme n'était pas un excellent payeur. Aujourd'hui, il avait une dette assez impressionnante. Près de dix milles livres, avec les intérêts.

Bien entendu, cette dette était remontée aux oreilles du chef qui avait pris la liberté de se déplacer lui-même pour obtenir le règlement.

C'était la première fois que Jack le rencontrait. Mais il en avait souvent entendu parler, par ses collègues. Si quelqu'un le voyait, il avait très peu de chance d'y réchapper.

– Précisément. Neuf mille sept cent cinquante-trois livres sterling. Dix milles, puisque j'aime les chiffres ronds. C'est ce que tu me dois.

McNair lui fit un petit sourire que Jack jugea de sadique.

– J'ai pas le pognon.

– Je n'ai que faire de tes pathétiques excuses, je veux mon argent ! cracha McNair en se penchant vers lui. Tu vas donc te démerder pour trouver ce fric dans les vingt-quatre heures qui viennent sinon je risque de devenir méchant ! Je me fous de savoir comment tu fais mais demain soir, à la même heure, si je n'ai pas cette somme, il y a de fortes chances pour que tu ne puisses plus gagner ta pitance autrement qu'en faisant la manche.

La voiture s'arrêta soudain et Jack fut éjecté sur le trottoir sans la moindre délicatesse, jeté comme un déchet. Il roula sur lui-même avant de s'arrêter et de se redresser, endolori et surtout très inquiet.

Il ne savait pas comment il allait trouver cette somme en si peu de temps. C'était mission impossible.

0o0

Dans son studio miteux sous les toits londoniens, Jack recomptait son butin d'une main tremblante.

Il n'était pas en manque, un de ses clients avait accepté de partager sa drogue en échange d'un peu de temps gratuitement. Cependant, le fait de ne pas avoir réuni la somme alors qu'il ne restait que trois heures le rendait anxieux.

Sous ses yeux et malgré ses comptes, il n'avait réuni que six mille livres. Soit quatre mille livres manquantes. Son corps criait au repos, son estomac famine et son esprit avait besoin d'un peu de sommeil. Cette nuit, il s'était donné, acceptant tout et n'importe quoi, y compris les plans à plusieurs, les relations sexuelles à caractère sadomasochiste, les bondages, faisant en sorte d'augmenter ses tarifs. Mais pas assez à l'évidence.

Pour un peu, Jack en aurait fondu en larmes. Sa vie n'était qu'une succession d'échecs et il en était le seul responsable.

Il avait toujours eu le sentiment que le bonheur n'était pas fait pour lui. Le seul moment de sa vie où il avait été heureux avait été avec ses parents. Mais il ne s'en souvenait plus. Ils étaient morts alors que leur enfant n'avait que quinze mois. Jack Daniel's, alias Harry Potter, s'était retrouvé chez son oncle et sa tante, la sœur de sa mère, à Little Whinging, dans le Surrey. Il n'avait jamais été toléré sous le toit de Vernon et Pétunia Dursley. Brimé, mis de côté, il avait été considéré comme responsable de tous les maux de la terre. Son enfance s'était passée entre l'école et le placard sous l'escalier. Il avait appris très tôt à gagner sa pitance, en faisant les corvées ménagères et en s'occupant du jardin.

Son cousin Dudley avait imité ses parents, s'amusant à martyriser l'enfant avec joie. Ainsi, Harry avait servi de punching-ball, de souffle douleur durant treize longues années. Les amis de son cousin s'étaient mis en tête de faire de même.

À l'école, Harry n'avait eu aucun ami. Parce que Dudley et sa bande avaient décidé de l'isoler. C'était plus simple de s'en prendre à lui. Les professeurs n'étaient jamais intervenus. C'était à peine s'ils le voyaient.

Jusqu'à ses quatorze ans, quand son oncle avait eu l'idée brillante de commencer à le corriger. Harry s'était enfui. Avec quelques livres en poche, ses précieuses possessions, l'adolescent était monté à Londres dans l'espoir d'une vie meilleure.

