2 décembre

Robin des Bois, prince des voleurs

Robin et Gilles (ou Will, si vous préférez)

Famille


Gilles ne s'était pas senti aussi bien depuis longtemps. En grandissant, il avait lentement fini par oublier à quel point une simple étreinte, une brève caresse, étaient réconfortantes et agréables. Oh, si agréables !, songea-t-il en se collant davantage à Robin. Il resserra ses bras autour de lui, fourra son visage contre sa poitrine et se pressa un peu plus contre lui. Il avait été privé de contacts affectueux depuis si longtemps qu'il avait bien l'impression de pouvoir rester dans les bras de son frère pour toujours.

"Hé, là, doucement, répliqua Robin, amusé, en le voyant se blottir davantage contre lui. Tu ne peux pas faire plus.

-Je ne perds rien à essayer, marmonna Gilles en espérant que son aîné ne comprendrait pas ce qu'il disait."

Visiblement, Robin l'entendit parfaitement et pouffa, en tout cas, si la façon dont sa poitrine bougeait sous sa tête était une indication. Puis, Gilles sentit ses poumons se gonfler et se relâcher alors qu'il poussait un long soupir tranquille. Le jeune homme ferma les yeux et se concentra sur les battements du coeur de son frère qui résonnaient dans son oreille. Il soupira, lui aussi. Ce moment était tellement paisible.

"Tu n'as pas froid ? murmura Robin en posant un baiser dans ses cheveux."

Gilles frissonna de bonheur et secoua la tête en enfouissant son nez dans les plis de sa chemise.

"Non, chuchota-t-il en réponse. Non, je me sens bien...

-Tant mieux."

En réalité, il aurait dû être frigorifié. Nous étions au mois de décembre, le temps était glacial; preuve en était les nuages de buée que les deux frères exhalaient à chaque respiration et leur nez rougi. Mais Robin était tout chaud, ses bras étaient aussi confortables qu'un lit douillet et Gilles n'avait vraiment pas froid, si ce n'était un peu aux mains et aux oreilles. Apaisé par la chaleur fraternelle de son aîné, il se mit à somnoler.

Le vent glacial qui soufflait depuis le ciel était si froid que Gilles ne sentait même plus ses doigts. Son nez était engourdi, sa gorge le lançait et le brûlait et il avait l'impression que ses jambes allaient se rompre d'un instant à l'autre, à cause de la fatigue. Tiens, c'est vrai, il ne sentait plus ses pieds, non plus. Il avait dû patauger dans des flaques aussi profondes que son avant-bras et dans des couches de boue épaisses, et l'eau s'était infiltrée dans le cuir fatigué de ses bottes, achevant de le glacer jusqu'aux os.

"J'ai froid..., murmura-t-il à personne en particulier, malgré ses lèvres tellement gelées qu'il parvenait à peine à les bouger. J'ai... tellement... froid...".

Il n'avait rien mangé depuis deux jours, en cette période de l'année où se nourrir était encore plus difficile, en particulier pour les laissés-pour-compte tels que lui, qui ne pouvaient ni dérober des fruits et des légumes dans les champs et les vergers, ni attraper du gibier, qui se faisait rare en cette saison. Alors, il n'avait que la peau sur les os, et cette absence de graisse constituait un bien faible rempart contre la morsure du froid.

Le jeune homme trébucha sur ses pieds lourds et glacés, manqua perdre l'équilibre, et se remit difficilement d'aplomb, juste à temps. Une de ses jambes fourmillait désagréablement, et plus encore que la sensation inconfortable, c'était inquiétant, car ça signifiait que le froid était, lentement et sûrement, en train de le paralyser. Il fallait qu'il trouve un endroit où s'abriter un peu du vent et de la glace, et vite. A ce rythme... il ne tiendrait plus très longtemps.