Il était descendu en enfer dès l'instant où il s'était rendu compte que tout le monde n'avait que faire d'un gamin perdu. Il avait commencé à faire la manche et puis avait vendu son corps.

– Vous devez avoir honte, n'est-ce pas ? murmura-t-il au plafond couvert de taches de moisissures.

Parler à ses parents était une chose qu'il ne faisait que très rarement, tellement il avait honte de ce qu'il était devenu. Lily et James Potter devaient se retourner dans leur tombe. Eux avaient eu la belle vie, jusqu'à leur mort dans un stupide accident de voiture. Ils étaient morts jeunes. À peine vingt-et-un ans. L'âge de leur fils aujourd'hui.

– J'ai honte moi, soupira Harry en baissant le regard sur le drap usé de son lit – un simple matelas posé à même le sol. Mais je peux rien y faire pour changer ça. J'ai essayé de trouver du taf. Sauf qu'ils embauchent que des gens qu'ont un diplôme. Moi, j'ai rien. J'ai même pas d'expérience. Y a des fois où j'voudrais tout arrêter et m'jeter dans la Tamise. Comme ça, pour une fois, je serais heureux. Au moins, j'pourrais être là-haut, avec vous.

Dans un reniflement, Harry regarda une dernière fois ce qui lui servait de maison. Un petit studio miteux qu'il payait un prix exorbitant. Il tenait cet endroit d'une connaissance. Le propriétaire n'était pas regardant sur la faune qui vivait ici. Pour le jeune homme, c'était mieux que la rue. Cela faisait un an qu'il habitait là. Les années précédentes, il avait passé plus de temps sous les ponts ou dans les squats que dans une vraie maison. Là, il avait tout ce qu'il fallait : un toit, des murs, pas de cafards ou autre vermine, de quoi se chauffer, de l'eau courante et une plaque électrique pour se faire cuire des pâtes.

Le reste, il préférait ne pas voir la moquette décollée par endroit, le mur blanc n'était plus si immaculé que cela. Il y avait des taches jaunâtres d'humidité, de moisissure. La fenêtre était bloquée et il faisait souvent froid en hiver.

Il avait un toit, c'était le plus important. Un toit et un lit.

Harry se leva de sa couche et fit un rapide tour d'horizon. Il n'avait pas grand chose, à part des vêtements usés jusqu'à la corde, des chaussures dans un état lamentable et une photo pliée sous son oreiller qui le montrait avec ses parents lorsqu'il n'était qu'un bébé.

Petit, il se trouvait mignon. Adulte, il était laid. C'était du moins ce que l'image dans le miroir lui renvoyait. Celle d'un jeune homme de vingt-et-un ans, pas très grand, aux cheveux de jais en bataille, aux yeux verts trop grands par rapport à son visage fin, un peu trop efféminé à son goût. Des lèvres pleines et roses, une peau pâle. La seule chose qui lui plaisait chez lui était ses oreilles.

Si on avait pu lui donner le loisir de se décrire, il aurait dit être un épouvantail. Un truc laid qui faisait peur.

Après tout, c'était la pure vérité, les gens l'évitaient comme s'il était porteur d'une maladie grave. Et puis il y avait les autres, ceux qui n'hésitaient pas à faire appel à ses services, l'appelant par bon nombre de surnoms.

Harry ne se voyait pas vraiment comme un humain, plus comme une chose repoussante qui pouvait servir.

Son téléphone bipa pour signifier qu'il ne lui restait plus que deux heures pour prendre une douche, changer de vêtements et se rendre à Picadilly Circus afin de remettre son butin à McNair.

Il s'était fait plusieurs fois la réflexion qu'il aurait pu s'enfuir et rester cacher jusqu'à ce que sa dette soit oubliée. Cependant, McNair était un homme qui avait des yeux partout. Il pourrait retrouver le fuyard et lui faire payer amèrement cette tentative de fuite. Et cela, Harry n'avait pas envie de tester.

Le jeune homme rangea son gain dans une enveloppe et le laissa sur le lit avant de s'enfermer dans sa douche.

Nu, il tourna le bouton d'eau chaude et serra les dents lorsque ce fut l'eau froide qui s'abattit sur sa tête pendant quelques longues secondes pour être remplacée par quelque chose de plus chaud et plus supportable.

Les tuyaux crachotaient et le débit était faible mais c'était toujours cela. Harry n'irait pas se plaindre que la plomberie ne fonctionnait pas comme il fallait.

Il se lava rapidement et s'essuya avec une serviette rêche avant d'enfiler un jean – le plus neuf de sa garde robe – un pull, ses baskets et son sweat à capuche. Il pensa à prendre l'enveloppe et quitta son logement non sans avoir glissé dans la poche arrière de son pantalon la photo de ses parents.

La porte fut refermée doucement et Harry se faufila dans le couloir sombre avant de dévaler les sept étages du petit immeuble. Tout le monde devait dormir à près de minuit. Sauf lui.

Le vent frais de cette nuit s'engouffra partout, frigorifiant le jeune prostitué sur place. Il enfonça ses mains dans ses poches et se mit en route vers Picadilly Circus qui se trouvait à une bonne demi-heure de marche de chez lui. Il aurait pu prendre le bus ou le métro, mais n'en avait ni l'envie ni les moyens.

Lorsqu'il arriva au pied de la grande fontaine, personne ne l'attendait. McNair n'était pas encore là. Ni lui ni ses gardes du corps. Ce qui soulagea grandement Harry.

Ce dernier tâta la poche de son sweat. L'argent était toujours là avec sa main dessus. Il s'installa sur les marches et le froid de la pierre parvint à traverser l'épaisseur de son jean. Harry se recroquevilla en une petite boule, histoire de se réchauffer.

Son regard émeraude se posa sur les passants qui se trouvaient dans l'axe. Il pouvait voir certains de ses collègues être accostés par des clients en voiture. Quelques-uns montaient, d'autres se contentaient de faire de grands signes parfois vulgaires. Sans doute que leurs potentiels clients n'avaient pas assez d'argent et qu'ils avaient tenté d'avoir des faveurs gratuitement.

– Je trouve ça répugnant, grogna une jeune fille emmitouflée dans un épais manteau, capuche bordée de fourrure relevée sur la tête. Ces gens... ils se vendent pour de l'argent. C'est...

Harry retint une diatribe virulente. La plupart des gens ne comprenaient pas pourquoi les prostitués exerçaient le plus vieux métier du monde au lieu de se trouver un emploi stable qui leur permettrait d'être mieux perçus par la société.

– Dégradant ? risqua Potter, un brin acerbe. Ils ont p't-être pas l'choix !

– Ce qui me choque, ce sont ceux qui les paient.

Harry leva les yeux vers elle, un sourire sarcastique collé aux lèvres. Au moins cette discussion avait le mérite de lui faire oublier le froid.

– Ils vont pas se taper des moches gratos.

– Mais non, c'est juste que... vu comment certains sont traités... c'est ça qui me choque.

– C'est la nature humaine, répliqua Harry en reportant son attention sur la circulation, à la recherche de la voiture noire de McNair. J'sais plus qui disait que l'homme est capable du meilleur comme du pire mais que c'est dans le pire qu'il est le meilleur (1). Ça résume pas mal, j'trouve.

Il avait entendu cette phrase quelque part et cela l'avait marqué, trouvant que c'était parfaitement représentatif de l'humanité. La notion d'argent n'aidait pas.

– Pas faux, lui répondit la fille. Tu fais quoi dans la vie ?

Et Harry comprit. Ce n'était ni plus ni moins qu'un plan drague. Cependant, la fille allait bien vite déchanter.

– Moi ? Une pute.

Il se leva et s'éloigna, se moquant de la réaction de cette inconnue. Elle n'était pas importante et de toute manière, Harry savait parfaitement qu'elle n'aurait jamais pu accepter de sortir avec lui. Il suffisait souvent que les gens le regardent avec attention pour s'éloigner prudemment avec un affreux petit sourire contrit.

Les mains dans les poches, Harry faisait des allers et retours, histoire de ne pas rester inactif et de se réchauffer un peu en cette fraîche nuit de fin d'été.