Les jambes flageolantes, Gilles tituba jusqu'à la lisière de la forêt, qui pouvait au moins constituer une faible protection contre les bourrasques de vent glacées, et se laissa tomber au pied d'un arbre, à bout de force. Des larmes perlèrent à ses yeux et coulèrent silencieusement sur ses joues, étrangement chaudes sur sa peau gelée et presque insensible. Cette fois-ci, ses lèvres étaient définitivement paralysées, il ne pouvait plus parler. Même pas sangloter, car le froid l'avait plongé dans une sorte d'abrutissement exténué, et il ne put que rester là, le corps lourd, les bras faiblement serrés autour des genoux pour tenter de conserver les miettes de chaleur que son corps abritait toujours. Brièvement, il pensa à son père et à son frère, confortablement installés dans leur grand château, devant un bon feu de cheminée, l'estomac plein. Le sien se mit à gronder, mais il était trop faible pour essayer de creuser le sol en quête de racines à se mettre sous la dent. Alors, il enfouit son visage dans ses genoux et attendit. Il attendit que le sommeil l'emporte, ne parvenant même plus à craindre de ne jamais se réveiller.

"Gilles ? Quelque chose ne va pas ? Tu es glacé !"

Gilles cligna faiblement des yeux, la tête lourde et le corps engourdi. Il était toujours sous un arbre, mais... ce n'était pas le même ? Il avait changé de place dans la forêt ? Quand ? Il ne se souvenait pas avoir bougé... Et que faisait-il dans les bras de quelqu'un ? Les bras de... qui, d'ailleurs ? Il leva lourdement la tête et rencontra un regard bleu aussi clair que le ciel d'hiver, qui le dévisageait avec angoisse. Des mains se posèrent vivement sur son visage, palpant sa peau glacée, ses joues, son front, en quête d'une explication.

"Nous devrions rentrer, décréta la voix inquiète associée à ces yeux, à ces mains et à ces bras. Tu trembles ! Mais qu'est-ce-que tu as ?"

Gilles ne savait pas. Son esprit était tout engourdi, figé dans une espèce d'hébétude, et il ne comprenait pas ce qu'il se passait. Il se souvenait s'être écroulé au pied d'un arbre, à la lisière de la forêt qui bordait la route, vaincu par le froid et l'épuisement. Mais le chemin de terre transformé en boue gelée et l'immense ciel gris avaient disparus, remplacés par une vaste clairière au milieu des bois et un ciel nocturne piqueté d'étoiles. Que s'était-il passé ? Et cet homme... qui était-ce ? Il n'y avait plus personne dans ce monde qui tînt assez à lui pour le tenir dans ses bras et lui caresser le visage... plus depuis la mort de sa mère, quatre ans plus tôt...

"Allez, lève-toi, Gilles, ordonna l'homme qui le tenait. Je vais te mettre au chaud."

Gilles obéit docilement, autant que faire se peut, car son corps était si lourd que chaque mouvement demandait un terrible effort, rien que pour s'initier. L'homme le tint contre lui et le serra par la taille, passant son bras au-dessus de ses épaules pour le mettre debout et l'entrainer vers les arbres.

Rester dehors par un temps pareil n'était pas une bonne idée, il aurait dû s'en douter. Gilles était glacé, gelé jusqu'aux os, et Robin ne comprenait pas ce qui s'était passé. Ce n'était pas la première fois qu'ils restaient dehors à se dorloter, c'était même arrivé assez fréquemment depuis qu'ils étaient frères. Gilles avait dix ans de tendresse à rattraper, et Robin avait lui aussi manqué de câlins depuis la mort de sa mère. C'était toujours un plaisir de profiter de quelques heures d'affection dans le camp désert et endormi, et rester dehors n'avait jamais posé de problèmes. Alors que s'était-il passé ?

L'archer traina péniblement son frère affaibli et presque inerte sur les quelques mètres qui les séparaient de sa cabane, et, sans essayer de lui faire grimper l'échelle de corde tout seul, il le renversa sur son épaule et gravit les échelons instables aussi précautionneusement qu'il le put. Arrivé là-haut, il ne perdit pas de temps et, en quelques secondes, il fourra son frère dans son lit et le noya sous plusieurs épaisseurs de couvertures. Gilles remua faiblement sous les draps et sembla reprendre quelques couleurs.