Et puis il les vit. Le trio qui le fit déglutir. McNair et ses deux gardes du corps. Ils semblèrent balayer la foule et le chef esquissa un sourire malsain en le voyant. D'un pas mesuré, ils se dirigèrent vers lui. Harry se retint de fuir à toutes jambes. De toute manière, il pressentait que l'un des deux gorilles n'hésiterait pas à se servir d'une arme pour l'arrêter, quitte à tirer dans la foule et blesser une ou deux personnes au passage.

Si jamais Potter réussissait à filer, il savait que McNair le retrouverait. Il avait bien réussi à lui mettre la main dessus au beau milieu d'une marée humaine. Alors se procurer l'adresse de son immeuble ne devait pas être si difficile que cela. Surtout pour un parrain de la pègre.

Une fois qu'ils furent face à face, Harry se permit de détailler son interlocuteur qui serait son bourreau. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, aux cheveux longs et foncés qui tombaient sur ses épaules en mèches éparses et clairsemées. Son crâne était dégarni. Il arborait des signes de vieillesse avec des rides aux yeux, sur le contour des lèvres et son visage était flasque. Comme s'il avait maigri trop vite et que sa peau n'avait pu suivre. Ses petits yeux porcins brillaient d'une lueur malsaine.

Harry ne put s'empêcher de frissonner et cela n'avait rien à voir avec le froid qui l'enveloppait.

– Je suis étonné de te voir à l'heure. J'aurais pensé que tu aurais fait comme tous les autres, que tu aurais fui.

– J'me suis dit que vous m'auriez retrouvé. Quoi que je fasse.

– Enfin un garçon intelligent.

Harry fut poussé vers la voiture qui attendait, comme la veille, puis fermement invité à monter à l'arrière.

– Bien. Mon dû, exigea McNair d'une voix doucereuse loin d'être pourtant rassurante.

D'une main tremblante, Harry sortit de sa poche l'enveloppe que le garde du corps lui arracha presque pour donner à son patron.

– Voyons voyons.

L'homme dévoila les billets et Harry sentit son cœur battre plus fort. Il avait la nausée et était presque au bord de l'évanouissement. Il avait eu le mince espoir que McNair ne compte pas. Toutefois, il s'était douté que le chef de la mafia anglaise vérifierait que la somme y était.

De longues et angoissantes minutes, McNair rangea son butin, croisa ses longues jambes habillée d'un pantalon à pinces qui lui allait parfaitement, et toisa le jeune prostitué.

– Jack, Jack, Jack, fit-il en secouant doucement l'enveloppe entre ses doigts. Qui pensais-tu gruger ? Moi ? Il n'y a pas la somme. Et nous en sommes très loin.

– J'ai pas pu faire plus, se défendit Harry misérablement.

– Tes excuses, je m'en fous. J'ai dit que je voulais mon pognon. Et là, je suis loin d'avoir ce que je demande. Il manque quatre mille livres. Est-ce que tu sais ce que ça veut dire ?

– Je peux vous les avoir pour demain, assura le jeune homme dont le cœur menaçait maintenant de sortir de sa poitrine.

Il avait peur et était capable de tout pour s'en sortir vivant. Là, il avait peu de chances. Le regard mauvais du garde du corps lui indiqua qu'il allait passer un très mauvais quart d'heure en sa compagnie.

– Oh mais je sais. Sauf que je t'ai donné vingt-quatre heures, pas quarante-huit. Et que je ne peux être indulgent plus que je ne l'ai été.

– Pitié, murmura Harry.

– Je n'ai pas de pitié avec ceux qui me prennent de l'argent et qui ne me remboursent pas. Arrête la voiture, ordonna-t-il au chauffeur.

Le véhicule s'immobilisa quelque part. La portière s'ouvrit et Harry fut poussé dehors puis entraîné dans une impasse sombre. Les occupants sortirent à leur tour, McNair le dernier. Il était de mauvaise humeur. D'un signe de tête de leur patron, les deux gardes du corps attrapèrent Harry par les bras et le tinrent. Il ne put bouger d'un pouce, ses bras pris dans un étau.