"Est-ce-que tout va bien ? s'enquit prudemment Robin, prêt à courir chercher Azeem en cas de besoin.

-Ro... Robin ? murmura faiblement son jeune frère en essayant de se concentrer sur son visage. Qu'est-ce-qui... s'est passé ?

-Tu as commencé à devenir tout froid, lui rapporta le chef des voleurs, toujours inquiet. Qu'est-ce-qui s'est passé, Gilles ? Ça ne t'était jamais arrivé, avant. Enfin, de ce que j'en sais, ajouta-t-il d'un ton coupable."

Le jeune homme ne répondit pas pendant un instant, encore confus. Oui, que s'était-il passé ? Il se souvenait de deux scènes en même temps... les bras de Robin qui le maintenaient au chaud et le berçaient contre sa poitrine, et son errance solitaire dans les terres gelées de Nottingham, au coeur d'un terrible hiver dont il se souvenait encore distinctement, l'année de ses quatorze ans. Mais il se trouvait avec Robin, maintenant, probablement dans son lit s'il en jugeait par l'arrangement de la pièce et son arc posé contre un mur. Il n'était plus dehors, sur ces landes gelées et balayées par le vent du nord, à la merci des intempéries, du froid et de la faim. Non, il se trouvait dans une cabane qui sentait bon le bois de chêne, protégé des bourrasques, de la pluie et de la solitude, enfoncé dans une mare de couvertures presque trop chaudes et trop douces pour être réelles. Il avait encore du mal à y croire, parfois, mais tout ceci existait bel et bien.

"Tu ne reviens pas te coucher auprès de moi ? s'inquiéta-t-il car Robin continuait de le couver d'un regard soucieux."

Son frère hésita un moment, jeta un coup d'oeil vers la porte comme s'il pensait à aller chercher Azeem, puis se redressa de sa position accroupie.

"Si, j'arrive."

Il écarta les épaisseurs de couvertures et se glissa sous son frère, le posant contre sa poitrine de la même façon que lorsqu'ils s'étendaient tous les deux près des braises du feu mourant, pour savourer un petit moment d'intimité côte à côte. Gilles reprit sa place dans les bras de son aîné et se pelotonna contre lui, tandis que son corps se réchauffait lentement.

"Ouah, il fait aussi chaud que dans un four, sourit Robin, soulagé de sentir la peau glacée de son frère absorber peu à peu la chaleur des couvertures et de son étreinte, jusqu'à reprendre une température normale."

Doucement, tendrement, il embrassa ses cheveux, chaque mèche soyeuse l'une après l'autre, noyant son nez et ses soupirs contre la tête blonde de son frère, posant sur lui les plus doux baisers d'amour qu'il avait jamais donnés. Et Gilles, de son côté, avait encore du mal à croire que tout ceci était pour lui, vraiment pour lui. Qu'il était le vrai destinataire de chaque baiser, de la moindre caresse. Personne, non, personne ne l'avait ainsi dorloté depuis la mort de sa mère.

"Tu devrais peut-être dormir un peu, suggéra Robin d'une voix douce."

Le jeune homme se contenta de soupirer paresseusement et acquiesça, avant de laisser sa tête s'enfoncer un peu plus profondément dans la poitrine si confortable de son grand frère. Comme le froid et la souffrance des ces longs hivers passés seuls semblaient loin !

"Tu vas rester ici avec moi ? murmura-t-il.

-Bien sûr. Je ne vois pas comment je pourrais faire autrement, le taquina son frère."

Gilles sourit et ne répondit rien. Le vent s'était levé au-dehors et mugissait dans les branches des arbres, mais son souffle glacé n'était guère qu'un lointain murmure. Tout ce qui comptait, c'était la chaleureuse étreinte des couvertures et de son frère qui lui servait d'oreiller. Le silence était presque parfait, il avait chaud et il se trouvait dans les bras de la personne que, désormais, il chérissait le plus au monde.

Et Gilles ne pouvait que prier ardemment pour que toutes ses nuits d'hiver ressemblent à celle-ci.