Ils étaient dans une ruelle déserte. Seules les poubelles pleines à ras bord étaient présentes mais aucune ne pourrait témoigner. Personne ne viendrait les déranger ici et au vu des bruits de la rue non loin, personne ne pourrait les entendre. D'ailleurs, les gens étaient assez intelligents pour ne pas venir se mêler de ce genre de choses. Ils avaient un certain instinct de survie et préféraient ne rien entendre pour ne pas être pris à partie.

– Je n'aime pas qu'on se paie ma tête et toi, tu t'es clairement payé la mienne.

Le premier coup surprit Harry au ventre. Il se plia en deux, la respiration coupée par le choc et la douleur. Le deuxième percuta sa mâchoire. Le troisième fut un coup de genoux dans ses parties intimes.

Complètement assommé, Harry ne se rendit pas compte qu'il avait été relâché par terre. Par contre, il sentit nettement un certain changement. Ce n'était plus les poings mais les pieds qui percutèrent avec force son corps au sol.

La douleur l'englobait complètement et seuls des gémissements parvenaient à sortir de ses lèvres éclatées. Il avait mal partout mais son esprit ne paraissait pas déterminé à le lâcher et à le faire sombrer dans l'inconscience pourtant salvatrice.

Et puis tout s'arrêta. On le remit de force sur ses pieds et une main le força à relever la tête pour regarder McNair.

– Je vais te redonner une chance. Une semaine pour me trouver dix milles livres. Sinon, j'irai me servir directement sur toi.

Ils le laissèrent retomber sur le sol, ses jambes ne le portant plus. Il resta étendu par terre sans bouger, la respiration sifflante et le corps perclus de douleurs. Savoir dans quoi il reposait était le cadet de ses soucis. Le plus important était que le moindre mouvement lui faisait mal et que s'il restait ici, la mort le faucherait assez rapidement.

– Papa, murmura Harry, troublant le silence de la ruelle. Maman.

Des larmes roulèrent sur ses joues.

– Je suis tellement désolé.

Il ferma les yeux alors qu'au loin, il entendit une sirène hurler.

0o0

Les doubles portes de l'hôpital Saint Bartholomew s'ouvrirent brutalement sur un brancard entouré de deux secouristes.

– Homme, la vingtaine, plusieurs contusions, une commotion et des côtes fracturées.

Des médecins se précipitèrent sur le malheureux pour s'en charger pendant que le secouriste continuait de débiter ce qu'il savait de la victime. Pas grand chose si ce n'était son état de santé. Le patient avait les lèvres éclatées, des hématomes sur le visage et sur le reste du corps caché par les vêtements tachés de sang et déchirés par endroit.

0o0

Un bruit incessant et particulièrement désagréable tira Harry de son sommeil. Il aurait bien voulu tendre son bras pour éteindre l'alarme mais c'était comme si un poids avait été attaché, l'empêchant de bouger. Résultat, il était obligé d'écouter ce son insupportable.

Son cerveau embrumé mit du temps avant de se réveiller tout à fait et lorsqu'il y parvint, ce fut pour se souvenir de ce qui s'était passé la veille dans cette ruelle. McNair, les coups, sa menace !

Harry se redressa brutalement puis retint un gémissement de douleur. Il se laissa retomber sur le matelas et ce fut à ce moment-là qu'il se rendit compte que ce n'était pas sa chambre, que le bruit n'était pas son réveil – d'ailleurs il n'en avait pas, c'était celui de son voisin qu'il entendait à travers la paroi très fine des murs de son studio – mais celui d'une perceuse qui sévissait dans le couloir.

Avant que le jeune homme n'ait eu le temps de se poser la moindre question sur la raison de sa présence ici, la porte de sa chambre s'ouvrit sur une jolie infirmière dont le visage s'éclaira en le voyant réveillé.

– Ah, comment allez-vous ?

– Comment je suis arrivé là ? bredouilla-t-il.

– Par une ambulance.

– Ça fait combien de temps que je suis là ?

– Avant hier, répondit la femme en regardant sa fiche accrochée au bout de son lit. Vous vous souvenez que quelque chose ?

Elle lui fit quelques examens dont il ne comprit pas la signification, lui posa des questions auxquelles il répondit évasivement – il mentit même sur son prénom et son nom, donnant l'identité que tout le monde connaissait ici. La seule chose qui l'intéressait vraiment était le fait qu'il était là depuis plus de vingt-quatre heures, presque quarante-huit et que la menace de McNair planait au-dessus de sa tête.

– Je dois partir, bafouilla le jeune homme en repoussant l'infirmière.

Ce geste lui permit de se rendre compte avec horreur de son état. Il avait trop de fils arrimés à son bras, fils qu'il essaya d'enlever avant que l'aide soignante ne se précipite sur lui pour l'empêcher de faire quoi que ce soit d'autre et que la douleur qui irradiait son corps se rappelle à lui.

– Laissez-moi partir ! cria Harry, plus par souffrance qu'autre chose.

Tout du moins, c'est ce qu'il crut faire mais cela ne sembla pas fonctionner. L'infirmière – Donna – appela du renfort qui arriva pour l'aider à clouer le patient sur le lit. Harry fut donc recouché et rebranché.

– Vous ne pouvez pas encore sortir, Mr Daniel's. Vous venez de frôler la mort. C'est à peine si vous pouvez tenir sur vos jambes.

– Vous comprenez pas, je...

Sa bouche refusa de poursuivre, de dire qu'il était en danger s'il restait ici. À la place, une torpeur s'empara brusquement de lui et il retomba sur son oreiller.

Son second réveil fut moins douloureux et se fit plus naturellement. Pas de bruit de perceuse, juste celui des discussions des infirmiers dans le couloir. La douleur était là mais plus diffuse, plus douce.

Lentement Harry bougea chacun de ses membres pour voir où il souffrait le plus. La conclusion tomba net et sans appel : les côtes. Son passage à tabac avait dû lui en casser une ou deux. Une chance qu'il n'ait rien d'autre. Au moins, il pourrait reprendre son travail pour rembourser McNair.

Le jeune homme repoussa ses draps sur le côté et fit un essai pour se lever. Son corps, outre le fait de le supplier de rester allonger, semblait fait de plomb. Le bouger était difficile et épuisant. Pourtant, Harry ne se désarma pas.

Encore une fois, la porte de sa chambre s'ouvrit sur, non pas une, mais deux infirmières. Avaient-elles un don pour débarquer à chaque tentative de fuite ?

– Vous ne pouvez pas vous lever, Mr Daniel's. Votre corps est bien trop faible.

– Faut que j'parte.

Mais le personnel soignant le força à se recoucher. Il aurait voulu résister sauf que son corps était trop faible.

– Pour l'instant, vous allez rester couché.

– Chui majeur, z'avez pas le droit de me garder contre ma volonté.

Personne ne l'écouta. On se contenta de lui donner des médicaments et de changer sa perfusion.

Il se dit qu'il aurait toujours l'occasion de partir bien assez vite. Restait à savoir où se trouvaient ses vêtements et de s'enfuir.

– Chui dans quel hôpital ?

– À St Bartholomew.

Une nouvelle fois, il eut droit à des examens de routine et put enfin, après quelques minutes, se retrouver seul dans sa chambre.

C'était une pièce qui devait être plus grande que son petit studio. Plus grande mais aussi plus propre, claire, aérée. L'endroit était confortable. Il y avait trois portes, l'une qui donnait sur le couloir et les deux autres, sur ce qui devait être une salle de bains et la troisième, les toilettes. Ou alors un placard. Sauf que celui-ci, comme le découvrit Harry, était près de la fenêtre.

Un médecin débarqua dans sa chambre un peu plus tard pour lui parler. À sa tête, il était clair qu'il aurait tout donné pour ne pas être là.

– Comment vous sentez-vous ? lui demanda l'homme en regardant sa fiche.

– Lourd et j'ai un peu mal partout.

–C'est un effet des antalgiques. Pas de tremblements ? De nausées, de douleurs abdominales ? Maux de tête ?

– Non. Je vais bien.

Le médecin leva alors les yeux vers lui, brièvement, pour les replonger dans sa lecture.

– Vous avez eu une commotion. Vous avez passé quelques heures dans le coma. Lorsque l'on vous a trouvé, votre état de santé ne laissait pas présager une fin heureuse, Mr Daniel's. Quant au reste, vous avez trois côtes cassées, deux fêlées. Une chance qu'il n'y ait rien de plus au vu de ce qu'il vous est arrivé. Les résultats toxicologiques sont revenus positifs pour la cocaïne, le crystal et la méthamphétamine. Si vous allez bien, c'est à cause des antalgiques et des anxiolytiques que l'on vous donne. Sans cela, vous seriez en train de souffrir à cause du manque. Donc nous allons vous garder quelques jours. Ce n'est pas le genre de l'hôpital de laisser sortir des patients qui présentent des risques de séquelles. Votre cas n'est pas à prendre à la légère.

Selon Harry, ce médecin aurait bien voulu le voir dehors et le mettre lui-même dehors à coup de coups de pieds aux fesses. Toutefois, par souci d'éthique, il se devait de garder un patient. ici.

– Combien de temps ?

– Une petite semaine.

Autant dire qu'à sa sortie, Harry était un homme mort. Il se laissa aller contre l'oreiller et ferma les yeux, vaincu par une fatigue soudaine. Les effets des médicaments. Potter ne chercha pas à lutter, cela ne servirait à rien.

Il s'endormit donc.

0o0

La semaine passa rapidement entre les moments de conscience ponctués de douleurs amoindries par les médicaments et les longues somnolences.

Un mot s'était inscrit en lettres lumineuses dans son esprit : désintoxication. Une chose était certaine, ce n'était pas facile. Cependant, cela aurait pu être pire s'il n'avait pas eu tous ces calmants qui l'empêchaient d'avoir l'esprit clair.

Pendant toute la semaine, il avait eu le sentiment de nager dans le brouillard.

On lui avait fait plusieurs prises de sang, pour analyses avait-on dit. Harry les suspectait de vérifier s'il était ou non séropositif. Avec son métier, c'était fort probable. Après tout, s'il se protégeait lors de rapports sexuels, il faisait des fellations et le risque d'être contaminé par le VIH était relativement élevé.

Jusque là, Potter n'avait jamais fait d'analyses de sang. Parce qu'il redoutait les résultats. C'était sans doute complètement stupide de sa part. Toutefois ses clients ne lui demandaient jamais s'il était en excellente santé ou non. Ils s'en moquaient. Tout ce qui les importait était le fait d'avoir quelqu'un qui pourrait leur faire voir des étoiles en déboursant une centaine de livres sterling.

À son grand soulagement, Harry apprit que ses résultats étaient négatifs. Il n'avait aucune maladie. C'était presque un miracle ceci dit. Tout du moins pour le personnel soignant.

Malgré le brouillard qui nimbait son esprit, Harry avait peur. La date butoir donnée par McNair approchait à grands pas et le jeune homme n'avait rien. Pas la moindre livre sterling. Simplement parce qu'il avait été un peu trop tabassé par le chef de la mafia anglaise et ses sbires. Néanmoins, même cette excuse ne passerait pas. Ce qui ne lui restait aucune chance de survie. McNair allait se servir sur son corps pour payer ses dettes.

Le malade n'avait pas eu besoin de beaucoup d'imagination pour comprendre ce que cela voulait signifier. Soit McNair s'amuserait à prendre des organes pour le marché noir – un rein ou un poumon pouvaient valoir une vraie fortune. Ou alors, il prélèverait de la peau ou encore un membre. Il y avait encore la solution qu'il décide de garder Harry à sa disposition pendant une durée limitée, jusqu'à ce qu'il ait remboursé sa dette.

Étrangement, cette dernière solution était préférable aux autres pour peu que cela se rapproche de son activité. Au moins, il saurait quoi faire et cela ne lui changerait pas trop de ses clients. Cela dit, McNair pouvait se montrer violent, auquel cas, Harry risquait fort de regretter de ne pas avoir choisi l'ablation d'un rein ou d'un poumon.

Et puis, au bout d'une dizaine de jours, Harry eut l'autorisation de quitter l'hôpital. Il partit sans payer, n'ayant pas les moyens de débourser la somme astronomique de deux mille livres sterling. Lui qui en devait déjà dix mille, il s'endettait encore et se dit qu'il n'aurait jamais assez de toute une vie pour tout rembourser s'il continuait à ce rythme.

Vêtu de ses habits tachés de sang, il dut rentrer à pieds, traverser Londres alors qu'il pleuvait à grosses gouttes.

– Mon pauvre, c'est vraiment pas ta semaine, se murmura-t-il pour lui-même.

Après quelques jours passés à se prélasser dans sa vision du luxe, il se retrouvait propulsé dans sa réalité. Glauque, sombre et guère réjouissante.

Il lui fallut plus d'une heure pour arriver devant son immeuble, frissonnant, trempé et tremblant. Harry poussa la porte qui ne fermait plus et entra. Ses baskets imbibées d'eau couinaient sur le linoléum sale et laissaient des flaques sur son passage.

Au moment de rentrer, Harry se figea. La porte de son studio était entrouverte, lui qui avait veillé à la fermer. Tendu, il resta sur le seuil à écouter afin de savoir si quelqu'un se trouvait encore à l'intérieur. Et puis, une fois certain que personne ne l'attendait, il pénétra dans les lieux, le cœur battant la chamade, une forte envie de prendre les jambes à son cou.

Son chez-lui ne ressemblait pas à ce qu'il avait laissé en partant. Tout avait été mis sans dessus-dessous. Son lit était déchiré, ses vêtements avaient été jetés par terre, certains étaient en lambeaux...

McNair était venu ici. Il savait où Harry vivait et ne tarderait pas à revenir pour récupérer son dû. Potter ne pouvait plus rester ici. Ce n'était plus sûr.

Son inquiétude grimpa d'un cran et Harry se précipita à l'intérieur pour prendre les quelques affaires encore en état, les glisser dans un sac à dos, réunir ses maigres biens qu'il fourra dans son bagage et mettre la main sur les livres sterling qu'il avait cachées dans un trou du mur. Une fois prêt, il quitta ce qui avait été son havre de paix durant un an.

À partir de maintenant, il allait retrouver ce qu'il avait oublié durant cette année : la rue.

La première nuit fut éprouvante, car malgré la couverture qu'on lui avait donnée et les vêtements secs qu'il avait enfilés rapidement, il eut froid.

La seconde, il avait été invité à aller dans un centre d'accueil pour les Sans Domicile Fixe. Il avait un lit pour l'hiver, une douche et au moins un repas par jour.

La troisième, il l'avait passée à faire le trottoir pour aguicher les clients, cruellement conscient qu'on ne tarderait pas à lui reprendre violemment ce qu'on lui avait donné.

C'était toujours ainsi pour Harry. D'abords cette merveilleuse année avec ses parents, et ce tragique accident qui leur avait coûté la vie. Ensuite le fait d'avoir un toit et une famille avait été amoindri par la haine des Dursley à son égard. Les mois de galère dans la rue, suivis par la rencontre avec Peter, les quelques semaines de bonheur, puis les années sombres, à grappiller un peu d'argent par-ci par-là, la famine, le froid, la peur. La rencontre brutale avec McNair et son petit séjour reposant à l'hôpital, pour se retrouver à la rue encore une fois, au fond du trou.

Tout ce qu'on lui donnait, on le lui arrachait. Ainsi Harry se demandait ce qui allait lui tomber dessus de fabuleux pour lui être enlevé assez vite.


(1) citation de Grégoire Lacroix (dit Corbin) : « L'homme est capable du meilleur comme du pire, mais c'est vraiment dans le pire qu'il est le meilleur ».


À suivre